CHAPITRE DIXIÈME Commentaire sur le traité de la Clémence
I. Apparition du Commentaire. — II. Humanisme. — III. Libéralisme. — IV. L'anti-stoïcisme et le droit aux larmes. — V. Biblicisme et Augustinisme.
LORS parut le Commentaire sur le traité de la clémence de Sénèque.
Voici ce que nous apprend la lettre de Calvin à Daniel, du 22 avril 1 532 : « Enfin le sort en est jeté. Mes Commentaires sur les livres de Sénèque, De Clementia^ ont paru, mais à mes frais. Ces frais sont plus élevés que tu ne saurais croire. Maintenant je m'occupe d'en retirer quelque chose. J'ai poussé quelques professeurs, dans cette ville, à les prendre pour texte de leurs leçons. A Bourges, j'ai persuadé à un ami d'en parler publiquement du haut de sa chaire. Toi aussi tu peux m'être très utile, si cela ne t'incommode pas. Tu le feras à cause de notre vieille amitié, surtout puisque tu peux me rendre ce service sans faire courir le moindre danger à ta réputation. Peut-être même seras-tu utile au bien public. Si tu te décides à me faire ainsi ton débiteur, je t'enverrai cent exemplaires, ou ce qui te paraîtra bon. En attendant voici pour toi un exemplaire ; en le recevant ne te crois obligé à rien envers moi. Je veux que tu sois absolument libre »
Quelques jours plus tard il revient sur le même sujet, auprès du même correspondant : « Les livres de Sénèque sur le De Clementia sont enfin publiés à mes
i. Opéra, X^, p. 20.
COMMENTAIRE SUR LE TRAITÉ DE LA CLEMENCE
frais et par mes soins. Maintenant je dois veiller à ce que l'argent, que les frais ont dévoré, soit retiré de quelque part. Aussi, pour que ma réputation soit sauve1, je voudrais que d'abord tu m'écrives avec quelle faveur ou avec quelle froideur mon livre a été reçu, et que tu pousses Landrinus à s'en servir dans ses leçons. Je t'envoie un exemplaire pour toi, les cinq autres pour Bourges. Fais-les parvenir à Regius, à Pignœus, à Agnetus, à Brossœus et Barrhatramus . Si Agnetus consent à l'expliquer dans une leçon, son aide ne me rendra pas peu service 2. »
On voit que Calvin partage toutes les inquiétudes, il faut presque dire toutes les nervosités d'un auteur qui se voit imprimé pour la première fois. « Cette volonté si ferme, si obstinée, dit M. Lefranc, qui est sa caractéristique, apparaît dans cette circonstance avec une singulière netteté 3. »
L'ouvrage a pour titre : L. Annei Senecœ, romani senaloris, ac philosophi clarissimi, libri duo de Clemenlia, ad Neronem Cœsarem : Joannis Calvini noviodunœi commentariis illustraii.
L'imprimeur-libraire a mis ensuite sa marque : une tortue avec l'exergue : tecum habita. C'est Ludovicus Cyaneus (Louis Blaublom ou Blaamabloen), qui indique où est sa boutique : rue Saint-Jacques, et son enseigne : aux deux coqs (sub duobus gai lis).
La première page donne le millésime de 1 532. A la fin, cette date est précisée : même aprili. Et la lettre-préface de Calvin précise encore : pridie nonas apriles, anno salutis nostrœ 1 53s, soit le 4 avril 4.
Notons que le nom de Cah'inus, traduction latine de Cauvin, paraît ici pour la première fois en public. Notre Réformateur ne devait plus en porter d'autre.
Qu'était-ce que cet ouvrage, le premier de Calvin ?
Erasme avait publié, en 1529, une grande édition de Sénèque5. Il avait excité les savants à s'occuper encore de cet auteur, tout en se montrant pour lui d'une très grande sévérité.
On dirait que Calvin a pris la plume pour obéir à cet appel et pour protester contre ce jugement.
Une préface dédie l'ouvrage à Claude Hangest, abbé de Saint-Eloi, à Noyon,
L Ul salva sil mea existimatio : ce qui a été traduit par les uns : « pour rattraper mon argent, » par les autres : « pour que ma réputation soit assurée. » — 2. Opéra, Xb, p. 21. — 3. Lefranc, Jeunesse, p. 94. — 4. En 1532, Pâques lut le 31 mars. Pour le 4 avril 1532, il n'y a donc pas de différence entre l'ancien et le nouveau style. « Lors estant à Paris, il composa un docte et singulièrement beau commentaire sur le livre de Sénèque touchant la vertu de clémence. Il avoit adonc 24 ans seulement. » Opéra, XXI, p. 56. Il n'en avait même que 23. Herminjard, II, p, 413. — 5. On confondait alors Sénèque le rhéteur et Sénèque le philosophe, personnage qui aurait vécu cent cinq ans, et on distinguait de celui-ci Sénèque le tragique. Aujourd'hui la critique distingue Sénèque le rhéteur et Sénèque le philosophe, l'un le père et l'autre le fils, et elle identifie Sénèque le philosophe avec Sénèque le tragique.
ANNÉES D'ÉTUDES
l'ami d'enfance de Calvin, comme nous l'avons déjà raconté. L'auteur paie une vieille dette de reconnaissance, et il le fait dans les termes habituels de ce ffenre de dédicaces. Quelquefois cependant son accent devient plus personnel, soit quand il parle de ce qu'il a reçu dans la maison des Montmor, soit quand il reconnaît la modestie de ses propres origines : « Moi, dit-il, qui suis un homme de la petite plèbe, unus e plèbe homuncio. » Il ajoute : « Doué d'une érudition médiocre, ou plutôt modique, et qui n'ai rien qui puisse exciter en moi l'espoir de la célébrité. » Le si véridique Calvin n'exagérait-il pas un peu sa modestie, et sa défiance de lui-même?
Nous nous bornerons à citer quelques lignes du jugement général sur Sénèque, de ce qu'on a appelé « la seule page de critique littéraire que Calvin ait jamais publiée *. »
« C'est quand il s'occupe d'éthique que Sénèque est surtout un maître et qu'il semble dans son domaine ; il possède toute la dialectique nécessaire à l'ornement de son discours. Sa mémoire lui fournissait des traits de l'histoire ancienne toutes les fois qu'il en avait besoin ; il s'y est pourtant parfois trompé, faute d'avoir été assez exigeant envers lui-même. Sa langue est pure et brillante, on sent qu'elle est de la bonne époque. Sa manière de parler est élégante et fleurie, son style n'est pas recherché, il coule sans effort ; le ton de son discours est modéré, comme il convient à un philosophe ; il s'élève pourtant parfois, et l'on peut s'assurer que la veine sublime ne lui aurait pas manqué s'il l'avait recherchée. Presque tout le monde lui reproche son luxe de paroles et sa prolixité ; je conviens qu'à cet égard il en fait trop, et je pense que ce sont là les défauts agréables dont il est rempli, au jugement de Quintilien. Je regrette aussi chez lui l'absence de l'ordre, cette lumière du discours. Mais combien ses défauts nous paraîtront peu importants en comparaison de ses qualités ! Qu'on se souvienne seulement que jamais aucun génie n'a pu nous plaire sans que nous y missions de l'indulgence. Je ne veux pas m'arrêter plus longtemps ; disons-le une fois pour toutes : Sénèque est le premier après Cicéron, il est une colonne de la philosophie et de l'éloquence romaines. Car nous avons perdu Brutus et ses pareils. C'est ce qu'apprendront ceux qui consacreront leurs meilleures heures à le lire; ils en retireront du fruit et du plaisir : je réponds qu'aucun d'eux ne regrettera sa peine, à moins qu'il ne soit né sous la colère des Muses et des Grâces '2. »
Quand on écrit une pareille page, à vingt-trois ans, on a devant soi une brillante carrière d'humaniste. Et cependant plus encore que cette maturité de jugement et cette élégance de style, l'érudition de l'auteur nous étonne. « (Test un puits d'érudition, » devant lequel, s'écrie M. Lecoultre, on éprouve « un sentiment de profonde stupeur. » On a compté en effet que Calvin cite environ cinquante-cinq auteurs latins, parmi lesquels Cicéron, et trente-trois de ses ouvrages, Horace, Ovide et leurs œuvres complètes, Térence et cinq de ses
1. Lecoultre, p. 95. — 2. Opéra, V, p. 7. Traduction Lecoultre.
COMMENTAIRE SUR LE TRAITE DE LA CLEMENCE
comédies, Virgile et toutes ses œuvres ; de plus, vingt-deux auteurs grecs, parmi lesquels Aristote et cinq ou six de ses principaux ouvrages, Platon, Plutarque et quatre des ouvrages de ces auteurs, etc., etc. C'est toute la littérature romaine et toute la littérature grecque : moralistes, philosophes, orateurs, poètes, historiens, jurisconsultes, grammairiens. Personne ne manque, pas même les écrivains les plus spéciaux, les plus indigestes, les moins célèbres : Columelle à côté de Cicéron, Rutilius Lupus à côté d'Aristote. Notre auteur-prodige sait tout, a tout lu. La sûreté de cette érudition égale son abondance, et sa minutie égale son immensité '.
L'œuvre d'un humaniste d'une précocité merveilleuse : est-ce tout le Commentaire sur le De Clementia?
Oui, répondent les savants éditeurs des Opéra. « Dans ces Commentaires, il n'y a pas le moindre renseignement théologique, ni religieux, ni biblique. De ce Calvin que connut plus tard le monde chrétien, on ne voit rien que l'élégance du langage latin 2. » Et M. Lefranc ajoute, à peu près dans les mêmes termes : « C'était une œuvre exclusivement philologique, pleine d'érudition, écrite avec vigueur, et où la clarté de l'exposition révèle le juriste rompu à l'argumentation précise et pénétrante3. » Il nous semble que ces auteurs, d'ordinaire si perspicaces, ont méconnu l'importance du Commentaire de Calvin.
Et tout d'abord ce Commentaire nous apparaît comme un magnifique manifeste du Libéralisme, tel qu'il pouvait exister à cette époque.
C'est ainsi, par exemple, que l'élève de Mathurin Cordier et de Melchior Wolmar stigmatise l'ancien système d'éducation (celui qu'il a connu à Montaigu), devançant Rabelais et Montaigne : « On sait, dit-il, que Quintilien conseille de ne pas sévir trop durement contre les enfants nés libres. Nos bourreaux pleins de brutalité (plagosi carnifices) obéissent bien mal à ce précepte : je n'ose les appeler pédagogues, puisqu'ils font de ce nom un opprobre4. »
Ici nous sommes heureux de pouvoir citer Kampschulte. Il parle d'« une audace qui remplit d'étonnement, » et il montre le jeune auteur attaquant « les abus politiques de son temps, en particulier les vices de la justice et de l'administration 5. »
En effet, s'armant d'un distique de Pétrone, Calvin flétrit les juges qui, en acquittant, prouvent plutôt leur ignominie que leur clémence. « Ainsi de notre temps, dit-il, le jugement n'est rien qu'une marchandise publique; » et il termine en citant saint Augustin : « Poursuivons dans les coupables notre propre iniquité, et ayons pitié de la commune nature. Donc que rien ne soit accordé aux intérêts personnels, rien à la vénalité0. »
1. Lecoultre, p. 99. — 2. Optra, V, Prolog, xxxn. — 3. Lefranc, Jeunesse, p. 92. — 4. Opéra, V, p. 115. — 5. Kampschulte, p. 238. — 6. Opéra, V, p. 23, 58. Lecoultre, p. 121.
Mais il y a plus, et beaucoup plus : ce Commentaire de Calvin est surtout un appel éloquent à la clémence royale, et un réquisitoire énergique contre l'absolutisme *.
Voici le début : « Ce n'est pas témérairement que Plutarque a écrit : il est difficile de donner un conseil à ceux qui gouvernent. Ils pensent qu'il n'est pas du tout royal de vivre selon les prescriptions de la raison, et ils font consister la vraie majesté du roi dans une licence effrénée. Ils estiment servile de s'en remettre au jugement d'autrui... tellement est naturelle aux rois et aux princes, comme un mal perpétuel et propre, l'arrogance2. »
Plus loin : « La clémence, c'est vraiment l'humanité. En être participant, ce n'est pas autre chose qu'être homme.... C'est une vertu héroïque, sans laquelle les princes ne peuvent commander.... Que le roi ou l'empereur brille par toutes les autres vertus de la fortune, du corps, de l'âme : toutes perdent leur charme, s'il ne s'est pas rendu aimable et gracieux par sa mansuétude vis-à-vis de ses sujets. Au contraire, tous ses actes, toutes ses paroles sont bien accueillis s'il s'est une fois concilié la faveur du peuple par cette vertu 3. »
Et encore : « Le prince peut, comme une bête féroce, tuer et massacrer. Seulement ce sera non un règne mais un brigandage. Et un brigand a autant d'ennemis qu'il y a d'hommes.... Sûr est le règne du prince qui commande non seulement dans son intérêt, mais dans l'intérêt de ses sujets, qui est le pasteur des peuples4. » « Enlève les vices et non les hommes5.... C'est une cruelle férocité que la colère dure et inexorable6. La cruauté rend un roi exécrable à tous; bien plus, d'un prince elle fait un tyran. La clémence le rend aimable à tous, supérieur à tous, et semblable aux dieux. Les dieux font que bons et mauvais nous naissons, nous jouissons en commun du ciel et de l'air, nous nous nourrissons des mêmes aliments. Pourquoi le prince n'imiterait-il pas cette mansuétude des Dieux 7 ? »
Il faut avouer qu'en voyant Calvin prêcher la clémence avec cette force, avec cette éloquence, en face des prisons remplies et des bûchers allumés, on a pu légitimement supposer qu'il avait le désir de blâmer non seulement la cruauté en général, mais aussi la cruauté particulière d'un Néron, et même d'un François Ier. L'un des plus anciens historiens de Calvin, P. Masson, le dit : « Visant un tout autre but que celui qu'il feint de poursuivre {aliud agens, aliud simulans), il avait publié ses Commentaires sur le De Clementia, dans l'intention (scilicet ut) d'éteindre les feux que François, roi des Français, avait fait allumer pour la perte des luthériens 8. »
Cette opinion a été souvent reproduite et souvent combattue. « Il essaya, dit Audin, une timide protestation en faveur de quelques huguenots qu'on avait brûlés en place publique: œuvre d'une âme double, dit P. Masson, « catholique
1. Citons sans réflexion les lignes suivantes : » Il ne s'agit pas de savoir si la monarchie doit être préférée à la démocratie, ou à l'aristocratie. Sénèque seulement indique que Rome en est au point qu'elle ne peut subsister sans liberté (sine libertatis temperamento). » Opéra, V, p. ji. — 2. Ibid., p. 15. — -'t. Ibid., p. 41. — i. Ibid., p. 42. — "). Ibid., p. 51. — 0. Ibid., p. 55. — 7. Ibid., p. 56. — 8. P. Masson, p 403.
COMMENTAIRE SUR LE TRAITÉ DE LA CLEMENCE
» dans ses écrits et luthérien au logis1. » L'historien Henry2 est plus explicite encore, et loue le courage du Réformateur 3.
L'opinion contraire a été soutenue par Stahelin (il va jusqu'à dire que le livre ne fournit pas le plus petit point d'attache à une pareille affirmation M ), par Kampschulte 5, et par les deux derniers auteurs qui ont écrit sur ce sujet: « On a voulu, dit M. Baguenault de Puschesse, voir dans cet écrit purement littéraire un dessein caché d'agir sur François Ier, en l'exhortant à traiter avec indulgence les sectateurs de la religion nouvelle. Rien n'autorise une semblable supposition 6. » Et enfin M. Lecoultre déclare que l'idée de P. Masson est tout à fait inadmissible : « Pas une ligne (?) de l'ouvrage ne la confirme, et même on ne saurait l'admettre sans attribuer à Calvin une insigne maladresse. Le De Clementia avait été adressé par Sénèque à Néron, c'était un essai de combattre la cruauté naissante du jeune prince ; le transformer en une sorte d'apologie pour les protestants persécutés, c'eût été forcément établir un rapprochement entre François Ier et cet abominable souverain, dont le nom devait paraître « aux plus » cruels tyrans une cruelle injure. » Or Calvin, dès sa jeunesse, semble avoir trop bien connu le monde et les hommes pour s'être rendu coupable d'une telle inconvenance7. »
Il nous semble que l'exagération est égale des deux côtés.
Accordons qu'il ne faille pas confondre le Commentaire de 1 532 et la Dédicace de 1 535 , la fameuse lettre à François Ier, en tête de Y Institution. Accordons que Calvin, ayant commencé, nous dit-il, son travail sans penser à le publier 8, y fasse surtout acte d'humaniste. Erasme est pour lui « l'honneur et les délices des lettres 9. » Budé est la première gloire et le soutien des lettres, grâce auquel notre France revendique aujourd'hui la palme de l'érudition10. Calvin ne se déclare pas plus protestant qu'il ne s'adresse au roi.
11 n'en reste pas moins que la persécution était à l'ordre du jour et que le Commentaire est un panégyrique de la tolérance.
La coïncidence est-elle absolument fortuite? Les allusions y sont. Calvin ne les a-t-il pas vraiment voulues ?
Il nous paraît beaucoup plus raisonnable de penser que Calvin a manifesté ses préoccupations, et qu'il a parlé comme un humaniste, en faveur de la clémence, dussent François Ier et les luthériens profiter des leçons de Sénèque. N'est-ce pas le sens de cette recommandation, trop peu remarquée, de Calvin
1. Audin, I, p. 50. — 2. Henry, I, p. 52. — 3. Citons l'opinion de Guizot : « Son premier écrit fut un appel à la clémence, ou, pour parler le langage du XVIIIe siècle, à la tolérance en faveur des adhérents à la Réforme, poursuivis, proscrits, emprisonnés, envoyés au bûcher.... Il est vrai que, dans le cours de son travail, Calvin ne parle point des réformés et des rigueurs qu'ils subissent ; il n'y fait même aucune allusion saisissable. Je n'en demeure pas moins convaincu que, par cette publication, Calvin voulut servir la cause de ses frères, et que, si la Rélorme avait été dès lors triomphante et puissante, son Commentaire sur le traité de Sénèque n'aurait jamais paru. Le titre seul de l'ouvrage et les circonstances dans lesquelles il fut publié apportent en ce sens plus de preuves que la réserve du langage de Calvin n'élève de doutes....» Guizot, Les vies de quatre grands chrétiens français, p. 168. — 4. Stahelin, I, p. 14. — 5. Kampschulte, p. 238. — 6. « La jeunesse de Calvin. » Revue des questions historiques, 1872, t. XII, p. 453. — 7. Lecoultre, p. 118. — 8. Opéra, V, p. 5. — 9. Ibid., 6. — 10. Ibid., 54.
années d'études
lui-même à Daniel, et d'après laquelle, en aidant à la vente du livre, non seulement il rendra un service personnel à l'auteur, mais peut-être même sera-t-il utile au bien public ?
Mais nous sommes loin d'avoir épuisé les renseignements que nous réserve l'étude attentive du Commentaire. Notre humaniste n'est pas seulement libéral, il est anti-stoïcien, philosophiquement et moralement. Ce fait n'est pas peu important.
Dès le début, Calvin repousse l'idée des stoïciens sur la Providence et lui oppose « illa confessio religionis nostrœ, » cette confession de notre foi, qui s'appuie sur l'Epître aux Romains, chap. XIII : tout pouvoir vient de Dieu.
Chose curieuse : on peut dire que, sa vie durant, Calvin aura précisément à se défendre contre l'accusation de stoïcisme, de ce stoïcisme qu'il a combattu dans son premier écrit1.
Mais, pour le moment, ce qui nous intéresse encore plus, c'est la vivacité avec laquelle Calvin repousse la conception morale (et non seulement la conception métaphysique) des stoïciens. Autant les stoïciens sont inhumains, autant Calvin est humain. « Les stoïciens, dit-il dans son Commentaire, veulent que leur Sage idéal regarde, comme du haut d'une tour, la fortune se jouant des choses humaines, et pense que rien ne le regarde, ni ce qui arrive aux autres, ni ce qui lui arrive à lui-même2. » Le Sage idéal serait donc un être isolé, et insensible. Contre ces deux erreurs, Calvin proteste.
Sa première protestation revêt même une forme très inattendue et très curieuse. Les philosophes, dans leur isolement, déclarent que leur conscience leur suffit. L'important, disent-ils, c'est, pendant toute la vie, de ne pas s'écarter de la largeur d'un ongle de sa conscience. Est-ce que, en parlant ainsi, Sénèque et les philosophes n'ont pas tout à fait raison ? En tous cas, s'il se rencontre quelqu'un qui veuille leur donner tort, ce ne sera pas sans doute le sévère, le consciencieux Calvin ? A notre grand étonnement, notre Réformateur s'écrie :
l. Dans l'Institution, Calvin reproche aux païens leur idée de Dieu, bien qu'ils aient pensé « avoir trouvé la fève au gasteau » [Institution chrétienne, I, v, u): il dénonce le paradoxe des stoïques qui « faisoient tous les péchés pareils » (Ibid., III, iv, 28); il s'indigne contre ceux qui veulent rendre odieuse sa doctrine de la Providence en « calomniant que c'est la fantaisie des stoïques. » Et il repousse « le vocable dont usoyent les stoïques, assavoir le Fatum » (Ibid., I, xvi, 8). Il traite spécialement cette dernière question dans son Traité des scandales, et dans son Traité de la Providence de Dieu. Ses adversaires s'efforçaient de confondre la fatalité et la prédestination. Calvin redoublait d'efforts pour distinguer l'une de l'autre. « Nous laissons, dit-il, telles resveries aux Payens : et la prédestination de Dieu n'a rien de commun avec cela. C'est donc une calomnie meschante, quand ceux qui veulent diffamer notre doctrine, nous enveloppent en telle chose. » (Traité des scandales. Opéra, VIII, p. 39. Opuscules, p. 1 344.) Et encore : « Que les stoïques s'en aillent avec leur nécessité forcée, et qu'ils soyent séparez loin de nous: veu que nous tenons la volonté de Dieu comme royne et maîtresse, qui gouverne tout par sa pure liberté. » (De la providence de Dieu. Opéra, VIII, p. 353. Opuscules, p. 1303.) — 2. Opéra, V, p. 158.
COMMENTAIRE SUR LE TRAITÉ DE LA CLÉMENCE
« Que ce soit là l'opinion des philosophes ! notre religion nous enseigne quelque chose de bien différent. Car, comme dit saint Augustin, dans la Vie commune des clercs, la conscience et la réputation sont deux choses : la conscience est nécessaire pour toi; la réputation est nécessaire pour ton prochain. Celui qui, se contentant de sa conscience, néglige sa réputation est cruel l. » Paroles vraiment deux fois remarquables, sous cette plume et dans cette bouche. La conscience avant tout: oui, mais la conscience, pas tout. Avec la conscience, la réputation. Et pourquoi ? sinon parce que, d'après Calvin, l'homme ne vit pas pour soi ; l'homme n'est ce qu'il est, et ce qu'il doit être, qu'en société. Le cri de l'individualisme, qui est en définitive un pur égoïsme, c'est : Suis-je le gardien de mon frère ? Peu m'importe ce qu'il pense de moi. Calvin, homme de gouvernement, homme de société, homme complet et vrai, déclare que l'individu, dans son orgueil, ne saurait se suffire. L'homme a charge d'hommes. Tu es le gardien de ton frère, toi. Il est essentiel non seulement que tu aies raison, mais que l'on sache que tu as raison.
Calvin étudie plus profondément encore la grande idée de l'humanité. A l'individualisme des philosophes il oppose le socialisme chrétien, parce que, à l'insensibilité stoïque, il oppose la sensibilité chrétienne : « Nous savons, dit-il, que notre nature est telle que nous sommes plus sensibles à l'attrait de l'utilité ou du plaisir qu'à ces paradoxes des stoïciens, antipathiques (abhorrentibus) au sentiment général des hommes 2. »
L'homme est un être sensible, qui souffre et qui jouit, naturellement et légitimement, par le droit même de sa nature. « C'est ici le centre de la question, explique-t-il. Les stoïciens repoussent la miséricorde comme une maladie de l'âme. Les passions, parce qu'elles troublent la paix de l'âme, sont toujours vicieuses. Donc la miséricorde est un vice3. » Mais il répond: « Nous devons en être persuadés : la miséricorde est une vertu, et un homme ne peut être bon s'il n'est miséricordieux. Peu importe ce que disputent dans leurs ténèbres ces sages oisifs : en tout cas, j'ignore s'ils sont sages, et tout ce que je sais, c'est qu'ils ne sont pas hommes. Un homme c'est un être affecté par la douleur, qui sent, qui résiste, qui admet des consolations, et non pas celui qui n'en a pas besoin. C'est donc à bon droit qu'autrefois les Athéniens avaient consacré un autel à la miséricorde. » Puis, il cite Cicéron et Juvénal, et conclut : « Ne pas pouvoir pleurer, c'est un vice iunde et illacrymabilis, nome/i est vitii apud autores) 4. »
Et cette sensibilité, cette humanité que Calvin défend ainsi à vingt-trois ans, il la défendra à la fin de sa vie, après avoir fait l'expérience des hommes, et de toutes les douleurs humaines. Dans sa dernière édition de Y Institution, il écrira, se servant des mêmes mots dont il s'est servi dans son premier ouvrage : « Nous voyons que porter patiemment la croix, n'est pas être du tout stupide, et ne sentir douleur aucune : comme les philosophes stoïques ont follement descrit,
L Opéra, V, p. 112. — 2. Jbid,, p. 39. — 3. lbid., p. 156. — 4. Ibid., p. 154.
218 années d'études
le temps passé, un homme magnanime, lequel ayant dépouillé son humanité, ne fust autrement touché d'adversité que de prospérité, ny autrement de choses tristes que de joyeuses : ou plus tost qu'il fut sans sentiment, comme une pierre. Et qu'ont-ils profité avec ceste si haute sagesse ? C'est qu'ils ont dépeint un simulachre de patience, lequel n'a jamais esté trouvé entre les hommes et n'y peut estre du tout : et mesme en voulant avoir une patience trop exquise, ils ont osté l'usage d'icelle entre les hommes. Et il y a aussi maintenant parmi les chrétiens de nouveaux stoïciens l. Ces gens pensent que ce soit vice non seulement de gémir et pleurer, mais aussi de se contrister et estre en solicitude. Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs : lesquels s'exerçant plus tost à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que telles fantaisies. De nostre part nous n'avons que faire de ceste si dure et rigoureuse philosophie, laquelle nostre Seigneur Jésus a condamnée, non seulement de paroles, mais aussi par son exemple. Car il a gémy et pleuré, tant pour sa propre douleur, qu'en ayant pitié des autres, et n'a pas autrement apprins à ses disciples de faire. Le monde, dit-il, s'esjouira, et vous serez en détresse ; il rira, et vous pleurerez. Et afin qu'on ne tournast cela à vice, il prononce ceux qui pleurent estre bien heureux. Ce qui n'est point de merveille. Car si on réprouve toutes larmes, que jugerons-nous du Seigneur Jésus, du corps duquel sont distillées gouttes de sang ? Si on taxe d'incrédulité tout espovantement, qu'estimerons-nous de l'horreur dont il fut si merveilleusement estonné? Si toute tristesse nous desplait, comment approuverons-nous ce qu'il confesse, son âme estre triste jusques à la mort ? 2 »
Voilà donc le large et profond sentiment de la nature humaine qui anime, non pas quelques pages, mais toute l'œuvre et toute la vie de notre Réformateur. Belle unité et combien significative! C'est un fait aussi inconnu qu'il est incontestable. A la fin, comme au début de sa carrière, Calvin, celui que la légende a déclaré insensible, a revendiqué pour l'homme le droit à la douleur, l'imprescriptible droit des larmes. « Ne pas pouvoir pleurer est un vice! »
Ce que nous a déjà appris Tétude du Commentaire de Calvin suffirait pour
nous rendre étonnante la déclaration des éditeurs des Opéra : « Dans ce Commentaire il n'y a pas le moindre renseignement théologique, ni religieux, ni biblique. » Mais voici que s'accroît encore cet étonnement.
La prodigieuse érudition de Calvin ne se bornait pas à la littérature
classique 3 : clic embrassait également la littérature religieuse, et tout par-
1. D'après le texte latin. — 2. Institution chrétienne, III, vin, 9. — 3. Notons ici l'intéressante observation qu'a bien voulu nous communiquer M. Herminjard : « Le Commentaire montre que Calvin avait beaucoup lu Plaute et Térence. C'est aussi ce que nous apprend l'étude de ses lettres. Pour exprimer le retard, Calvin dit souvent : « remorant facere, afferre. » Or ce mot de reinoram, avec ce sens, n'existe guère que chez Plaute. »
COMMENTAIRE SUR LE TRAITE DE LA CLEMENCE
ticulièrement la littérature patristique. Calvin cite Synésius. Lactance, Jérôme, Eusèbe, Cyprien, Augustin.
Et, après les Pères, voici la Bible elle-même. Calvin la cite trois fois : Rom. XIII, 1-7 ', pour prouver que tout pouvoir vient de Dieu ; Prov. XVI, iq/2, à propos de la colère; et surtout 1 Pierre II, 18 3. Parlant de la douceur que le père de famille doit témoigner aux siens, Calvin ajoute : « C'est pourquoi Pierre, dans sa canonique (in sua canonica), ne veut pas que les maîtres soient dyscoli, c'est-à-dire moroses et difficiles à leurs serviteurs. »
Les éditeurs des Opéra font là-dessus deux observations : la pensée n'est pas de saint Pierre, mais de saint Paul (Eph. VI, 9, ou Col. IV, 1) ; et le mot dyscolos n'est pas même paulinien : il est étranger au Nouveau Testament.
Calvin est-il ainsi pris en flagrant délit de fausse citation de la Bible ? Ce serait un piquant début, en exégèse, pour le futur auteur des Commentaires.
Mais M. Lecoultre a montré que, si le cas était en effet très piquant, il l'était d'une tout autre manière. L'exégèse qui se trompe, ce n'est pas celle de Calvin, c'est celle de ses savants critiques. En effet, on lit dans 1 Pierre II, 18 : « Serviteurs, soyez soumis en toute crainte à vos maîtres, non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais aussi à ceux qui sont d'un caractère difficile. » N'en déplaise aux éditeurs des Opéra, c'est bien la pensée à laquelle Calvin fait allusion. De plus, le texte grec désigne les maîtres difficiles par le mot rofç oxohoïç. okoIîoç n'est pas très différent de dyscoli. Ajoutons que le mot même de dyscoli se trouve très bien dans 1 Pierre II, 18, traduction de la Vulgate.
Calvin connaissait le grec, mais, écrivant en latin, il se sert de la traduction latine courante, voilà tout *.
Et enfin, le Commentaire de i532, qui n'est pas sans importance au point de vue « théologique, religieux et biblique, » puisqu'il nous donne de précieux renseignements sur les connaissances religieuses et bibliques de Calvin, nous montre encore le Réformateur puisant déjà dans saint Augustin le principe paulinien, qui sera le fondement du Calvinisme: je veux parler de l'affirmation relative à la perversité naturelle de l'homme.
« Les philosophes , dit-il , ne pensent pas que quelqu'un s'écarte de la loi naturelle, de telle sorte qu'il soit mauvais par son propre plaisir (animi causa). Je ne sais comment cependant il se trouve que certains sont mauvais gratui-
1. Opéra, V, p. 18. — 2. Ibld., p. 21. — 3. Ibid., p. 53. — 4. On ne peut pas ne pas remarquer que Calvin appelle la première épître de saint Pierre « sa canonique. » Faut-il en conclure qu'il rejette la seconde, ou du moins qu'il fait allusion aux doutes d'une partie de l'ancienne Eglise? « Nouvelle preuve, dit M. Lecoultre, de la réalité de ses connaissances théologiques, dès la date de 1532. » (Lecoultre, o. c, p. 108.) Mais M. Lang conteste cette conclusion, et montre que ce terme de « canonique » était souvent appliqué à cette époque aux sept épîtres, de Pierre, de Jean (voir : Institution chrétienne, III, 11, 21), de Jacques et de Jude. (Lang, o. c, p. 28.) On peut accorder ce fait sans en déduire celui-ci: « En 1532, la connaissance de Calvin se réduisait à la Vulgate.... Jusque là la Bible
n'était pas entrée dans le cercle de son intérêt La Bible est pour Calvin un livre fermé, son cœur ne bat pas
pour elle. » (Lang, p. 29.) Ces suppositions ne paraissent pas convenir pour l'auteur du Commentaire sur la Clémence, pour l'ancien disciple de Wolmar, pour celui qui achetait la Bible d'Anvers ou d'Estienne, sur la demande de son ami Daniel, etc.
ANNÉES D'ÉTUDES
tement, et sont enflammés d'une telle folie de pécher, que le fait seul de pécher les délecte, même sans cause 4. »
Calvin est amené à parler des païens. Ils sont pécheurs. Mais n'ont-ils rien de bon ? Calvin n'est pas injuste : et il signale, par exemple, une vertu païenne à l'imitation des chrétiens. Sénèque dit qu'il faut pratiquer l'aumône sans faire honte à celui à qui l'on donne. Et Calvin d'ajouter vite : « Là, que les nôtres observent, combien beaucoup sont éloignés de cette mansuétude des philosophes païens : s'il leur arrive de donner une aumône à un pauvre, comme s'il était contraire à leur dignité de la lui mettre dans la main, par mépris ils la lui jettent 2. »
Et cependant les vertus des païens sont sans valeur. Sénèque dit : « Si notre âme est ambitieuse, nous n'hésitons pas à exposer notre main droite aux flammes, ou à nous précipiter volontairement dans le gouffre. » Saisissant ce mot : ambitieuse, Calvin commente : « Sénèque avoue ingénument ce que furent ces remarquables vertus des païens, qu'on célèbre à pleine bouche. Supprime l'ambition, et tu n'auras plus aucun de ces esprits factieux, ni les Platon, ni les Caton, ni les Scœvola, ni les Scipion, ni les Fabricius 3. » Voilà donc la racine de ces beaux sentiments et de ces grandes actions: l'orgueil, l'égoïsme, c'est-àdire le péché.
Ici il faut faire trois remarques :
i° « En signalant l'amour de la gloire comme le plus puissant stimulant à la vertu dont l'antiquité païenne ait eu conscience , Calvin était en plein dans la vérité historique. Il serait facile de le démontrer par des citations des principaux moralistes grecs ou latins »
2° Le jugement porté par Calvin sur les vertus païennes, dans son De Clementia, se retrouve dans son Institution chrétienne, avec une seule petite différence. La doctrine de Y Institution paraît un peu plus adoucie que celle du De Clementia.
En effet, 1 Institution admet des différences entre les païens, et même des vertus, et des vertus si vraies que Calvin les estime dons de Dieu. « Pour le commencement je ne nie pas que toutes les vertus (egregiœ dotes) qui apparaissent en la vie des infidèles et idolâtres, ne soyent dons de Dieu. Et ne suis-je si esloigné de jugement humain (a sensu communi) que je veuille dire qu'il n'y ait différence entre la justice, modération et équité de Tite et de Trajan, qui ont esté bons empereurs Romains, et entre la rage, intempérance et cruauté de Caligula, Néron ou Domitian, qui ont régné comme bestes furieuses; entre les vilaines p... [adultères] de Tiberius et la continence de Vespasien ; et qu'il n'y ait à dire entre l'observation des lois et le contemnement.... Car quel ordre resteroit au monde, si ces choses estoyent confondues ensemble ? » Même, Dieu consent à bénir ces vertus païennes. « Non pas que ceste ombre et image de vertu mérite le moindre de ses bénéfices : mais il lui plaist de monstrer ainsi
\. Opéra, V, p. 139. — 2. Ibid., p. 159. — 3. Ibid., p. 38, 45. — 4. Lecoultre, o. c, p. tu.
COMMENTAIRE SUR LE TRAITÉ DE LA CLEMENCE
combien il aime la vraye vertu, en ce qu'il ne laisse point sans rémunération temporelle celle qui n'est qu'extérieure et simulée.... » « Ces vertus telles quelles, ou plus simulachres de vertus, » sont « dons procédant de luy *. »
3° Mais pour comprendre Calvin il faut ne pas oublier que les vertus des chrétiens ne valent pas mieux que les vertus des païens. Car l'idéal est si élevé que les hommes les meilleurs en sont toujours à une distance infinie. « Cependant mesmes que par la conduite du Sainct Esprit nous cheminons en la voye du Seigneur, afin de ne nous oublier, il y demeure des reliques d'imperfection en nous, lesquelles nous donnent occasion de nous humilier. Il n'y a nul juste, dit l'Escriture, qui face bien, et ne pèche point. Quelle justice doncques auront les fidèles de leurs œuvres. Je dis premièrement, que la meilleure œuvre que les fidèles puissent mettre en avant, est tousjours souillée et corrompue de quelque pollution de la chair, comme un vin est corrompu quand il est mêlé avec de la lie. Que le serviteur de Dieu, dy-je, élise la meilleure œuvre qu'il pourra avoir faite en toute sa vie : quand il aura bien espluché toutes les parties d'icelle, il trouvera sans doute qu'elle sentira en quelque endroit la pourriture de sa chair : veu qu'il n'y a jamais en nous une telle disposition à bien faire, qu'elle devroit estre : mais qu'il y a grande foiblesse pour nous retarder. Or combien que nous voyons les macules dont sont entachées les œuvres des saincts, n'estre point obscures ni cachées, toutefois encore que nous posions le cas que ce soyent seulement petites taches et menues : assavoir si elles n'offenseront en rien les yeux du Seigneur, devant lequel les estoilles mesmes ne sont pas pures. Nous avons qu'il ne sort pas une seule œuvre des fidèles qui ne mérite juste loyer d'opprobre si on l'estime de soy 2. »
Je ne sais s'il serait facile, ou même possible, de trouver une page où brille d'un pareil éclat l'idéal moral !
Evidemment le Commentaire de Calvin a été étudié jusqu'ici trop superficiellement3. Seul M. Lecoultre en a compris la valeur: « Bèze, dit M. Lecoultre, a tracé un portrait véridique du jeune Calvin quand il Ta représenté comme ayant des mœurs irréprochables, des besoins religieux promptement éveillés, des connaissances théologiques précoces, et comme gagné de bonne heure à des vues protestantes. Le contenu du Commentaire sur le De Clementia est favorable à ce témoignage, ou du moins à ses éléments principaux 4. »
1. Institution chrétienne, III, m, 2. — -2. IbiJ., III, xiv, 9. — 3. Voir encore Stàhelin, I, p. 15 : « Il ne s'y trouve pas même une affirmation occasionnelle des principes, des règles du christianisme.... (!) » — 4. Lecoultre, o. c, p. 104. — C'est peut-être dans les efforts faits par M. Lang pour enlever au Commentaire sur la Clémence toute portée religieuse, que cet honorable savant laisse le plus percer l'influence tyrannique de son système de chronologie. Il trouve les citations des Pères rares et servant, « le plus souvent, » à des explications de mots. Il est vrai que Calvin parle de « notre religion, » l'opposant au paganisme. Mais, se hâte de dire M. Lang, « c'est évidemment pour servir de transition à une citation. » Et cette citation même n'a pas l'importance qu'on lui attribue. Si Calvin avait voulu prouver la supériorité de la morale chrétienne, il aurait fallu « une plus profonde discussion. » « Dans ces circonstances » le passage contre les vertus des païens « n'a pas trop d'importance. » Les citations de la Bible « auraient dû être beaucoup plus nombreuses » (p. 23, 24). Mais en accumulant ainsi les suppositions, les restrictions, les explications, que ne ferait-on pas dire à un texte quelconque?
années d'études
En réalité le Commentaire sur le De Clementia prouve que notre jeune et brillant humaniste n'est pas seulement un homme des temps modernes, ni même un homme, dans le plein sens du mot : il est augustinien. Or l'augustinisme, c'est le contraire de l'humanisme. Demandez-le à Erasme, ou plutôt à Luther, dont le continuateur se forme et va bientôt se dévoiler.
TSCVM HABITA.
Parilîjsapud Lucfouicum Cyaneum fub éàohm G&llis în via lacobga,
Marque de Cyaneus, imprimeur du Commentaire sur la Clémence de Sènèque.