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Nous voici sur la place de Grève

La place de Grève! Que de pages il faudrait pour écrire l'histoire, même religieuse, de cette place, où la Maison aux piliers, acquise par Philippe-Auguste en 121 2, devint le premier Hôtel de ville {Page 285), en i35j, et où l'on n'a cessé d'exécuter innocents et criminels pendant cinq siècles, depuis i3io jusqu'aux premières années de ce siècle 4 ! Les annales de la place de Grève rivalisent,

1. Albert Lenoir, Statistique monumentale, o. c, p. 256, et Atlas, qui donne la tourelle d'un hôtel de celte rue. - 2. Bulletin, XV, 1866, p. 20. - 3. Ibid., I, 1853, P- 518. - Le jour de la Pentecôte 1310, Philippe-le-Bel fit brûler un prêtre de Beauvais accusé d'hérésie, une femme qui avait répandu des écrits suspects et un juif. — Le 21 septembre 1822, furent exécutés les quatre sergents de la Rochelle.

PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE

au XVIe siècle, d'horreur et de sublimité avec celles de la place Maubert. N'évoquons que deux souvenirs.

Le samedi, 16 avril 1 5sg % périt celui dont Bèze a dit : « La France eut pu recouvrer un second Luter en Louys de Berquin 2. » La veille il avait été condamné à faire amende honorable, criant merci, à genoux, la torche en main, à la place de Grève, où le bourreau brûlerait ses livres, puis au Parvis, où le

Berquin en appelle.

Le parlement s'assemble le lendemain matin, et « le nom de Christ invoqué, » ayant Dieu seul devant les yeux, il condamne à mort Berquin « comme hérétique obstiné et défenseur des erreurs de l'iniquité, et de la secte de maître Luther et de ses sectateurs \ » Ce qui « fut faict et expédié ce même jour en grande diligence, affin qu'il ne fust secouru du Roy ne de madame la Régente qui estoit lors à Bloys 5. »

Une sorte de complainte nous dit comment sa « gentille âme chrestienne » fut jetée

hors de ce corps charnel Pour s'en aller au repos éternel.

1. A partir de 1529, on songea à reconstruire l'Hôtel de ville. La première pierre fut posée en 1533. — 2. Les vrais pourtraits, p. 169. — 3. Le petit dessin est d'après le plan dit de la Tapisserie. Le grand dessin est d'après un tableau appartenant au duc de Talleyrand et représentant la Procession de la Ligue sortant de l'arcade Saint-Jean. Voir Bulletin de la Société de l'histoire de Taris, 4e année, 1877. — 4. Journal d'un bourgeois de Paris, p. 383. — 5. Ce second arrêt a été rendu le 16 avril 1529, décima sexta die aprilis. Le texte, publié pour la première fois dans le Bulletin, en 1 88 1 (XXX, p. 117), permet de terminer tous les débats relatifs à cette date. Le bourgeois de Paris dans son journal, se serait trompé d'un jour en disant « samedy 17e aviil 1529. »

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« Il ne donna aucun semblant de cœur failli ou troublé, lorsque le bourreau d'une voix espouvantable publia son arrest. » Mais il fléchit les genoux,

Disant ainsi : Jhésus sauveur de nous, Tu as pour moi souffert la mort très dure, C'est bien raison que pour toi je l'endure.

Le peuple s'était précipité pour assister à la fête. On avait loué des fenêtres, des chambres, et l'orgie s'excitait à l'odeur du sang. Berquin, arrivé au pied de la potence, parla. « Bien peu peurent l'ouyr, tant estoit grand le bruit et tumulte de ceux qui là estoyent apostez par les sorbonistes pour faire bruit1. » Mais son confesseur

Crya tout hault : « Peuple, je te fays seur

Que cent ans a, ainsi je le maintien,

Il ne mourut homme meilleur chrestien 2. »

Trente ans plus tard périssait Anne du Bourg. Après un procès, dont les péripéties dramatiques avaient duré six mois, le 23 décembre 1 5 59, à onze heures du matin, dans la chapelle de la Conciergerie, son arrêt lui fut lu, portant que « hérétique sacramentayre, pertinax et obstiné, la Cour l'a condamné et condamne à estre pendu et guindé à une potence qui sera mise et plantée en la place de Grève, devant l'Hostel de ville de Paris, lieu plus commode, au dessoubz de la quelle sera faict un feu, dans lequel le dict du Bourg sera jecté, ars, bruslé et consommé en cendres. » L'arrêt est signé par de Thou ! Le retentum était ainsi conçu : « A esté retenu , et réservé in mente curie que le dict du Bourg ne sentira aucunement le feu, et que au paravant que le feu soyt allumé et qu'il soit jecté dedans, sera estranglé et que neantmoings où il voudroit dogmatiser et tenir aulcun mauvés propos, sera bâillonné, pour obvier au scandale du peuple. » Mais du Bourg ayant déclaré qu'il n'avait pas le désir « de donner occasion au peuple d'être scandalisé, » on lui laissa la langue libre.

A trois heures, le bourreau arrive ; il fait monter le prisonnier dans la charrette rouge, un prêtre à ses côtés, et le cortège funèbre se met en marche, escorté de 400 hommes de pied et de 200 cavaliers, ayant tous l'arme au clair. On craignait quelque tumulte. A travers une foule compacte, accourue pour voir mourir ce jurisconsulte éminent, ce conseiller au Parlement, ce neveu d'un chancelier de France, le tombereau s'avance avec peine. Du Bourg, isolé dans son recueillement, chante à demi-voix des psaumes. Arrivé en face de l'Hôtel de ville, au pied de la potence (c'est Calvin qui nous le raconte), il a un visage joyeux {hilaris vultus) '*. Il se dépouille lui-même de son manteau et de son habit, comme s'il se préparait à dormir. Le bourreau lui passe le nœud autour du cou. Du Bourg, ignorant le retentum, dit au bourreau que c'est inutile, puisqu'il va être brûlé à petit feu. Le bourreau répond qu'il a l'ordre de l'étrangler, pour diminuer sa souffrance. Déjà du Bourg s'est jeté à genoux pour la dernière fois, et on l'entend répéter : « Seigneur, mon Dieu, ne m'abandonne point, afin que je

1 . Histoire des martyrs, I. p. 276. — 2. Bulletin, XI, 1862, p. 1 30. — 3, Voir Calvin à Blaurer, Opéra, XVIII, p. 15.

ne t'abandonne. » Quelques instants après, son corps, soulevé de terre par les acolytes du bourreau, se balance dans l'espace, tandis que la foule crie : Jésus ! Maria! Un feu fut ensuite allumé sous la potence, et le cadavre de du Bourg y fut jeté pour être réduit en cendres .

Supplice d'Anne du Bourg-,

Parmi les spectateurs se trouvait précisément le futur auteur de La naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce' siècle, Florimond de Rasmond, et, des années après, cet adversaire passionné de la foi évangélique écrivait : « Il me souvient que quand Anne du Bourg, conseiller au Parlement de Paris, fut bruslé, tout Paris s'estonna de la constance de cet homme. Nous fondions en larmes dans nos collèges, au retour de ce supplice, et plaidions sa cause après son déceds, maudissant ces juges injustes qui l'avoient justement (?)3 condamné ; son presche, en sa potence et sur le bûcher, fit plus de mal que cent ministres n'eussent sceu faire 4. »

1. Voir les études de M. Matthieu Lelièvre sur Anne du Bourg, dans le Bulletin, XXXVI, 1887, p. 569; XXXVIT, 1888, p. 281, 337, 506. — 2. Réduction d'une planche de Tortorel et Perissin. Ces planches furent gravées en 1569 et 1570. « Ce qui augmente encore l'intérêt de celle-ci, c'est qu'à notre connaissance elle est la seule de cette époque, qui représente le supplice de nos martyrs. » Bulletin, XXXVII, p. 512, 529, note de N. W. — .'t. Est-ce une faute d'impression ? — 4. Fl. de Raemond, VII, p. 865.

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6. Hâtons-nous maintenant vers la fin de notre promenade et de notre histoire.

De la Vieille-Rue-du-Temple, la rue qui continue celle des Francs-Bourgeois (alors rue de Paradis) nous conduit à l'hôtel de Guise (aujourd'hui Archives nationales). Les chefs des « romanisques , » comme dit Condé, dans son rude langage, ou encore : « ceste haïsable engence des guisians, « voulant se donner une demeure cligne de son rang, pour établir « sa perversité cuisante. » acheta, le 14 juin 1 5 53 , le vieil hôtel de Clisson et plusieurs hôtels environnants. Elle laissa subsister, rue du Chaume, la grande entrée, où la porte ogivale s'enfonce encore aujourd'hui entre deux tourelles, qui datent du XVe siècle1.

En face était la chapelle de Braques, où Jehan le Rentif ou le Rétif, « le prescheur de Braques, » prêchait la Réforme. Sur la liste des « ajournés », comme suspects d'hérésie, en i534(N. S. 1 5 35), il est le second, après Caroli.

La rue du Chaume se continuait par la rue du Grand-Chantier, où se trouvaient les Enfants Rouges, et on arrivait ainsi au Temple, c'est-àdire à l'ancien château des Templiers. Au delà de la porte du Temple était « le jardin de la Cerisaye, » où se fit la grande assemblée du 12 octobre i56i, qui faillit se terminer par un massacre"2. Enfin, un peu plus loin se dressait le gibet de Montfaucon 3. En revenant par la grande rue du Temple, nous trouvons, à gauche, les rues des Vieilles Haudriettes, de Braques et des Blancs-Manteaux. Cette partie de la grande rue du Temple est aussi connue sous le nom de rue Saint-Avoie. Elle contenait plusieurs beaux hôtels, et surtout, entre la rue de Braques et celle des Blancs-Manteaux, l'hôtel du connétable de Montmorency, splendide habitation où le connétable logea des ambassadeurs, des princes et des rois. Henri II s'y retirait quelquefois, ce qui l'avait fait appeler le logis du roi'\ Le connétable voulut y mourir après la blessure qu'il reçut le 9 novembre 1 567, à Saint-Denis. Sa veuve y demeurait en 1 572 ''.

Rétrogradons de quelques pas, et, par la rue Court-au-Vilain, continuée par

Paris. Entrée de l'Hôtel des ducs de Guise.

i. Ce fut leur demeure patrimoniale de 1553 à 1696. — 2. Histoire ecclésiastique, I, 741. Coquerel, Précis, p. 50, dit : « Le jardin était près de l'abbaye Saint-Antoine-des-Champs, aujourd'hui l'hôpital Saint-Antoine, dans la rue du faubourg de ce nom. » Poltrot avait fréquenté ce prêche. (Histoire ecclésiastique, II, p. 400.) — 3. M. Douen précise : « N°s 65, 67 et 69 de la rue Grange-aux-Belles. » (Paris protestant.) — 4. Jaillot, Recherches critiques, historiques et topographiqncs sur la ville de Parts, t. III, quartier Saint-Avoie, p. 8. — 5. « Paris en 1572, » p. 5.

la rue Montmorency (les deux aujourd'hui portent le même nom), nous pénétrons clans la rue Saint-Martin.

C'est ici, paraît-il, que, quittant sa maison de la rue des Nonnains-d'Hyères, Guillaume Budé vint mourir, dans l'hôtel de Vie, qu'il avait fait bâtir entre la rue aux Ours et celle du Huleu1.

Beaucoup de marchands habitaient cette rue, et surtout celui qui nous intéresse le plus, Estienne de La Forge. Ici donc, probablement, fut fondée, par Farel, l'Eglise secrète de 1 52 1 2. Roussel vint y tenir plus d'une fois le culte, pas assez souvent au gré de Canaye. Et c'est sans doute clans cette maison d' Estienne de La Forge que Calvin habita quelques jours, lors de son rapide passage à Paris, en 1 534.

Autour de Saint-Merry nous trouvons encore une ou deux rues, rue Brisemiche, rue Taille-Pain, qui, larges de deux mètres environ, avec leurs petites boutiques de friperies, sombres et humides, peuvent le mieux nous donner la sensation d'une rue antique du XVIe siècle. Il y a aussi la rue du Renard, où logeait Jacques Cauvin, forgeron ifaber ferrarius) \ il habitait encore là en r 583, d'après Papire Masson 3.

Nous laissons à gauche Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dont la tour seule subsiste (elle venait d'être achevée en i522), et, par la rue de la Ferronnerie (celle où, le 14 mai 1610, devait être assassiné Henri IV), nous longeons le célèbre marché des Innocents qui, depuis un temps immémorial, est à la fois un lieu de sépulture pour les morts et un lieu d'approvisionnement pour les vivants (aujourd'hui les Halles centrales). Le cimetière contient la première Danse des morts, peinte en 1424, au milieu des assassinats politiques qui effrayaient toutes les imaginations, et qui a servi de modèle à des peintures semblables dans tout le reste de l'Europe : ses moralités sont dues à Gerson lui-même 4.

Dans la rue des Bourdonnais (côté occidental), se trouvait une des plus remarquables maisons de l'époque, l'hôtel La Trémouille, reconstruit à la fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle. Elle appartint au chevalier du Bourg, l'oncle du martyr5. Ici aussi habitait le père de Charlotte Arbaleste, M. de la Borde, chez qui on faisait souvent les prêches. Il « eut tous ses biens saisis, ses meubles inventoriés et garnison; » mais il tint bon et mourut (à Melun, en 1570), en prononçant ces paroles: « Seigneur, il y a cinquante et huict ans que tu m'as donné une âme ; tu me l'as donnée nette et blanche ; je te la rends impure et souillée ; lave-la au sang de Jésus Christ ton fils 6. »

7. Nous arrivons à la rue de Béthisy, du moins à cette portion qui s'appelait ainsi à cette époque ' . Dans cette rue se trouvent de modestes maisons et quatre hôtels. Celui qui est situé au coin de la rue de Béthisy et de l'Arbre-Sec 8

1. Sauvai, o. c, II, p. 235. — 2. Bulletin, XX, 187 1 , p. 404, 406; Herminjard, I, p. 242. — 3. Pou* ses rapports de famille avec Calvin, voir plus haut, p. 6, n. 2. — 4. Paris à travers les âges. — 5. Albert Lenoir, o. c, p. 243 ; Jaillot, o. c, I, p. 14. — G. Bulletin, II, 1854, p. 651, 653. — 7. Depuis 1730, elle reprit son nom tout à fait primitif de rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois. — 8. O. Douen, Paris protestant : « N° 144 de la rue de Rivoli. »

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s'appelle l'hôtel de Villarceaux *. C'est ici que vint loger Coligny pour les fêtes des « noces vermeilles 2. » 11 y fut assassiné, dans la nuit du 24 août. La rue fut

bientôt couverte du sang de plus de trente cadavres. « Il n'y avait point de ruelle dans Paris, dit un témoin oculaire, quelque petite qu'elle fût, où l'on n'ait assassiné quelqu'un, et le sang coulait clans les rues, comme s'il avait beaucoup plu a. »

Plusieurs habitants s'enfuirent par les toits. Le chapelain de Coligny, le pasteur Merlin, resta trois jours caché dans un grenier à foin, sous des décombres, et l'on sait comment d'Aubigné chanta sa merveilleuse aventure :

Voici de peur d'Achaz un prophète caché

En un lieu hors d'accès, en vain toujours cherché,

Une poule le trouve et, sans faillir, prend cure,

De pondre dans sa main trois jours sa nourriture.

O chrestiens fugitifs, redoutez-vous la faim ?

Le pain est don de Dieu, qui sait nourrir sans pain.

Sa main despechera, commissaires de vie,

La poule de Merlin ou les corbeaux d'Hélie.

Le gendre de Coligny, Téligny demeurait non loin de son beau-père, rue Saint-Honoré, au Lion noir.

C'est aussi dans la rue voisine, rue Grenelle-Saint-Honoré, que Jeanne d'Albret était descendue, clans un grand hôtel 4 qui appartenait à Charles

i. L'amiral possédait rue Saint-Jacques une maison; mais elle avait été sans doute pillée et démolie (Mémoires de la Société de l'histoire de Taris et de V Ile-de-France , XIII, 1886, p. 15. « Paris en 1572, » par le baron de Ruble) ; voir Bulletin, XXXVI, 1887, p. 105, la rectification de feu H. Bordier. — 2. En 1747, la Vie des hommes illustres de France, raconte : « Cet hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on appelle l'hôtel de Lisieux. Il n'y a presque rien de changé à l'extérieur, même dans l'intérieur du principal corps de logis. La grandeur et la hauteur des pièces annoncent partout que c'a été autrefois la demeure d'un grand seigneur. J'ai vu l'appartement de Coligny et celui où logeait son fidèle Cornaton, l'un de ses gentilshommes favoris. La chambre, où couchait l'amiral, est occupée aujourd'hui par le célèbre Vanloo, de l'Académie royale de peinture. » (Ed. Fournier, Paris démoli, p. 85.) M. de Ménorval, dans YEclair, du 3 septembre 1S93, ajoute : « J'ai bien des fois visité dans mon enfance le lieu du crime.... Au fond de la cour on voyait une tourelle assez lourde en encorbellement, au-dessous un puits, le grand escalier que Behme monta, et, au premier étage, deux grandes fenêtres, par l'une desquelles fut précipité Coligny.^) M. Hoffbauer a publié une restitution des environs du Louvre vers 1572, et, dans le Paris pittoresque de Ch. Nodier, il existe un dessin, par Aug. Régnier, du logis de l'amiral, tel qu'il était en 1838 et que le Bulletin a reproduit, XXXVI, 1887, p. 107. Voir toute la discussion entre M. de Ruble et M. Bordier. Ibid., p. 105-112. — 3. Bulletin, XXII, 1873, p. 378. — 4. Cet hôtel était taxé à 300 livres comme les hôtels des princes (« Paris en

Le logis de l'amiral, rue de Béthisy, tel qu'il était en 1838.

D'après un dessin d'Aug. Régnier dans le Paris pittoresque, de Ch. Nodier.

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Guillard1. Elle y reçut la visite de la Reine de France. « De là, elle faisait ses achats pour les fêtes du mariage. Arrivée le i5 mai 1572, elle ne cessait (nous est-il raconté par le pasteur qui était avec elle), d'aller journellement çà et là par la ville, ès maisons, ès boutiques des artisans, pour voir ce qui seroit propre pour

Tel qu'il était depuis Philippe-Auguste jusqu'à François Ier,

le jour de la solennité, tant ce qui concernoit les habitz nuptiaux, et autres dont elle prétendoit faire présent, que de plusieurs choses nécessaires3. » Elle prit mal. D'autres racontent qu'elle acheta des gants chez René, parfumeur de la reine,

1572, » pages 14 et 15). M. Douen précise: « N° 49 de la rue Grenelle-Saint-Honoré, aujourd'hui rue Jean- Jacques Rousseau. »

l. Charles Guillard succéda, comme évêque de Chartres, à son oncle Louis Guillard auquel, en 1526, Clichtove avait dédié son Propugnaculum Ecclesia adversus Lulheranos. (Herminjard, I, p. 180.) Sacré à Paris en 1553, Charles Guillard ne fit son entrée dans son évêché qu'en 1558, après avoir obtenu du Chapitre la permission de conserver sa longue barbe. Sa réputation d'orthodoxie était mal établie. « Il fut soupçonné d'adhérer à ceux qui, de son temps, sçavoir l'an 1558, soubs Henry second, François 2 et Charles 9, troubloient Testât et repos de la France, sous la bannière d'un Christ empistolé. » (Parthénic, ou Histoire de la tris auguste et très dévote Eglise de Chartres, par Sébastien Rouilliard, 1609, folio 62, p. 1.) Le jour de la Toussaint, en 1572, c'est-à-dire quelques semaines seulement après la Saint-Barthélemy, il fit prêcher dans sa cathédrale un moine, partisan comme lui de la Réforme. Une violente émeute éclata, et notre prélat dut sortir de sa ville épiscopale au milieu des injures de la populace, qui le poursuivait à coups de pierres. Il résigna son évèché à Nicolas de Thou, frère du premier président, et mourut le 22 février 1573. (France protestante, ir<-* édit.) — 2. Ce dessin est pris dans Dom. Jacques Bouillart, Histoire de l'Abbaye royale de Saint- Germain-des-Près, 1724. — 3. Bulletin, XXXI, 1882, p. 16.

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dont le magasin était près de la Seine, peut-être sur le pont Saint-Michel. Les gants avaient été imprégnés d'un poison subtil. En tout cas, Jeanne d'Albret mourut bientôt de la fièvre, à l'hôtel de la rue de Grenelle, 9 juin.

C'est en se rendant du Louvre à son hôtel que l'amiral Coligny fut blessé, deux jours avant la Saint-Barthélemy. Le témoin oculaire dont nous avons parlé, un bourgeois de Strasbourg, qui a laissé une déposition notariée à Heidelberg, le 7 septembre, et qui vit comment on retirait de l'eau le cadavre de l'amiral, comment « l'un lui coupait une oreille, l'autre lui crevait un œil, un autre encore le nez, » raconte : « Le 22, quittant la cour pour se rendre en son hôtel afin d'y déjeuner, a reçu en chemin une lettre, et pendant qu'il continuait sa marche en la lisant, il a reçu un coup de feu 1 sur le premier doigt de la main droite et sur la main gauche, dételle sorte que la balle est sortie non loin du coude2. » C'était Maurevel qui avait tiré d'une fenêtre treillissée : la maison appartenait à un chanoine, ancien précepteur du duc de Guise, et avait une porte de derrière donnant sur le cloître Saint-Germain, par où le meurtrier se sauva.

Et nous voici en face de Saint-Germain-l'Auxerrois {Page 293), en face du Louvre. C'est ici que la prédication de l'Evangile avait commencé.

A côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, dont le pittoresque portique de 1 435 , avec ses deux petites salles, est toujours intact, Calvin, âgé de quatorze ans, avait logé chez son oncle, Richard Cauvin, serrurier (faber ferrarius) comme Jacques Cauvin. Au Louvre3, avaient retenti les prédications de Gérard Roussel et de Michel d'Arande, i52i, i532, 1 5 3 3 , et les sermons non moins évangéliques de Jean de Montluc, évêque de Valence, et de Pierre du Val, évêque de Séez, i56i. Le Louvre avait servi un moment de refuge à Berquin, le propagateur des premiers écrits de Luther. Autour du Louvre avaient eu lieu les premières assemblées secrètes des Evangéliques, clans la rue du Coq (une autre que celle dont nous avons parlé), dans la maison de Pierre du Rosier, et quelquefois à la Croix-Verte, près du Louvre aussi 4.

i. « A cent pas du Louvre, sur la chaussée que longe aujourd'hui la grille du Louvre, à peu près au point où aboutirait la rue des Prêtres prolongée. » Douen, Paris prolestant. — 2. Bulletin, XXII, i S 7 3 , p. 377. — 3. En 1562, Michel de l'Hôpital était logé au doyenné de Saint-Germain-l'Auxerrois (Nouvelles recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de l'Hôpital, par Taillandier, 1861), et, en 1568, il habitait le Louvre même. On a de lui une quittance portant : « Le Ier jour de mars l'an 1568, en mon logis au Louvre. » (Quelques éclaircissements historiques et généalogiques sur Michel de l'Hôpital, par P. D. L., 1862, p. 85.) Le chancelier avait un grand train de maison, 70 personnes, 50 chevaux, etc. (lbid., p. 89.) Au moment de la Saint-Barthélemy, il était dans sa terre du Vignay, et des soldats envoyés par le roi le protégèrent. Cependant il écrivait, dans une épître latine à la duchesse de Savoie : « Quoique bien gardé, j'ai eu de la peine à échapper aux horribles tentatives d'un peuple en démence, à la fureur des jeunes paysans d'alentour. Ma fille, qui par hasard se trouvait à Paris, a été sauvée du carnage par les soins d'Anne d'Esté. Car ni son âge, ni son sexe n'étaient une protection. » Taillandier, p. 235. On comprend que l'Hôpital se soit souvent écrié: Excidat Ma dies ! Puisse ce jour être effacé de la mémoire des hommes! — 4. Voici ce que FI. de Rœmond raconte : « Pour faire ces assemblées, on faisoit choix de quelque maison qui eust des huis desrobez, afin de pouvoir au besoin se sauver. Et aussi entrer par diverses advenues, et celui qui faisoit le Prédicant, portoit des dez et des cartes, afin de les pouvoir jeter sur le tapis, au lieu de la Bible, et couvrir leur fait sur le jeu. Ainsi se sauva le ministre Louperaut, qui se fait appeler Montigni, dans la rue du Coq, à Paris, près

Et voilà que la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonne le massacre, et que, de la fenêtre de sa chambre, Charles IX tire des coups d'arquebuse sur les protestants, qui s'enfuient à la nage et essayent de gagner le faubourg Saint-Germain1.

Paris. Saint-Germain l'Auxerrois.

Après le Louvre, si nous ne voulons pas aller jusqu'au village de Chaillot2, où Calvin passa quelque temps pour fuir la peste, qui sévissait dans le quartier de l'Université, nous n'avons plus à signaler que les Tuileries, auxquelles Renée de

le Louvre, en la chambre garnie de maistre Pierre du Rosier, lequel ayant esté surpris par son lioste, avec diz ou douze luthériens s'excusa sur les parties qu'ils avoient fait aux cartes et aux dez, avec ses compagnons. Le ministre de Mantes étoit plus advisé, quand preschant à cachettes, à Paris, à la Croix Verte, près le Louvre, il faisoit mettre des jettons sur la table et des contes pour tromper les survenants, s'ils n'estoient de son troupeau. » FI. de Rajmond, VII, p. 910.

1. H. Bordier, La Saint- Barthélémy cl la critique moderne. Sur ce fait nous croyons utile de résumer les discussions. Brantôme, en 1594, raconte: « Le roy y fut plus ardent que tous, si que lorsque le jeu [le massacre] se jouoit et qu'il fut jour et qu'il mit la teste à la fenestre de sa chambre, et qu'il vovoit aucuns dans les faux bourgs de Sainct-Germain, qui se remuoient et se sauvoient, il prit un grand harquebus de chasse qu'il avoit, et en tira tout plain de coups à eux, mais en vain, car l'harquebuz ne tiroit si loing. Incessamment cryoit : Tuez, tuez ! » A son tour, d'Aubigné parle de la main de « laquelle ce prince giboyoit de la fenestre du Louvre, aux pauvres passans. » (Histoire universelle, 1618, II, liv. I, p. 21.) Et dans ses Tragiques il s'écrie :

Ce roy, non juste roy, mais juste arquebusier, Giboyoit aux passans trop tardifs à noyer.

Enfin, un pamphlet antérieur aux deux auteurs cités, le Réveille malin des François et de leurs voisins, 1574, dit : « Ils [les protestants] virent sur la rivière, et venir droit à ceux qui estoient encore es faubourgs, jusqu'à deux cents soldats

ANNEES D ETUDES

France, en juillet 1572, fît la seconde des visites que nous avons mentionnées. A propos de cette visite le livre de comptes dit : « Sol XXI III au jardinier de la Reyne. Lir. XXIII aux masson, architectes, conduicteurs del lavoro et à une detto Mess. Bernardo qui faict la crotesque aux dites Tuilleries. » Qui était ce Bernardo, ce Bernard? personne autre que Fauteur des Discours admirables, que l'inventeur des Rustiques figulines, Bernard Palissy. « Il venait d'être chargé de construire, dans le jardin du nouveau palais, une grotte, qu'il décora comme il l'avait fait quelques années auparavant, dans le parc du Connétable, à Ecouen, de figures étranges, de monstres, de reptiles, de poissons, parfois même d'êtres humains, bizarrement difformes (c'est ainsi que s'explique le sens actuel du mot grotesque). Ses parents Nicolas et Mathurin Palissy le secondaient1. » Renée de France en face de Bernard Palissy !

On a discuté pour savoir si, ignorant sa science autant que son génie, Renée de France lui avait donné une véritable aumône, un simple pourboire ; ou bien si les 23 lires étaient une gratification accordée aux architectes, aux entrepreneurs des travaux. Il semble bien que le titre de messire accordé à Palissy par le livre de compte montre qu'il ne s'agit pas ici d'un simple et pauvre ouvrier.

Bernard Palissy habitait alors un peu plus loin, au faubourg Saint-Honoré, une petite maison2 taxée à cent sous. Les hôtels étaient, il est vrai, taxés à 3oo écus. Mais il ne faut pas oublier qu'à côté de Palissy, d'autres maisons étaient taxées moins encore que la sienne, et même quelques-unes pas du tout. Il devait

armés de la garde du roy, crians : Tue, tue, et leur tirans harquebousades à la vue du roy qui estoit aux fenestres de sa chambre. Et pouvoit être alors environ sept heures du dimanche matin. Encores dit-on que le roy prenant une harquebouse de chasse entre ses mains, en dépitant Dieu, dit: Tirons, mort Dieu, ils s'enfuyent. » (Bulletin, X, 1861, p. 203.) Ce dit-on est là pour signaler la bonne foi du narrateur. Les protestants ont vu le roi à sa fenêtre. Ils le disent. Ils n'ont pu entendre les paroles : ils disent qu'on les leur a rapportées. — Ces déclarations, auxquelles on peut joindre l'anecdote racontée par Voltaire dans les notes du chant II de la Henriade (Bulletin, VII, 1858, p. 186), ne peuvent être réfutées par le silence du Tocsin contre les massacreurs et auteurs des confusions en France, 1579 (Bulletin, X, 1 86 1 , p. 8), ou de la déposition notariée, faite le 7 septembre 1572 par le bourgeois de Hambourg, témoin oculaire du massacre. (Bulletin, XXII, 1873, p. 3 79.) Il ne faut pas enlever du récit des chroniqueurs tous les détails dont l'un d'eux ne parle pas, car alors il ne resterait plus rien. Il faut au contraire compléter les uns par les autres. Chacun dit ce qu'il sait, ce qu'il a entendu dire. — Pour contester l'histoire et la tradition, on a invoqué un autre argument. On a dit : la fameuse fenêtre du Louvre, d'où Charles IX a tiré, sur laquelle la Commune de 93 fit mettre une inscription, cette fenêtre n'existait pas. L'homme le plus compétent en ces matières, Berty, a répondu : d'abord, la fenêtre dite de Charles IX existait en 1572; et ensuite Brantôme dit que Charles IX tira de la fenêtre de sa chambre. Or cette chambre, masquée aujourd'hui par les additions de Perrault, faisait partie du gros pavillon de l'angle sud-ouest, bâti par Henri IL L'objection architecturale doit être abandonnée. (Bulletin, VI, 1857-58. p. 122, 123.) — -2. « Situé au midi du faubourg du Roule. » (Jaillot, o. c.) C'est là que Calvin reçut la lettre de François Daniel, datée du 27 décembre 1531. (Herminjard, II, p. 384.)

1. Rodocanachi, p. 503, 504. B. Palissy était donc à Paris à la fin de juin 1572. S'enfuit-il au dernier moment pour éviter la Saint-Barthélémy? Echappa-t-il au massacre tout simplement parce qu'il logeait en dehors de la ville, au faubourg Saint-Honoré? on ne sait. {Bulletin, XLVI, 1897. p. 151.) En tout cas il quitta la capitale pour aller demeurer trois ou quatre ans dans les terres du duc de Sedan, (Bulletin, XLV, 1896, p. 506, « Bernard Palissy .à Sedan », et XLVI, 1897, p. 148, « Nouveaux documents sur Bernard Palissy, » par N. Weiss ) — 2. <e Paris en 1572, » p. 11. — On a découvert les restes de deux fours que Palissy avait installés en 1570, tout près du rempart. (Topographie, région du Louvre, II, p. 46.) M. Douen précise : « A un endroit situé aujourd'hui au pied de la grille de la cour des Tuileries, à environ vingt mètres au sud de la porte située à gauche de l'arc de triomphe. » (Paris protestant.')

PARIS PROTESTANT AU XVIe SIÈCLE

mourir, à l'autre bout de Paris, dans les prisons de la Bastille, glorieusement (on sait son entrevue avec le roi) et misérablement (ses restes furent jetés « avec les chiens sur les remparts, comme un chien qu'il était » dit le gouverneur Bussi).

Mort et misère, voilà le dernier mot, au XVIe siècle, de Paris protestant.

8. J'entre chez un marchand de vieilles gravures, et le premier dessin sur lequel mes yeux tombent est une petite vue de Paris de la fin du XVIe siècle, qui n'est ni aux Estampes de la Bibliothèque nationale, ni au musée Carnavalet.

'Fil PATILKDO YlNGJNX IMPÏÏ SAVIINDO PIRLUNT.

Paris y est presque imperceptible; ce qui occupe la plus grande partie de la gravure, c'est un soudait armé de pied en cap, qui court. De la main gauche, il serre une lance dont il vient, avec colère, de casser la pointe en la fichant en terre. L'œil est furieux, la bouche ouverte crie la menace, et il brandit de la main droite une énorme pierre contre deux pauvres vieux et deux petits enfants, qui ont tous les mains jointes, à côté d'un agneau. La légende explique le sens du dessin à ceux qui ne l'auraient pas deviné : les hommes pieux triomphent par leurs souffrances, les impies périssent par leurs excès 2.

Voilà Paris au XVIe siècle, le Paris du fanatisme et de la populace: celui qui triompha.

Et je vais mélancoliquement jusqu'au chevet de l'Oratoire du Louvre, au centre de tout ce quartier de la Saint-Barthélémy. Taillé dans un beau marbre blanc, un homme se dresse debout, et à côté deux femmes sont assises. Les femmes sont belles et paisibles, et leur regard pur est profond : ce sont la Foi et

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