CHAPITRE ONZIÈME
Paris protestant au XVIe siècle.
I. Le faubourg Saint-Germain. — II. L'Université. — III. Le faubourg Saint-Victor et le faubourg Saint-Marceau. — IV. La Cité. — V. La Ville.
ES documents ne manquent pas : il y en a trop 2, et nous renonçons à tout voir, ou à tout décrire. Ce serait vouloir raconter toute l'histoire de Paris, dont presque chaque rue, chaque place, chaque monument a été le témoin du sanglant enfantement de notre Eglise3 ; ce serait vouloir raconter toute l'histoire du protestantisme, qui a eu ici « son premier enseignement, son premier martyr mis à mort en France, son premier pasteur, son premier consistoire et son premier synode national 4. »
1. En tout cas nous n'avons pas d'hésitation sur notre point de départ : ce ne peut être que Saint-Germain-des-Prés. {Page 227.)
I. Les plans de Paris. (Voir : Etudes archéologiques sur les anciens plans de Paris, par Bonnardot ; Notice sur un plan de Paris du XVh siècle, par J. Cousin, 1875 ; Les anciens plans de Paris, par A. Franklin, 1878-1880.) Il faut commencer par laisser de côté le plan Munster (vers 1 5 30) : « Aucune exactitude dans les proportions ou les directions des rues, etc. » Bonnardot. — « Grossière image allemande tracée de mémoire et sans aucune valeur. » Cousin. Restent trois plans: 1° Le plan Braun, vers 1530, dit Cousin ; d'après un modèle tracé vers 1530, dit Bonnardot. Ces deux auteurs le louent également. Il est fait avec soin; c'est une vue très exacte. Malheureusement il est de proportion restreinte et ne permet pas bien de voir les détails. 2° Le plan de la Tapisserie, vers 1537. « Grossière image, dit Bonnardot, rues disproportionnées de forme et de longueur...; sert peu à l'archéologue. » 30 Le plan officiel dressé en 1550, d'après M. Cousin, et dont nous avons deux copies, l'une représentée par le plan Truschet, 1552 (dit de Bâle), l'autre par le plan du Cerceau {1555). Le plan de Bâle aurait été acheté par un Amerbach en visite à Paris, en 1555 ou 1558. Il le rapporta à Bâle, où il est encore. C'est le seul exemplaire connu. Le plan du Cerceau est recommandé par Bonnardot : « Il peut, malgré ses imperfections, présenter beaucoup d'intérêt aux archéologues. » — 2. Nous commençons par citer, d'une manière générale, les deux magnifiques in-folio de Paris à
années d'études
En dehors des murs de la ville s'étend l'abbaye, antique, vaste et magnifique. Elle occupe tout remplacement circonscrit aujourd'hui par la rue de l'Echaudé, les rues Jacob et Saint-Benoît, le boulevard Saint-Germain. Pour se préserver des attaques, elle est entourée de fossés, mis en communication avec le fleuve par la Petite Seine. Ce canal, comblé aux environs de 1540, devint un chemin, chemin de la Noue, puis une rue, rue des Petits-Augustins
Paris. Faubourg Saint-Germain. (Plan de 1555.) Petit-Pré aux clercs. Rue des Marais. Saint-Germain-des-Prés.
Rue de Tournon. Rue Neuve. Rue de Vaugirard.
Consacrée par saint Germain lui-même, le 23 décembre 558, l'église servit de sépulcre aux rois de France jusqu'à la fondation de Saint-Denis, au VIP siècle. Elle fut reconstruite de 990 à 1014. La baie ogivale du portail, la nef et les bas côtés sont du XIIe siècle; les croisillons et les fenêtres géminées, le chœur et son triforium sont du XIIIe siècle ; la voûte enfin fut refaite en 044. Mais la grosse tour carrée qui lui sert de façade est, au moins jusqu'au clocher, regardée en général comme contemporaine des Mérovingiens. Autour de l'église, l'art le plus savant et le plus délicat avait multiplié ses merveilles. Pierre de Montereau, l'architecte même de la Sainte-Chapelle, avait construit un réfectoire, une
travers les âges, illustrés par M. Hoffbauer, et les beaux et savants in-40 de la Topographie historique du vieux Paris, commencée par Berty. Nous regrettons seulement que, sur onze volumes, six seulement aient paru, le dernier tout récemment, suivant le précédent à dix ans d'intervalle. — .'i. N. Weiss, La chambre ardente, p. VI. — 4. A. Coquerel, fils, "Précis de l'histoire de l'Eglise réformée de Paris, 1862, p. 6. 1. C'est actuellement la rue Bonaparte.
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élégante chapelle de la Vierge, un vaste dortoir (1273). Enfin les richesses d'une bibliothèque, qui allait bientôt suffire à la curiosité des bénédictins de Saint-Maur, achevaient de faire de cette abbaye un monde à part, produit de tout ce que la vieille France avait de plus noble et de plus national. Saint-Germain-des-Prés est le berceau du protestantisme français.
Entrons dans la basilique *, tout ce qui reste de l'ancien monastère, et que de malheureuses restaurations n'ont pas pu dépouiller complètement de ses ombres mystérieuses et historiques. C'est en 1509. Briçonnet est abbé depuis deux ans. Sans doute nous rencontrerons deux hommes qui vont s'agenouiller aux pieds de quelque image. Surtout ils se réfugient dans la chapelle de la Vierge 2, et là, devant la statue de Marie, tantôt ils sont plongés dans l'adoration la plus profonde, tantôt ils s'efforcent à l'envi de couvrir de fleurs l'objet de leurs dévotions.
1. « Les portes en bois, qui servent encore aujourd'hui à clore l'église, sont du commencement du XVIe siècle. » Albert Lenoir, Statistique monumentale de Paris, 1867. Explication des planches, p. 91. — 2. Il y avait deux chapelles de la Vierge: l'une dans la basilique même, l'autre qui formait un édifice à part. Celle-ci a été détruite en 1804, lors du percement de la rue de l'Abbaye. — Au N° 6 de cette rue, dans la cour, on trouve quelques restes, gargouilles, colonnettes, chapiteaux. — « La Bibliothèque dans laquelle Le Fèvre travaillait et s'entretenait avec ses disciples préférés, Farel, Roussel, Vatable, existe encore en partie au N° 13 de la rue de l'Abbaye. » (Voir O. Douen, article : Paris protestant, dans l'Encyclopédie des sciences religieuses, de F. Lichtenberger, XII, 1882.) Nous n'avons plus rien retrouvé.
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Or, de ces deux hommes que nous connaissons bien, l'un, le vieillard, est Le Fèvre d'Etaples1; l'autre, un jeune homme, est son disciple, le futur ami de Calvin, Guillaume Farel lui-même2!
2. Par une coïncidence curieuse et logique, la Réforme parisienne s'abrita longtemps à l'ombre de la basilique qui l'avait vue naître, et le faubourg Saint- Germain commença par être le siège du protestantisme avant de devenir le siège du catholicisme. On y rencontrait, au XVIe siècle, autant de Christaudins et de Luthériens qu'on y rencontre aujourd'hui de séminaristes et de religieux de tout ordre et de tout sexe.
En 1 368 , l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés voulut creuser des fossés autour de son enceinte. Les prés limitrophes appartenaient à l'Université. L'Abbaye prit ce dont elle avait besoin, et donna, en échange, une pièce de terrain de deux arpents et demi 3. Ce fut le Petit Pré aux Clercs 4. Mais ce pré resta l'objet des plus vives et des plus continuelles discussions entre les deux autorités rivales. En 1 53g, il était devenu, en outre, un réceptacle d'immondices souvent inondé au temps des hautes eaux. L'Université décida de se débarrasser d'une possession aussi désagréable et le mit aux enchères.
C'est ainsi que fut ouverte la rue des Marais-Saint-Germain, dont les premiers baux datent de la fin de 1542. Baptisée aujourd'hui du nom de Visconti, cette ruelle « si étroite, si courte, si laide, si sombre, si peu fréquentée, » devait être illustrée non seulement par ce que la France a produit de plus brillant en fait d'art et de littérature 5, mais par ce qu'elle a produit de plus magnifique en fait
l. «Ex coenobio divi Germani, juxta Lutetiam » : telle est la formule dont Le Fèvre se sert dans ses lettres. Herminjard, I, p. 45. — Comme nous l'avons dit, Vatable habita aussi l'abbaye avec Le Fèvre. En août 1518, il écrit à Briçonnet : « Ton très docte Faber, mon Mécène et mon protecteur, voilà celui auquel je dois tout et moi-même. Lorsqu'il était chez lui, toutes les fois que surgissait une difficulté, je le consultais. » Herminjard, Ibid. — ■ 2. En 1 561 , le roi Charles IX, pour se mettre en sûreté, se retira dans l'abbaye avec toute sa cour. En 1589, lors du siège de Paris, l'abbaye capitula, et Henri (le futur Henri IV) accompagné, dit-on, d'un religieux seulement, monta à la grosse tour, celle qui existe encore, regarda la ville, fit le tour du cloître et se retira sans proférer une parole. Le comte Turpin de Crissé, Souvenirs du vieux Paris. — 3. Ou de trois arpents trois quarts. Bulletin, V, 1856, p. 323 : « Les Androuet du Cerceau et leur maison du Pré aux Clercs, 1 549-1645, » par Berty. — 4. Limité, ou à peu près par le chemin de la Noue (rue Bonaparte), la rue Jacob et la rue de Seine. — 0. « Quand Mme de Sévigné écrivait à sa fille qu'elle passait la plupart de ses soirées au Faubourg, ce qu'elle désignait ainsi c'était.... cet hôtel de Liancourt, dont les murs longeaient la rue des Marais. C'est là que les deux spirituelles marquises, Mme de Sévigné et Mme de Lafayette, causaient, comme elles seules peut-être ont su causer, avec le maître de la maison, l'illustre duc de la
Rochefoucauld A la même époque, un autre peintre exquis du cœur humain, Racine, appartint plus directement
encore que la Rochefoucauld et ses hôtes à notre obscure ruelle. Il habita sept ans la maison qui porte [en 1866] le N° 19 de la rue des Marais, et y mourut le 21 avril 1699. Oubliée aujourd'hui, sa modeste demeure a été longtemps considérée comme un lieu voué à la poésie dramatique, et les deux célèbres interprètes de Racine, qui, avant notre siècle, firent le plus admirer ses tragédies et provoquèrent le plus d'applaudissements et de larmes, crurent se faire honneur en habitant après lui sa maison. En 1730, Adrienne Lecouvreur y mourut dans des circonstances étranges, et après elle la maison eut pour propriétaire Mlle Caron. Le logis cependant était peu de chose, car, après que la première l'eut embelli de ses deniers, la seconde l'acheta 1200 livres. Le souvenir de Racine donna ainsi, pendant tout le XVIIIe siècle, à la rue des Marais une notoriété littéraire, trop effacée depuis. Les poètes et les beaux esprits des derniers siècles y affluèrent pendant longtemps. Voltaire y venait souvent, ainsi que Fontenelle, Dumarsais et la plupart des hommes de lettres de l'époque, mêlés aux hommes du monde les plus considérables, tels que les maréchaux de Saxe et de Richelieu. » ( Bulletin, XV, 1866, p. 188-190, « Histoire d'une rue de Paris, » par A. Coquerel fils.)
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d'héroïsme, de plus pur en fait de piété, de plus sage en fait de gouvernement des âmes.
La rue des Marais reçut le nom de Petite Genève. « Il me mena par la rue des Maraiz que nous autres appelons le Petit Genève/ » fait dire d'Aubigné à son baron de Fasneste, catholique et Gascon.
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Paris. Saint-Germain-des-Prés -. (p. 223.)
La maison, contiguë à celle qui fit l'angle nord de la rue de Seine, appartint à maître « Jehan Cousin, painctre. » C'était, pense-t-on, le peintre, le graveur, le sculpteur illustre, Fauteur du Jugement dernier, le huguenot Jean Cousin3.
A l'extrémité opposée, du côté du midi, à l'angle, se dressa une belle et grande maison, dont la façade principale se trouvait sur le chemin des Petits- Augustins (auj. rue Bonaparte), et qui faisait retour sur la rue du Colombier (auj. rue Jacob). Ce fut encore la demeure d'un célèbre artiste protestant, Baptiste Du Cerceau, l'architecte du Pont-Neuf, de la grande galerie du Louvre, des pavillons de Flore et de Marsan, au Louvre. C'était, dit Lestoile, un « homme excellent et singulier en son art, » qui jouissait de toute la faveur d'Henri III, dont il était « vallet de chambre et ordonnateur général des bastiments. » Mais, en i585, il « aima mieux quitter et l'amitié du Roy et ses biens que de retourner à la messe. » Il laissa donc là « sa maison, qu'il avoit naturellement bastie avec grand artifice
1. Les aventures du baron de Faneste, par Th. Agrippa d'Aubigné, livre III, chap. xin. — 2. Pris dans: Dom. Jacques Bouillart, Histoire de l'Abbave royale de Saint-Germain-des-Prè^, 1724. — 3. L'intermédiaire des chercheurs, II, p. 49.
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et plaisir, au commencement du Pré aux Clercs, et qui fust toute ruinée sur lui, prist congé de Sa Majesté, la suppliant ne trouver mauvais qu'il demeurast aussi fidèle au service de Dieu, qui estoit son grand maistre, comme il avoit toujours esté au sien, en quoi il persévéreroit jusques à la fin de sa vie »
Mais représentons-nous bien le quartier au moment où s'ouvrait peu à peu cette rue. Les constructions n'y étaient pas nombreuses, et celles qui s'y voyaient, maisons de campagne ou tuileries rustiques, n'empêchaient pas la vue de s'y reposer sur la verdure des champs et des pâturages, qui s'étendaient au loin le long de la rivière. Pas de foule, pas de cris. « Aux jours de fête, l'affluence des promeneurs donnait au paysage une animation qui, contrastant avec la tranquillité habituelle de ces régions, en rompait la monotonie sans en diminuer le charme. Placé sur la limite où le bourg Saint-Germain venait se fondre avec les terres en culture, le Petit Pré aux Clercs offrait à ses hôtes le double avantage résultant du voisinage des champs et de la ville2. »
Les huguenots avaient encore une autre raison pour choisir cet asile. La petite rue, éloignée du centre des affaires et du mouvement, avait sept maisons qui relevaient de l'abbaye; le reste relevait de l'Université. Les protestants firent communiquer leurs demeures par des ouvertures secrètes, de telle sorte que l'on allait de l'une à l'autre sans être aperçu. « Il suffisait donc à un huguenot poursuivi d'entrer dans l'une de ces demeures hospitalières pour passer la frontière à couvert ; à quelques pas de là, il se trouvait sous une juridiction différente 3. »
On s'explique comment une des maisons de cette rue, celle du Visconte (un nom ou un surnom) devint une sorte d'hôtellerie huguenote, où se retiraient « les allans et venans de la religion, et principalement ceux qui venaient de Genève et d'Allemagne4. » On s'explique aussi que cette maison, où fut célébré souvent le culte, soit regardée comme le lieu de réunion du premier synode de l'Eglise réformée de France, celui qui adopta la Discipline, préparée sans doute par Chandieu, et la Confession de foi, envoyée de Genève par Calvin. Absent, n'était-ce pas le grand Réformateur qui présidait en réalité à la constitution de notre Eglise ?
L'hôtel d'où était sortie, avec la proclamation de la foi évangélique, l'organisation du régime parlementaire, aurait dû être conservé comme un lieu de pèlerinage perpétuel, non seulement pour tous les protestants, mais encore pour tous les patriotes de France. Il fut détruit presque immédiatement !
Henri II, raconte Régnier de la Planche, venait de mourir. La persécution redoublait. Démocharès lançait partout ses redoutables espions. En chaire, les curés tonnaient, dénonçant « excommunimens contre tous ceux qui cognostroyent aucuns luthériens et ne les défèreroyent. » Même des traîtres livrèrent les noms
i. Lestoile, Registre-journal de Henri III, édit. Michaud, p. 193. — 2. Bulletin, V, 1856, p. 332. — 3. Ibid., XV, 1866, p. 192. — 4. Histoire de V estât de France, tant de la république que de la religion, sous le règne de François II, MDLXXVI, par Régnier, sieur de la Planche, p. 74.
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de leurs frères. Le faubourg Saint-Germain-des-Prés était naturellement « sur tous autres recommandé, pour ce qu'on l'estimoit une petite Genève, comme ils parloyent entr'eux. » On décide d'envahir la maison du Visconte. « Et afin de le surprendre mangeant de la chair aux jours défendus, comme il en avoit la réputation, ils dressèrent leurs embuscades par un jour de vendredy. » Ils se servirent pour cela d'un nommé Frété, qui habitait précisément rue des Marais, au coin de la rue des Petits-Augustins, côté septentrional. Ce Frété était « un clerc de greffe criminel, caut et rusé en ces matières, s'il en fut oncques. Aussi estoit-il dressé de la main du feu président Lizet, en sorte que quand on ne pouvoit tirer tesmoignage et confession suffisante des accusez de ce crime, on mettoit ce fin Frété aux cachots avec eux, lequel savoit si bien contrefaire l'Evangéliste,que le plus subtil et advisé tomboit en ses filets, et par ce moyen on en avoit fait mourir beaucoup. » Donc Frété cache chez lui quarante ou cinquante sergents, qu'il fait entrer « à la file. » Puis, quand l'heure du dîner est arrivée, à onze heures, << la maison du Visconte est incontinent environnée et rudement assaillie. » Mais les assaillants furent reçus autrement qu'ils n'avaient espéré. « Combien que de quinze ou seize personnes qui estoyent à table il n'y en eust que quatre qui fissent teste (car les autres se sauvèrent par-dessus les murailles et à travers champs) si firent-ils une telle résistance, s'estimans assaillis par brigands et voleurs, que tous ces sergens furent mis en route, et les plus hardis si vivement blessez, qu'on pensoit qu'il en deust mourir une douzaine pour le moins : ce qui leur vint contre espérance. Car ils faisoient le conte de prendre, piller et emprisonner, et non d'être battus. » Il leur fallut chercher du renfort. Pendant ce temps les huguenots se sauvent, et même ceux des maisons voisines abandonnent leurs maisons à la merci des juges et sergents qui y trouvent richesses d'or et d'argent monnayé. Chez le Visconte, il ne restait que sa femme, ses petits enfants et son père « homme vieil et caduc. » On avait pensé que la faiblesse et l'innocence seraient respectées. Il n'en fut rien. Les sergents forcent femmes, enfants et vieillards à marcher « portant devant eux (pour les rendre davantage odieux au peuple) comme en triomphe, un chappon lardé, et de la chair crue, qui estoit au garde-manger; car de cuite, il ne s'y en trouva point; » preuve qu'ils n'avaient pas fait gras le vendredi ! Le père et la belle-fille n'en reçurent pas moins « tel maltraitement, qu'ils moururent en la prison, en grand'poureté et langueur. » Et bientôt ce fut dans tout Paris un immense pillage de maisons huguenotes. « Les rues estoyent si pleines de charrettes chargées de meubles, qu'on ne pouvoit passer, les maisons estant abandonnées comme au pillage et saccagement,
en sorte qu'on eust pensé estre en une ville prise par droit de guerre Avec les
sergents altérez se mesloyent un tas de garnemens, qui ravageoyent le reste des sergens comme glaneurs... Les pauvres petits enfants demeuroyent sur le carreau, criant à la faim, avec gémissemens incroyables.... sans qu'on osât les retirer....
ains en faisoit-on moins de conte que de chiens Il y avoit gens par tous les
coings des rues... et ressemblant à pauvres prestres ou moines crottez, qui disoyent à ce pauvre peuple crédule, que ces hérétiques s'assembloyent pour
manger les petits enfans, et pour p.... de nuit à chandelles éteintes, après avoir mangé le cochon au lieu d'un agneau paschal1. »
Et cependant la rue des Marais resta plus d'un siècle rue huguenote. Ici habita le célèbre Pierre Du Moulin2, un des deux ou trois pasteurs de Paris dont on connaît la demeure, ce héros qu'on a appelé « un exemplaire complet des champions de l'Evangile au XVIIme siècle, des membres de l'Eglise militante3. » Ici habitèrent plusieurs membres du consistoire de Paris, que l'on essaya vainement de faire abjurer. Et, en 1698, alors que la persécution a passé, enlevant aux protestants tout, jusqu'à leur nom (on les appelle des nouveaux catholiques), les protestants tiennent encore rue des Marais leurs assemblées secrètes. « On a donné avis au Roy, écrit le ministre de Louis XIV, Pontchartrain, au chef de la police, M. de la Reynie, qu'il se fait des assemblées de nouveaux catholiques jusques au nombre de quarante, chez le nommé de la Fontaine, rue des Marais, le long des jardins de l'hôtel Liancourt. S. M. m'ordonne de vous écrire de faire observer cette maison et de faire arrêter ceux qui s'y trouveront coupables'1. »
Ruelle obscure et glorieuse, étroite et magnifique! Que de souvenirs et que de leçons! Quel protestant ne devrait fouler une fois dans sa vie ce sol vraiment sacré ! On pense involontairement à ces pierres devant lesquelles les Juifs allaient verser des larmes, et faire revivre dans leur cœur tous les souvenirs d'un merveilleux passé. « Jérusalem, si jamais je t'oublie! »
3. A côté du Petit Pré aux Clercs, où l'on commence donc à bâtir en 1542, et qui devient la petite Genève, continue à s'étendre le Grand Pré aux Clercs, qui occupe une place si importante dans les annales parisiennes, dont l'histoire se confond avec celle de l'abbaye et de l'Université. (Page 23 1.) Entre ces deux puissances il fut l'objet d'une lutte de plusieurs siècles, lutte devant les tribunaux, lutte avec des bâtons et des épées.
C'était le lieu de promenade des étudiants. Il avait une superficie de dix hectares, et consistait en une langue de terre, très allongée, aux contours irréguliers, fort rétrécie à son extrémité occidentale. Sa base, si l'on peut ainsi dire, s'appuyait sur le chemin qui longeait le côté occidental de l'abbaye.
Au commencement du règne de Louis XIII, ce fameux Pré aux Clercs n'était encore coupé que par deux voies transversales : la rue du Bac, alors récente, et la rue des Saints-Pères, au contraire fort ancienne. Dans le sens de sa longueur, il était sillonné par un chemin qui a été redressé, et est devenu la rue de l'Université.
Pour un protestant, le Pré aux Clercs rappelle une des scènes les plus pittoresques de la Réforme. Le pasteur Macard l'a racontée à Calvin dans sa lettre du 22 mai 1 5 58 : « Après que, pendant cinq jours, comme je vous en ai informé3,
1. Histoire de Testât de France, o. c., p. 68-78. — 2. « Un autre jésuite me vint attaquer en mon estude, en la rue des Marets. » Autobiographie de Pierre Du Moulin. ('■'Bulletin, VII, 1858, p. 466.) — 3. Vinet, Histoire de la prédication au XVIb siècle, p. 48. — 4. "Bulletin, XX, 1871, p. 220. — 5. La lettre ainsi mentionnée est perdue.
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une grande assemblée eut chanté vers le soir (vesperi) les Psaumes de David au Pré aux Clercs, le sixième jour, sur les plaintes violentes du pseudo-évêque et des sorbonistes, on a publié un édit du Parlement interdisant le chant des cantiques (on ne s'est pas servi du mot : Psaumes) dans de si grandes assemblées, à une heure indue et en armes. Car les prêtres avaient faussement répandu le bruit que les luthériens se réunissaient tout armés1. »
Paris. Les deux Prés aux clercs 2. (p. 230.)
Voici ce qui s'était passé : « Quelques escholiers, dit Crespin, estant au Pré aux Clercs, lieu public, aux faux-bourgs de Paris, pendant que les autres s'amusoyent aux esbats qui s'y font, commencèrent à chanter les Pseaumes de David en petit nombre, ne pensant point inviter les autres à faire le semblable. Toutefois il avint qu'incontinent, tous jeux laissez, la plus part de ceux qui estoyent au pré les suivirent, chantans avec eux. Cela fut continué par quelques jours en nombre infini de personnes de toutes sortes et plusieurs grans seigneurs François et d'autre nation [Macard signale le roi de Navarre 3] estoyent en la troupe, marchans des premiers. Et combien que trop grande multitude, en autres choses, ait accoutumé d'engendrer confusion, toutefois il y avoit un tel accord et telle révérence, qu'un chacun en estoit ravi; ceux qui ne pouvoyent chanter, même les poures ignorans, estoyent là montez sur les lieux les plus éminens autour du
1. Opéra, XVII, p. 177. — 2. Voir Topographie historique, IV, p. 21. Nous donnons d'après cet ouvrage un plan dressé en 1694, et dont le cuivre est aux Archives, à Paris. — 3. Opéra, XVII, p. 180.
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pré, pour ouïr la mélodie, rendans tesmoignage que c'estoit à tort que le chant de choses si bonnes estoit défendu1. »
N'oublions pas que sur ce même Pré aux Clercs2, peut-être encore dans l'hôtellerie de la rue des Marais, habita le gentilhomme La Ferrière 3. C'est lui qui, en i555, voulant faire baptiser son enfant selon les rites évangéliques, provoqua la fondation de l'Eglise de Paris, l'élection du premier pasteur, Jean le Maçon, dit la Rivière, et la constitution du premier consistoire. Et, dans une phrase singulièrement heureuse, l'historien de l'Université de Paris, du Boulay, écrit : « A partir de là (i 555) pendant deux ans, les Christaudins, — ainsi appelait-on alors les Calvinistes, — se réunirent dans la demeure du dit La Ferrière, située sur le Pré aux Clercs, pour chanter les psaumes de David et poser les fondements plus solides de leur religion 4. »
Les protestants, des christaudins, des amis du Christ, bâtissant au chant des psaumes leur Eglise ! Ainsi les pierres mêmes élèvent la voix pour réfuter l'une après l'autre des attaques trop injustes. La vieille abbaye nous a montré le berceau de la Réforme caché au sein des plus profondes traditions nationales de la France. Le Pré aux Clercs nous montre que l'art, la musique la plus artistique, le choral a été un de nos premiers et de nos plus utiles missionnaires5. On a pu écrire en effet : « La nouveauté, qui seule explique l'enthousiasme des écoliers, celui de la foule et la colère redoublée du clergé, c'est la première exécution publique d'une splendide musique religieuse à quatre parties, dont on ne connaissait encore que « l'essai ridicule, » en un mot l'apparition de l'harmonie protestante, qui a pour père le parisien Louis Bourgeois, » le prédécesseur de Goudimel et de Palestrina °.
I. Histoire des martyrs, II, p. 587. — 2. Ibid., II, 537. — 3. M. Weiss écrit : « Le récit de Crespin est emprunté à V Histoire ecclésiastique qui dit (I, 120) que le sieur de la Ferrière « retiré à Paris, » demeurait « au lieu appelé le Pré aux Clercs. » Or il n'y avait alors de maisons que sur le petit Pré aux Clercs, dans la rue des Marais, comme on le voit sur la reproduction d'un plan de 1555. Le sieur de la Ferrière paraissant n'être que de passage à Paris, j'ai toujours pensé qu'il avait demeuré dans l'hôtellerie de la rue des Marais, dans la maison du Visconte. Voilà pourquoi j'ai imprimé (Bulletin, XLIII, 1894, p. 246) qu'elle était devenue en 1555 « le berceau de l'Eglise réformée de Paris. » N. Weiss, Tiulletin, XLV, 1896, p. 22, n. 4. — 4. Ad concinendos Psalmos davidicos et ponenda religionis svae firmiora fundamenta (du Boulay, VI, p. 483). — « Cette phrase semble bien prouver que la maison où se réunit le Synode de 1559 fut celle-là même où l'on avait pris l'habitude de se réunir à partir de 1555, c'est-à-dire l'hôtellerie du Visconte. » N. Weiss, ibid. — 5. « Au mois de mars 1557 (sic), des seigneurs d'Ecosse, ceux qui depuis organisèrent le Covenant, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves harmonies fraternelles que chantait leur Eglise dans le secret des nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient rougi d'être moins braves. Unis, et se donnant le bras les uns aux autres, ils allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était déjà le mois de mars, parfois très beau ici ; on se réunissait au Pré aux Clercs, et l'on chantait d'abord des vœux pour le roi, pour l'armée, puis tous les nouveaux psaumes, les chœurs de Goudimel. C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre parties. Jusque-là on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule fut ravie. Elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient le Pré aux Clercs, et s'unit parfois aux chansons. » Michelet, Les guerres de religion, p. 158, 159. — 6. Dulletin, XXVIII, 1879, p. 209. O. Douen. L'attraction exercée par les psaumes fut merveilleuse, et les preuves abondent. Citons seulement ce fragment du discours prononcé par un évêque, Montluc, de Valence, à la Conférence de Fontainebleau, devant la Cour, en 1559: « Et vous, mes dames les Roines, pardonnez moi, s'il vous
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
La « douceur de ces chants » si nouveaux paraissant irrésistible1, les prêtres et les moines écumèrent de rage, écrit le correspondant de Calvin {rabie (urgentes). Les menaces, les interdictions se succédèrent. Il y eut des arrestations. Il fallut se taire. Depuis 1 553, les murailles de l'abbaye n'étaient-elles pas garnies d'artillerie et d'arquebusiers, « pour, dit le Règlement, s'ils voyaient qu'il y ait assemblée au Pré aux Clercs, et que l'on veuille faire quelque tumulte et émotion, les canoner2. » ?
Laissons donc le faubourg, où à chaque pas nous rencontrons des maisons protestantes, celle « toujours ouverte à l'assemblée du Seigneur3 » des Graveron, de cette admirable Philippe de Luns, damoiselle de Graveron, dont nous verrons tout à l'heure le supplice ; celle de Michel Gaillard, sieur de Long-jumeau, au Pré aux Clercs, où se réunissait souvent l'Eglise, et qui fut assiégée, le 27 avril i56i, et confisquée4; et celle des Avenelles, cet avocat poltron et cupide, qui louait en garni, et qui, initié à la conjuration d'Amboise, trahit le secret, etc.5. N'oublions pas que les lieux où les protestants habitent, sont aussi les lieux où on les brûle : on les brûle rue de Seine; on les brûle devant le pilori de l'abbaye. Rapprochons-nous des remparts. Mais, au lieu de les franchir par la porte Saint- Germain, celle qui ne voulut pas s'ouvrir devant Henri IV (il fut obligé de regarder la ville du haut de la tour de l'abbaye), tournons à droite.
4. Derrière les murailles nous voyons émerger les tours du couvent des Corcleliers, où ont vécu Alexandre de Haies, le docteur irréfragable, et saint Bonaventure, le docteur séraphique, et Duns Scott, le docteur subtil 6. Nous côtoyons des prés, des champs. Le chemin de Vaugirard 7 s'appelle peut-être encore la rue des Vaches, et l'on vient de tracer (1542) la rue de Tournon, d'après le nom du cardinal, abbé de Saint-Germain-des-Prés. Dans ce quartier désert 8, voici un des deux clos Bruneau 9 (aujourd'hui rue de Condé), et précisément voici la maison de Clément Marot, le poète qui a mis en vers les psaumes, mis plus tard en musique par Bourgeois 10.
Son casier judiciaire suffira ici à sa biographie. (Page 234.) En mars 1 5^5 , accusé d'hérésie, il est envoyé clans les prisons de Chartres, grâce aux démarches
plaist, si j'ose entreprendre vous supplier, qu'il vous plaise ordonner qu'au lieu des chansons folles, vos filles et toute vostre suite ne chantent que les Psalmes de David et les chansons spirituelles qui contiennent louange de Dieu. » La Popelinière, L'histoire de France, etc., depuis l'an if$o jusque à ces temps. MDLXXXII. Tome I, liv. vi, P- 374-
1. De Thou, Histoire universelle, II, 578. — 2. Félibien, Histoire de la ville de Paris, IV, p. 764 a. Règlement, 26 septembre 1553, au sujet des placards séditieux. — 3. Histoire des martyrs, II, p. 565. — 't. Mémoires de Condé, éd. Michaud, 576. — « Cet hôtel, dit M. Douen, était situé sur le chemin devenu plus tard la rue Saint-Dominique, au delà d'un autre chemin qui est aujourd'hui la rue du Bac. » Paris protestant. — ;i. Coquerel, Précis de l'histoire de l'Eglise réformée de Paris, p 44. — 6. L'ancien réfectoire, qui subsiste encore, a reçu le musée Dupuytren.
— 7. Où aurait habité quelque temps Bernard Palissy, « proche l'hoslel du petit Luxembourg. » Voir 'Bulletin, XLII, 1893, p. 351, n. 2. — 8. Voir une reconstruction de ce quartier, par M. Hoffbauer, 'Bulletin, XLIII, 1894, p. 265.
— 9. Ibid , p. 267. — 10. « La maison de Clément Marot, à Paris, retrouvée au moyen des registres censiers, » par E. de P. 'Bulletin, IV, 1856, p. 249-253.
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de Léon Jamet, qui le tire de la Conciergerie: d'habitude on n'en sortait que pour aller au bûcher. En novembre 1527, il est arrêté pour avoir enlevé des prisonniers au guet, et même pour l'avoir un peu battu. L'ordre exprès du roi le fait relâcher. En mai 1 53 1 , il est assigné devant le parlement pour avoir mangé du lard en carême. Mais il est laissé en liberté, sous la caution d'Etienne Clavier, secrétaire du roi et de la reine de Navarre. En 1 535 (25 janvier), il est banni, après l'affaire des placards, avec Mathurin Cordier et les autres *.
Clément Marot, d'après les lames, (p. 233.) Rentré en France
en 1 536, Marot avait
repris son service de valet de chambre du roi, et, protégé par Marguerite et par Renée, il recouvra toute la faveur de François Ier. Alors, en 1 53g, celui-ci lui fit cadeau d'une maison rue du Clos-Bruneau. On a encore les lettres patentes, de juillet 1 53g, donnant « les dites maisons, grange et jardin ainsi encloz que dit est... à Clément Marot, ses hoirs, successeurs et ayans cause... pour joyr et user2. » Cette maison était connue pour avoir servi à fondre, par ordre de François Ier, un grand cheval de bronze ; de là son nom : « la maison du cheval d'erain. »
C'était donc une modeste et très agréable retraite de poète, dans la solitude et dans la liberté. Marot en profita pour y donner quelques-uns de ces dîners différents de ceux dont il dit :
Fy du repas qui, en paix et repos, Ne sait l'esprit avec le corps repaistre.
1. 'Bulletin, X, 1861, p. 38. — ■ 2. « La maison donnée à Clément Marot par François Ie' est représentée aujourd'hui [en 1855], par celle qui porte le N° 30, rue de Condé, et par une autre située derrière, et ayant entrée rue de Tournon N° 27. » Berty ^"Bulletin, IV, 1856, p. 253.
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Il en profita aussi pour traduire les psaumes. A ce moment il était plus ou moins1 sous l'influence de Calvin, qu'il avait rencontré à Ferrare. Il traduisit 3o psaumes et les dédia à François Ier. En 1540, Charles-Quint étant venu à Paris, Marot, sur Tordre du roi, lui présenta sa traduction, et reçut, avec des félicitations, deux cents doublons. Cependant la Sorbonne s'émut, et Calvin nous raconte ce qui advint. Marot avait suivi François Ier dans un de ses voyages2: « Un jour, comme il revenait de la cour à sa maison, il apprit que le parlement de Paris avait décrété qu'on le saisît et qu'on le lui amenât tout de suite. Il se détourna de sa route pour s'informer de l'affaire.' Mis au courant, il se retira droit ici, » à Genève3.
Quelques années plus tard, le quartier s'était sensiblement développé, et, après la rue de Tournon, clans la rue Garancière, qui porte encore ce nom depuis 1540, se trouvaient deux petites maisons appartenant à Ambroise Paré4.
1. Nous entrons par la porte Saint-Michel; nous gravissons la montagne Sainte-Geneviève ; et nous voilà au centre de Y Université, une des trois villes dont se composait la ville de Paris au XVIe siècle. Les deux autres étaient la Cité, et la Ville proprement dite.
L'Université était enfermée par la Seine, depuis la tour de Nesle (palais de l'Institut) jusqu'à la Tournelle (pont de la Tournelle), et par les murailles de Philippe-Auguste. Celles-ci, il est facile d'en faire le tour, encore à l'heure actuelle. Car leurs fossés, en disparaissant, ont été purement et simplement remplacés par des rues qui existent encore, et dont même plusieurs ont conservé, plus ou moins longtemps, quelquefois jusqu'à aujourd'hui, le nom de Fossés. Partant du pont de la Tournelle nous allons rue des Fossés-Saint-Bernard, rue des Fossés-Saint-Victor (aujourd'hui rue Cardinal-Lemoine), rue Contrescarpe (aujourd'hui place Contrescarpe), rue de la Vieille-Estrapade, rue des Fossés- Saint-Jacques. Ici seulement l'ancienne enceinte se dérobe pendant quelques pas. Il faut traverser l'ancienne rue Le Goff, croiser la rue Soufllot et voilà de nouveau
1. Marot avilit abjuré ses idées évangéliques en rentrant d'Italie, à Lyon. Cette abjuration est niée, avec énergie, et à tort, par la France protestante (ire édition), article Marot, et par M. Douen, Clément Marot et le psautier huguenot, 1878, 1, p. 238-250. Voir Appendice : «L'abjuration de Marot en 1536. » — 2. Descendu de cheval à Notre-Dame, le i« janvier 1540, au chant du Tedeum, il alla souper avec le roi au Palais de la Cité, où on l'installa. Ce ne furent que bals, joutes et fêtes. Le protestant Jean Cousin fut chargé de faire le buste impérial, et Marot célébra l'entrée solennelle de l'empereur par des vers, dont les deux derniers étaient une réminiscence d'un goût douteux, pour dire le moins, du Psaume 24 :
Hausse, Paris, hausse bien haut ta porte, Car entrer veut le plus grand des chrestiens.
— 3. Opéra, XI, p. 468. Calvin à Viret, fin novembre 1542 ; selon M. Herminjard, vers le 8 décembre. Voir Herminjard, VIII, p. 218, n. 20 et 21. — 4. Le docteur Le Paulmier, Ambroise Paré, d'après de nouveaux documents découverts aux archives nationales et des papiers de famille, 1887, p. 311.
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la rue des Fossés-de-Monsieur le Prince (aujourd'hui rue Monsieur-le-Prince) et la rue des Fossés-Saint-Germain (aujourd'hui rue de l'Ancienne-Comédie et rue Mazarine). A son extrémité était la tour de Nesle.
Cette ville, si bien entourée d'eau et de pierres, se groupait sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, et était partagée en deux par la rue Saint- Jacques, la grand'rue Saint-Jacques, comme disent les vieux plans, la seule qui,
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traversant deux fois la Seine, allât, en ligne droite, d'un bout de Paris à l'autre, de la porte Saint-Jacques à la porte Saint-Martin. Les petites maisons du moyen âge s'entassaient, de plus en plus étroites, s'écrasant l'une l'autre, obligées d'exhausser leurs pignons, d'avancer leurs étages, s'efforçant à l'envi d'arrêter les odeurs qui, d'en bas, auraient pu se dégager, et la lumière qui, d'en haut, aurait pu pénétrer. Au milieu, comme un homme fort écarte tout à coup la cohue des faibles, quelques hôtels seigneuriaux poussaient, dans la populace des petites demeures, les angles de leurs murailles, armés de tourelles minuscules. Enfin la pression de la ceinture d'eau et de pierres étant devenue intolérable, les maisons s'étaient mises à sauter par-dessus les murailles, et les faubourgs s'étaient formés : celui de Saint-Germain en aval, et, en amont, ceux de Saint- Victor et de Saint-Marceau.
Telle est la ville où Calvin vécut. Le collège Montaigu, et, de l'autre côté de la rue des Sept-Voies (aujourd'hui rue Valette), le collège Fortet, ces deux maisons où notre Réformateur passa des années décisives, occupaient précisé-
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ment le sommet de la montagne Sainte-Geneviève. Près de la vieille basilique dédiée à la Sainte, et dont il ne reste plus que la tour1 , l'église de Saint-Etiennedu-Mont venait de s'élever.
Le collège Montaigu *, ce type du collège moyen âge, que dirigeait Béda, le célèbre chef de la Sorbonne, a fait place à la Bibliothèque Sainte-Geneviève ; mais du collège Fortet, il reste la tourelle {Page 201) contenant le vieil escalier à vis, par lequel Calvin montait à ces petites chambres d'étudiant, qui semblent ne pas s'être modifiées. Ici il rédigea le manuscrit du discours de Cop. D'ici il s'enfuit en se dévalant par la fenêtre3. Et ce reste, le plus curieux du passé calvinien, est le seul qui soit conservé4. A côté sont des caves immenses, à deux étages, et d'un effet véritablement saisissant5. Etait-ce le cachot de ces anciens collèges? Bizarre jeu des événements! Cette maison, où le Réformateur composa le premier manifeste de la Réforme française, servit quelques années plus tard de lieu de réunion aux pires ennemis de cette Réforme, au conseil de la Ligue !
Autour de ces deux collèges, était une vraie population de collèges {Page 238) : collège de Lisieux (emplacement de l'école de droit), collège des Chollets, où le célèbre Buridan soutint, un jour durant, qu'il est licite de tuer une reine de France, collège Sainte-Barbe (encore occupé par l'établissement du même nom), collèges de Marmoutiers, du Plessis (où Papire Masson enseigna avant i5yo), de Reims, de Coqueret (où, sous la direction de Dorât, principal in parlibus de la maison devenue vide, Ronsard apprit le grec avec Antoine de Baïf, et fonda son école avec du Bellay, 1548 °), de Tours, de Karembert, etc.
2. Ici encore il suffit d'un peu d'attention pour retrouver le passé beaucoup mieux conservé qu'il ne le semble au premier abord.
1. On la voit au milieu des bâtiments du collège Henri IV. — 2. Voir description et dessin, p. 69. D'après Merle d'Aubigné, Histoire de la 1 {formation au temps de Calvin, VI, p. 20, Hamilton, le Réformateur écossais, serait entré au collège de Montaigu quatre ou cinq ans avant Calvin. — Voir Bulletin, XLII, 1893, p. 546. — 4. A moins que le renseignement suivant, trouvé dans les Antiquité^ de Paris (par Jacques du Breuil et Malingre, 1640, p. 343), ne nous inspire des doutes fâcheux. « En l'an 1560 lut réparé et réédifié ce collège, cent-soixante-dix ans après sa première fondation, ainsi qu'on lit sur la porte d'iceluy : Aureliacensnim et Fortetica familia decus, D. 'Peints Fortetus Parisiensis canonicus, lias cèdes sacratissimis Musis anno Domini i]C)i dicavit, Prudentissimi nwderatores ruinosum vestibulum reslituebaiil, anno domini 1560. » (Messire Fortet était d'Aurillac.) A-t-on reconstruit tout le collège ou seulement le vestibule? — 5. On peut les visiter en entrant, au N° 19 de la rue Valette, chez un marchand de vin dont l'enseigne porte: « A la corne; marchand de vin. Maison fondée en 1788. » Dans les documents de la lin du XVe siècle on trouve déjà cette mention : « Maison de la corne de cerf au collège Fortet. » « La cave appartient par son style à l'époque du XIIIe siècle. Un pilier central avec chapiteau reçoit la retombée des voûtes à arches prismatiques ; du coté de la muraille, les nervures reposent sur des corbeaux en pierre. Mais ce qui ne se peut décrire, et ce qu'une eau-forte seule pourrait rendre, c'est la fantasmagorie rembranesque du clair-obscur de cette chambre basse, avec le jour blafard qui frôle les marches usées d'un raide escalier de pierre, avec les lueurs tremblotantes des lampes sur l'ogive des voûtes, avec les trous d'ombre où le regard se perd. Une trappe se lève et l'on descend encore dans une cave inférieure, sorte d'z/z pace, de cachot mystérieux, qui a peut-être renfermé des secrets terribles. Il devait y avoir de semblables réduits souterrains au collège de Montaigu, cette redoutable prison des écoliers rétifs. » [La construction moderne, 1887-1888, p. 307.) En effet, on trouve dans les cartons du Musée Carnavalet un dessin des cachots de Montaigu. Ils n'offrent malheureusement rien de pittoresque. — 6. Doumic, Histoire de la littérature française, p. 109. — Topographie historique, VI, p. 52.
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La rue des Sept-Voies (aujourd'hui rue Valette), a été élargie et refaite d'un côté. Mais la rue des Amandiers (aujourd'hui rue Laplace), conduit toujours à la rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Celle-ci, qui a conservé sa place et son nom, descend toujours en pente raide la colline que gravissaient par centaines les auditeurs enthousiasmés d'Abélard. Elle longeait le collège de Navarre
Paris. Quartier des collèges (d'après le plan Turgot, 1740). (p. 237.)
(emplacement de l'Ecole polytechnique), dont la grande porte ogivale toute fleuronnée, avec ses trois niches festonnées, dentelées, flamboyait de fantaisie sculpturale. (Page 23g.)
Le collège avait été fondé, en i3o4, par Jeanne, reine de Navarre, femme de Philippe-le-Bel. Outre la théologie, on y étudiait la grammaire et la philosophie. Un maître de théologie avait, sous le titre de grand maître, la direction générale de la maison1. C'est ici qu'avaient enseigné les inspirateurs des grands conciles, Pierre d'Ailly (maître de théologie en i38o, directeur en 1384) et Gerson (maître de théologie en i3o,2) et Nicolas de Clémengïs. A partir de ce moment, la liste des élèves n'est pas moins brillante que la liste des maîtres, et, sur l'une ou sur l'autre, nous trouvons les noms de bien des héros de notre histoire. En 1484, Guillaume Budé entre au collège de Navarre et y étudie la théologie, bien qu'il ne prenne aucun grade dans cette discipline2. Vers i486, Guillaume Briçonnet
1. Féret, La faculté de théologie de Paris, III, p. 14. — 2. Jean de Launoy, Régit Navarra gymnasii historia, 16; 7, II, p. 876.
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vient faire sa philosophie. Son cours achevé, il passe en théologie, et, nommé à Tévêché de Lodève, il demande à Clichtove de le préparer aux devoirs de sa charge *.
Deux hommes, en effet, incarnent à ce moment l'esprit du collège de Navarre, Clichtove et Le Picart.
Jodocus Clichtoveus, qui n'est pas pour nous un inconnu2, était né à Nieuport, en Belgique, vers 1473 :i. Il avait été l'un des disciples les plus distingués, et les plus ardents de Le Fèvre, dont il avait traduit, ou annoté, les principaux ouvrages philosophiques et scientifiques.
De 1490 à 1498, ils furent tous deux au collège du cardinal Le Moine. Puis Clichtove avait défendu son maître dans ses controverses sur Marie et sur Anne.
A ce moment, comme Le Fèvre, il recommandait la lecture de l'Ecriture sainte, la recherche du texte original, expliqué par lui-même, par la raison, indépendamment des Pères, de la liturgie, etc. '1. Mais, effrayé, terrifié par les attaques de la Sorbonne, il changea de camp, à peu près au moment où Le Fèvre se retirait à Meaux. Dès lors, réconcilié avec Beda, il se mit, avec le fameux principal de Montaigu, à la tête de la réaction : la Sorbonne, Montaigu et Navarre !
Il se fixe dans le collège de Navarre, dont il était hôte {hospes) dès i5oo. En 1 5 1 7 (le 7 juin), il y loue, pour la vie, une chambre, et donne 60 ducats pour les réparations de la maison. Le ier février 1 5 18, il désigne le lieu où il veut être enterré, devant un petit autel5. Cependant, il sortit du collège de Navarre, soit pour se rendre auprès de son élève, Louis Guillard, dans son évêché de Tournay (i5i8), soit surtout, suivant encore Guillard, pour devenir chanoine de Chartres ( 1 526) ; et c'est là qu'il resta, mourut (22 septembre 1 543), et fut enseveli.
Jugeant, un peu autrement que les catholiques, la gloire que Clichtove s'était acquise, en reniant avec une telle désinvolture son premier maître, les évangéliques disent : « Je ne parle pas de Cloaque (je veux dire de Clichtove). Tu ne saurais t'imaginer jusqu'à quel point il est tombé dans l'enfance, etc. 6. »
1. Jean de Launoy, Régit Navarrce gymnasii historia, 1677, II. p. 657. — 2. Voir plus haut, p. 92.— 3. En 1533, il se disait sexagénaire. Clerval, p. 2. — 4. On disait : «Celui qui aime Fabri serait le plus ingrat des hommes, s'il n'aimait pas aussi Clichtove, » tellement celui-ci était le fidèle disciple de celui-là (Clerval, p. 21), son « fidentissimus Acbales. » Graf, Fabcr Slapuknsis, p. 15. — o. Clerval, p. 25. — 6. « De cloacario non loquor (certe Qichtoveo dicere putabam). » Lettre de Lange à Farel, Ier janvier 1524. Herminjard, I, p. 180.
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C'est Clichtove qui rédigea la condamnation de Luther par la Sorbonne, i5 avril i52i, et inventa les nouvelles formules dont on usera dans la suite en pareil cas. C'est Clichtove qui fut l'âme du Concile de Sens, dont il rédigea encore les décisions. Or, un auteur catholique déclare que la condamnation de Luther et le Concile de Sens n'ont été rien moins que la préface du Concile de Trente l.
Non moins infatigable comme auteur que comme orateur, il publia une série d'ouvrages, où, reniant point par point ses premières convictions, il fournit les éléments de toute la polémique, à ce moment, contre les évangéliques. Son Antilutherus et son Propugnaculum ecclesiœ deviennent la Somme théologique contre le protestantisme2. Il mérita les éloges de Béda: « Il avait, dit celui-ci, une telle confiance en moi, et une telle familiarité qu'il ne publiait aucun opuscule sans le soumettre au préalable à ma censure. » 11 mérita le titre de « Marteau de Luther 3. »
A côté du théologien, se dresse le prédicateur, le plus célèbre des membres du collège de Navarre, François Le Picart, né en 1504. Après avoir étudié la philosophie, vers i52Ô, il entra en théologie. Il acheva son cours de quatre ans, devint licencié en 1 533, fut nommé maître en 1534. Alors s'ouvre sa bruyante et importante carrière anti-réformatrice. Il est l'ami inséparable de Béda. A eux deux, ils empêchent Roussel de prêcher. La Sorbonne lui accorde toute sa confiance. Elle le met au nombre de ceux qui étudient les livres suspects quant à la foi, qui recherchent les recéleurs, qui disputent avec les hérétiques pour les ramener à l'Eglise catholique, qui accompagnent les hérétiques condamnés au dernier supplice, et, jusqu'au moment suprême, s'efforcent de les délivrer de leurs erreurs. Le Picart se mit toujours du parti de Loyola et soutint, partout et publiquement, la cause de la Société de Jésus 4.
U1 Histoire ecclésiastique le traite de « jeune homme pour lors, mais d'un esprit tempestatif. » Et de Launoy confirme ce jugement, quand il nous déclare qu'il se mit à prêcher avec « plus de véhémence » contre les crypto-luthériens. Aussi sa carrière fut-elle singulièrement mouvementée. Il est emprisonné, mais il a assez de liberté pour continuer ses leçons sur les Epîtres de saint Paul, au collège de Navarre, et même ses prédications. On le force à quitter la ville. Il est rappelé. « Glorieux, il était parti pour l'exil ; plus glorieux il en revint. » Ce retour fut un triomphe. Toute la ville tressaillit de joie et d'allégresse, et il recommença leçons et prédications passionnées.
Son rôle au début de la Réformation a été décisif. On sait que ce qui arrêta
1. Clerval, p. 95, 96. — 2. « Ex his fere omnes antilutherana arma desumpsere. » Clerval, p. 97. — « Sa gloire, dit de Launoy, est d'avoir le premier, parmi les théologiens parisiens, écrit contre Luther, » II, p. 670. C'est le Dr Eck français. — 3. Clerval, p. 95. Les trois livres de son Antilutherus parurent en 1524. Suivirent : De vénérations sanctorum, 1525; Propugnaculum Eccksia advenus Lutheranos, 1526, etc. Notons encore celui-ci: De sacra scriptura in lingua vernacula non kgetida, 1536. Il fallait toujours en arriver là : Etait-on pour ou contre la lecture de la Bible? Quand Clichtove était protestant, il avait soutenu qu'on devait la lire: devenu catholique, il soutenait qu'on ne devait pas la lire. — 4. De Launoy, II, p. 685.
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la Réforme, ce fut Paris ; et que, dans Paris, la victoire catholique fut due à la populace. Le Picart fut l'âme de la populace. Deux témoignages, l'un d'un adversaire, l'autre d'un ami, constatent ce fait.
Le premier est celui de Calvin, dans son Traité des scandales (i55o) : « Maistre François Picquard, Docteur de Paris, criant à sa façon accoustumée, comme un homme hors du sens, a bien osé dire qu'à Genève on niait toute religion : Vray est que c'est un escervelé et frénétique ; mais il est de telle réputation entre les siens, que tout ce qu'il a gazouillé, sera tenu comme si un ange avait parlé. Quant à luy, il cognoit assez qu'il ment comme un effronté qu'il est »
Le second témoignage est celui de l'éditeur des discours de Le Picart. Dans la Préface, adressée au peuple de Paris, Renatus Benedictus, théologien de Navarre, s'écrie : « Aime, révère et lis diligemment, Paris, les saints œuvres de celuy qui t'a rendue constante en la Foy et Religion chrestienne, au temps que tu sais bien, et ainsi a esté cause de te conserver et rendre glorieuse. Aime et retien, Paris, les œuvres de celuy, lequel t'a par avanture autant aidée au temps de la nécessité, que firent Onias et Jérémias les Juifs combattant contre Nicanor*. »
Ce qui achève d'expliquer l'influence de Le Picart, c'est qu'à ses défauts il ajoutait des vertus non moins populaires. Ce terrible persécuteur était un homme de bien, et un homme très bon. « Il ne voulut jamais recevoir aucune récompense de l'Eglise3. » Il était d'une charité si parfaite qu'il passait pour le père des pauvres et des malheureux *. « Allant prescher, il dépouilla son saye et sa robe pour vestir un pauvre tout mouillé et lui donna encore de l'argent5. »
Il mourut le jeudi, 17e jour de septembre 1 556, à quatre heures du matin, dans le doyenné de Saint-Germain-rAuxerrois 6. « Premièrement trois ou quatre heures après son trespas fut ouvert, et son cœur tiré hors de son corps, et mis ensemble au milieu de la cour de son dit logis, enveloppé sur beau drap, le visage découvert et les mains jointes : et de toutes les parties de la ville et faux
bourgs de Paris chacun le venoit voir Il y avoit à son convoi plus de 20000
bourgeois de Paris. Tous les bons catholiques en pleuroient. Messieurs du Parlement assistèrent à son convoi comme si c'eust esté à celuy du Roy7. »
Evidemment Budé n'a pas eu tort quand il a appelé le collège de Navarre le second portique 8 de l'orthodoxie : l'autre c'était la Sorbonne.
Ajoutons qu'ici en 1 532 , on joua la célèbre comédie dans laquelle on repré-
i. Opéra, VIII, p. 64. Opuscules, p. 1200. Calvin avait déjà parlé de Le Picart dans ses Actes du Synode de Trente (1547). A propos d'une dame la Sauchay, laquelle était « escolièrc de notre maistre Piccard, » il avait ajouté : « le maistre, du quel elle avoit appris, est un homme du tout escervelé, phantastique et semblable à un enragé. » Opéra, VII, p. 382. Opuscules, p. 883. — 2. De Launoy, I, p. 251.-3. Uni., II, p. 687. — 4. IUd., II, p. 688. — o. Ibid., I, p. 317. — <>. Ibid., I, p. 299. — 7. Ibid., I, p. 300, 316. De Launoy prend ces citations dans Les regrets et complaintes de passe-partout sur le trespas de maistre François le Picart en ijyj. Le Picart y est traité de « noble et scientifique personne, sieur d'Atily en Brie, docteur en théologie et doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois. » — 8. Jacques du Breuil et Malingre. Les antiquités de la ville de Paris, 1640, p. 310.
JF AN CALVIN I 31
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sentait Marguerite cTAngoulème, métamorphosée en furie par la lecture de la Bible. Les lettres de Calvin nous ont minutieusement renseignés sur cet événement. Ici Mathurin Cordier professa la grammaire, devint élève en théologie, et peut-être se convertit en 1529. Ici Henri IV fut « institué aux bonnes lettres, et eut pour compagnon le duc d'Anjou, qui fut son roi, et le duc de Guise, qui le voulut estre1. » Ici Richelieu étudia. Dernier détail à noter : le premier boursier du collège de Navarre était le roi, et le revenu de sa bourse était affecté à Tachât de verges à l'usage de ses collègues.
Un peu plus bas, séparé du collège de Navarre par la rue Traversière (qui longeait en partie la rue actuelle des Ecoles), se trouvait le collège de La Marche, où Calvin, arrivant de Noyon, entra en quatrième, avec ses amis de Montmor, et où enseignait Mathurin Cordier.
3. De l'autre côté de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève (longeant toujours la rue actuelle des Ecoles), la rue Judas (aujourd'hui impasse du Clos- Bruneau) conduisait à la rue des Carmes2. En i528, Simon du Bois y publiait ses volumes, au nombre des plus beaux et pas des moins évangéliques de l'époque. On pourrait presque dire que, de cette petite rue Judas, l'influence de Luther a commencé à rayonner dans toute la France, car, après avoir fait paraître la dernière édition, imprimée à Paris, du Nouveau Testament de Le Fèvre d'Etaples, Simon du Bois publia les traités de Luther, traduits par le chevalier de Berquin, les Expositions chrestiennes, les Expositions sur le Pater Nosîer, le Symbole et les dix commandements 3.
Il n'était donc pas rare de voir le noble chevalier (bientôt le pieux martyr), « avec sa robe de velours, satin et damas, et sa chaussure d'or4, » remonter la rue des Carmes, et tourner rue du Mont Saint-Hilaire (aujourd'hui rue de Lanneau), et traverser le carrefour, où se trouvait le Puits-Certain, où aboutissaient la rue (aujourd'hui impasse) Chartière, la rue Fromentel, la rue Saint-Jean de Latran, et entrer dans la rue Saint-Jean de Beauvais.
Or c'est ici un des coins du Paris du XVI0 siècle qui a le mieux conservé sa physionomie. Choisissez votre point de vue : tout ce qui est moderne se trouve caché; c'est étroit, c'est contourné, c'est sombre, c'est sale. De ces impasses, de ces carrefours l'odeur des temps passés vous saisit, âcre, authentique, et une vie étrange ressuscite. Au XVIe siècle, en effet, ces rues et ces maisons étaient autrement reliées entre elles qu'aujourd'hui. Car ici était le centre du commerce de l'imprimerie et de la librairie. Dans la rue du Mont Saint-Hilaire, il y avait un dépôt de livres, quelquefois deux, dans chaque maison. Dans la rue Saint-Jacques on comptait jusqu'à soixante-dix boutiques de libraires5. Or ces officines s'ouvraient dans la rue par des tabliers, qui s'avançaient, chargés de
\. De Launoy, I, p. 342. — 2. Dans la rue des Carmes, à l'image Saint-Jean, Thibault II Charron tint boutique de libraire, de 1541 à 1565. Un de ses vingt-cinq enfants fut le célèbre philosophe Pierre Charron. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, 1898, p. 63. — Ii. Bulletin, XXXVI, 1887, p. 669 et XXXVII, 1888, p. 432 et 500. — h . France prolestante, 2« édit., article Berquin. — h. Ph. Renouard, ibid., p. x.
livres. En échange, la rue se prolongeait, s'étendait des deux côtés, dans les officines. Tout le quartier était un grand bazar, une foire permanente de la librairie. Entre les étalages circulait, en se pressant, lisant, causant, discutant, toute la population des innombrables collèges environnants, écoliers de tous pays, avec leurs costumes nationaux, professeurs avec leurs robes, savants, ecclésiastiques d.
Où va le chevalier de Berquin? A Tune des premières maisons de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, à gauche, celle d'Henri Estienne Ier, fondateur de la maison des Estienne : in Clauso Brunello, vis-à-vis des Grandes Ecoles de Décret2, à l'image de saint Jean-Baptiste.
Là, à partir sans doute de i5o4, Henri Estienne Ier imprime, et on est à peu près sûr de rencontrer dans son officine, transformée en véritable Académie, Badius3 (Josse), beau-père futur de son fils Robert, Buclé, Briçonnet, Clîchtove, ou surtout Le Fèvre d'Etaples, plus qu'octogénaire, qui aimait encore à chantonner {cantillareY ', à plaisanter et à discuter, etc. Henri Estienne Ier étant mort, Simon de Colines épousa sa veuve, et continua la maison de i520 à i52Ô5, aidé surtout par Robert Estienne. Celui-ci prit la succession de son père en i52Ô, et suspendit comme enseigne le célèbre olivier {pliva Stephani), que l'on
1. « Une autre partie du quartier de l'Université, le Clos Bruneau, le Mont Saint-Hilaire et le Mont Sainte- Geneviève, a été moins défiguré. Le Carrefour du Puits-Certain, n'était la large trouée qui lui a été faite par la démolition d'un côté des rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Jean-de-Latran, a conservé assez bien la physionomie qu'il devait avoir au XVIe siècle. La rue Chartière (impasse Chartière), la rue du Mont Saint-Hilaire (rue de Lanneau), la rue Saint-Jean-de-Beauvais (rue Jean-de-Beauvais), la rue Fromentel, voies qui aboutissaient toutes au Puits-Certain, ont encore quelques-unes des maisons habitées autrefois par nos libraires et nos imprimeurs. Rue de Lanneau, on voit l'amorce de la Longue Allée plus étroite qu'une de nos portes cochères ordinaires ; la rue d'Ecosse est telle qu'elle fut aux premières années du XVIIe siècle, après la démolition et la reconstruction de la maison du Chaudron. Au coin des rues Fromentel, Jean-de-Beauvais et de la place du Collège de France (anciennement rue Saint-Jean-de-Latran) existe encore la petite niche qui contenait la statue de la Vierge, justifiant l'enseigne que portait la maison, l'Image Notre-Dame, avant de porter celle de la Pyramide, lorsqu'après la mort de Simon de Colines elle passa dans la famille des Macé. » Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. xi. — 2. Voir Bulletin, XLIII, 1894, p. 252. La rue Jean, ou Saint-Jean-de-Beauvais, portait aussi les noms de rue du Clos-Bruneau, et de rue des Ecoles de Décret. Il y avait eu, en effet, dans cette rue plusieurs écoles de Décret, c'est-à-dire où le droit ecclésiastique, renfermé dans le décret de Gratien (d'où le nom d'Ecole du Décret), était seul enseigné. C'était donc une Faculté de droit canonique. La jurisprudence civile, exclue de l'enseignement parisien par une déclaration formelle du pape Honorius II, était réservée aux Universités d'Orléans et de Poitiers. — Henri Estienne était établi en face des Grandes Ecoles de Décret. Il avait débuté, en 1502, dans la maison, non pas en face, mais immédiatement à côté de ces grandes Ecoles, à l'enseigne des Connins ou des Lapins. Là, il avait succédé à Jean Higman, dont il avait épousé la veuve : Higman, Estienne et Colines se transmirent fidèlement leur imprimerie et leur femme. — Un censier de 1529 dit de la maison d'Estienne : « maison où soulloient estre les premières escolles de décret [nous avons indiqué qu'il y en avait eu plusieurs] assises au Cloz Brunei, en la rue Sainct Jehan de Beauvayes, devant les Grandes Escolles de Décret... aboutissant par derrière à une petite court, prez les estables du dict Sainct-Jehan de Latran ; la dicte maison a esté baillée à Henry Estienne, jadis imprimeur et libraire. » Cette maison se composait de « deux corps de logis, l'un sur le devant, l'autre sur le derrière, cour au milieu, petit jardin derrière les dicts lieux, avec une imprimerie estant en aile. » — Robert Estienne, fils de Henri, loua par bail emphytéotique cet immeuble, le 16 juillet 1533, pour une durée de 99 ans. (Topographie, VI, p. 96, 98, 99.) — 3. Badius habitait, en 1504, rue des Carmes, « Au Miroir, » et, de 1506 à 1530, rue Saint-Jacques, « Aux Trois Brochets. » Ph. Renouard, ibid., p. 11. — 4. Herminjard, I, p. 23, n. 3. — 5. Des ouvrages de Le Fèvre portent : « Imprimé en la maison Simon de Colines, demourant en l'Université de Paris, en la rue Sainct Jehan de Beauvais, devant les escolles de Décret. »
années d'études
y voyait encore après i65o. A ce moment, Robert constituait à lui tout seul la première Société biblique qui ait existé , et entrait dans des luttes interminables contre la Sorbonne. Tout ce qui était savant fréquentait sa maison, où femmes et enfants parlaient latin. Les domestiques mêmes en avaient attrapé quelques mots.
Que de fois Mathurin Cordier vint ici, chez son ami, qui devait être cause de sa conversion! Que de fois Calvin dut se mêler à ces humanistes, à ces évangéliques, surtout quand il allait chez Cyaneus1, faire imprimer son traité sur le De Clementia, ou quand il allait jusqu'à la Sorbonne, chez Gérard Morrhius2, Campensis, corriger les épreuves de V Antapologie de son ami Duchemin.
Un peu plus loin, dans la même rue, et du même côté, était le nouvel établissement de Colines3, à l'enseigne du Soleil df'or, et enfin, vis-à-vis, venait le collège de Presle*,où étudia Florimond de Rasmond, où l'illustre Ramus enseigna, et fut tué à la Saint-Barthélémy. Surpris le 26 août, par les égorgeurs, dans la cellule qui lui servait de cabinet de travail, au cinquième étage, il reçut une décharge d'arquebuse et un grand coup d'épée. On le jette par la fenêtre clans la cour. 11 respire encore ; on l'attache par les pieds, et on le traîne à travers les rues jusqu'à la Seine, dans laquelle il est précipité après qu'un chirurgien lui a coupé la tête. Quelques passants, moyennant un écu qu'ils donnèrent à des bateliers, se firent apporter sur la berge le cadavre qui surnageait, près du pont Saint-Michel, et s'en donnèrent le spectacle5.
4. Mais la rue qu'il nous faut surtout descendre pas à pas, c'est la Grant rue Saint- Jacques.
Au commencement, à gauche, tout près de la porte Saint-Jacques, et même enclavé dans le rempart, est le couvent des Dominicains, dit des Jacobins, qui eut pour professeurs Albert le Grand et Thomas d'Aquin. Les écoles de saint Thomas furent reconstruites au milieu du XVIe siècle6.
Puis viennent de tous côtés des libraires; presque à chaque porte pend une enseigne. Toussaint Denys, « près Sainct-Yves, à l'enseigne de la Croix de Bois7 » en i520, vend la célèbre édition des taxes de la pénitencerie. Regnauld Chaudière8, à l'enseigne de l'Homme sauvage^ ', vend le Traité d'Ulrich de
1. Ph. Renouard, Bibliographie des éditions de Simon de Colines, 1894, p. 445. Jusqu'en 1528, Cyaneus avait sa boutique rue Saint-Jean-de-Latran. En 15 32, il était dans la rue Saint-Jacques, à l'enseigne des deux Cochets. On le trouve, en 1537, rue des Carmes. De 1529 à 1536, Cyaneus travaillait pour Simon de Colines, dont l'atelier était insuffisant. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 89. — 2. Gérard Morrhy, ou Morrhe, dit Deschamps, avait son imprimerie dans une maison du cloître Saint-Benoist, appartenant à la Sorbonne. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 277. — 3. On comprend que Colines, avant de prendre sa marque « Le temps, » se soit servi de la marque des Connins ou des Lapins. C'était, nous l'avons vu, le nom de la maison où avait débuté son prédécesseur Henri Estienne. — 4. M. Douen : « N° 6 de la rue des Carmes. » Paris protestant . — Le collège de Presle avait façade sur les deux rues: rue Saint-Jean de Beauvais et rue des Carmes. L'entrée principale était rue des Carmes. — 0. Ch. Waddington, Ramus, 1855, p. 254, 255. — 6. Albert Lenoir, Statistique monumentale. Explication des planches, p. 168. - 7. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 95. — 8. Il avait épousé la belle-fille de Simon de Colines. Celui-ci, en 1539, m' c^da sa librairie de la rue Saint-Jean de Bauvais, au Soleil d'or. Lorsque S. de Colines mourut, en 1546, Chaudière lui succéda aussi comme imprimeur. Ph. Renouard, ibid., p. 65. — 9. 'Bulletin, XXXIX, 1890, p. 183.
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Hutten, V Aulax. A l'enseigne du Croyssant, près Saint-Benoît, Jehan Morin2 vend le Cymbalum mundi de Bonaventure des Périers, valet de chambre de Marguerite d'Angoulême. Sous le voile d'une fiction sans portée apparente, le Cymbalum s'attaque indistinctement à tous les Credo et à tous les partis religieux. « S'élançant d'un bond aux extrêmes limites de la libre pensée, par l'audace du scepticisme, l'éclat de la verve, le trait incisif, l'ironie mordante, le contemporain de Rabelais annonce et fait pressentir Voltaire à deux siècles de distance3. »
Après avoir lu les derniers traités de l'humanisme ou même du scepticisme, si Ton veut lire les premiers traités du mysticisme évangélique, il suffit d'entrer chez le libraire voisin, Chrestien Wechel, « à l'écu de Basle, près l'esglise sainct Benoist. » Il a publié « le livre de vraie et parfaite oraison, » tiré du Bet-bitchlein de Luther, i522. Il a la même marque que Simon du Bois, qui est à la rue Judas et qui travaille pour lui \
Simon du Bois se retira à Alençon, où il imprima les deux premières éditions (i53i, 1 533) du Miroir de l'âme pécheresse, cet ouvrage qui provoqua les censures de la Sorbonne, les rétractations de l'Université, à la suite d'un premier discours de Cop, et la comédie du collège de Navarre. Sa succession semble avoir été prise par Antoine Augereau qui, en 1 533, toujours dans la rue Saint-Jacques, mais « à l'image Saint-Jacques, près les Jacobins, » mit en vente deux nouvelles éditions du Miroir. Les ennemis de la Réforme ne pouvant atteindre Marguerite, s'acharnèrent contre son imprimeur. Profitant de l'affaire des placards (octobre 1 534) ? ^s déclarent Augereau « alié des dits affixeurs, » et le font enfermer à la Conciergerie. Il dut faire amende honorable, devant Notre-Dame, et fut pendu et étranglé, place Maubert (décembre i5345).
Simon du Bois, plus heureux, put s'enfuir avec Caroli, Marot, Cordier et tous les suspects, que le Parlement cita en vain à sa barre, le 25 janvier 1 535 6.
Mais la rue Saint-Jacques n'est pas seulement remplie de librairies, où s'étalent, et où se cachent, tous les livres qui ont fait la Réforme, et que la Sorbonne et le Parlement vont poursuivre7, traquer jusqu'à ce qu'ils les aient réduits en cendres ; elle est encore pleine de monuments, où se passent les premiers drames luthériens. L'idée et le fait se côtoient.
Nous descendons.
1. Ulrich de Hutten avait fait une rapide visite à Paris, en 15 17. Il était, en somme, chargé de vendre à François 1er la voix d'Albert de Brandebourg, archevêque-électeur de Mayence. François Ier, à ce moment, voulait se faire nommer empereur. Ulrich de Hutten dîna avec Budé. 'Bulletin, XXXIX, 1890, p. 181-189. — 2. En 1537, n'étant encore qu'un jeune garçon libraire, il fut arrêté précisément pour avoir vendu ce Cymbalum. Mais il ne fut pas pendu, comme on l'a dit, puisque l'année suivante il vendait, dans sa boutique, le Roman de la Rose. Ph. Renouard, ïbid., p. 276. — 3. Bulletin, XXXVIII, 1889, p. 576. — 4. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 373. — 5. Bulletin, XLII, 1893, p. 242-244. c< Une victime du Miroir de Vainc pécheresse, » par N. Weiss. — 6. Ibid., XI, 1862, p. 253. — 7. On peut s'imaginer la rumeur qui s'éleva de ce quartier, le dimanche 28 juin 1545, lorsque dans les carrefours l'inquisiteur Ory fit publier la défense, sous peine de prison, d'imprimer soixante-cinq ouvrages pernicieux, dont la liste avait été dressée par les Sorbonistes. C'était la ruine pour les fournisseurs des écoles. Les vingt-quatre libraires jurés de l'Université se réunirent immédiatement et rédigèrent une requête au Parlement, disant « qu'on allait les mettre leurs femmes et enffans et gens de dont ils se aydent pour le dit estât, a pain quérir. » Bulletin, XL, 1891, p. 638.
années d'études
A droite, voici le collège du Plessis1, où étudia Hotman, le célèbre jurisconsulte, ami de Calvin, et auteur de la Franco-Gallia. Vis-à-vis était une maison « ayant sur le derrière le collège de Sorbonne. » C'était l'hôtel de Barthomier. Là
eut lieu la fameuse affaire
de la rue Saint-Jacques.
Les protestants se rassemblaient quelquefois dans cette maison, dont le propriétaire était parent d'un des anciens, Taurin Gravelle 2. Ils furent épiés par « aucuns prêtres boursiers de ce collège du Plessis. »
Un soir, le 4 septembre 1557, trois ou quatre cents fidèles arrivent les uns après les autres, à la dérobée.
Ils désirent célébrer en secret leur culte et prendre la cène. Mais ils ont été vus. La populace est ameutée, la maison cernée, et, à minuit, quand ils veulent se retirer , les luthériens sont arrêtés. Que faire ?
Ils prient. Puis ceux qui ont des armes se frayent un passage « connaissant la couardise de la populace parisienne. » Mais les enfants, les femmes, quelques hommes restent. La foule
veut les massacrer, quand arrive enfin Martine, procureur du roi, au Châtelet. Il les mène en prison 3, laissant couvrir ces nobles dames, la dame de Graveron, Mme de Rentigny et autres, d'injures, de coups ; on alla jusqu'à mettre en pièce leurs accoutrements, à abattre leurs chaperons sur leurs têtes, à arracher leurs cheveux, à souiller et couvrir d'ordures et de fanges leurs visages \
Paris. Eglise des Mathurins. (p. 247.)
1. M. Douen précise: « N° 115 de la rue Saint-Jacques, aujourd'hui démoli, tout près du lycée Louis-le- Grand. » Paris protestant. — 2. « Voyant la disette de logis à recueillir le peuple, il offrit volontairement celui de M. Barthomier, son allié, lequel il avoit en garde. » Histoire des martyrs, II, 564. Voir Bulletin, XL1V, 1895, p. 33.
- 3. Taurin Gravelle était parmi les prisonniers : « Il pouvoit bien sortir avec les autres; mais il s'arresta tout à propos pour répondre de son (aict, et qu'il n'avoit rien entrepris contre son devoir, recevant ceux qui ne s'assembloyent là que selon l'ordonnance de Dieu. » Histoire des martyrs, II, p. 564. Il fut brûlé vif, place Maubcrt. — 1, Histoire des martyrs, II, p. 543-545.
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A côté est le collège de Cambrai, où Calvin venait écouter les leçons de Danès. Il a son entrée dans la rue Saint-Jean de Latran, qui reliait la rue Saint- Jacques au carrefour du Puits-Certain et à la rue Saint-Jean-de-Beauvais. C'est dans ce collège de Cambrai que prit naissance, spirituellement et matériellement, si Ton peut dire, la grande institution qui, la première, affirmait l'idée moderne de l'enseignement par l'Etat, et qui allait être le collège de France. Le collège de Cambrai, et à côté de lui le collège de Tréguier, avaient un grand emplacement et peu d'importance. Les premiers Lecteurs royaux y furent installés. Le roi devait contribuer à la réparation et à l'ameublement des salles. C'était un acheminement vers la dépossession ultérieure des deux établissements, laquelle eut lieu pour la construction de l'édifice dont Louis XIII posa la première pierre, le 28 août 1610
Quelques pas plus loin, à gauche, est l'église des Mathurins {Page 246), angle de la rue Saint-Jacques et des Mathurins. C'est ici que se réunissent les Facultés pour la nomination du Recteur et pour leurs grandes assemblées. C'est d'ici que, depuis le XIIIe siècle, sont datés tous les actes importants de l'Université (jusqu'en 1763). C'est d'ici que partent cortèges, processions, défilés solennels -. C'est ici que Cop lut son fameux discours, ou plutôt le discours de Calvin 3. Le général de l'ordre des Mathurins, Robert Gaguin déclarait, en 1472, qu'à Paris il y avait trois monuments célèbres : Notre Dame, résidence de l'Eglise, le Palais, résidence du roi et du Parlement, et l'église des Mathurins, résidence de l'Université. Même des trois, ajoutait-il, l'église des Mathurins est le plus célèbre, parce que, grâce à F Université, il est connu non seulement en France comme les deux autres, mais dans tout le monde chrétien 5 .
Du côté de la rue des Mathurins, l'église touchait à l'un des plus beaux palais de la ville, l'hôtel de Cluny (Pages 248, 249 et 296), commencé en 1440 et achevé en i55o. La veuve de Louis XII y logea, et puis ce fut l'habitation du grand ennemi des protestants, le cardinal de Guise5. Jacques V, roi d'Ecosse, y épousa Madeleine, fille de François Ie'.
1. Topographie, VI, p. 48, 56, 81, 288. — 2. Ibid., VI, p. 333. — 3. La rue des Mathurins est devenue rue du Sommerard, et l'emplacement (réduit) des Mathurins est devenu le théâtre de Cluny. (Bulletin, XLIII, 1894, p. 230.) — i. Crevier, Histoire de l' université de Paris, IV, p. 347. Voir : Dr Alex. Budinsky, Die Universitât Paris uiid die Fremien au derselben im MitteJalter, 1896, p. 45. Le livre du savant allemand est la meilleure preuve que Robert Gaguin disait vrai. Il n'est pas un homme célèbre d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Italie, d'Espagne, de Portugal, de Scandinavie, de Hongrie, de Grèce, qui, au moyen âge, n'ait étudié ou enseigné à Paris. — 5. Sans cesser jamais d'appartenir à l'ordre de Cluny, l'hôtel était a la disposition des rois, qui y logeaient des personnages de marque. La Mère Angélique Arnauld, l'illustre abbesse de Port-Royal-des- Champs, y habita un certain temps. (Topographie, VI, p. 326.)
Paris. Quartier des Mathurins.
Plan de 1555.
années d'études
Paris. La Sorbonne, d'après le plan de la Tapisserie.
Dans la même rue des Mathurins, en face de Cluny, logèrent deux des plus dignes acolytes du cardinal de Lorraine. Avant 1 538, le président Lizet louait un hôtel entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Sorbonne. Puis il se transporta, pas très loin, rue Saint-Jacques, à côté de la chapelle Saint-Yves. En
effet, ce bon apôtre obtint que, sa vie durant, le saint sacrement resterait déposé dans cette chapelle l. En 1 552, le président de Saint-André habitait de l'autre côté de la rue de Sorbonne, au coin2. Le cardinal, Lizet, Saint-André! Tout le fanatisme, toutes les cruautés et tous les vices !
La rue de la Sorbonne nous conduit au fameux établissement de ce nom. Ici siégeaient les sorbonistes, les théologastres, sous l'inspiration de Béda. Ici était le centre de l'obscurantisme et de l'antibiblicisme au XVIe siècle. Nous donnons comme curiosité le plan le plus ancien, celui dit de la Tapisserie. Il est très vague. Mais celui de Bâle (i552), que M. Gréard trouve « déjà bien dessiné dans son ensemble, » est encore déclaré par la Topographie « une masse sans netteté de lignes et réfractaire à l'analyse. » Voici une description des lieux au XVIe siècle :
« Sur la rue de la Sorbonne étaient la maison de Robert, d'un aspect monumental, une sorte de forteresse, la série des maisons des hôtes et des sociétaires, reliées tant mal que bien les unes aux autres, la chapelle avec ses trois tours octogones, et l'entrée du collège de Calvy. A l'intérieur deux cours... un jardin... un jardin plus étendu**. »
La rue Saint-Jacques aboutit au quartier de Saint -Séverin et de Saint-Julien-le-Pauvre, les plus vieilles églises de Paris. On a conservé le souvenir d'une prédication faite, le 26 décembre 1540, à Saint-Séverin, où le moine augustin, Jean Barenton, s'écria : « Je te dis que les Saints ne font point de miracles. » Mais il se rétracta \
A Saint-Julien-le-Pauvre, au XVIe siècle, tous les trois mois les délégués de la Faculté des arts s'assemblaient pour choisir le Recteur, qui était ensuite nommé aux Mathurins.
Il reste encore la rue Galande5, où s'amusaient les étudiants du XVIe siècle.
Hôtel de Cluny. Cour intérieure, (p. 247.)
1. Topographie, VI, 263. — 2. Ibid., p. 316. — •'!. Ibid., VI, p. 426. — 4. Bulletin, XXXVII, 1888, p. 249. — S. Corruption de Garlande, nom d'un seigneur du XIIF siècle. La maison du N° 42, qui touchait aux Ecoles de la nation de France, qui elles-mêmes faisaient le coin de la rue Galande et de la rue du Fouarre, porte encore son enseigne de 1441. C'est un Saint-Julien avec deux autres personnages.
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
Nos quoque fuimus in Garlandia, se disaient-ils, quand ils se rencontraient plus tard dans la vie. Il reste encore un morceau d'un côté de la rue du Fouarre dont Thistoire se confond avec celle de ses écoles1, qui en occupaient la presque totalité. Nous avons décrit ces taudis que visita Dante.
A côté, dans la rue de la Bîicherie, la Faculté de médecine s'installa en 1483, et commença ses leçons en i5o22. Ici venait Cop, l'ami de Calvin.
C'est clans ces rues étroites que grouillait une population d'écoliers, de maîtres, de logeurs et de ribaudes. J'ai encore vu le quartier au moment où l'attaquait la pioche des démolisseurs.
Maisons qui avançaient , fenêtres carrées, mais veuves de leurs meneaux, tout cela n'était pas seulement vieux, c'était sale et laid, d'un pittoresque qui faisait peine à voir. Les trouées s'élargirent bientôt de toutes parts, et on eût dit un champ de bataille, jonché de ruines plus ou moins souillées.
Il en reste assez pour bien s'orienter, et pour deviner ce qu'étaient ces lieux obscurs et mal habités, mais d'où partait la lumière qui allait éclairer la France et le monde. En comparant les masures
1. Ce qui reste de la rue du Fouarre (coin occidental de la rue du Fouarre et de la rue Galande) était occupé par les Ecoles de la nation de France. A côté, étaient les Ecoles de la nation de Normandie. Vis-à-vis, étaient les Ecoles de la nation de Picardie. Un peu plus loin, étaient les Ecoles de la nation d'Angleterre : les quatre nations, c'est-à-dire toute la Faculté des arts, ou, comme nous dirions, des Lettres. La nation de Picardie, fréquentée par Le Fèvre d'Etaples, par Calvin, et tous les Noyonnais, avait coutume de s'assembler dans l'église voisine, à Saint-Julienle-Pauvre. Mais, en 1487, elle obtint la permission de construire, sur ses terrains, une chapelle avec clocher et cloche. L'autel fut consacré en 1505, et la chapelle subsista jusqu'au siècle dernier. Topographie, VI, p. 152. — 2. Dès 1529, cet édifice trop étroit fit place à un autre, encore modeste, qui dura jusqu'en 1 568.
Hôtel de Cluny. Tour de la cour intérieure, (p. 247.)
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d'autrefois et les palais universitaires d'aujourd'hui, comment ne pas s'écrier avec un soupir de soulagement : Quel bonheur que le bon vieux temps n'existe plus !
5. De Saint-Julien-le-Pauvre, la rue de la Huchette débouchait rue de la Harpe (aujourd'hui place Saint-Michel), vis-à-vis la rue de l'Hirondelle (aujourd'hui passage de l'Hirondelle). C'est là qu'habitait le célèbre chirurgien, Ambroise Paré, celui qui répétait : « Je le pansay et Dieu le guarist. » A sa maison pendait l'enseigne des Trois Maures et, derrière, était une grande cour donnant sur le quai des Augustins. Ayant acheté cinq maisons contiguës1, dès 1 55g, il transporta, de la petite ruelle sur le quai, l'entrée de son hôtel, sans doute avec son enseigne ; car longtemps le souvenir s'en conserva, dans l'hôtel des Trois -Maures, où « maint écolier étudia la chirurgie, près des lieux où Ambroise Paré avait composé ses ouvrages 2. »
Continuant le long du quai, et passant devant la vieille rue Gît-le-Cœur (ancienne rue Guy le Queux), où François Ier appelait à son aide toutes les délicatesses de la Renaissance pour afficher, d'une façon plus démoralisante, un de ses nombreux adultères3, nous arrivons à la rue Pavée d'Andouilles (d'après M. Hoffbauer; rue Pavée Saint-André, d'après Berty4; aujourd'hui rue Séguier). Du côté occidental, après la maison faisant le coin, mais communiquant par une ruelle avec le quai, se trouvait l'hôtel de Nemours, connu, jusque-là et plus tard encore, sous le nom de l'hôtel de Laon, parce qu'il appartenait aux évêques de cette ville. Il avait pris le nom de son nouveau possesseur Jacques de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui avait épousé Jeanne d'Esté, veuve du grand François de Guise, fille de Renée de France. Celle-ci descendait donc, à Paris, à l'hôtel de Nemours. Elle y passa quatre semaines, en 1J72, du 26 mai au 23 juin. C'est pendant ce séjour qu'elle fît deux visites célèbres, l'une à Jeanne d'Albret, reine de Navarre, l'autre aux Tuileries. Son minutieux livre de comptes nous renseigne exactement : « Sol XII à deux bateliers de la ville de Paris, pour avoir passé l'eau à Madame et son train, lorsqu'elle visita Madame la princesse de Navarre. » Et puis : « Sol 24 à deux autres batteliers che passerene e ripasserene au gran bart [bac] Madame et son train, le jour qu'elle alla voir les Tuileries. » Enfin vient cette mention : « Lire XXIIII, sol X, au concierge de lTiôtel de Mons. et Madame de Nemours à Paris, où Madame estoit logée, en considération des services qu'il avait faict à Madame durant XXVI jours qu'elle a sojournée à Paris 5. »
Après être restée un mois à Montargis, Renée revint à Paris (25 juillet 1572) pour les « noces vermeilles. » Sa fille, étant en couches, ne put la recevoir
1. En 1572, Ambroise Paré est taxé à 120 livres, tandis que les princes et les bourgeois étaient taxés à 300. Bernard Palissy était taxé à 100 sous! Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France, 1886, XIII, « Paris en 1572, » p. 11. — 2. Ambroise Paré, par le Dr Paulmier, 1887, p. 59. — 3. « Au bout de la rue Gît-le- Cœur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui avec la rue Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais, qui communiquait à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes, dans la rue de l'Hirondelle. » M. de Sainte-Foix, Essais historiques sur Paris, 1776, I, p. 58. — 4. 'Bulletin, XIV, 1865, p. 301. — S. 'Bulletin, XLVI, 1897, p. 149.
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
chez elle. Elle descendit chez un de ses anciens amis, l'élu d'Auranche, au cloître de Notre-Dame. De là elle alla au logis de M. de Chemynon, en l'enclos du Palais, tandis que sa suite était dispersée dans les auberges du voisinage, à Thôtel de l'image de Notre-Dame, à l'hôtel Saint-Jean, à l'hôtel du Corbeau1. Pour retourner à Montargis elle dut accepter une escorte de gens à cheval, que lui fournit son petit-fils, le duc de Guise, l'assassin de Goligny !
Paris. Les Grands-Augustins.
L'hôtel « de l'an, » comme dit le fils de Merlin, n'en abrita pas moins quelques victimes de la Saint-Barthélemy, le pasteur Merlin, sa femme, son fils, alors âgé de six ans et demi. « Madame la duchesse de Ferrare, raconta plus tard celui-ci, nous ayant tous fait mettre en ung coche, nous amena avec soi à Montargis2. » Anne d'Esté sauva aussi par sa protection la fille du chancelier de l'Hospital 3.
6. Quelques pas plus loin, sur le « chemin de Sayne, » formant l'angle oriental du quai et de la rue des Augustins, était l'hôtel donné par Louis XII à Antoine Du Prat, archevêque de Sens et chancelier de France, celui qu'on a appelé l'âme damnée de Louise de Savoie Son successeur, clans l'hôtel, ne traita mieux ni la morale, ni les protestants. Ce fut le cardinal de Tournon, l'instigateur des assassinats juridiques contre les luthériens et les Vaudois, celui qui suggéra à Henri II l'idée de la fameuse Chambre ardente.
1. Rodocanachi, Renée de France, 1896, p. 509. — 2. Diaire ou Journal du ministre Merlin, ministre de la Rochelle. Crottet, Petite chronique protestante: Appendice, p. m. — Voir Bulletin, IV, 1856, p. 535. — 3. Taillandier, Nouvelles recherches historiques sur la vie et les ouvrages du Chancelier de l'Hospital, 1861, p. 235. — 4. Voir Topographie, V. Région occidentale de l'Université, p. 233.
années d'études
A côté, le couvent des Grands- Augustins offrait un abri aux grandes assemblées ecclésiastiques et même politiques. On peut dire que, sous ses voûtes, fut, à deux reprises, décidé le sort tragique du protestantisme en France. En i528 (de février à octobre) se réunit ici le concile, dit de Sens, dont nous avons indiqué toute l'importance. Ici donc on commença à organiser la répression générale de l'hérésie, et le dernier mot de cette répression fut dit, encore ici, en 1559. Le Parlement, en effet, se réunissait dans le couvent, quand il était obligé de quitter le lieu habituel de ses séances. Ainsi, en 1548, la peste ayant éclaté dans les prisons de la Conciergerie, et faisant « mourir à tas » les prisonniers, la cour donna ses audiences aux Augustins pendant sept semaines1. La cour déménageait également lorsque Ton mariait les enfants de France, ou qu'il se faisait une entrée royale, « parce que toutes les magnificences devaient se faire en la grande salle du Palais et ès environs"2. » Or, en i55c), il s'agissait du mariage de la fille du roi, Elisabeth, avec Philippe II. Voilà comment c'est au couvent des Grands-Augustins qu'a eu lieu la Mercuriale du 10 juin i55g. Poussé par ses détestables conseillers, le cardinal de Lorraine et Diane de Poitiers, le fanatisme et la luxure, après avoir délibéré toute la nuit, Henri II se décida à assister à la Mercuriale, et à écouter les divers avis de ses magistrats sur la procédure contre les hérétiques. La Chambre de la Tournelle avait osé condamner des hérétiques au simple bannissement. La Grand'Chambre réclamait leur mort. 11 s'agissait de s'entendre.
Heure horriblement tragique ! Dernière hésitation de la persécution! La dernière digue au fleuve de sang allait-elle résister, ou être emportée ? Tous les magistrats sont assemblés et discutent depuis deux heures. Subitement le roi entre, sombre, et s'assied sans mot dire. Le cardinal de Lorraine avait compté sur ce coup de théâtre pour effrayer les conseillers récalcitrants. Il s'était trompé. Anne du Bourg parle, et jamais la cause de l'Evangile et de la conscience n'avait été défendue « plus splendidement, plus librement, plus modestement, plus divinement, » dit une lettre écrite à Calvin, le lendemain même de l'événement, par le pasteur Morel3.
Qu'allait faire le roi? La justice était-elle libre? Y avait-il encore une loi en France? Henri murmure quelques mots avec ses conseillers, et, séance tenante, il fait arrêter du Bourg et un de ses collègues. Pendant son dîner il ordonne d'en arrêter six autres.
Le mauvais sort était jeté. Il n'y avait plus de justice.
La stupeur fut immense. « Je ne sais si depuis mille ans on a vu rien d'aussi grave en France. » C'est le début de la lettre de Morel, que nous avons déjà citée. Morel avait été le Modérateur du synode national de 1 55g. Le synode s'était tenu, rue du Marais, le 26 mai ; la Mercuriale s'était tenue aux Grands-Augustins, le 10 juin. Celle-ci était la réponse à celui-là.
1. Voir N. Weiss, La chambre ardente, p. 190. — 2. Les Antiquité^ de la ville de Paris, par Jacques du Breuil et Claude Malingre, 1640, p. 260. — 3. Opéra, XVII, p. 547, 548.
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Le catholicisme comprenait que, pour empêcher la loi divine de s'établir, il fallait commencer par renverser toutes les lois humaines. Il donna Tordre général et définitif de la proscription.
7. Allons immédiatement, en revenant par la rue Galande, à la place Maubert 1 {Page 254), le lieu de Paris où Tordre d'Henri II fut le mieux exécuté, et le lieu du monde où la nature humaine s'est montrée la plus hideuse et la plus glorieuse.
Il n'est plus possible de préciser où était la maison de l'avocat Boulard, clans laquelle souvent les luthériens se réunissaient. Le président Saint -André, Démocharès, le cardinal de Guise firent déposer par deux enfants qu'un jeudi avant Pâques, on avait mangé un cochon, au lieu d'agneau pascal, et qu'après minuit, la lampe éteinte, on avait renouvelé les orgies reprochées aux premiers chrétiens. La femme de l'avocat et ses deux filles n'hésitèrent pas, pour sauver leur honneur, à se livrer elles-mêmes
entre les mains de leurs détestables ennemis, et à se laisser enfermer au Châtelet. Il fallut reconnaître leur innocence 3.
Des fenêtres de leur maison, que d'autodafés ces sublimes héroïnes avaient pu voir! Le sinistre poteau était dressé en permanence, sur un tertre qui est resté pendant des siècles.
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Les bûchers
1. La place Maubert fut à l'origine la place Maître-Albert, (dont le nom est resté à une vieille rue du quartier latin) en souvenir d'Albert le Grand, le maître de Thomas d'Aquin. — 2. Nous reproduisons une gravure du Martyrologe qui représente les bûchers allumés sur la place Maubert et ailleurs. Elle est empruntée à l'édition de MDLXIIII, « Actes des martyrs déduits en sept livres, etc. » Exemplaire de la Bibliothèque du Protestantisme. — 3. Histoire eçclèsias tique, I, i6y.
années d'études
Les gens du quartier — nous savons qu'il était plus ou moins bien habité — beaucoup de maquignons, occupent autour du poteau les premières places. Peu à peu la foule arrive par toutes les rues voisines, rue Saint -Victor, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, rue des Noyers, rue Perdue, rue de Bièvre, rue du Pavé. Dans les églises il y a eu des prêches fanatiques. On a fait des processions, on est allé de station en station, on s'est reposé en voyant brûler un hérétique. Enfin un dernier flot inonde tout, et le fatal tombereau débouche de la rue du Pavé, qui était étroite et comme fermée par le clocher de Notre-Dame.
La victime descend, c'est AlexandreCanus ( 1 534), ancien Jacobin. Une de ses jambes a été rompue. Il n'en fait pas moins un sermon « excellent et de merveilleuse efficace1. »
Aussi désormais on aura la Paris. Place Maubert. (p. 253.) précaution de couper la langue
aux prisonniers.
C'est un jeune compagnon orfèvre ( 1 54 1 2), natif du faubourg Saint-Marceau. Un étudiant catholique, qui habitait alors Paris, a raconté à l'un de ses professeurs comment s'opérait le nouveau supplice. Il a présenté, dit-il, sa langue au couteau, en la sortant autant qu'il le pouvait. Le bourreau l'a tirée encore avec une pince, l'a coupée, et lui en a frappé les joues. Ceux qui étaient présents l'ont ramassée, et l'ont jetée à la face du patient 3. Au milieu de la foule, sur la place, se trouvent un futur martyr espagnol, Jacques de Enzinas,ou Dryander, et le futur historien des martyrs, Jean Crespin. « J'estoy, dit-il, au nombre de ceux qui furent spectateurs de sa mort et issue glorieuse4. »
i. Histoire des martyrs, I, 286. — 2. C'est par erreur que Crespin dit 1540. 'Bulletin, XLI, 1892, p. 467. — :î. 'Bulletin, VI, 1857-58, p. 420. Lettre d'un jeune catholique allemand, témoin oculaire, 1 542. — i. Histoire des martyrs, I, 343. 'Bulletin, XXXVII, 1 888, p. 267. Cette même année il y eut place Maubert, en face du bûcher d'un autre
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
C'est Pierre Chapot, un jeune correcteur d'imprimerie. Jusqu'à la fin il lutta avec son confesseur, Maillard. La géhenne extraordinaire l'a presque démembré. Il se fait soutenir par deux valets. Il ouvre la bouche (on ne lui avait pas coupé la langue); les forces lui manquent. Après s'être fortifié par une courte prière, il recommence. Alors Maillard l'interrompt. Chapot réplique et récite le Symbole. Maillard excite les spectateurs. Le tumulte grandit. « Dites seulement : Ave, Maria, » crie Maillard. « Dites seulement : Jésus Maria, et vous serez étranglé avant d'être brûlé ! » Le mot échappe au lutteur épuisé, qui se reprend cependant aussitôt : « Qu'ai-je dit? » Mais à l'instant il est étranglé. Et l'on décide de couper la langue de tous les hérétiques sans exception1.
C'est le cordonnier Nicolas Nail ( 1 553), auquel on a trouvé moyen de faire pis encore. La géhenne a littéralement « dissous » ses membres. Dans la bouche il a un bâillon de bois, attaché par derrière, et serré de telle sorte que « la bouche de grande violence lui saigne des deux costez, et la face, par grande ouverture de la bouche, est hideuse et desfigurée. » La populace est plus excitée que jamais. C'est un des jours, où, selon un témoin oculaire, elle applaudit, elle insulte, elle aboyé 2. Avant d'attacher le patient, le bourreau lui graisse le corps, et met pardessus de la poudre, si bien que le bois s'est à peine enflammé, « que déjà la paille flamboyante saisit la peau du poure corps. » Mais, ô surprise! le feu brûle les cordes du bâillon. Le martyr recouvre la parole et, avant d'expirer, il peut, à haute voix, invoquer le saint nom de Dieu 3.
Et les vieillards, les jeunes ouvriers, les étudiants, les femmes se succèdent continuellement. Voici une jeune veuve (i55y), la damoiselle de Graveron. Elle a posé ses habits de deuil pour reprendre « son chaperon de velours, et autres accoutrements de joie. » On a beau lui couper la langue. Salace reste « vermeille, voire d'une excellente beauté. » Tous voient qu'elle a hâte de fêter des noces éternelles4.
Voici Pierre Chevet5, âgé de 60 ans, que son bâillon rend difforme, que son bourreau frappe à coups de poing, que son confesseur frappe à coups de pied; le bourreau le jette de la charrette sur le sol, la tête la première. Et lui, jusque dans les flammes, il crie : « Et que je suis heureux! Et que je suis heureux! que je suis heureux6. »
Voici enfin trois amis (1559), qui profitent de ce qu'on ne leur a pas coupé la langue pour chanter le cantique de Siméon :
Or laisses, Créateur, En paix ton serviteur.
« pour actions de grâces de l'honneur que Dieu leur faisoit de les appeler en ceste façon en son royaume céleste7. »
martyr, Geoffroy le Blon, une amende honorable faite par Jehan Goujon. M. N. Weiss pense qu'il s'agit du célèbre sculpteur, lequel finit par s'enfuir en Italie, en 1562, pour cause de religion. "Bulletin, XLII, 1893, p. 30.
1. Histoire des martyrs, I, 516. Voir Weiss, La Chambre ardente, xxxvn. — 2. « Oblatrationes. » "Bulletin, VI, 1857-S8, p. 422. — 3. Histoire des martyrs, II, p. 12. — 4. lbid., Il, p. 567. — 5. Ibid., II, p. 646. - 6. Ibid., II, p. 648. — 7. Ibid., II, p. 671.
années d'études
Ce sont les derniers dont nous parle le Martyrologe. D'un côté, la sauvagerie la plus fanatique et la plus bestiale, et de l'autre, un chant nuptial, un chant triomphal !
Parmi les spectateurs étaient des fidèles, qui osaient quelquefois faire entendre une parole, et qui du regard soutenaient leurs frères. Ils notaient leurs discours. Il y avait même des pasteurs. Et on écrivait le tout à Genève. « Tout vif il a été brûlé, raconte Macard à Calvin, au sujet de Guérin, et quelquefois il a été retiré
des flammes pour que le tourment fût plus long1. « Cette force d'âme, après Dieu, à qui la devaient-ils, sinon à ces lettres de Calvin qui pénétraient dans toutes les prisons ? Et Calvin, quel fut son titre le plus vrai et le plus prodigieux, sinon celui-ci : pasteur de ce troupeau de fidèles qu'on immolait, place Maubert ?
Aujourd'hui, au centre de la place, se dresse une statue, celle d'une autre victime de l'inquisition, Etienne Dolet, brûlé ici en 1 546 2. Une inscription grecque rap-
Etienne Dolet. ,, t . , ^
pelle une phrase qui motiva sa condamnation : « 1 u ne seras plus. » La devise et le martyr ont été adoptés par la Libre pensée moderne qui, au piédestal, vient régulièrement accrocher ses couronnes 3.
Que le matérialisme cynique triomphe au lieu même où a triomphé la superstition, c'est logique. Ils se ressemblent comme deux frères, même dans leur ignorance. En effet, si Dolet avait quelquefois mérité la condamnation de Calvin4, et même l'excommunication de l'apôtre de la tolérance, Castalion, de savants critiques soutiennent que, à partir de 1 53g , ses sentiments s'étaient modifiés. Ce que la Sorbonne voulut surtout brûler, ce fut l'éditeur de la Bible. Dolet lui-même ne s'y trompa pas :
Mais quelques gens ne sont point à leur aise De ce que vends, et imprime sans craincte Livres plusieurs de l'Escripture Saincte. Voyla le mal dont si fort ilz se deulent : Voyla pourquoy ung si grand mal me veulent. Voyla pourquoy je leur suys odieux :
Voyla pourquoy ont juré leurs grands dieux Que j'en mourray.
Et autre part :
C'est seulement que me suis addonné (Sans mal penser) depuis ung temps certain De mettre en vente en François et Latin Quclcques livres de saincte Escripture.
Voyla mon mal, voyla ma forlaicture 5.
1. Opéra, XVII, 1558, p. 230. — 2. 'Bulletin, XXXVIII, 1889, p. 333, « La statue d'Etienne Dolet. A. L. » — 3. Dans la traduction d'un prétendu dialogue de Platon, l'Axiochus (l'unique exemplaire connu se trouve aujourd'hui à la Mazarine), Dolet avait ajouté à la phrase grecque ab yàç o'vk laei (tu ne seras plus) les trois mots : rien du tout, mots qui ne changent nullement le sens du texte, mais ne font qu'exprimer plus clairement ce que veut dire
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
En réalité, la traduction incriminée n'était qu'un prétexte, forgé « en isolant un membre de phrase de tout ce qui précède et de tout ce qui suit, en lui prêtant une signification contre laquelle protestent le bon sens et les mots euxmêmes1. » Ce n'est pas un des spectacles les moins curieux que de voir l'impiété du XIXe siècle répéter béatement un texte tronqué par le cléricalisme du XVIe, et, dans son aveugle fanatisme, venir jeter ses couronnes de défi à l'immortalité, aux pieds de celui dont le plus beau et le dernier chant a été précisément un cantique à l'immortalité.
Sus donc, esprit, laissés la chair à part, Et devers Dieu, qui tout bien nous départ, Retirez-vous comme à votre rampart,
Vostre forteresse....
Si sur la chair les mondains ont pouvoir, Sur vous, esprit, rien ne peuvent avoir.
Quant à la chair il luy convient pourrir, Et quant à vous, vous ne pouvez périr, Mais avecq Dieu toujours debvez fleurir Par sa bonté 2.
l'auteur. La Faculté de théologie se réunit, le 14 novembre 1544, dans la grande salle de la Sorbonne, déclara le passage « mal traduit, et contre l'intention de Platon. » « La censure, dit Christie, fut prononcée par des théologiens ignorants, qui ne savaient même pas épeler le titre du livre qu'ils condamnaient. » Christie, p. 443-444. — 4. 'Bulletin, XVI, 1867, p. 535 ; XXXVIII, 1889, p. 101 et XXX, 1881, p. 355. « Etienne Dolet et ses opinions religieuses, » par O. Douen et N. Weiss. — 5. Christie, p. 431.
1. Calvin s'en tint à son premier jugement, et n'oublia pas les attaques vives de Dolet contre tous les Réformateurs. Lorsque Dolet se mit à imprimer des Bibles, Calvin fut étonné. « A Lyon, dit-il, ce qu'il y a de bon, c'est que Dolet imprime le Psautier, et commencera bientôt la Bible, en suivant la version d'Olivétan. Que l'on prétende maintenant que Satan n'est pas serviteur de Dieu. » Opéra, XI, p. 357 (déc. 1541). Trois ans plus tard, quelqu'un lui est encore suspect, parce qu'à Lyon « il a vécu très familièrement avec Dolet, et avec un troisième individu de même farine. » Opéra, XI, p. 749 (sept. 1544). Il n'est pas étonnant que Farel ait fait preuve de la même vivacité et de la même sévérité que Calvin. En 1558, il lui rappelle encore cet « impie Dolet, » qui raisonnait si joliment contre ceux qui prêchaient l'Evangile, contre Luther et les autres. Opéra, XVII, p. 139. Th. de Bèze, encore jeune et ardent, composa et ne craignit pas de publier une ode, où il fait l'apothéose de l'érudit et du poète. Imprimée dans la première édition des Poematad 548), et encore une autre fois, elle disparut des éditions de 1569 et de 1576. (Christie, p. 457.) Voici comment M. Christie apprécie les idées religieuses de Dolet : « Les accusations d'impiété se fondaient probablement plutôt sur la conversation que sur les ouvrages de Dolet, puisque la teneur générale de ses écrits ne les vérifie pas, encore qu'il ne manque pas de passages dans les Carmina, comme dans les Commentaires, qui devaient certainement fournir des preuves corroboratives à ceux qui désiraient ajouter foi à la rumeur publique (p. 461). Nous ne manquons pas de témoignages contemporains qui nous montrent que Dolet passait généralement, sinon pour athée, du moins pour matérialiste (p. 462). Tout nous porte à conclure que Dolet était théiste sincère et qu'il reconnaissait un être divin, créateur et maître du monde. Si toutefois nous désirons arriver à quelque chose de plus précis, de grandes difficultés surgissent, et les livres de notre auteur nous offrent quelques contradictions (p. 463). L'immortalité que Dolet attendait, et à laquelle il croyait du plus profond de son cœur, n'était qu'une immortalité métaphysique, pareille à celle dont parle Horace.... Parfois cependant il se demande si le bonheur éternel ne consiste pas en une passivité éternelle, et en somme si le Nirvana n'est pas le bien suprême. Toutefois il subit d'autres impressions, et alors il pourrait nous faire supposer qu'il croyait à l'existence réelle de l'âme individuelle, après la mort, et à la Providence qui régit le monde (p. 467). » On ne peut donc pas faire un bien grand crime à Calvin d'avoir apprécié les idées religieuses de Dolet comme le public du XVIe siècle, et comme le savant critique du XIXe, Christie. Celui-ci déclare qu'il ne peut trouver fondées les hypothèses de M. Douen (p. 474-475). — 2. Christie, p. 451.
8. La rue des Noyers1, qui aboutissait à la place Maubert, et la rue Saint- Victor, qui en partait, formaient la grande arête transversale de l'Université.
Suivons ce qui reste de la rue Saint-Victor2. Avant d'aboutir à la porte de ce nom, nous trouvons, à gauche, adossé aux remparts, le collège du cardinal
Le Moine, et il faut nous arrêter ici, comme nous nous sommes arrêté au collège de Navarre. Ce que le collège de Navarre fut pour les idées anciennes, pour la réaction, pour le catholicisme, le collège du cardinal Le Moine le fut pour les idées nouvelles, pour le progrès, pour la Réforme. L'esprit qui animait le collège de Navarre était celui de Le Picart; l'esprit qui animait le collège du cardinal Le Moine était celui de Le Fèvre.
Le collège avait été fondé en i3o2, par le cardinal Le Moine, ami de Boniface VIII. Au commencement du XVIe siècle, il comptait seulement quatorze boursiers; mais il possédait une pédagogie, ou internat. {Page 259.)
En 1490, un savant Bavarois, Jean d'Abensberg, suivait les cours de Le Fèvre et de Clichtove. Il les entendit souvent reprocher à Pierre Lombard, l'un des pères de la scolastique, d'avoir altéré la source de la philosophie divine, en y faisant couler les ruisseaux bourbeux de ses Questions7, .
Clichtove, qui d'ardent fabrisien devint ardent anti-luthérien, fut remplacé, avec avantage, au collège du cardinal Le Moine, par Guillaume Farel. Nous avons parlé du professorat de celui-ci. Autour de lui s'étaient groupés quelques jeunes hommes, dont l'amitié lui resta fidèle. Lange, son élève, fut aussi son collègue, en 1 5 12 1 ; il enseignait le grec. Quelques lettres de lui nous donnent une idée de ce petit cénacle, où l'on cultivait, dans une pieuse fraternité, le respect et l'affection pour Le Fèvre et pour Farel \
1. Il en reste encore plusieurs maisons, à l'ancien alignement, entre le théâtre de Cluny et la rue des Carmes : en particulier celle qui a pour enseigne : « Boulangerie des Noyers, fondée en 1780. » — 2. Près la rue Saint- Victor, dans la « rue du Meurier, » « dans la maison de la Grant-Cour, » habitait, de 1558 à 1560, un libraire, Martin Lhomme, ou L'Hommet, que de Thou appelle « paiiperculus. » Il imprima un des livres les plus célèbres du siècle, le fameux pamphlet d'Hotman contre le cardinal de Lorraine, l'Epître au Tigre de la France. Il est vrai qu'il paya son audace de sa vie, et fut exécuté, place Maubert, le 15 juillet 1560. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 245. — .'i, Herminiard, I, p. 20. — 4. Ibid., I, p. 178.
Paris. Le collège du cardinal Le Moine. (Plan Turgot, 1740.)
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
Ceci n'est-il pas touchant ? « Nous avons longtemps vécu ensemble, écrit-il à Farel, adonnés aux mêmes études, toi comme maître, moi comme élève. Et cependant j'ai de beaucoup plus nombreuses et plus grandes raisons de t'être étroitement lié; et d'abord cette charité chrétienne et cette nourriture que nous a longtemps offerte, alors que nous vivions dans son intimité, Faber, cet homme si saint en même temps que si savant. Voilà pourquoi toujours j'avouerai que je te suis intimement uni1. »
Notons encore : Milaeus (Emile Perrot), régent des classes de grammaire, élève et ami de Farel, (Milenm tuum, dit Le Fèvre écrivant à Farel ; Milans noster frater, lui dit Jean Canaye2); et Toussain, le futur Réformateur de Montbéliard, et Vatable, dont Marot écoutait les leçons. Toussain écrit : « Les frères qui sont dans ce collège [c'est-à-dire du cardinal Le Moine], où je me trouve en ce moment, te saluent 3. »
Réunion unique d'esprits modérés, doux, amis de l'étude et de la Bible, autant que les Navarrais étoient violents, fanatiques, ennemis des belles-lettres et surtout des saintes lettres. Nous ne serons pas étonnés d'apprendre que ce collège a été le théâtre d'un effort original, qu'il a fait « un pas en dehors de la tradition. » En effet, non seulement le premier professeur de langue hébraïque, Vatable, fut, et resta malgré les règlements, par privilège royal, boursier du collège Le Moine, mais une « marque avérée » de l'essor des études fut le cours de grec, donné en i528, par un des maîtres de Jacques Amyot, Bonchamp (Evagrius). Un vieil auteur ajoute : « la classe duquel s"appeloit l'eschole des grecs, à cause qu'il ne s'y lisoit que du grec, contre le quodlibet, alors vulgaire, grœcum est, non legiiurK. »
Franchissons enfin les murailles. Deux faubourgs attirent notre attention, i . Voici d'abord le faubour gSaint-Victor, groupé autour de l'abbaye de ce nom. Fondé, en 1108, par Guillaume de Champeaux, le maître du Réalisme, le rival
1. Herminjard, I, p. 242. — -2. Ibid., I, p. 208, 242; II, p. 236. — 3. Ibid., I, p. 464-465, 9 décembre 1526. — 4. Ce témoignage est emprunté à la savante étude de Ch. Jourdain, qui malgré toute son érudition a l'air d'ignorer, ou, ce qui est plus grave, passe sous silence, la présence et l'activité de Le Fèvre d'Etaples, dans ce collège. Ch. Jourdain, Excursions historiques et philosophiques à travers le moyen tige, 1888 : « Le collège du cardinal Le Moine, » p. 267-302.
Paris. Cour du collège du cardinal Le Moine, (p. 258.)
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années d'études
malheureux du jeune" Abélard, ce monastère fut au moyen âge un ardent foyer du plus noble mysticisme. Ici vécurent Hugues et Richard de Saint-Victor, ces grands observateurs, ces puissants analystes, qui, méditant sans cesse sur ce texte: « Dieu est amour, » firent sortir de la plus admirable doctrine de la Trinité la garantie même de la liberté de Dieu et de la liberté de 1 nomme. On a dit : Notre-Dame, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, furent les centres principaux de l'enseignement, et peuvent être considérés comme le triple berceau de l'Université1. Au XVIe siècle, que les temps sont changés! Hugues et Richard sont remplacés par Lizet, « l'ennemi capital de ceux de la religion et de toute vertu2. »
Premier président du parlement, de i52o, à i55o, c'est lui qui a signé presque tous les arrêts de mort exécutés place Maubert, et ce ne sont pas les protestants qui regretteront d'avoir eu pour persécuteur un tel homme : ils n'auraient pu imaginer un symbole, — plus avantageux pour eux, — de l'anti-protestantisme.
Sauf l'avarice, cet ami de Béda posséda, à un rare degré, les sept péchés capitaux. Ce fut surtout un adorateur passionné de Bacchus et de Vénus, comme on disait. Ce qui fit rimer :
Vieil pourri, au rouge museau, Deshonneur du siècle où nous sommes.
Quant à son intelligence, Christie l'a appelé « le plus stupide des stupides, » et a cité ces autres rimes :
...Il fait mourir en mourant
La plus grande beste qui fut oneques.
Tel fut le digne président de la Chambre ardente 'K
Disgracié et même exclu du Parlement, il reçut, pour se consoler, l'abbaye de Saint-Victor, le 8 août i55o. Mais le nouvel abbé n'était pas plus prêtre par le titre que par le caractère. Il ne fut ordonné qu'en septembre i553, un an avant sa mort* (juin 1 554). N'ayant Pms de supplices à infliger aux membres de l'Eglise évangélique, il se mit en tête de les pourfendre avec sa plume. De là neuf traités de controverse « dans un langage qu'il suppose être le latin, » et dont la pensée valait le style. Il eut, on peut le dire, l'honneur de pousser à son degré suprême non seulement les vices et la cruauté d'un inquisiteur, mais la sottise contre la Bible. Il est le type idéal de l'anti-bibliciste. « Dans son traité contre la traduction des Ecritures en langue vulgaire, il prétend que, dans les premiers siècles de l'Eglise, il y avait deux sortes de latin, dont l'un était compris seulement par les savants, que ce fut dans ce docte langage que Saint-Jérôme traduisit la Bible, et que sa traduction, bien qu'on l'appelle la Vulgate, était absolument incompréhensible pour les gens du peuple, à l'époque où elle fut faite5. »
Théodore de Bèze prit la plume pour le réfuter, et écrivit le pamphlet qui a surtout immortalisé Lizet; car, tandis que les œuvres du Président sont oubliées,
l. Féret, La Faculté de théologie de Paris, I, p. xiv. — 2. Histoire ecclésiastique, I, p. 50. — .'!. Christie, p. 406- 414. — 4. Jacques de Breuil et Claude Malingre, Les Antiquité^ de la ville de Paris, 1640, p. 469. Bulletin, XXXVIII, 1889, p. 587. — 5. Christie, p. 412.
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
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et qu'on n'en connaît plus qu'un seul exemplaire, à la bibliothèque d'Oxford, « VEpître de Maître Benoit Passavant à Messire Pierre Li\et^t> eut au moins six éditions au seizième siècle, fut réimprimée au dix-huitième et même au dix-neuvième siècle1. Ces pages, en effet, écrites en un latin macaronique, et peut-être avec la collaboration de Viret, ne seraient pas désavouées par Rabelais lui-même. C'est un chef-d'œuvre de gaieté, de verve et d'éloquence bouffonne.
Paris. Faubourg Saint-Victor et faubourg Saint-Marceau. (Plans de 1555.) Collège du cardinal Le Moine. Abbaye Saint- Victor. Rue Coupeau. Rue Saint-Marceau. Saint-Médard.
«Ah! vous parlez de monsieur le ci-devant président! En voilà un bon numéro! Comment va Monsieur son nez? Est-il pas toujours vêtu de cramoisi? Est-il pas toujours damasquiné? Ce bon Jean de Gagney, notre maître, disait que tous les hérétiques étaient pâles. Tirez la conséquence. Monsieur le ci-devant président est aussi rouge qu'une bouteille de vin théologal ou rosé, ergo, il n'est pas hérétique. Et comme il ne peut être cardinalis, c'est-à-dire car do ou pivot de la sainte église apostatique, par la tête, il l'est par son équivalent, id est par le nez. Car qui serait assez hérétique pour soutenir qu'un nez ne vaut pas bien un chapeau. L'antécédent est prouvé pour quiconque a admiré sa naséitude. Ergo". »
Bèze ne craignit pas de déplorer, en vers, la mort de ce nez célèbre. La complainte est mise dans la bouche même de messire Lizet, au moment où il perd son nez à la suite de ses excès divers :
I. Le Passavant Je Théodore de Bèze, traduit par Isidore Liseux. 1875. — 2. Le Passavant, 0. c, p. 12.
années d'études
Nez né seulement pour boire, Nez, mon honneur et ma gloire :
... Las te faut-il enterrer?
Et qu'eau bénite te lave Prise ailleurs que dans ma cave ?
Nez, seul vrai nez beuvatif, ... Alambic de mes plaisirs, ... Suce-vin, vuide bouteille, Nez, nez, ma rose vermeille :
Adieu, nez qui vas en terre, Avecques lequel s'enterre L'espoir que j'avois jadis De ce mien bas paradis.
Hélas ! au moins j'espérois Qu'avec moi tu partirais, Et qu'après nostre vivant Mourrions ensemble en beuvant.
Nez, vrai nez de cardinal, Mes heures, mon doctrinal.
Miroir de la sorbonnique, Qui ne fut onc hérétique :
Vrai suppost de notre Eglise, Digne qu'on te canonise
Le monastère Saint- Victor a été remplacé par une halle aux vins. Lizet vécut en ces lieux trois cents ans trop tôt.
2. Et puis, voici le faubourg Saint-Marceau (ou Saint-Marcel). On y arrive par la porte Bordelle qui débouche dans la grande rue Marceau (aujourd'hui rue Mouffetard). Au seizième siècle, les écoles des protestants s'appelaient les écoles « buissonnières ~ . » Leurs cultes auraient mérité le même nom, car ils étaient relégués en dehors de la ville, au milieu des jardins, des champs 3.
En descendant la rue Saint-Marceau, où Simon de Colines avait transporté son imprimerie, en i53o,, à l'enseigne des Quatre-Evangélistes 4, on rencontrait, à gauche, une maison de campagne qui avait été bâtie par Simon de Cramault, patriarche de Jérusalem (il y a encore aujourd'hui le marché du Patriarche). Elle appartenait pour le moment aux Canaye , dont nous avons vu un des quatre frères étudier sous Farel, au collège du Cardinal Le Moine. Ces Canaye étaient les premiers qui, en France, eussent fabriqué des tapisseries de haute lisse. Ils
i. Le Passavant, o. c, p. 204. La réputation bachique du premier président était bien établie. Déjà la Farce des théologastres, jouant sur le mot liset, qui, dans l'Orléanais, signifie un coupe-bourgeon, rimait :
C'est la nature d'ung lizet De faire dommaige à la vigne.
Ed. Fournier, Le théâtre français avant la Renaissance, 1872, p. 421. — 2. 'Bulletin, VIII, 1859, p. 273. — 3. Macard raconte à Calvin qu'un soir, un coup de pistolet étant parti dans une assemblée, les fidèles sortirent « dans les champs, au milieu de la nuit, à la clarté de la lune et des étoiles. » Opéra, XVII, p. 349, 24 sept. 1558. — 4. Ph. Renouard, "Bibliographie des éditions de Colines, p. 447, et Imprimeurs parisiens, p. 76.
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
étaient les alliés des Gobelins, leurs voisins de quartier, protestants comme eux, et méritent de partager leur gloire comme ils ont partagé leurs travaux.
Les Canaye avaient loué leur maison à un marchand lucquois et protestant, Ange de Gaube, qui, sans consulter son propriétaire, la « bailla pour les prêches. » Le 26 décembre i56i, après dîner, 12 à i3ooo protestants s'y trouvaient réunis1. Bèze, qui raconte l'événement à Calvin, y était aussi. Dandelot l'y avait accompagné, la veille, avec une suite honorable, à travers les rues de Paris, à la stupéfaction des bourgeois entassés pour le voir passer. Ce jour-là ce n'était pas lui qui prêchait, c'était Malot, le pasteur dont on devait bientôt promener en triomphe les pantoufles, ne pouvant promener sa tête. Le culte commence. Le curé de Saint-Médard, dont le presbytère et l'église n'étaient séparés de la maison du Patriarche que par une ruelle 2, fait sonner les cloches à toute volée pour empêcher la prédication. Un diacre va dans l'église et prie gracieusement les sonneurs de cesser leur sonnerie pour quelque peu de temps. D'autres protestants arrivent. Le diacre est tué d'un coup de pertuisane. Pendant ce temps, l'assemblée commence à s'agiter. Bèze rassure les femmes, la foule, de la voix, de la main. Malot fait chanter le psaume XVI. Mais les prêtres se mettent à sonner le tocsin. Le tumulte grandit ; Bèze se précipite au milieu de la place. Le guet arrive et emmène quelques catholiques prisonniers. Mais le lendemain d'autres reviennent et mettent le feu au Patriarche.
Jean Canaye, qui était absent, eut beau protester, après coup, contre les agissements de son locataire, Ange de Caube; il était trop suspect. Il fut obligé de céder sa maison à la fabrique de Saint-Médard, le 18 août i5Ô2 3. Les persécutions se multiplièrent contre lui et les siens. L'aîné des frères, Philippe, fut pendu à Toulouse, parce qu'on en voulait à sa foi, et peut-être encore plus à sa fortune, qui était très grande. L'autre, Pierre, finit ses jours dans les prisons de Paris, et l'ami de Farel, Jean, se réfugia à Genève, puis passa à Cologne, où il mourut. Seul, Jacques Canaye survécut aux guerres civiles4.
Les protestants transportèrent leur culte dans « la maison appelée Jérusalem, située sur les fossés de la porte Saint-Jacques 5. » Une curieuse lettre, écrite au sortir de l'un des derniers cultes de Jérusalem, précise et dit que cette maison était devant « la Bracque latin, » un jeu de paume datant de i56o 6. Il avait pour enseigne un chien braque, et avait fait donner à la place de l'Estrapade le nom de carrefour de Braque ou de Bracque latin.
Cette lettre, du 17 mars i562, nous raconte que le duc de Guise, couvert des lauriers, c'est-à-dire du sang, de Vassy, avait fait son entrée dans la capitale
1. 'Bulletin, I, 1853, p. 255 : arrêt du parlement, 18 août 1562. — 2. Mémoires de Coniè, éd. Michaud, VI, p. 611. — 3. France protestante, i« éd., III, p. 181. — 4. Mémoires de l'Académie des sciences, inscriptions et telles-lettres de Toulouse. « Un marchand de Paris au XVI« siècle, » par Charles Pradel, I, 1889. II, 1890 (voir 'Bulletin, XL, 1891, p. 106). — 5. Histoire ecclésiastique, II, p. 27. — 6. Rabelais en parle dans Gargantua à propos des étudiants : « et se despartoient en Bracque, ou ès prés, et jouaient à la balle et la paulme. » 'Bulletin, XIII, 1864, p. 283. « Aujourd'hui représentée par la maison située rue des Fossés-Saint-Jacques, N° 26. » (L'intermédiaire des chercheurs et des Curieux, 1864, p. 94 et 326).
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« en grande compagnie, avec grandes acclamations de gens attitrés, comme si le roy mesme y fust entré en personne, » « et en tout avoient bien deux mil chevaulx, les ung disent plus. » Condé se met aussitôt à la tête d'une troupe et va le soir au sermon, « accompagné de bien deux cents chevaulx en armes et force gens de pied, tant escoliers que autres ayant leurs epées1. » Bèze prêche et écrit à Calvin quel a été le succès de cet acte de courage et d'audace. 11 signe avec raison : « de Paris, ou plutôt du milieu des camps2. »
C'était, en effet, la guerre qui se préparait, et quelques jours après, reculant devant l'enthousiasme populaire que soulevaient les Guises, Condé se retirait à Orléans.
En envoyant à ce quartier Saint-Marcel notre dernier salut, nous n'oublierons pas qu'il fut non seulement le théâtre de la vaillance et des souffrances de nos pères, mais aussi le témoin de leur charité. C'est dans le temple du Patriarche que fut lu, le 1 1 décembre i56i, le troisième document, qui venait compléter la grande charte de l'Eglise réformée. Au synode de la rue des Marais, on avait rédigé la Confession de foi et la Discipline. Au prêche du Patriarche, on publia la Police et ordre gardc{ en la distribution des deniers ausmone\ aux pauvres de l'Eglise réformée en la pille de Paris 3. Maintenant la tempête pouvait souffler : l'Eglise, appuyée sur le « trépied vital, » la foi, la discipline et la charité, était capable d'y résister 4.
Sortons de l'Université, en suivant la rue Saint-Jacques. Elle passe sous l'arche du Petit-Châtelet (Page 265), une vieille forteresse, où se trouvaient deux cachots, qu'un prévôt fâcheusement facétieux avait baptisés, l'un le Clos- Bruneau, l'autre la Rue-du-Fouarre. Comme ces rues étaient tout particulièrement habitées par les étudiants, c'était assez clairement indiquer à quels hôtes étaient non moins particulièrement destinées les deux prisons.
Nous traversons la Seine sur le Petit-Pont « avec son arche en dos de tortue, » qui n'a changé ni de nom, ni de place, et nous voilà dans la Cité, la seconde ville parisienne.
1 . Dans l'île, deux monuments réclament presque toute notre attention, Notre- Dame et le Palais : Notre-Dame, le siège de la religion catholique, le cerveau d'où part l'opposition à la Réforme ; le Palais, le bras, la main qui, sous
1. 'Bulletin, XIII, 1864, p. 15. — 2. Opéra, XIX, p. 350, 22 mars. — 3. 'Bulletin, I, 1853, p. 255. — 4. Il est encore question d'assemblées tenues à Coipeaux, Coupeaux ou Coupeau. La rue Copeau est aujourd'hui la rue Lacépède. Il n'y a pas lieu de s'étonner que les protestants aient eu successivement, ou même à la fois, plusieurs lieux de culte. Mais peut-être y a-t-il eu quelque confusion. L'abbé Bruslart dit que la Police et ordre lut lue à Coipeaux (^Bulletin, I, 1853, P- 254), et le titre même de cette Police, citée par l'abbé, porte qu'elle fut lue au Patriarche. L'abbé estimait donc que c'était un seul et même prêche. Cependant, d'après les anciens plans, la rue Coipeaux aboutissait au prêche de Jérusalem, et non au prêche du Patriarche.
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l'impulsion du fanatisme, saisit les protestants, les torture, les pend et les brûle.
Sortie du Petit-Pont, la rue Saint-Jacques prend le nom de Rue de la Juiverie en arrivant au pont Notre-Dame. Elle est habitée, tantôt sur le Petit-
Paris. Le Petit-Châtelet. (p. 264.)
Pont même, dans une maison attenante à l'Hôtel-Dieu (jusqu'en 1 525), tantôt à côté du pont Notre-Dame, vis-à-vis l'église de la Madeleine (à partir de i53o), par le célèbre Geoffroy Tory1, à l'enseigne du Pot-Cassé. Le Durer français dessine et grave : à lui sont dues les lettres qui ornent les publications de Robert Estienne. Il a illustré aussi les Bibles de son ami, et plus d'une planche montre qu'il partageait ses idées religieuses et évangéliques 2. Dans la même rue se trouvait aussi le cabaret de la Pomme de Pin, où Villon prit ses repues franches, où Rabelais, selon la légende, écrivit son Gargantua.
A la même époque (1 53 1), la bonne reine Marguerite vint visiter l'Hôtel-Dieu, qui se dressait à droite de la rue de la Juiverie. L'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire le Ciel ! Quelle ironie, à cette époque, que ces mots ! Combien il eût été plus convenable
1. En 1508, il est correcteur chez Gilles de Gourmont, puis chez Henri Estienne. II est, tour à tour, libraire, graveur, fondeur de caractères, imprimeur. De plus il est savant, professeur au collège du Plessis, au collège Coqueret, au collège de Bourgogne. Entre 1525 et 1530, Geoffroy Tory habita rue Saint-Jacques. Il mourut en 1543. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 352. — 2. Bulletin, V, 1857, p. 123.
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de l'appeler, au moins, le Purgatoire! La reine trouva « l'air gros et infect ; » c'est le roi lui-même, François Ier, qui le déclare. Elle eut surtout le cœur déchiré par les « grandes pauvretez, misères et calamitez que souffroient et portoyent les petiz enfans non malades, délaissez de leurs pères et mères malades
et mors en Thostel Dieu de la bonne ville de Paris. »
Elle obtint une enquête, et enfin, en 1 535, « sur sa prière et requeste, » fut fondé l'orphelinat des Enfants de Dieu ou des Enfants rouges, ainsi nommés d'après leur costume1.
2. Un peu plus loin, à gauche, se trouvait l'église de Sainte-Croix, dont le doyen était en étroites relations avec Marguerite, et qui, un moment, faillit ne devenir rien moins que le chef d'une Réforme modérée et gallicane : François Landry. Avec une grande autorité morale, il prêche les nouvelles opinions, combat la confession auriculaire, le culte des saints, le Purgatoire (i 53g, 1540). Il ne dit « point la messe, alléguant, comme il estoit vrai, que naturellement il ne beuvoit point de vin °2. » La foule accourt. Il y a « une telle presse que ses prosnes furent tantost convertiz en sermons. »
Sommé de se rétracter, il se tait un moment (1541), et puis recommence ses prédications avec une nouvelle hardiesse. Son exemple est contagieux. Des curés adoptent « ce mesme style, » en particulier François Pérucel, cordelier, depuis célèbre, et mort ministre de l'Evangile. Ce sera un des correspondants de Calvin.
Les craintes, les espérances sont à leur comble. Le doyen de Sainte-Croix est-il le chef attendu? « Une très belle et très grande occasion, dit Y Histoire
1. Bulletin, XXXVII, 1888, p. 244. « Maître Fr. Landry, » par N. W. — Cet orphelinat fut placé près du Temple, au coin des rues de Bretagne et du Grand-Chantier actuelles. Le nom est resté à la rue : rue des Enfants- Rouges. — 2. Histoire ecclésiastique, I, p. 47.
Paris. (Plan Turgot.) Place Maubert. Rue Galande. Ecole de médecine. Petit-Châtelet. Petit-Pont. Hôtel-Dieu. Notre-Dame. Le cloître. Rue de la Juiverie. Le Palais.
PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE
ecclésiastique, cT avancer le royaume de Dieu se présenta lors, mais elle ne fut empoignée par celuy qui sembloit estre choisy de Dieu, pour faire un tel chef d'œuvre1. » En effet, François Landry fut enfermé (i543) au monastère de Saint-Martin - des- Champs , et, grâce à une ruse du cardinal de Tournon, il signa sa rétractation 2.
3. Ainsi la Réforme marchait dans les rues de Paris, se répandait dans les faubourgs, pénétrait au centre, et s'avançait, faisant le siège de Notre-Dame elle-même, prête à l'emporter d'assaut.
Entrons : c'est le second dimanche de l'Avent, 7 décembre i5 5o. Le chœur vient de psalmodier, dans les ombres assez solitaires du sanctuaire, les vêpres de la Vierge. Tout à coup, un homme, resté jusque-là immobile, s'élance, l'épée nue à la main, et se précipite vers la statue de cette Vierge que l'on a ainsi adorée. Il va accomplir son dessein, quand le bailli du Chapitre, qui se trouve là par hasard, le saisit et l'arrête. Immédiatement conduit à la Conciergerie du Palais, le luthérien déclare s'appeler Jean Tharet, et avoir prémédité son
1. Histoire ecclésiastique, I, p. 46. — 2. Bulletin, XXXVII, 1888, p. 258.
Paris. La Cité, d'après les plans de 1552 et 1555.
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attentat. Grande émotion ! Le Chapitre fait toutes les expiations imaginables : il multiplie les processions particulières et générales; et, en trois jours, le procès est terminé. Jean Thuret est « condamné à estre bruslé au parviz Nostre-Dame, où sera mise et attachée une potence, soubz la quelle sera faict ung grand feu; lequel, après avoir par luy ung peu senty le feu, sera estranglé et son corps gecté audict feu et converty en cendres. »
Une clause, dite le retentum, c'est-à-dire qui n'était pas communiquée au condamné, complétait, selon l'habitude, ce procès-verbal : « Et est retenu in mente curie que si ledict prisonnier persévère en ses derniers propos sacramentaires, que, à l'issue de la geolle, la langue luy sera couppée, et bruslé vif1. » Jean Thuret arriva au Parvis la figure ensanglantée : il n'avait pas renié sa foi ! (i i décembre 1 55o.)
Ces flammes ne furent ni les premières ni les dernières qui éclairèrent le Parvis. Car, il faut bien le dire, ce qui a défendu la religion célébrée au chœur de la vieille basilique, ce n'est pas cette masse admirable de pierres, chef-d'œuvre de l'art ogival et français; ce ne sont pas les statues d'anges et de saints qui la peuplaient; ce n'est pas l'évêché et celui qui, de ce palais, dirigeait les croyances de la foule; ce n'est pas le vaste cloître, petite cité fermée par une enceinte aux portes sévèrement closes, derrière la cathédrale, et à son ombre, dans la pointe de l'île, agglomération de petites rues, de petites églises et de trente-sept maisons, entourées de jardins, d'où chaque chanoine pouvait voir couler le fleuve. Non, ce n'est ni la science, ni la foi, ni la piété; c'est le Parvis, la petite place, close de murs à hauteur d'appui, accessible seulement par quelques marches, le Parvis, c'est-à-dire la force brutale; le Parvis, c'est-à-dire l'abominable persécution; le Parvis, c'est-à-dire le feu et le sang"2. (Page 26g.)
Ici fut brûlé (i526) le second des martyrs, sur terre de France, cet « ermite de Livry » dont on a récemment retrouvé le nom, Jean Guybert* , « avec une grande cérémonie, estant sonnée la grosse cloche de ce temple à grand bransle pour esmouvoir tout le peuple de la ville''. » Après lui, quelles listes interminables et glorieuses! Parcourons une de celles qui nous ont été conservées : « Le treizième jour de novembre 1 538, Barthélémy Millon, cordonnier, fait amande honorable devant Nostre-Dame de Paris, puys fut bruslé tout vif au cymetière Sainct-Jehan.
» Le lendemain Jehan Dubourg clrappier feist amande honorable devant Notre-Dame et eust le point découppé devant les fontaines Sainct-Innocent et de là fut bruslé tout vif ès Halles de Paris.
» Le XVIIIe..., tixerant..., feist amande honorable devant Nostre-Dame, eust illec la langue persée et fust bruslé tout vif au marché aux pourceaulx'... »
A cette liste il ne manque qu'un nom, celui de Calvin lui-même. Calvin brûlé au Parvis de Notre-Dame ! Quel bruit de cloches ! Quelles processions ! Quels
1. Bulletin, XXXV, 1886, p. 106. Une victime inconnue sous Henri II, par N. Weiss. — 2. Des anciennes exécutions il suffît de rappeler celle du grand Maître des Templiers, le n mars 13 14. — 3. Bulletin, XXXV, 1886, p. 98. — 4. Histoire des martyrs, I, p. 264. — S. Bulletin, XI, 1862, p. 256.
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chants de triomphe! La Sorbonne eut le cruel chagrin d'être obligée de se contenter à moins; au lieu de Calvin, elle n'eut sous la main que son libraire; elle le bannit.
C'était Antoine Lenoir qui avait eu le courage d'introduire en France Y Institution chrétienne. Immédiatement il est saisi, jeté à la Conciergerie et, le Ier juillet 1542, on le mène au Parvis dans un tombereau, tête et pieds nus et en chemise,
Paris. Notre-Dame et le Parvis, (p. 268.)
ayant la corde au cou, tenant en ses mains une torche de cire ardente du poids de deux livres. 11 arrive devant la principale porte de l'église, et là, étant à genoux, il est condamné « à dire et déclairer que, témérairement et indiscrètement, il a apporté ou faict apporter et amener » à- Paris des livres contenant des blasphèmes hérétiques luthériens. Et seront tous ces livres et « mesmement ung intitulé Institutio religionis crestiane, auihore Alcuino, et, en langage vulgaire, Institution de la religion crestienne composée par Me Jehan Calvin, ars et brûlez et consommez en cendres en la présence dudict Lenoir, au parvis de Notre-Dame1. » Après quoi il dut quitter le royaume.
Mais, deux ans après, la pensée de Calvin a fait de menaçants progrès. On essaye de la brûler une fois de plus, à défaut de sa personne. Le 14 février 1 543 (n. s. 1344), le Parlement ordonne qu'on brûlera au Parvis des livres « contenans damnée, pernicieuse et héréticque doctrine. » Il y a, dans les rues, des « sons de trompe » et un « cry public. » Le bourreau entasse les livres détestables : le Nouveau Testament imprimé par Dolet en français, les Loci de Mélanchthon, la Bible de Genève et, par-dessus tout, il pose « Calvinus, intitulé : Institution de religion chrestienne per Calvinum. » La grande cloche sonne et la flamme dévore Calvinus ".
I. Bulletin, XLII, 1893, p. 549. — 2. Ibid., XXXIV, 1885, p. 23.
On sait que l'Eglise a toujours eu horreur du sang! C'est sans doute pour cela qu'elle avait si peu horreur du feu.
Aujourd'hui le Parvis n'existe plus, tout a été balayé. La basilique reste seule avec sa façade noircie par la fumée de nos bûchers !
4. Du lieu où l'on exécutait les horribles arrêts de mort, allons au lieu où on les rédigeait, au Palais.
Paris. Le Palais1.
Depuis les jours où il servait de palais à Constance Chlore et à Julien (qui ne logeait pas aux Thermes), et aux rois (avant le Louvre), le Palais de justice a été sans cesse remanié. Cependant il y a toujours la Sainte-Chapelle, ce que l'on peut imaginer de plus gracieux, et les prisons de la Conciergerie, ce qu'on pouvait imaginer de plus hideux.
En visitant celles-ci, le protestant, qui recherche les souvenirs du XVIe siècle, est déçu. Voici encore, il est vrai, ce que l'on appelle les cuisines de Philippe- Auguste, et non de saint Louis. Ce sont de grandes et belles salles voûtées. (Page 271.) Mais tout à coup on fait un immense saut à travers l'histoire, et on se retrouve en pleine Révolution française. Nous voyons la cellule où fut enfermée Marie-Antoinette, contiguë à la chambre des soldats qui la gardaient. Sur un autel, élevé postérieurement, se trouve le crucifix qu'elle baisait. A côté, est la cellule
1. Gravure de la première moitié du XVIIe siècle. (Musée Carnavalet.)
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d'où partit Robespierre pour l'échafaud. C'était l'égalité, l'égalité des victimes et des bourreaux. Nous arrivons dans la chapelle où étaient rassemblés les condamnés de la Terreur, et d'où Sanson, descendant l'escalier du fond, venait les appeler. Là, est la porte
par où sortirent les Girondins. Elle donne sur la cour où eurent lieu les massacres de septembre.
J'avais tort de parler de déception. Nous sommes bien dans une atmosphère d'horreur et de
sanQ-. Prisonniers et vietimes du XVIIIe' siècle, prisonniers et victimes du XVIe siècle, échafauds et bûchers, tout se mêle dans une sanglante vision , tout s'enchaîne dans une horrible logique. C'est parce que la Réformation n'a pas eu lieu, qu'a eu lieu la Révolution ; et cette pauvre reine n'est-elle pas la rançon des crimes commis par ces tristes rois :
François Ier, Henri II, Charles IX ?
Là, en effet, séjourna le célèbre jurisconsulte du Moulin ; d'ici partirent pour le bûcher, les Dolet, les Berquin, les Philippine de Luns, les du Bourg, les Montgoméry 1 ; là succombèrent aux tortures de la question, les Jean Morel et combien d'autres !
Entre le XVIIIe et le XVIe siècle, il y avait seulement deux différences. Au XVIe siècle les cachots étaient infiniment plus horribles. Heureusement qu'en 1548 une effroyable peste y sévit : on eut l'idée de les nettoyer. Au XVIe siècle les prisonniers étaient infiniment plus calmes. Ils étaient heureux et faisaient retentir leurs cachots du chant de leurs psaumes.
Paris. La Conciergerie, (p. 270.)
I. Il était devenu protestant. Catherine de Médicis viola la parole donnée, et le fit mourir. Une tour porta longtemps son nom.
années d'études
En bas, les prisons ; en haut, les juges : les uns dignes des autres. Déjà, à cette époque, le Palais était un monde tout particulièrement peuplé de libraires. Il y en avait dans la Grand'Salle1 (autour des piliers, près des portes),
Paris. La grande salle du Palais2, (p. 273.)
dans la Galerie « par où Ton va à la chancellerie, » dans la Galerie des prisonniers, dans la Galerie des Merciers, dans la Cour (sur les grands degrés, sur les petits degrés, sur le perron royal, sous les portes), contre les murs du
1. Parmi ces libraires il en faut citer un: « En la grand' salle du Pallais au premier pillier devant la chappelle de Messieurs les présidens. » C'était Jean André, l'espion attitré du président Liset. Il se montra particulièrement acharné contre Robert Estienne, dont il convoitait les biens pour marier ses filles. Robert Estienne n'a donc pas eu tort d'écrire: «Jehan André, lequel n'est pas moins ignorant que meschant et infidèle : c'est leur suppost en toutes leurs trahisons et fort bon soufflet pour inciter à dresser calomnies et le plus aspre bourreau en cruaulté qui fut onques. » Les censures des théologiens de Paris, etc., 1552, réédit. Fick, p. 7b. (Voir Appendice : Les imprimeurs de Calvin.) L' Histoire ecclésiastique, I, p. 72, ajoute: « C'estoit un petit libraire du Palais, l'un des grands suposts de la Châsse saincte Geneviefve, lequel a fait longtemps le mestier d'espionner et surprendre les pauvres fidèles pour avoir quelque part au butin, dont finalement il fut payé par Dieu, estant frapé d'apoplexie en la présence de tous, et mort sans la confession dont il avoil esté si jaloux. » (VoirPh. Renouard, ibid., p. 5.) C'est chez Jean André que les Sorbonistes publièrent, en 1544, le catalogue des 65 livres pernicieux. (Voir plus haut, p. 245, n. 7.) Jean André avait enfin comme client l'inquisiteur Ory. — ■ 2. D'après Sauvan et Schmit, Histoire et description pittoresque du Palais de justice, de la Conciergerie et delà Sainte-Chapelle de Paris, 1825. (Bibliothèque nationale. Estampes.) A propos du dessin de la grande salle, les auteurs disent : « Nous avons retrouvé sur l'ancienne grand'salle une gravure authentique, mais non entièrement terminée et sur laquelle les extrémités étaient à peine indiquées. Des documents, extraits des anciennes chroniques, ont suppléé à ce qui nous manquait, et nous ont servi à compléter cette restauration » (p. 38).
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palais, sous la grande horloge, etc. Dans la grande salle, la salle royale, se tenaient les assemblées générales et solennelles. {Page 272.) Il y avait aussi la salle dite de la Tournelle, à cause du voisinage d'une des tours, la dernière
Paris. Le Palais. (Plan Turgot, 1740.)
sur le quai, la seule qui soit à créneaux. Cette tour, avec une tourelle accolée qui contenait l'escalier montant des cachots, renfermait la célèbre chambre de torture, et les cris des misérables, qui subissaient la question ordinaire et extraordinaire, perçant les épaisses murailles, l'avaient fait surnommer, par les passants, la tour Bon Bec.
La chambre de la Tournelle était cependant la chambre clémente, celle où les Séguier1, les du Harlay recevaient les appels des hérétiques, et contredisant
1. Morel raconte à Calvin le dialogue qui eut lieu entre Séguier et le cardinal de Lorraine. « Quoi? demandait celui-ci, ceux qui repoussent la messe ne sont-ils pas des sacramentaires ? — Et Séguier: C'est la question. » Opéra, XVII, p. 504, 24 avril 1559.
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quelquefois le jugement de l'Inquisition, changeaient la peine de mort en bannissement. La chambre cruelle c'était la Grand'Chambre 1 où les Le Maistre, les Minard, les Saint-André, rejetaient les appels et condamnaient toujours à mort. On la trouva encore trop modérée, semble-t-il, et Henri II créa, comme annexe de la Grand'Chambre, une « seconde tournelle » bientôt célèbre sous le nom de Chambre ardente'2. C'est là que présidait Lizet, à la lumière lugubre de quelques torches qui rendaient l'obscurité encore plus hideuse 3.
Comment le croire, si ce n'était certain ? C'est dans ces lieux mêmes, qu'à quelques jours d'intervalle, les protestants osèrent tenir deux de leurs assemblées (i56o). La première, de cent-trente personnes environ, se réunit dans la chambre môme de la Chancellerie, l'autre « en la Tour quarrée. » Le cachot, qui se trouvait en bas, était « le plus sale et infect de tous, ausquels on met seulement les plus grands voleurs, brigands et criminels qui soyent en France. » C'est celui qui avait reçu Berquin et puis aussi du Bourg''. Quelques mois après, le pasteur Chandieu célébrait, dans une seconde assemblée, ce culte héroïque. Mais il avait été épié, et les fidèles se croyaient perdus, lorsqu'un personnage, qui avait été admis dans l'Lglise ce même jour, réussit à les faire évader. « Les sergents n'y trouvèrent que le nid, estant entre autres le premier président Magistri (Le Maistre) merveilleusement estonné et confessant qu'il falloit que ceux de la Religion tinssent bien peu de compte de leur vie, quand ils osoient bien s'assembler ès lieux mesmes où la mort de leurs compagnons avoit esté si souvent signée par leurs juges5. »
Arrêtons -nous un instant devant cette Tour carrée qui résume le plus authentiquement l'histoire de tout le Palais. Dans les dernières années du XIIIe siècle, continuant les travaux commencés par saint Louis, Philippe-le-Bel construisit la tour carrée, pour surveiller les mouvements populaires, et défendre la demeure royale. C'était le donjon du Palais. Charles V, en i3yo, fit établir, sur cette tour, la première grosse horloge qu'on ait vue à Paris. Elle était destinée à régler les séances du Parlement. D'abord le cadran fut simplement peint. Sous Charles IX on l'orna d'une sorte de monument, historié de sculptures fines, qui a été restauré jusqu'à aujourd'hui. On y plaça les deux statues de la Justice et de la Force (œuvre, dit-on, de Germain Pilon), et l'on voit encore les D, les H, les V entrelacés, chiffres de Henri II et de Henri III, souvenirs de la restauration de 1 585 . Outre l'horloge, il y avait dans la Tour une grande cloche, dite tocsin du Palais, coulée en bronze, en 1 371 . On ne la mettait en branle que dans
1. L'ancienne chambre de saint Louis, située à l'étage supérieur de la Conciergerie, au dessus du grand guichet, entre les deux tours, devint, sous Louis XII, la Chambre dorée. Puis elle devint la Grand'chambre du Parlement. Elle fut sauvée, dans la nuit du 5 au 6 mars 1618, pendant l'incendie qui détruisit la grande salle du Palais. C'est dans cette chambre qu'en 1793, s'établit le tribunal révolutionnaire, après avoir mutilé les plafonds, les murs et fait disparaître tous les ornements. — 2. N. Weiss, La Chambre ardente, p. lxxii. M. Weiss place la création de cette Chambre entre le 11 décembre 1547 et le 2 mai 1548. « Cette Chambre particulière paraît avoir siégé, non comme de coutume à la Tournelle criminelle, mais à la chambre du Conseil, représentée en partie par la première chambre du tribunal de la Seine. » Ibid., p. lxxvi. — 3. Christie, p. 391, 410. — 4. Bulletin, XXXVII, 1888, p. 337. — ;>. Coquerel, Précis de l'Eglise reformée de Paris, p. 45.
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les circonstances extraordinaires, naissance ou mort des rois, de leurs fils aînés. Alors on la sonnait, pendant trois jours et trois nuits, sans désemparer. On la sonna le 22 mars i5g2, lors de la soumission de Paris à Henri IV. C'est elle qui devait donner le signal de la Saint-Barthélemy. Mais, trop impatiente, Catherine avança le moment fixé, et fit sonner le tocsin au clocher le plus voisin du Louvre, celui de Saint-Germain-TAuxerrois *.
1 . Nous traversons de nouveau la Seine pour quitter la Cité {Page 267), en passant sur le pont Notre-Dame. C'est le plus beau ; il est terminé seulement depuis 1 5 1 2 . Les maisons sont numérotées en « lettres d'or, » c'est-à-dire en chiffres romains, par pair et impair, premier essai de numérotage qui ne sera définitivement adopté que trois siècles plus tard. Comme tous les autres ponts (jusqu'en 1786), il est bordé, à droite et à gauche, de maisons; on en compte trente-quatre de chaque côté. C'est quelque chose comme nos passages actuels. Les boutiques sont très recherchées et une foule de protestants les occupent. Nous l'apprenons par le récit des pillages avant et pendant la Saint-Barthélemy. Nicolas le Mercier, sa femme, sa fille, son gendre, leurs enfants et leur domestique ; Mathieu, quincaillier, et sa femme; Barthélémy du Tillet, mercier, et les habitants des maisons de la Perle et du Manteau-d'Or, étaient protestants. Ils furent égorgés.
« Une petite fille du maistre de ceste maison (le Manteau-d'Or) fut trempée toute nue dans le sang de son père et de sa mère massacrez, avec d'horribles menaces que si elle estoit jamais huguenotte on lui en feroit autant. » Des seigneurs protestants, comme le gouverneur de Corbeil, habitaient également sur ce pont2.
Nous voilà préparés à visiter l'édifice qui est de l'autre côté de l'eau, quelques pas en aval, au bout du Pont-au-Change, le Grand-Châtelet. {Page 27g.) C'était une vraie forteresse, faite pour protéger le Grand-Pont, comme le Petit-Châtelet avait été fait pour protéger le Petit-Pont. « Son caractère de porte a subsisté jusqu'au commencement de ce siècle, date de sa démolition dernière3. » Bâtie sous Charles V et sous Philippe-Auguste, avec sa grosse tour ronde, son haut donjon carré, ses petites tourelles, c'était un bâtiment sombre et imposant, qui se dressait au milieu de rues aux noms significatifs: rues de la Tuerie, de l'Escorcherie, de la Triperie, etc. Là, tout autour, on assommait les bœufs, on égorgeait les veaux et les moutons , et , jour et nuit, s'exhalaient les cris les plus rauques et les odeurs les plus putrides. Le Grand-Châtelet était devenu la grande prison.
1 . Voir : Notice historique du cadran de la Tour de l'horloge du palais de justice de Paris ; et Curieuse description historique de la Tour de l'horloge et de sou cadran : deux plaquettes de la Bibliothèque nationale, publiées en 1852, à l'occasion d'une restauration. — 2. Coquerel, Précis, p. 68, 117. — 3. Louis Batift'ol : Le Chdlelct de Paris, vers 1400, dans la Revue historique, LXI, 1896, p. 229, 231.
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Marot, qui y fut enfermé, a dit :
Si ne croy pas qu'il y ait chose au monde Qui mieux ressemble un Enfer très immonde, Je dy Enfer, et Enfer puis bien dire : Si l'allez voir, encore le voirrez pire '.
Il est certain qu'un esprit satanique hante ces horribles murailles.
En venant de l'eau, on arrive à une longue voûte, qui se ferme par une porte en plein cintre, peu élevée, peu large. Sous la voûte, à droite, est la porte de la prison.
La porte grince. Qui entre ? Ce sont les femmes qu'on a prises à la rue Saint-Jacques ; c'est le frère et la femme du Visconte. Qui entre encore, cette fois-ci volontairement, un visiteur ? C'est le pasteur dont la tête est à prix. Il ose se jeter dans la gueule du monstre, et apporter une lettre de Calvin à un malheureux, jouant, dans une sublime folie, avec le plus épouvantable des dangers.
La prison du Châtelet se compose de quatorze prisons, dont chacune a son nom. Cinq sont situées dans la partie supérieure du donjon, et, comme elles offrent aux prisonniers un peu de place et un lit par personne, elles sont dites « honnestes prisons. » — Trois sont encore confortables ; mais, comme les prisonniers y sont au secret, elles sont dites « prisons fermées. » — Une prison, composée d'une immense salle voûtée, contient une foule entassée pêle-mêle, couchant sur des nattes, sur des bottes de paille : au milieu se trouve un grand baquet d'eau en pierre, qu'on nomme la Grande Pierre. Avec ces trois premières catégories de prisons nous sommes peu à peu descendus jusqu'au sol. La quatrième catégorie, qui comprend quatre prisons, nous conduit sous le sol : la Fosse, le Puis, la Gourdaine, l'Oubliette : ces noms sont exacts. Il s'agit de caves plus ou moins profondes, éclairées par des lucarnes étroites, donnant sur les petites cours obscurcies par de très hauts murs, cachots noirs, humides, où l'on met les pires malfaiteurs.
C'est ici qu'on met les protestants. Au fond de l'un de ces quatre cachots, surnommé « Fin d'aise,» si infect qu'on ne pouvait y tenir une chandelle allumée, nous trouvons Pierre Gabart ( 1 5 5 8) . Dans les ordures, autour de son corps, les bêtes pullulent. Lui « ne cessoit pourtant de chanter Psaumes et crioit à pleine voix consolations de la parole de Dieu, pour estre entendu des autres. 2 »
Le cachot le plus affreux est la Fosse, surnommé aussi la « Chausse à l'hypocras, » cave profonde qui ne reçoit ni air, ni jour, ainsi appelée pour sa figure « qui est en bas estroite et grosse en s'élargissant, » une sorte de cône renversé. On n'y peut se « coucher ni estre debout, sinon sur le bout de ses pieds, le corps estant courbé. » Par surcroît, le fond est plein d'eau 3. On y accède non
1. L'enfer, composé en 1536 en la prison de l'Aigle, de Chartres. — 2. Histoire des martyrs, II, p. 568. — :i. La Galette des tribunaux, 184 1 , 10 avril, dans ses articles sur les anciennes prisons de Paris, parle aussi de la prison de Saint-Germain-des-Prés, si basse qu'un homme ne pouvait s'y tenir debout, si humide que l'eau soulevait la paille servant de lit aux malheureux, et dans laquelle on ne séjournait pas plus de vingt-quatre heures sans mourir. — « Au lieu de prisons humaines, dit un contemporain, on fait des cachots, des tanières, cavernes, fosses et spe-
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par un escalier, mais par une trappe ; au moyen d'une poulie et d'une corde, le prisonnier est dévalé. Puis l'orifice se referme. Au bout de quinze jours le malheureux était d'ordinaire mort ou fou. Florent Venot (1549) Y resta six semaines x.
Paris. Le Grand-Châtelet. (p. 275.)
On a dit : « Après le gibet de Montfaucon, le Grand-Châtelet était le monument le plus sinistre de Paris. » Non pas : « après, » mais « avant. » Pour les prisonniers, même le bûcher de la place Maubert ou de la place de Grève, c'était la délivrance !
2. Du Grand-Châtelet allons directement à la Bastille : une autre prison. C'est ici que Anne du Bourg fut d'abord enfermé. Il est au pain et à l'eau, et lui aussi plus d'une fois est mis dans une cage. Mais, dès qu'il peut, « il glorifie Dieu en empoignant son luth 2. »
lunques plus horribles, obscures et hideuses que celles des plus venimeuses et farouches bestes brutes, où on fait les détenus roidir de froid, enrager de male-faim, hanner de soif, et pourrir de vermine et povreté, tellement que si par pitié quelcun va les voir, on les voit lever de terre humoureuse et froide, comme les ours des tanières, vermoulus, bazanés, emboufiz, si chétifs, maigres et défaits qu'ils n'ont que le bec et les ongles. » Flameng, Paris qui s'en va et Paris qui vient, publication artistique.
1. Histoire des martyrs, I, p. 540 et Revue historique, LXIII, 1897, p. 47, 48. L'autre cachot, la Gourdaine, manquait tellement d'air qu'un arrêt du Parlement le fit fermer, le 10 mars 1550. (N. S. 1 5 5 1 . ) Mais on s'en était servi jusque-la. Tous ces horribles détails sont confirmés par la lettre de Morel à Calvin. Opéra, XVII, p. 633. — 2. Bulletin, XXXVII, 1888, p. 509. C'est à la Bastille que fut enfermé un autre prisonnier non moins illustre, Bernard Palissy. « En cet an 1590, mourut aux cachots de la Bastille de Bussi maître Besnard Palissi, prisonnier pour la religion, aagé de quatre-vingts ans, et mourust de misère, nécessité et mauvais traitement ; et avec lui trois autres
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En dehors des murailles, entre la porte Saint-Antoine et la porte du Temple, se tenait le célèbre prêche des huguenots à Popincourt1 ; le peuple disait Pincourt, Paincourt. Le 10 décembre i56o, Bèze y prêcha; malgré une pluie épaisse, 6000 personnes l'écoutaient, en plein air. Deux mois après, une après-midi, l'auditoire s'élevait à 25 000 âmes (26 février 1 56 1 ). Le 20 décembre i56i,on avait fait courir le bruit que Catherine serait à une fenêtre du faubourg Saint-Antoine pour voir quels protestants se rendraient à Popincourt. Plusieurs huguenots, qui occupaient des charges importantes, entre autres l'illustre jurisconsulte Charles du Moulin, mirent les insignes de leur profession, pour qu'on ne pût pas ne pas les reconnaître. Catherine ne vint pas le 20 décembre 1 56 1, mais bien le 19 février i5Ô2, et, deux jours après, le temple était dévasté. Le connétable de Montmorency avait brûlé, le jour même, le temple de Jérusalem, au faubourg Saint-Marcel. Comme un vulgaire lansquenet, excité par le pillage, il arriva au temple de Popincourt, et le détruisit, méritant, par ces journées glorieuses, le surnom de capitaine Brûle-Bancs.
3. En dedans des murailles, à droite, en rentrant dans la ville, et séparé par une place seulement de la Bastille, se trouvait le palais des Tournelles, où était mort Louis XII et où mourut Henri II.
Nous avons vu comment, sur les conseils d'un cardinal et d'une maîtresse, Henri II s'était décidé à une épouvantable persécution. Il eut l'étrange fantaisie de voir un de ces luthériens « pour en avoir son passe-temps. » Le cardinal fit choisir un de ceux qu'on pouvait le moins redouter, un tailleur. « pas de grand renom, » et on l'amena au roi. Mais il se trouva que le Cousturier (ce nom lui est resté), animé d'un esprit qui était le Saint-Esprit, se montra tout à coup le digne ambassadeur de celui qui était le Roi des Rois.
Il parla, il répondit, il répliqua, « accoustra en particulier la messe de toutes ses façons et couleurs. » Diane de Poitiers, l'odieuse sénéchalle, se trouvant dans la chambre du roi, en « voulut aussi sa râtelée. Mais elle trouva son Cousturier qui lui tailla son drap autrement qu'elle n'attendoit. Car icelui, ne pouvant endurer une arrogance tant desmesurée en celle qu'il connaissoit estre cause des persécutions si cruelles, lui dit : « Contentez-vous, madame, d'avoir infecté la » France, sans mesler vostre venin et ordure en chose tant saincte et sacrée » comme est la vraye religion et la vérité de nostre Seigneur Jésus-Christ.... » Le roi, furieux, ordonna qu'on hâtât le procès du Cousturier et jura d'assister à son supplice. Ainsi fut fait. Quelques jours après, à la fin d'une grande procèspauvres femmes détenues prisonnières pour la mesme cause de religion, que la faim et la vermine estranglèrent.... La tante de ce bonhomme y estant retournée le lendemain voir comment il se portoit, trouva qu'il estoit mort ; et, lui dit Bussi, que si elle le vouloit voir, qu'elle le trouverait avec ses chiens sur le rempart, où il l'avoit fait traisner comme un chien qu'il estoit. » Journal de Lcstoile, édition Michaud, XIII, 2e série, p. 41.
1. Ce nom venait d'une maison de plaisance bâtie sur une petite éminence par le premier président de Popincourt, très connu sous Charles VI. Il y a encore une rue Popincourt. Et M. Douen précise le lieu où se tenait le prêche : « entre la rue de la Roquette et la rue de Ménilmontant. » (Paris protestant.)
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sion de Saint-Paul à Notre-Dame, où l'on avait célébré la messe, « pour continuer la possession de ce nom et titre de très chrestien, » le roi fit brûler « certain nombre d'hérétiques sacramentaires *, » place Maubert, et en Grève, et aux Halles ; et le Gousturier fut brûlé dans la rue Saint-Antoine, devant l'église Sainte-Catherine. Henri II, afin de mieux jouir du spectacle, était allé, vis-à-vis de la potence, dans l'hôtel d'Henri de Montmorency-Damville, connu sous le nom d'hôtel de la Rochepot -. C'était une vaste demeure seigneuriale, fortifiée comme une prison, qui avait eu l'honneur, en 1540, de recevoir l'empereur Charles-Quint 3. Le patient ayant aperçu le roi à la fenêtre, fixa sur lui son regard, pénétrant même à travers les flammes. Le roi fut contraint de quitter la fenêtre, de se retirer. Il lui semblait que ce regard le poursuivait, « et de grande appréhension il en fut quelques nuicts que ce spectacle lui venoit au devant, de sorte qu'il fit serment que jamais plus il n'en verroit ni n'escouteroit, et que ce plaisir lui avoit esté bien cher vendu '*. » En apprenant ce qu'il appellait un acte d'insanité, Calvin n'avait pu retenir cette exclamation : « Veuille le Seigneur dompter par sa puissance une férocité aussi atroce. Amen 5. »
En effet, la rue Saint-Antoine, théâtre du crime, devait être le théâtre de l'expiation.
Le 10 juillet 1 5 5 9, en pleine mercuriale, Henri II avait fait arrêter Anne du Bourg. C'était le jeune comte de Montgoméry qui avait été chargé de mettre la main sur l'intègre magistrat. Quelques jours après, le 29 juillet 1 5 59, il y eut un grand tournoi, au bout de la rue Saint-Antoine, en face de cette Bastille d'où du Bourg pouvait « ouir les clairons, hautbois et trompettes du dict tournoy. » Le duc d'Albe y était, et le duc de Ferrare, Alphonse d'Esté ; c'était splendide. Le roi, couvert d'une étincelante armure aux couleurs de la vieille Diane de Poitiers, après avoir combattu, selon les règles, ses trois assaillants, eut une fantaisie, et força le comte de Montgoméry à courir encore une fois contre lui. Quelques minutes après, Henri était blessé mortellement à l'œil droit par un éclat de la lance du comte. La main, qui avait été obligée de violer la loi, avait été obligée de faire justice du violateur. Au bruit qu'on faisait, en transportant le blessé au palais des Tournelles, quand on repassa devant la Bastille, Anne du Bourg dut comprendre ce qui venait d'arriver. Quelques jours après, le roi était mort °.
4. Quittons la rue Saint-Antoine, où logeait (en 072) Charlotte Arbaleste, bientôt la célèbre femme du célèbre du Plessis-Mornay. Laissons à gauche, dans la rue Saint-Paul, l'église de ce nom, qu'on appelait la « paroisse du roi, » à cause de la proximité du palais des Tournelles. En 1D24, Caroli y expliquait, en
1. Lettre de Montmorency, 8 juillet 1549. (Bulletin, IX, 1860, p. 125); voir N. Weiss, La Chambre ardente. p. cxvn, ss. — -2. Parce qu'il avait appartenu à François de Montmorency, seigneur de Rochepot, frère cadet du connétable. — 3. Mémoires de la Société de Paris et de l'Ile-de-France, 1886, XIII, p. 6. « Paris en 1572. » — 4. Histoire des martyrs, I, p. 539. — 5. Opéra, XIII, p. 333, 19 juillet 1549. — 6. Mémoires du prince de Coudé, éd. Michaud, VI, p. 546. — Les grandes scènes historiques du XVIe siècle. (Tortorel et Périssin.)
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français, les épîtres de saint Paul ; et, clans le cimetière, Rabelais se fît enterrer. Il était mort le 9 avril 1 553, dans la rue des Jardins, paroisse Saint-Paul1.
Un peu plus loin, dans la rue des Nonandières 2, habitait le grand Buclé ; le premier président Harlay y prit ensuite son logement.
Entrons dans la rue de la Culture -Sainte -Catherine, (aujourd'hui rue Sévigné 3). La première rue, à gauche, est la rue des Rosiers. C'est à l'angle de celle-ci et de la ruelle des Juifs que se trouvait la fameuse statue de la Vierge, brisée dans la nuit du 3i mai au 1e1 juin 028. Ce fut l'occasion d'une procession colossale 4, dirigée par François Ier, qui mit en place une nouvelle statue en argent. Celle-ci fut volée, en 1 545, et remplacée par une statue en bois, qui fut de nouveau brisée par les hérétiques, dans la nuit du i3 au 14 décembre i55i. Nouvelle procession et pose d'une nouvelle statue, en marbre cette fois. « Ce monument en sculpture, où François Ie1 est représenté, s'abrite au môme lieu et n'a point été déplacé, » dit l'historien du XVIIIe siècle 5.
Un peu plus loin, dans la rue de la Culture-Sainte-Catherine, nous arrivons à la rue des Francs-Bourgeois qui la croise, à gauche, et va, dit Jaillot, de la rue de la Culture-Sainte-Catherine à la Vieille-Rue du Temple. Elle n'est pas encore complètement bâtie des deux côtés. Le plus considérable des hôtels qui la décorèrent bientôt, « fut celui d'Albret, construit au XVIe siècle, sur cinq places de la Culture-Sainte-Catherine, qui furent acquises par le connétable Anne, duc de Montmorency6. » Une aile existe encore7. C'est là que logea Jeanne d'Albret dans une de ses visites à Paris, et que naquit sa fille (9 février 1 558), la sœur de
1. Hoffbauer, Bastille, Hôtel Saint-Paul, Arsenal, p. 8. — 2. C'est-à-dire des Nonnains-d'Hyères, à cause des maisons considérables que l'abbaye du village d'Hyères y possédait. Dans cette maison une fontaine porta longtemps le nom de fontaine de Budé. (M. de Sainte-Foix, Essais historiques sur Paris, VII, p. 94.) — 3. Le nom vient de l'hôtel Carnavalet (aujourd'hui Musée Carnavalet) habité par la célèbre marquise. La façade fut bâtie sur les dessins de François Mansart, qui a conservé l'ancienne porte dessinée par Jacques Androuet du Cerceau. — 4. Cette procession a été racontée, d'après des documents officiels. Citons du Breuil et Malingre : « Ils partirent en cet ordre de l'Eglise de Saincte-Catherine-du-Val-des-Escolliers, à pied, et s'en allèrent par la grand'rue Sainct-Antoine, entrant par la rue des Rosiers, jusques au lieu où l'Image de la bienheureuse vierge Marie avoit esté rompue, au grand désonheur et mespris de Dieu et de la très sacrée et très digne mère, auquel lieu le Roy avoit fait faire un pillier de pierre, avec une armoire pour y mettre ladite Image de nostre Dame d'argent. Et y estoit un tabernacle fait à degrez pour monter à la dite armoire, tout couvert d'un tapis de Turquie, auprès duquel y avoit esté mise une table en forme d'autel, sur laquelle l'évesque de Lisieuxmit l'Image d'argent, et incontinent le Roy et sa compagnie se mirent à genoux, et fit sa Majesté sa prière et les chantres de sa chapelle commencèrent à chanter l'antienne Ave regina Cœlorum, etc. Laquelle finie, ledit évesque de Lisieux dist la collecte Famulorum tuorum qnœsumus, Domine, deliclis ignosce, etc. Et ce fait, le Roy monta sur le tabernacle et osta l'Image qui avoit esté rompue, et après avoir baisé l'Image d'argent qu'il avoit fait faire, à luy baillée par ledit évesque de Lisieux, il la mit au lieu de l'autre en l'armoire, puis la baisa derechef, et ferma ladite armoire d'un treillis de fer, qui avoit esté approprié pour ce fait, puis sa Majesté descendit ayant des larmes aux yeux, et se mit à genoux et fit derechef ses oraisons. Et ce fait, sa dite Majesté bailla son cierge au Prévost de Paris, qui le porta et le mit en un chandelier qui estoit devant ladite Image. Et incontinent après, sa Majesté monta à cheval et se rendit au logis de messire Nicolas de Neufville, chevalier, seigneur de Villeroy, conseiller de sa Majesté et thrésorier de France, demeurant près du Louvre, où elle disna. » (Les Antiquité^ de la ville de Paris, o. c, p. 608.) — .">. Jaillot, Recherches sur la ville de Paris., 1772, III. — 6. lbid., III, quartier Saint-Antoine, p. 76. — 7. A la place où se trouve le N° 7 de la rue des Francs-Bourgeois, et le Nl> 23 de la rue de Turenne. C'est par cette rue qu'il faut entrer. L'appartement est occupé par une école de Frères.
Henri IV. En 1 856, il y avait encore un salon du temps de la reine Jeanne, décoré de peintures et de panneaux en laque, et de glaces, auquel on n'avait point touché1 . Aujourd'hui tout a disparu. Seules les pièces grandes, les portes larges, les boiseries nombreuses, la double descente de l'escalier dans la cour intérieure, indiquent encore qu'autrefois de nobles familles durent loger céans.
Au même moment, l'autre extrémité de la rue des Francs-Bourgeois (appelée rue de Poulise sur le plan de 1 55a) était occupée par Diane de Poitiers. Son hôtel (celui de son mari, le sénéchal de Brézé) n'était autre que l'hôtel Barbette, appelé aussi hôtel de la reine, parce qu'il avait été habité par Isabeau de Bavière, femme de Charles VI. Le 23 novembre 1407, Louis d'Orléans, sortant de chez Isabeau, à huit heures du soir, avait été assassiné par ordre du duc de Bourgogne, tout près de l'hôtel même, devant l'emplacement actuel du marché des Blancs-Manteaux. Diane de Poitiers avait dignement succédé à Isabeau de Bavière. Kn i56i, les filles de Louis de Brézé et de Diane vendirent l'hôtel de leurs parents à des particuliers qui le démolirent en partie, et on perça sur son emplacement la rue Barbette actuelle. Une élégante tourelle (à l'angle de la rue des Francs-Bourgeois et de la Vieille-Rue-du- Temple) et une fenêtre à côté, indiquent seules aujourd'hui la demeure de celle qui fut « la maîtresse d'Henri II et de tout le royaume2. »
La Vieille -Rue -du -Temple nous conduit à la maison isolée qu'habitait, à l'extrémité du Marais, messire Pierre de la Place. Tout jeune, il avait rencontré Calvin à Poitiers, et la bonne semence avait germé dans le bon terrain de son honnêteté et de son intelligence. Il était devenu premier président de la Cour des aides et avait rendu les services les plus signalés à la couronne et au pays. C'était une victime désignée pour la Saint-Barthélemy. Des archers viennent
1 . Ernest de Fréville, Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1857, p. 125. — 2. Sauvai, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, 1724, II, p. 235. — Albert Lenoir, Statistique, o. c, p. 256.
Paris. Tourelle de l'Hôtel de Diane de Poitiers.
ANNEES D ETUDES
le chercher, sous prétexte de le conduire chez le roi. Arrivés, vers trois heures de l'après-midi, au coin de la rue de la Verrerie et de la rue du Coq-Saint-Jean, ils laissent quatre hommes, armés de dagues nues, le percer de coups et l'étendre expirant sur le pavé l. Parmi les assassins était un nommé Coraillon qui trouva
Paris. Place de Grève.
aussi moyen d'assassiner Groslot, le célèbre bailli protestant d'Orléans2. L'escorte ramasse le corps, le porte à l'Hôtel de ville, et le dépose dans une écurie. Le lendemain matin, mardi 26, la populace, l'ayant reconnu, le jette dans la Seine, et court piller sa demeure heureusement abandonnée par sa famille 3.