Lefranc, Collège de France, p
CALVIN HUMANISTE
Danès semble s'être imposé dès le début comme le chef des nouveaux régents, et l'éclat de son enseignement, malgré le peu de temps de sa durée, fut l'une des principales causes du succès de la fondation de i53o.
» Issu d'une vieille famille parisienne, riche et influente, il eut une carrière brillante et rapide. C'était presque un grand seigneur. Il fut quelque chose de plus qu'un érudit de cabinet ou qu'un simple professeur de langues. L'enseignement ne fut pour lui qu'une étape, un moyen de parvenir. Souple, élégant, doué d'une belle prestance, comme en font foi ses portraits, il ne connut point les rudes commencements ni les rudes labeurs. Depuis son entrée au collège de Navarre, la vie ne cessa de lui être facile et douce. Sa vaste intelligence embrassa sans peine la culture encyclopédique qui est le propre des esprits les plus puissants de la Renaissance. Latin, grec, hébreu, mathématiques, médecine, théologie, il a tout appris comme en se jouant. Ses amitiés avec les personnages politiques les plus puissants, la faveur de la cour, une science reconnue universelle, lui donnaient dans le monde scientifique une place tout à fait à part. Les succès qu'il obtint dans sa chaire, un auditoire enthousiaste, augmentèrent encore sa popularité. On disait : Magnus Budœus, major Danesius ille1. »
Toutefois Danès avait d'illustres collègues. Deux au moins doivent être nommés : Toussain, qui a mérité une place dans les Icônes de Bèze (Jacques Tusan): « depuis lui, est-il dit, la France n'a point eu un pareil docteur2, » et Vatable, disciple de Le Fèvre. Vatable (Page 206) était Picard 3, comme Calvin, et ils entretenaient des rapports d'amitié. Un peu plus tard on les voit fréquenter tous deux le même cercle d'hommes, sympathiques aux nouvelles idées 4.
Avec Danès, Calvin continuait ses études de grec, si bien commencées auprès de Wolmar. Avec Vatable, il s'initiait aux secrets de l'hébreu, peut-être en com-
1. Lefranc, Collège de France, p. 172. — 2. Les vrais pourtrails, p. 141. — .3. De la petite ville de Gamaches. — 4. « Ce fut Vatable qui persuada à Marot de commencer sa traduction des Psaumes, et qui lui traduisit mot pour mot l'hébreu en François. » (Histoire universelle de Thou, avec îemarques de Casaubon, Duplessis-Mornay, etc., 1740, I, p. 275.) Dans ses Vrais pourtraits, Bèze s'exprime ainsi : « En quel rang te tiendrons-nous, Vatable, tant admiré en ta profession par les Juifs mesmes, qui as tant aprins à grand nombre de chrestiens : veu que tu as tenu si peu de compte du thrésor des sainctes escritures, dont tu faisois part aux autres, que mesme tu l'as rejetté ? Néantmoins, permettons que tu tienes ici la place que ta grande érudition et diligence t'ont acquise, encores qu'il semble bien que tu ne sois jamais entré en ce lieu où tu as conduit les autres » (p. 139). Après s'être occupé de philosophie, Vatable s'adonna entièrement à l'étude de l'Ecriture sainte. On a de lui des notes sur l'Ancien Testament, imprimées et défendues par Robert Estienne. Ses notes avaient été recueillies par ses auditeurs. « Pour lui, soit qu'il fût naturellement paresseux, comme on lui en a fait un reproche, soit qu'il ait été prévenu par la mort, il ne laissa rien par écrit, et se contentant de sa réputation et des éloges que lui procuroient ses disciples, il n'eut point d'autres soins que de découvrir les mystères les plus secrets de la langue sainte à ceux qui marquoient le plus d'assiduité à l'écouter. » Son disciple, Jean Mercier, d'Uzès (en Languedoc), « le plus profond dans la connaissance de l'hébreu qui ait été parmi les chrétiens, » a honoré la mémoire de son maître d'un éloge extraordinaire. Vatable aurait connu parfaitement la nature des vers hébraïques, qu'on avait ignorée jusqu'alors. « Le jour même de la mort de Vatable on vit mourir aussi à Paris Jacques Tousan. Ces deux savants hommes avoient été reçus dans un même jour professeurs au Collège royal, et le ciel voulut qu'après avoir glorieusement travaillé dans la même carrière, ils ne fussent point séparés au tems même de leur mort. » (De Thou, o. c, p. 275.)
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pagnie de Marot qui se préparait à sa traduction des Psaumes1.
C'était une époque incomparable d'enthousiasme etd'espérances.
Qu'ajouterons-nous encore pour en marquer l'importance et l'originalité, aussi curieuse que fugitive ?
« Peut-être, dit M. Lefranc, Calvin s'est-il assis plus d'une fois sur le même banc qu'Ignace de Loyola2, son ancien condisciple de Montaigu, que Pierre Lefèvre et François Xavier, qui tous les deux, nous le savons de bonne source, suivirent les cours de grec à cette même époque ?
» Etrange réunion
François Vatable, d'après les Icônes, (p. 205) ,
que celle de ces quatre
hommes, auxquels Rabelais vint se joindre sans doute plus d'une fois, durant les séjours qu'il faisait dans la capitale 3. N'est-ce pas un moment unique dans
1. M. Lefranc (Jeunesse de Calvin, p. 81) fait remonter à Melchior Wolmar l'initiation de Calvin aux études hébraïques. M. Baumgartner (Calvin hèbraisant, 1889, p. 14) combat cette hypothèse, selon lui invraisemblable. Il n'est pas sûr du reste que Wolmar ait su l'hébreu. « Nous serions beaucoup plus enclin à supposer que c'est lors de son second séjour à Paris, dans la deuxième moitié de l'année 1531, que Calvin, profitant de la présence de son compatriote Vatable, se mit sérieusement à l'étude de l'hébreu. Vatable, riche d'une érudition immense, et dont il savait largement faire profiter ses élèves, attirait à ses leçons un grand concours d'auditeurs, parmi lesquels on trouvait même des Juifs ; il serait presque inadmissible de supposer que Calvin, dont l'esprit éprouvait tant d'attrait pour tout ce qui concernait la culture humaniste, eût négligé l'occasion, si rare alors, qui s'offrait à lui. Il semble d'ailleurs que, au point où en était arrivé Calvin à l'égard des doctrines nouvelles, il dut rechercher alors tout ce qui pouvait éclairer et affermir sa foi, développer ses connaissances scripturaires, et le rapprocher des hommes qui pensaient comme lui. Il est donc probable que le séjour à Paris a été pour Calvin l'occasion du début de son étude de l'hébreu. » Et à propos d'Olivétan, M. Baumgartner ajoute (p. 16) : « Il est presque impossible de supposer que Calvin, qui était en relations suivies de correspondance avec cet hébraïsant, qu'il appelle son « cousin et vieil ami, » dans la préface de la Bible de Serrières, 1535, n'ait pas reçu de lui quelques encouragements dans son étude de l'hébreu, au moment où il pouvait se livrer à cette étude le plus commodément. /> — 2. Voir plus haut, p. 126. — 3. La chronologie des voyages et des séjours de Rabelais est très incomplète, et elle présente en particulier une
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l'histoire, que celui où ces trois apôtres, Calvin, Loyola, Rabelais, — - ce dernier en est un aussi à sa manière, — ont pu se presser côte à côte au pied de la même chaire *. »
Et cependant ce qui nous intéresse, plus que les détails trop hypothétiques sur cet auditoire sans pareil, ce sont les détails sur les sentiments que représentait et que propageait le Collège de France.
Or un seul document suffît pour nous éclairer. Les Lecteurs royaux commencèrent à enseigner dans le courant du mois de mars i53o2, et le 3o avril (par conséquent environ un mois après), la Sorbonne manifesta comme suit ses idées sur le nouvel enseignement :
« Determinatio Facultaîis,... super duobus propositionibus.
» Prima propositio : La Saincte Escriture ne se peult bonnement entendre sans la langue grecque, hébraicque [les deux langues enseignées par les Lecteurs royaux], et aultres semblables. Censura : hec [sic] propositio temeraria est et scandalosa.
» Secunda propositio : Il ne se peult faire que ung prédicateur explique selon la vérité l'espistre, ou l'évangile, sans les dictes langues. Censura : hec propositio falsa est, impia, et populi christiani ab auditione verbi Dei perniciose aversiva.
» Utraque harum assertionum authores de lutheranismo vehementer reddit suspect os 3. »
L'enseignement des Lecteurs royaux, que Calvin suivait avec sa persévérance et sa passion habituelles, était donc un enseignement rival de celui de la Sorbonne, laquelle le déclarait téméraire, scandaleux, faux, impie, pernicieux et véhémentement suspect de luthéranisme.
Or, à son point de vue, la Sorbonne n'avait pas tort, ni en droit, ni en fait. En droit, l'étude du grec et de l'hébreu « était, comme le remarque Bèze\ choses préparatives de la grande bonté et miséricorde de Dieu, pour une grande œuvre 5,» celle de la Réformation. En fait, les Lecteurs royaux, au moment où Calvin les
grosse lacune de 1524 à 1530. Jusqu'en 1524 il est chez les Cordeliers de Fontenay-le-Comte. En 1530 il est à Montpellier. Entre ces deux dates, il est venu à Paris et a sans doute visité les autres universités. Mais a-t-il rencontré Calvin au pied de la chaire d'un lecteur royal ? Calvin ne s'établit à Paris, pour suivre leurs cours, qu'en juin 1 5 3 1 . Or Rabelais était à Montpellier depuis le 16 septembre 1530. Le Ier novembre, il était reçu bachelier et faisait des cours publics. A la fin de 1 5 3 1, ou au commencement de 1532, on le trouve à Lyon, attaché comme médecin à l'Hotel-Dieu. Il multiplie ses publications. En 1533, J. du Bellay, évèque de Paris, se rendant à Rome, passe à Lyon et prend avec lui Rabelais comme médecin. Il arrivait dans la Ville éternelle la veille de Noël 1533 et y passait les premiers mois de 1534. [Œuvres de Rabelais, par M. Pierre Jannet. Notice par Louis Moland, 1874. Tome VIL] 1. Lefranc, Collège de France, p. 134. — 2. Ibid., p. 109. — 3. Ibid., p. 122. — 4. Histoire ecclésiastique, I, p. 8. — S. « Comme grec, en 200 et 300, signifioit payen, en ce siècle il signifioit aussi hérétique. » Catherinot.
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suivait, penchaient singulièrement vers l'hérésie. La Sorbonne, de plus en plus effrayée, leur intenta un procès, le i5 janvier 1 533 (N. S. 1 534).
Encore une fois Béda mène l'attaque. Va-t-il suffire de connaître le errec et l'hébreu pour qu'on se permette de lire, dans l'original, l'Ancien et le Nouveau Testament? Aller directement à la Parole de Dieu, sans passer par l'Eglise! Mais c'est tout le Protestantisme ! Et Béda réclame pour le Catholicisme le monopole des traductions.
Nous avons son discours, qui vaut la peine d'être reproduit : c'est un document. « M. Noël Bedda, docteur et syndic de la dite Faculté de théologie à Paris, dit que ce qui l'a meu à advertir les gens du Roy de la cour de céans, a esté non pour empescher la lecture des langues grecques et hébraïques desquelles il loue le scavoir et doctrine. Mais principalement craignant que les professeurs des dites langues, qui peut estre n'entendent la Théologie, ne taxent ou dérogent à la translation de la Sainte Ecriture, dont use l'Eglise romaine et occidentale, et par icelle approuvée il y a environ i ioo ans. Et que gens scavans en sciences humaines, qui se sont mis à traitter de théologie, et présumans corriger la dite translation, comme Erasme, Fabry et autres ont fait, ne fassent une grande playe en la chrestienté. Car gens curieux suivent la diversité des dites Translations, chacun selon sa fantaisie, et qui les croiroit, n'y auroit certaine règle de la Sainte Ecriture. Item, et où ils entendroient la Sainte Escriture en translatant, ils peuvent induire les auditeurs à douter de notre translation dont use l'Eglise, parce qu'ils disent : le grec ou l'hébrieu a ainsi. Item, les livres grecs ou hébrieux en la Sainte Escriture viennent la plus part des Allemagnes, où peuvent avoir esté les livres changez. Et quant à l'Hébrieu plusieurs Juifs qui font imprimer leurs livres hébraïques sont Luthériens, par quoy on craint qu'ils n'ayent variés les livres ; par quoy ne soit suffisant argument : ita habcut Hebrœa. Et ceux qui ont fait diverses translations, sont toutes différentes l'une à l'autre. Pour ces raisons supplioit à la Cour que si elle permettoit aux dits Lisans en grec et hébrieu de continuer leurs leçons en la sainte écriture, que deffenses leur fussent faites de ne taxer, reprendre ou déroger à la translation dont use l'église, et qu'ils eussent à se garder de dire ou semer choses favorables à la secte luthérienne. »
Le sieur de Monthelon, parlant pour le Procureur général du Roy, vint au secours du syndic Béda. Celui-ci avait insisté sur les dangers des traductions ; celui-là montra les dangers des interprétations. Il ne suffit pas, dit-il, d'avoir « la simple langue et interprétation des mots. » Il faut « le sens médullaire et mystique. » S'arrêter à « l'écorce des mots, » c'est imiter les Juifs. Sur ce, il cite Horace, et son Art poétique, et il conclut au monopole de la Faculté de théologie. « Lequel sens et entendement mystique ne pourroit estre compris et délayé par celuy qui veut interpréter les saintes lettres, s'il n'est docte en la Faculté de théologie et s'il avoit seulement la notice des langues hébraïques et latines, sans la profonde doctrine de théologie1. »
1. Extrait des registres du Parlement, Du Boulay, VI, p. 239-243.
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Béda fut battu1. Le i5 janvier 1 534 devint presque une revanche du 1e1 novembre 1 533 . Le parti de la lumière, qui était alors le parti de l'Evangile, comptait un triomphe de plus, et Béda lui-même ne devait plus livrer de bataille en faveur de l'obscurantisme sorbonnique. Il allait partir pour l'exil, laissant le champ libre aux Lecteurs royaux. Ceux-ci en profitaient. « Ce qu'il est curieux de constater, dit M. Lefranc, c'est que la plupart des Lecteurs royaux déjà véhémentement soupçonnés d'hérésie, ne cherchèrent même plus à dissimuler. Le doux Vatable, le réformé de la première heure, Toussain, Danès,... (« il estoit entré en quelque cognoissance de la vérité, » dit Bèze 2), assistent ostensiblement, avec toutes sortes de gens en vue, aux prêches qui se donnaient près du Louvre3; ce qui fait dire au pauvre Le Picard, l'émule de Béda : « C'en est fait de nous. Ma chaire est déserte. Il ne me reste plus que quelques vieilles femmes. Tous les hommes vont au Louvre4. »
11 est vrai que cela changea plus tard. Vatable, Danès suivirent l'exemple de Briçonnet ; et même Danès, « autrefois des premiers à condamner les abus de la papauté, » devint évêque de Lavaur, et « finalement très grand ennemi de ceux de la religion 5. » Mais plus tard, ce fut trop tard. L'impression produite sur Calvin était ineffaçable. Il s'était trouvé dans le milieu le plus favorable pour le développement continu, lent mais profond, de sa conception religieuse.
\. La victoire fut plus complète même qu'il ne le semblait. De Launoy nous apprend que le 17 janvier 1535 le parti des antibiblicistes organisa lui-même des cours sur la Bible : « Dorénavant, outre les lectures qui ont accoustumées estre faites.... il y aura quatre lectures ordinaires du Vieil et du Nouveau Testament, tous les jours. Deux desquelles lectures seront faites le matin au Collège de Navarre, et on commencera la première à sept heures jusques à huit, et la seconde depuis huit heures jusques à neuf. » De Launoy, Regii Navarrei gymnasii Historia, iôyy, I, p. 263. Les deux autres lectures devaient avoir lieu à la Sorbonne, l'après-midi. — 2. Histoire ecclésiastique, I, p. 65. — •'!. « Dernièrement (écrit, le 8 avril 1534, O. Myconius à Bullinger), ils se sont montrés disciples de Christ en écoutant prêcher tous les jours. » Herminjard, III, p. 161. — 4. Lefranc, Collège de France, p. 148 ; Herminjard, III, p. 161. — 5. Histoire ecclésiastique, I, p. 938.