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CHAPITRE DOUZIÈME Second séjour à Orléans

I Lettre à Bucer. — II. Calvin procureur de la nation Picarde. — III. La maille d'or. — IV. La légende du vol. — V. Orléans au XVIe siècle.

ERS la fin du mois d'avril 1 5 3 2 , Calvin est à Paris. Il écrit à François Daniel une lettre que nous avons citée, et qui annonce son voyage à Orléans. Il est encore à Paris, le i5 mai. François Daniel lui répond qu'il l'attend '.

Dix-sept mois se passent, et, le 27 octobre 1 533, nous retrouvons de nouveau Calvin à Paris, écrivant à Daniel. « Pendant l'espace de dix-sept mois, dit M. Herminjard, les documents relatifs à sa personne manquent totalement 2. » Ce sont ces dixsept mois qu'il nous faut étudier.

Nous trouvons d'abord dans les Opéra une lettre de Calvin écrite de Noyon, placée à la date du 4 septembre 1 5 3 2 . (Dans le manuscrit le millésime manque.) Nous donnons le fac-similé du début et de la fin. {Page 298.)

Elle est adressée à Bucer, « évôque strasbourgeois. » Vient la salutation : « La grâce et la paix du Seigneur soient avec toi, par la miséricorde de Dieu et la victoire de Christ. )> C'est une formule évangélique.

Voici le début : « Je n'aurais eu ni le temps, ni la matière, ni le dessein d'écrire, s'il ne m'avait paru nécessaire de déplorer auprès de toi le malheur de

cet excellent frère » Suivent quelques détails sur une personne à nous inconnue,

qui s'est réfugiée à Strasbourg, et se trouve dans une situation très malheureuse.

1. Opéra, Xb, p. 21, 22. Herminjard, II, p. 419, 420. — 2. Herminjard, III, p. 103.

ANNÉES D'ÉTUDES

Evidemment ce n'est point par cette phrase que Calvin et Bucer ont commencé leurs relations. Il faut qu'il y ait eu d'autres lettres, aujourd'hui perdues. En effet, la phrase citée n'est compréhensible que si elle indique une correspondance antérieure1. Seul un homme, qui a déjà écrit à un autre, peut lui dire qu'il n'a pas le temps d'écrire, ou qu'il n'a rien à lui dire. A quelle date avaient

Fac-similé de la lettre à Bucer. (p. 297.)

été écrites les lettres perdues ? Quels secrets nous révèleraient-elles ? Tout ce que nous savons c'est qu'elles ont existé.

Plus loin, il est dit de la personne en question : « Comme il ne pouvait plus longtemps courber la tète sous cette servitude volontaire que nous supportons encore, il a émigré auprès de vous, sans espoir de retour. »

Enfin Calvin parle de l'anabaptisme dont le réfugié serait, bien à tort, soupçonné. « Je l'ai amené ouvertement, dans la conversation, à parler de ce sacrement. Il s'accordait avec moi en termes si diserts, que je n'avais trouvé personne professant sur ce point la vérité avec plus d'ingénuité 2. »

Si la lettre que nous possédons est datée du 4 septembre 1 532, comment M. Herminjard dit-il que nous sommes absolument sans document de mai i532 à 1 533 ? Le voici : le savant éditeur de la Correspondance croit devoir retarder cette lettre de deux ans, en s' appuyant sur des raisons internes. La date de i532 est incompatible, en effet, avec son système chronologique.

Au contraire elle confirmerait le nôtre. Il n'y a rien d'impossible à ce que

1. Cette correspondance d'autre part ne peut avoir été très régulière, puisque, en passant à Strasbourg (1536), Calvin ne se crut pas obligé d'aller rendre visite à Bucer. Herminjard, IV, p. 119. — 2. Opéra, Xb, p. 24.

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cette lettre ait été écrite, à ce moment, par le cousin d'Olivétan, l'élève de Cordier et de Melchior Wolmar, par celui que sa conversion, subitement commencée, avait momentanément écarté de l'étude du droit, par l'auteur déjà augustinien du De Clementia. Mais évidemment, dans ces conditions, nous ne pouvons nous prévaloir de ce document1.

M. Doinel, ancien archiviste du Loiret, par une découverte postérieure à la publication du volume de M. Herminjard, nous a fourni des documents nouveaux.

Déjà la lettre d'avril 1 532, à Daniel, semblait annoncer que Calvin voulait aller à Orléans, non pas pour une simple visite, mais pour un vrai séjour. Il parlait de ses bagages {sarcinas) 2.

Or pourquoi Calvin se préparait-il à un séjour prolongé? M. Doinel répond : pour achever ses études de droit, et joindre à la licence le doctorat, qu'il n'avait pas encore.

Laissons parler M. Doinel : « J'ai découvert dans les minutes de Giles Herpin, notaire de l'Université, aux dates du 10 mai et du 11 juin 1 533, deux actes dans lesquels Calvin intervient comme partie principale. Il y intervient en qualité de substitut annuel du Procureur de la nation de Picardie en V Université d'Orléans *. » — Si Calvin n'est plus substitut annuel en octobre 1 533 (puisqu'il est alors à Paris), et même en septembre, époque des vacances, sa substitution, pour être annuelle, a dû commencer vers juin i532. « Pendant cette année, conclut M. Doinel, Calvin a résidé et étudié le droit à Orléans; il y a terminé son cours légal et il en est sans doute reparti avec le grade de docteur /'// utroque 4. »

Voici le premier des deux actes découverts par M. Doinel.

« Samedi, 10 mai 1 533. Maistre Jehan Cauvyn, substitut annuel du procureur de la nation de Picardie, de l'Université d'Orléans ; Jehan le Mire, Jehan le Roy, Jacques Normant, Charles Couronnai, Laurent de Normandie, et Jehan Benoist, eulx disans faire la plus grant et seine partie des escolliers de la dicte nation de Picardie, assemblez et congrégez au cloistre de l'Eglise de Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles d'Orléans, à huy, heure d'une heure, suivant le proclamât et signification à eulx faict par [un blanc] bedel de la dicte nation, ainsi que par le dict [un blanc] a esté rapporté, pour aucuns grans et urgans affaires qu'ils dient

1. Voir Appendice VII, La lettre de Noyon. — 2. 'Bulletin, XXVI, 1877, p. 177. L'autre expression, sur laquelle insiste M. Doinel, me paraît pouvoir être comprise autrement qu'il ne le fait. Calvin peut vouloir dire que, si Duchemin ne le reçoit pas, il sera obligé de rester quelques jours à la belle étoile, en attendant de trouver un logement. — 3. Il a existé, paraît-il, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (Paris), un livre de la nation de Picardie. Mais, il y a déjà quarante ans, les recherches faites par M. Herminjard pour le retrouver ont été infructueuses. — 4. Bulletin, XXVI, 1877, p. 178.

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années d'études

la dicte nation avoir, mesmes pour poursuir le procès pendant par devant nous, comme demandeurs à l'encontre de Françoys de Berry et ses consors défendeurs, et ung aultre pendant à la barre du Palais à Paris, auquel ilz ont esté intimez à la personne de leur procureur à la requeste du procureur général

du Roy ; conscenty et conscentent que maistre Girard de Rier, recepveur de la dicte nation, à ce présent, puisse vendre, ou faire vendre, à telles personnes et pour tel pris que bon luy semblera et verra estre au proffît de la dicte nation, deux bu\etes d'argent estans d'icelle nation, pour les deniers yssans de la vente convertir et employer aux fraicts qu'il convient et conviendra faire es dict procès et aultres affaires de la dicte nation ; à la charge toutesvoyes de rendre, par le dict recepveur, bon compte et reliqua aux suppostz de la dicte nation, quant par d'eulx requis en sera. Dont le dict recepveur a requis lettres. Présens Guion Bellenger, cordonnier, demeurant en la paroisse Notre-Dame de Bonnes- Nouvelles, et Pierre Le Foretier, demeurant en la paroisse de Saint-Eloy d'Orléans, pour tesmoings. »

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Un acte, du mercredi 11 juin 1 533 , dans lequel figure de nouveau, en tête, Calvin, et un autre du i3 janvier 1 533 (N. S. 1 534), dans lequel Calvin ne figure pas, achèvent de nous renseigner sur le procès en question.

Concluons d'abord. Calvin a été à Orléans en 1 532- 1 533. Il a été Procureur

de la nation de Picardie '. En cette qualité il a soutenu un procès. C'est incontestable. Mais Calvin a-t-il vraiment continué ses études de droit? a-t-il pris son doctorat ? Plaire partie d'une nation à cette époque, cela voulait-il absolument dire qu'on suivait régulièrement des cours, et surtout qu'on prenait des grades ?

i. On raconte, sans que nous ayons trouvé l'origine de ce récit, qu'au lieu de convoquer ses nationnaires pour fêter sa nomination, selon la coutume, dans un joyeux banquet, il voulut éviter les excès habituels et versa au trésor la somme qu'il aurait dépensée, et fit un don de livres à la bibliothèque commune. On ne s'étonne pas de la conduite de Calvin en lisant les descriptions de ces fêtes de nation, où les tambours, les trompettes, les fifres et l'hypocras « allumaient pendant deux ou trois jours les cœurs des plus refroidis, » et dont l'historien a pu dire : « l'orgie entrait dans l'économie des règlements des étudiants. » « Mémoire sur les écoliers de la nation picarde à l'Université d'Orléans, et sur la maille d'or de Florence, » par Bimbenet, dans les Mémoires de la Satiété des antiquaires de Picardie. T. X, 1850, p. 459-

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C'est moins certain. Tout ce que nous savons sur ce doctorat c'est ce que nous raconte Bèze. Au moment où l'Université offrit à Calvin « de le passer docteur pour rien \ » celui-ci refusa.

Maintenant, qu'était-ce que le procès auquel Calvin se trouvait mêlé, et qu'était-ce que la maille d'or ?

« La nation de Picardie, raconte Le Maire, a pour patron saint Firmin martyr, à la louange et gloire duquel, depuis l'an 1456, chaque année, le i3 janvier, jour de l'invention du dit saint, les Picards font faire le service divin en l'Eglise de Saint-Pierre le Puellier. C'est la fête de l'élévation de Picardie. Et ce jour-là, les redevables de la maille, c'est-à-dire les détenteurs de certains héritages (une maison, des vignes, des métairies), sis aux environs de Beaugency 2, sont tenus de présenter et payer une maille d'or de Florence, en espèce de maille, au procureur et suppôt de la dite nation. Si la maille n'est pas payée, il est permis aux dits Picards en corps de se transporter d'Orléans à Beaugency, devant l'église de Saint-Firmin, accompagnés de leur bedeau et de leurs officiers, avec haut-bois, tambours et trompettes, pour demander la dite maille, le tout aux frais et dépens des redevables3. »

La maille d'or, présentée à la nation de Picardie, était une pièce d'or appelée maille4 de Florence5, du poids de deux deniers 17 grains trébuchants6,

1. Vie de Calvin, ire édit., Opéra, XXI, p. 29. — ■ On lit dans Henry, I. Appendices, p. 29 : « Quant au titre de « maître » qu'il s'est si souvent donné, nous ne savons rien de certain. Senebier avoue n'avoir rien à dire sur ce sujet. Les uns pensent qu'il prit ce titre quand il devint docteur en droit , les autres qu'il suivit la coutume suisse, d'après laquelle les pasteurs sont ainsi appelés. Cependant beaucoup de pasteurs n'ont pas pris ce titre. Calvin nomme souvent Maîtres ses deux amis : « Maistre Guillaume Farel et maistre Pierre Viret... ont esté icy huict jours à ma grande consolation... (Lettre du 16 avril 1546 à M. de Falais ) Maistre Guillaume Farel et Maistre Pierre Viret ont icy esté sept jours; il n'eust plus fallu que vous pour faire pleine feste... J'entens aux recommandations que Maistre Guillaume, Maistre Pierre, ma femme, tous les amis y sont comprins, plus d'une douzaine. » (Lettre du 29 septembre 1547, au même.) Opéra, XII, p. 333, 594. — 2. Le comte de Beaugency, picard d'origine et alors à Amiens, aurait attribué sa guérison à l'invention du corps de saint Firmin (en 613-615 ou 687). Il se fit vassal du Saint et lui donna ses terres de Beaugency, c'est-à-dire s'obligea à une redevance envers l'évêque et envers le Chapitre d'Amiens. La redevance envers le Chapitre perdit peu à peu de sa valeur. Le Chapitre en fit le sacrifice. Les étudiants picards réunis en nation, à Orléans, représentaient le diocèse d'Amiens, la Picardie. Ils eurent d'abord mission de recevoir les vingt sous un denier, et les vingt sous un denier devinrent la maille d'or de Florence. Bimbenet, Mémoires de la Société des antiquaires, o. c, p. 398-474. — 3. Le Maire, o. c, II, p. 81. Voir dans Marcel Fournier, Universités françaises, I, p. 258, l'acte par lequel « Philippe de la Mote reconnaît le droit pour la nation de Picardie de percevoir annuellement, sur ses biens une maille d'or de Florence. » Le Maire devait avoir sous les yeux cet acte qu'il reproduit presque textuellement. — 4. C'était bien plus « une petite médaille ou maille, qu'une monnaie. » — 5. Le florin, qui portait originairement l'effigie de Jean-Baptiste, est devenu une monnaie courante, et le roi qui l'a adopté, Philippe le Bel, a voulu qu'on y gravât l'effigie de ce saint. Le revers de la médaille portait une fleur de lis. On a payé la redevance de Beaugency avec un florin, et si on a ajouté Florentia, que ne portaient pas les florins proprement dits, c'est qu'on a ajouté à cette fleur de lis épanouie le mot qui, en termes de blason, exprime cette fleur elle-même. (En blason on appelle un écu fiorencé celui qui porte des fleurs de lis.) Il est vrai qu'en même temps ce mot est le nom latin de la ville de Florence : mais cela n'a pas de rapport. — Cette maille se

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ayant d'un côté, en portrait, l'image de saint Jean-Baptiste, et ces mots : 5. Joannes B., et de l'autre côté une fleur de lis, et autour d'elle Florentia. (Plus tard, au lieu de Florentia, on mit le nom du Roy.)

Plus d'une fois, naturellement, il y eut contestation sur cette redevance, et Le Maire nous apprend qu'en i53o (il se trompe sur la date) Calvin alla avec le procureur de la nation picarde, et d'autres écoliers, « demander la maille d'or à Beaugency, qui n'avoit esté présentée à la messe, dans l'Eglise de Saint-Pierre le Puellier, le jour de l'invention de saint Firmin, le i3 janvier l. »

Ce fait se serait passé le i3 janvier 1 532 (N. S. 1 533) . La démarche n'aurait pas réussi; de là un procès. Pour soutenir ce procès, la nation picarde, à court d'argent, fut obligée de vendre les burettes de sa chapelle. L'affaire fut gagnée, et, le i3 janvier 1 533 (N. S. 1 534), (< durant l'epistre de la grant messe, que l'on chantoit en l'honneur de la feste monseigneur saint Firmain, en l'église monseigneur Saint-Pierre le Puellier, » un représentant des redevables de Beaugency, marchand, en son nom, et au nom de François de Berry et d'autres, « a présenté et offert à deniers descouverts, sur l'autel, une maille de Florence en or et de poids 2. »

Les burettes d'argent, dont parle l'acte cité, ont donné lieu à une légende, que Jacques Desmay paraît avoir le premier recueillie. « En ceste Université, dit-il, Calvin fut procureur de la nation de Picardie. Et projectant un long voyage, pour y subvenir il desrobba le calice d'argent de sa nation, qui estoit en sa garde comme procureur : ce fut alors qu'il roda les pays estranges »

frappait à Beaugency, chez le détenteur des biens grevés, dont le successeur, M. Pellieux, fils de l'historien de la ville de Beaugency, a longtemps possédé les coins et les fers, au moyen desquels il renouvelait cette maille au profit des numismates désireux de la posséder. Une des rues de Beaugency s'appelait rue de la Maille, parce que les immeubles, qui la composaient, étaient presque tous affectés à son paiement. Cette rue s'appelle aujourd'hui, et depuis 1789, la rue de l'Union. (Mémoire île la Société des antiquaires, o. c, p. 441, 443, 446.) En 1896, la Société archéologique d'Orléans a acheté, pour le musée, les coins de la maille d'or. Après quelques difficultés, suscitées par l'Administration des médailles, sous prétexte qu'il s'agissait d'une monnaie, et qu'une Société particulière n'avait pas le droit de battre monnaie, M. Herluison, libraire-éditeur à Orléans (archéologue distingué et qui nous a rendu plusieurs services, dont nous tenons à le remercier), a réussi à faire frapper deux exemplaires de la maille, l'un pour le musée, l'autre pour lui-même. Avec une grande amabilité il a bien voulu nous faire cadeau de celui-ci. Le coin présente un défaut du côté de saint Jean-Baptiste, une dépression, qui provient d'une frappe répétée. — G. A cette cérémonie assistait un orfèvre qui, après serment prêté, pesait la pièce offerte.

1. Le Maire, I, p. 330. — 2. 'Bulletin, XXVI, 1877, p. 181. — 3. Archives curieuses, p. 393.

années d'études

La découverte de M. Doinel permet de se rendre compte exactement de la formation de cette inepte calomnie. Il y a eu pénurie (de la nation picarde et non de Calvin); il a été question d'un objet sacré en argent (deux burettes et non un calice) ; Calvin a été mêlé à cette affaire (comme procureur et non comme voleur). Peu à peu l'ignorance et la malveillance ont tout mêlé, et voilà comment les catholiques ont écrit l'histoire.

Ce n'est, du reste, pas la seule fois que ces burettes et ces calices devaient porter malheur à leur véracité. Tandis que Desmay accusait Calvin, Florimond de Raemond eut l'idée d'accuser Bèze d'un semblable larcin. Le président Lizet l'aurait même condamné « à restituer les calices et ornemens de la nation de Bourgongne, dont il avoit esté procureur en l'université d'Orléans, et s'en estoit venu les vendre sur le Pont du Change, sans dire à dieu à ses compagnons, qui en obtinrent arrest »

Mais voilà : les historiens inventent, et les Archives démentent. La découverte de M. Doinel a fait justice de la légende sur Calvin. M. de Félice a fait justice de la légende sur Bèze. Il a trouvé des actes du 12 février i535, et du

22 octobre 1 538, et ces actes nous apprennent que la nation de Bourgogne devait de l'argent à quelqu'un qui s'appelait Me Aubert de Besze (par conséquent il ne s'agit pas du Réformateur); que le dit Aubert de Bèze, n'étant pas payé, fit opérer une saisie très légale. Parmi les objets saisis se trouvait un calice. Il y eut procès, et procès gagné par Aubert de Bèze. Les Archives s'arrêtent là. Et peu nous importe la suite 2.

Calvin quitta Orléans, sans doute au commencement des vacances. Le

23 août 1 533, nous le voyons assister comme chapelain, à Noyon, à un Chapitre tenu pour ordonner des prières publiques contre la peste qui ravageait la ville. Et vers la fin de septembre il rentra à Paris 3.

C'est pour nous le moment de faire notre promenade à travers l'Orléans du XVIe siècle.

Plaçons-nous en 1 534, sur ^a rive gauche de la Loire, à l'entrée du pont, non pas celui d'aujourd'hui, large et plat comme un morceau de route blanche, poudreuse, banale, que l'on a étendue au ras de l'eau, mais celui d'autrefois, un peu plus en amont, et dont on voit encore, à l'eau basse, quelques pilotis. Ce pont forme tout un monde pittoresque, avec ses deux citadelles aux deux bouts, le fort des Tourelles d'un côté et le Châtelet de l'autre, avec sa série de défenses, de tours, émergeant des maisons qui l'encombrent. Au milieu de ce fouillis de constructions guerrières et civiles, s'élevait une croix de bronze doré, aux proportions

l. FI. de Raemond, p. 1048. — 2. Le Chistianisme au XIXe siècle, 5 novembre 1880. « Théodore de Bèze a-t-il volé, oui ou non, le trésor de la nation de Bourgogne à l'Université d'Orléans ? » — 3. Lefranc, Jeunesse, etc., p. 107, et Pièces justificatives, p. 200.

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monumentales, avec ses quatre grands bas-reliefs, dressée en 1458, en l'honneur de Jeanne d'Arc1.

Devant nous s'étale la ville, qui peu à peu a gravi la colline. Sa dernière enceinte a été commencée en 1484, et terminée il n'y a pas longtemps. Elle ne

changera plus (aujourd'hui encore, elle est facile à reconnaître, remplacée qu'elle a été par les boulevards).

Elle dessine un arc, dont la corde droite serait formée par le fleuve , et dont la courbe serait indiquée à peu près, à la porte Bannier, par les murailles.

« Le plan, forme et figure d'icelle ville, dit Le Maire, est en demy lune, ou plutost d'un coeur, ce qui a m eu le

Doct Scaliger, parlant d'Orléans, de dire que, ne pouvant estre le chef et la principale ville de ce Royaume, elle en estoit le cœur". »

Toutes les murailles sont hérissées de tourelles, parmi lesquelles se détachent le Châtelet avec ses fenêtres ogivales, et, un peu à droite, la Tour-Neuve, dont la masse colossale commande la Loire. Immédiatement derrière, c'est le vieux quartier avec l'église Saint-Pierre le Puellier et ses arcades romanes, où avait lieu la remise de la maille d'or, et un peu plus loin avec Saint- Aignan, noir et monumental. Dans ces rues aujourd'hui si silencieuses et dont les noms sont restés, rue de la Tour-Neuve, rue des Africans, rue des Sept Dormants, on voit encore le château gothique en briques rouges, paré de lierre vert, bâti par Louis XI, et la pittoresque Tour-Blanche {Page 307), en pierres jaunes, qui montre son toit pointu auquel sont pendues de grandes lucarnes, et l'emplacement de la maison où habita la mère de Jeanne d'Arc (angle de la rue des Africans et de la rue de Saint-Flou).

Tout autour, enfermées et serrées dans cette forte ceinture, se pressent les

1. Elle devait être brisée par les protestants en 1562, et rétablie en 1578. Le vieux pont fut refait en 175 1. « La vue dessinée par Israël Sylvestre vers 1660 est généralement d'une grande fidélité. On y voit le profil du pont pris d'amont. » De Buzonnière, Histoire architecturale de la ville d'Orléans, 1849, II, p. 144, 146, 152, 154. — 2. Le Maire, I, p. 23.

Orléans. Saint-Pierre le Puellier.

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maisons basses du peuple, celles des nobles dont les tourelles émergent, et les églises dont les clochers dominent fièrement les donjons, le tout à l'abri, à l'ombre de la haute et immense cathédrale.

Nous passons sous la porte du Châtelet, et nous voici dans la grande rue, la rue des Ostelleries, dont il ne reste plus que deux maisons, et encore les a-t-on changées de place ! Elles sont rue Neuve (aujourd'hui rue Charles Sanglier) à côté de l'élégant Hôtel de Diane de Poitiers, bâti en 1340 (aujourd'hui musée historique). Si l'on veut se faire une idée de la ville de 1 533 , il faut marcher clans la rue Vieille Peignerie, dans la rue de la Pierre percée, et surtout il faut visiter au Musée une série d'aquarelles du vieil Orléans. Peu à peu, la couleur locale se voit, se sent.

Vues de l'an de grâce 1898, comme ces villes du commencement du XVIe siècle apparaissent merveilleuses ! Et aucune ne le fut plus qu'Orléans, surtout au moment où Calvin l'habita.

Il y avait encore la foule des maisons de bois, les pauvres et les riches, les maisons du XVe siècle presque toutes ogivales, avec leur façade presque à clairevoie, ornées de gracieuses torsades, de légers pilastres, de feuillages sculptés et de cette multitude infinie de culs-de-lampe, de consoles, dont on découvre encore à chaque instant des spécimens. Têtes monstrueuses ici, et là têtes angéliques, et toute l'ornementation naïve, fantaisiste, expressive qui représentait les coutumes, les croyances, les douleurs, les joies, les vertus, les vices, les horreurs, les plaisanteries, la terre et le ciel de ceux qui les habitaient. Et il y avait déjà les maisons de pierre du XVIe siècle, sans tourelles féodales, mais avec des portiques, des frontons, des bas-reliefs délicieux, avec cette grâce, cette pureté, ce charme qui atteindront leur apogée dans la maison dite d'Agnès Sorel... ville populeuse, riche, commerçante, et à deux faces, une sombre, rude, tourmentée, l'autre gaie, gracieuse, brillante de toutes les élégances.

Et quel décor pour quelles fêtes! François Ier, le galant, le chevaleresque, fait d'Orléans la ville des plaisirs ; la cour y amène tous les jeux ; quarante jeux de paume sont continuellement occupés ; et ce sont des bals, et ce sont des tournois, et les costumes jettent dans les rues l'éclat de toutes les couleurs. Continuellement il y a des entrées solennelles, en i53o, en 1 5 3 9 —

Suivons cette procession et, comme elle est interminable, bornons-nous à la partie du cortège que forme l'Université.

D'abord 12 jeunes garçons habillés de velours ; puis 260 écoliers, conduits par un capitaine. Celui-ci a un haut-de-chausse de velours incarnat déchiqueté, avec des bouffants de taffetas d'argent, un pourpoint pareil, un collet de drap d'argent, et des bagues et des pierreries pour 2000 écus.

Ensuite 5o écoliers armés de pied en cap; ceux de la nation picarde, habillés de taffetas et de satin violet, ceux de la nation champenoise avec un collet déchiqueté de maroquin d'Espagne, ceux de la nation française couverts de velours noir, chaînes au cou et bagues aux doigts, ceux de Paris et d'Orléans vêtus à la turque, ceux de Tourraine en taffetas orange et coiffés de bonnets ronds,

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sur lesquels flottaient des plumes blanches. Ensuite les bedeaux à masse, chevauchant en longue robe, les bedeaux à verge. Enfin les professeurs de droit, sur des mules, vêtus d'une robe écarlate, avec un chaperon de velours fourré d'hermine sur l'épaule, et chacun accompagné de deux domestiques.

Le recteur a six domestiques, et un bonnet de velours, surmonté d'un aigde d'or.

Tous les corps défilent ainsi dans les rues étroites, sinueuses, enguirlandées, tendues de draps.

On passe devant l'hôtel de ville bâti de 1442 à 1498 et 1 5 1 8 . (Page 3oq.) On peut encore admirer sa façade rue de Sainte-Catherine, prolongation de la rue des Ostelleries. De la base au sommet, l'ornementation s'enrichit progressivement. Peu à peu le mur disparaît sous les luxueux ornements des arabesques, des niches, des consoles, des dais, jusqu'à ce que la corniche étale, sans confusion, une munificence qui n'a jamais été dépassée1. Dans la cour se dresse le haut beffroi, avec ses ogives, ses gargouilles. {Page 3 10.)

Et l'interminable cortège, traversant les petites rues qui pressent leurs maisons contre l'église, s'engouffre, avec ses éblouissements, dans la cathédrale de Sainte-Croix, où tout s'allume de cierges et de reflets scintillants.

De cette vieille cathédrale {Page 3 11), que visita Calvin, il ne reste que quelques portes, quelques piliers, et les chapelles du rond-point.

Les historiens catholiques nous représentent Th. de Bèze rassemblant les soldats et se mettant à leur tète pour escalader le clocher: Condé sauve l'édifice. C'est en 1 562. Mais il y a un nouveau siège, en 1 568. Bèze recommence et réussit, dans la nuit du 23 au 24 février, dit M. de Buzonnière ; dans la nuit du 24 mai, dit Biémont, qui précise encore davantage : « Bèze, alors étudiant". » — Bel exemple d'incohérence et d'ignorance malveillantes! En i5Ô2, Th.de Bèze est bien à Orléans, mais il écrit précisément à Calvin ses plaintes sur la brutalité de la

Orléans. La Tour-Blanche, (p. 306.)

I. De Buzonnière, II, p. 177. — 2. lbid., I, p. 176, 182. — René Biémont, Orléans, 1880, p. 31.

Orléans. Ancien hôtel de ville, (p. 308.)

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soldatesque : « Pour détruire les autels, ils sont animés d'une fureur incroyable, et que nous n'avons pu ici arrêter d'aucune façon. » Voilà comment il les excitait1. En 1 568, Th. de Bèze n'était pas à Orléans, et il y avait encore plus longtemps qu'il avait cessé d'être étudiant.

Depuis quatre ans il avait succédé à Calvin, et dirigeait de Genève les destinées de la Réforme. On a précisément une lettre, inédite, de lui à Bullinger, datée de Genève, 24 février 1 568 2.

Tout ce qui est vrai, c'est que, malgré leurs chefs, les soldats protestants mirent le feu à l'édifice qui croula. Il fut rebâti par Henri IV3.

Seulement la splendeur de l'ancien édifice avait disparu pour toujours. On ne voit plus les contreforts renfermant, clans leurs niches, les saints peints de couleurs éclatantes. Et puis , autour du grand comble, une galerie de pierre était soutenue par une riche corniche. Le toit, couvert d'ardoises et de lames de plomb dorées, se terminait par une crête de fleurs

bIIIIII (Il iS mi^Bittf Blf^^^^S ^^^^^^^F^Tjl" Tiroir I T" i ^c ^s également dorées. Enfin le clocher

dominait le tout, plus magnifique encore. Il était entièrement recouvert de lames de plomb dorées ou argentées.

Toujours le moyen âge, haut en couleurs, et si pittoresque à admirer... de loin. N'est-ce pas clans cette vieille église que le bon roi Robert et sa pieuse femme firent faire le procès à deux hérétiques, deux clercs, que leur foi ardente au Christ semble révéler comme des protestants avant le protestantisme? Et la reine, d'un coup de canne, creva l'œil à l'un d'eux, qui avait été son confesseur.

Orléans. Le beffroi, (p. 308.)

I. « In diruendis ans incredibilis impetus, quem ne hic quidem impedire ulLi ratione potuimus. « Optra, XX, p. 486, mai 1562. — 2. Manuscrit de la Bibliothèque de Genève, matricule 118, fol. 64, 65. (Renseignement fourni par M. Eugène Choisy.) — :i. En le relevant de l'excommunication, le pape Clément VIII lui avait imposé comme pénitence de faire construire dans chaque province de France un monastère d'hommes et un autre de femmes. Le Béarnais trouva que c'était beaucoup, et il finit par transformer son engagement trop onéreux en un engagement plus commode. Il promit de réédifier la cathédrale d'Orléans, et il tint sa promesse. De Buzonnière, II, p. 52, 55. — René Biémont, p. 31.

SECOND SÉJOUR A ORLEANS

Faisons le tour du chevet. Rien ne trouble nos réflexions : c'est un espace vide, mort, comme les lieux où le Temps passe depuis des siècles, et finit par passer seul.

L'évêché était juste derrière le chevet, et, à côté de l'évêché (une porte faisant

Orléans. Sainte-Croix. Le quartier des Grandes Ecoles, d'après le plan Fleury, 1640. (Inédit, Bibliothèque de la ville.)

communiquer l'un à l'autre,) se trouvait l'officialité. {Page 3 12.) Elle a l'air presque intacte, imposante encore, avec son grand toit à pente rapide. Voilà le tribunal 011 les hérétiques étaient interrogés ; voici la chapelle où l'on faisait

amende honorable Nicolas Duchemin était officiai au Mans. Et il y eut un

moment où François Daniel aurait voulu que Calvin aussi sollicitât et obtînt une place d'official !

années d'études

Grâce à ce silence, et dans ce désert, notre imagination achève de se détacher du présent et nous sommes en plein XVIe siècle. (Page 3 1 1 . )

Nous traversons la place plantée d'arbres, qui s'étendait et s'étend devant la façade latérale de Sainte-Croix, et, passant sous une de ces portes si fréquentes

dans les rues du moyen âge pour séparer deux juridictions voisines et en général rivales, nous entrons dans le quartier universitaire, et dans la rue de l'Escrivinerie (aujourd'hui rue Pothier). C'est le domaine, son nom l'indique, des écrivains, des copistes, des enlumineurs. Quelques

Orléans. L'officialité. (p. 311.) PaS PlllS loin> à

gauche, est la salle

des Thèses, le plus remarquable monument de l'Orléans calviniste, et, du reste, le joyau des vieux édifices de la ville l.

Au début, l'Université ne donnait pas de grades. Les docteurs enseignant le « double-droit » en réclamèrent. Il y eut divisions, luttes, et, en 1 336, transaction. Le chancelier indiqua le local dans lequel les examens devaient se passer. Aussitôt les docteurs du « double-droit » songèrent à élever un monument qui leur appartînt en propre : telle est l'origine de la salle des Thèses.

Toutefois il fallut plus d'un siècle pour que le projet conçu fût exécuté. Il y avait guerre avec l'Angleterre. En 1411, le 20 avril, le terrain fut acheté « pour faire la librairie d'icelle université, » dit l'acte sur parchemin, encore conservé. Mais la guerre redouble de fureur. Orléans est assiégé. Jeanne d'Arc le délivre (1429) et, en 1444, l'Université rouvre ses portes, qu'elle avait dû fermer. Enfin dans la seconde moitié du XVe siècle, on put construire l'édifice actuel, sur le terrain qui l'attendait depuis le commencement du XIVe siècle2.

La salle des Thèses est engagée, clans sa longueur, entre les habitations voisines : la grande entrée {Page 3i3)est rue de l'Escrivinerie, l'entrée habituelle était de l'autre côté, rue des Goblets (le nom est resté).

I. La salle des Thèses de l'Université d'Orléans, petite plaquette chez Herluison, 1884. — 2. « Elle fut, pendant près de quatre siècles, le principal foyer de la vie intellectuelle en notre province, et le sanctuaire de la grande institution qui porta si haut la savante et studieuse renommée d'Orléans. Peut-être est-elle en France l'unique débris, ayant quelque valeur, des nombreux établissements universitaires dont nous avait dotés le moyen âge. » La salle des Thèses de l'Université d'Orléans, par M. Boucher de Molandon. Orléans, 1869. p. 8.

SECOND SÉJOUR A ORLEANS

L1édifîce se compose d'un rez-dechaussée peu élevé, formé de deux caveaux extradossés, voûtés en berceau, et d'un premier étage, couvert par un toit à deux pentes, formant pignon sur les deux rues. Une tradition constante veut que la première presse qui a fonctionné à Orléans, ait été installée dans une de ces salles basses du rez-de-chaussée.

On accède par quelques marches au premier palier; à gauche se trouve la loge du concierge, avant-corps qui vient d'être construit.

Nous voici dans la célèbre salle.

{Page 3 1 5 .) Admirons une fois de plus l'art avec lequel notre vieille architecture savait , au moyen de simples pierres, exprimer toutes les pensées, et même toutes les nuances des pensées.

« Ce lieu doit inspirer le recueillement et le respect, le droit ecclésiastique y a ses interprètes : sa forme se rapprochera de celle d'une église.

La foule des écoliers s'y livre à l'étude, toute distraction est interdite :

la lumière viendra des parties supérieures de la salle, éclairant ainsi les objets d'un jour religieux. Les pensées graves, qui seules sont admises dans le sanctuaire des lois, seront symbolisées par diverses sculptures ; mais les écoliers sont railleurs et malins ; aussi , toutes respectables qu'elles soient , ces figures devront

être placées hors de la portée de la main. Le professeur parle au milieu d'une grande assemblée : la salle sera voûtée. Sa largeur, son élévation seront parfaitement en rapport avec la portée de la voix humaine et le nombre des auditeurs. Cependant il faut convenir que, sous le rapport de l'acoustique, c'est un défaut grave d'avoir placé une ligne de piliers en face de la bouche du maître. Il est vrai que ces piliers sont si minces! Deux grandes fenêtres ogivales s'ouvrent, au-dessus du professeur, dans le pignon qui fait face à la porte d'entrée; de ce

Orléans. Entrée de la salle des Thèses, (p. 3 12.)

ANNEES D ETUDES

dernier côté deux autres jours, de même style, ne descendent qu'à quatre mètres du plancher. Les murailles sont planes, sans la moindre décoration, et leur simplicité fait d'autant mieux ressortir la richesse des culs -de -lampe qui soutiennent les retombées des nervures ; ceux-ci se composent de figurines largement et savamment taillées, qui se détachent sans effort du parement, et ne paraissent pas, comme la plupart de celles de cette époque, écrasées sous le poids qu'elles supportent. L'ordonnance des sujets est remarquable : vers la porte, ce sont des bacheliers déroulant des phylactères, symboles de Tétude ; plus avant, des professeurs à longue barbe, revêtus de robes à larges manches et à plis flottants, coiffés de toques de formes diverses, dont plusieurs ressemblent à celles des magistrats de notre époque;... enfin, au-dessus du professeur, Dieu le Père semble lui inspirer ses paroles 2. »

Telle est la << librairie » (bibliothèque), ou encore la « caméra licentiandorum, » la salle des Thèses 3.

C'est ici que tant de protestants célèbres prirent leurs grades. La tradition

1. Quand je visitai Orléans pour la première fois, l'original de ce dessin, une aquarelle de Pensée, appartenait à un vénérable ecclésiastique, l'abbé Desnoyer, évêque in parlibus, et archéologue distingué. Ce digne vieillard m'accueillit avec une grande amabilité. Nous causâmes de Calvin. En m'accompagnant à la porte, il s'arrêta un instant et me dit à demi-voix : « Ces accusations sur Calvin... » 11 voulait savoir, sans oser me le demander directement, ce que je pensais des accusations d'immoralité lancées contre le Réformateur. « Complètement fausses, lui dis-je. — Tant mieux, » me répondit-il, comme soulagé, et sa figure s'éclaira d'un bon sourire. — 2. De Buzonnière, I, p. 79. — 3. Dans une vitrine se trouve la clef de l'ancienne porte. — Quand les grandes Ecoles furent bâties pour les cours, la salle des Thèses resta la bibliothèque et le lieu de réunion des docteurs. De nombreux documents portent cette mention: « En la salle de la librairie, lieu ordinaire de nos délibérations. » Boucher de Molandon, o. c. P. 7> 34-

Orléans. Les Grandes Ecoles1, (p. 317.)

Orléans. Salle des Thèses, (p. 313.)

ANNEES D ETUDES

affirme que le nom du grand Réformateur est resté longtemps gravé sur une des colonnes. On ne l'y retrouve plus. Qu'importe? C'est son nom qui vient toujours à la pensée, dès qu'on entre dans la salle, son nom, au milieu de combien d'autres! Là passèrent Reuchlin, l'oncle de Mélanchthon, et Le Fièvre d'Etaples, qui séjourna quelque temps à Orléans, en i5o3 4, et Théodore de Bèze, reçu licencié le 1 1 août i539, et Hotman, et Anne du Bourg, et Budé, et Charles Du Moulin, et François Taillebois, le martyr de la Saint-Barthélemy, et Agrippa d'Aubigné.... C'est toute la Réforme qui se dresse devant nous.

Au milieu de cette assemblée, sous ces voûtes, clans la lumière vivante dont les vitraux éclairent et colorent les peintures et les statues, quel spectacle ! La salle est remplie par les professeurs, les officiers du roi et de la ville, les notables. Le candidat, accompagné de ses amis, se présente, prononce un discours latin à l'éloge du droit, et demande qu'on lui confie les insignes du doctorat. On lui fait prêter serment. Puis il monte sur l'estrade. Alors on lui attache une ceinture, on lui passe une bague au doigt annulaire de la main gauche, on met sur sa tête le bonnet de docteur, et on place entre ses mains les livres du droit canon et du droit civil, en lui déclarant que désormais il jouit de tous les privilèges attachés au doctorat : enseigner, donner des consultations, briguer une magistrature, etc., etc. On l'embrasse en signe d'éternelle amitié, et on se met en prières. Il ne reste plus qu'à lui remettre le diplôme même, sur parchemin, auquel sont suspendus le sceau du chancelier et celui de la Faculté de droit 2.

En faisant quelques pas encore dans la rue de l'Escrivinerie, nous débouchons dans la « Grande rue de la porte Bourgogne, » qui a gardé son nom. Et en face de nous (à la place de la Préfecture actuelle), est l'église Bonnes- Nouvelles, où se réunissait la nation de Picardie, et où Calvin présida les réunions dont nous avons parlé. Détruite en i562, elle fut reconstruite quelques années après et disparut ensuite définitivement.

Nous contournons l'église et entrons dans la rue des Grandes Ecoles. Ici, à

Orléans. Entrée de la maison de Duchemin, rue du Pommier, (p. 318.)

1. Il habitait au cloître Saint-Aignan. Graf, Fabci Stapulensis, p. 17. — 2. Nous avons reproduit la cérémonie telle qu'elle se pratiquait à Bourges. (Raynal, III, p. 385.) Elle devait être à peu près la même à Orléans,

SECOND SÉJOUR A ORLEANS

droite, il y avait d'abord l'église, au coin, puis une petite construction, puis une seconde, et une troisième ; puis la maison du prieuré, et, après, « la maison où demeure messire Jehan Tixier docteur, lieutenant particulier du Bailliage d'Orléans. » « C'est cette maison que loua et habita Anne du Bourg, du 24 octobre 1 55o au 18 septembre 1 554 l. »

Grâce à des textes inédits, M. Doinel a encore démontré que le célèbre martyr avait passé dix ans à Orléans, d'abord comme étudiant, puis comme professeur (dès 1549), avant d'être reçu docteur-régent ; qu'il fut élu à cette charge en i55o, qu'il exerça trois fois la rectorie (elle était de quatre

mois), en 1 553, 1 555, 1 557, et cluei pendant son second rectorat, il fit réparer les serrureries des écoles et les menuiseries de la salle des Thèses ( 1 555). Il quitta Orléans, en 1 557, pour aller à Paris, où il devait confesser sa foi sur le bûcher, le 23 décembre 1 5 5 9 .

La demeure du grand martyr était exactement au-dessous du cabinet de l'archiviste actuel. « Devant et à l'opposite, » dit l'acte notarié de i55o, s'élevaient les Grandes Ecoles2. {Page 314.)

Louis XII venait de monter sur le trône. Les étudiants affluaient et la salle de la rue de l'Escrivinerie ne pouvait suffire pour les cours. Une nouvelle salle, appelée les Grandes Ecoles, fut construite par ordre du roi en 1498. On était alors à une époque de luxe extrême. Les dehors furent décorés avec une richesse superflue, tandis que la partie essentielle, les salles destinées aux cours, fut complètement négligée.

« La façade, qui présentait le pignon sur la rue, était empreinte d'un caractère à la fois religieux et civil... Elle se composait d'un soubassement fort simple, d'environ deux mètres de hauteur, et de deux étages d'une médiocre élévation,

Orléans. Cour de la maison de Duchemin, rue du Pommier, (p. 319.)

1. C'est M. Doinel qui a fixé ce point d'histoire locale en retrouvant le bail fort curieux et l'acte de sortie de du Bourg. — 2. Jules Doinel, Bulletin du protestantisme, XXX, 1881, p. 365. — Jules Doinel, Mémoires de la Société archéologique et historique de l'Orléanais, XVIII, 1884 : « Anne du Bourg à l'Université d'Orléans, sa régence, son habitation, ses trois rectories (1549-1557)- »

années d'études

éclairés chacun par quatre fenêtres percées avec une parfaite régularité, qualité très rare à cette époque.

« A l'une des extrémités de sa façade, un cul-de-lampe richement brodé supportait une statuette surmontée d'un petit dais : du côté opposé s'avançait une

gargouille. L'ensemble de ces ornements, qui se multiplient à mesure qu'ils s'élèvent, donne lieu de croire que le pignon était richement décoré ; mais déjà au commencement de ce siècle, il était tellement fruste qu'on ne pouvait plus reconnaître son état primitif. L'entrée du bâtiment donnait sur une cour.... A l'intérieur du bâtiment, une salle unique occupait toute l'étendue de chaque étage; les murs étaient couverts d'un simple crépi ; aucune sculpture n'ornait les planchers1. » C'est dans les Grandes Ecoles que Calvin a étudié avec les Daniel, les Duchemin, les Connan, etc.

Malheureusement, le célèbre édifice n'existe plus. L'architecte, chargé (vers 1824) d'établir sur son emplacement des salles pour les écoles chrétiennes, n'a pas soupçonné qu'il pouvait, sans détruire la façade, l'approprier à sa nouvelle destination : il a tout rasé pour construire, sur le même emplacement, un corps de logis triste et nu 2. Seul le soubassement des écoles publiques actuelles est encore l'ancien soubassement.

En revenant quelques pas en arrière, nous entrons, à gauche, dans la ruelle du Pommier. Ici était la maison familiale de Duchemin, la dernière, à l'angle droit de la rue, bien délabrée aujourd'hui, debout cependant. D'après d'anciens actes qu'il a retrouvés, M. Doinel nous l'a décrite en ces termes : « Cette habitation, sise paroisse Saint-Liphard, consistant en cave, chambres basses, hautes, étable, cuisine, études, etc., fut louée par Duchemin en février 1 534, ^l maître Gentien Hervet, depuis célèbre théologien catholique, et alors simple maître de tutelle, c'est-à-dire maître de grammaire de la dite paroisse. Cette location fut faite pour la somme de 23 livres tournois de ferme annuelle. » C'est la maison où Calvin fut si souvent reçu chez son ami 3.

Le local était distribué pour avoir des pensionnaires1. L'entrée {Page 3 16)

I. De Buzonnière, I, p. 141. — 2. Ibid. — 3. Bulletin, XXVI, 1877, p. 183. — 4. Cet usage était très répandu. « Les professeurs tenaient pension ou tutelle. Ce n'était pas un lait exceptionnel, niais habituel.... La généralité de cet usage peut expliquer pourquoi il n'y eut jamais à Orléans de Collèges pour les étudiants, comme on en rencontre dans toutes les Universités qui remontent au XIVc siècle. » Marcel Fournier, Histoire de la science et de l'enseignement du droit, III, p. 84.

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est très pittoresque, et la cour encore plus peutêtre. Il est vrai que ce n'est plus qu'une masure, habitée par de bien pauvres gens. (Page 317.) Et cependant, comme dans une robe déchirée et rapiécée on reconnaît encore des morceaux de l'étoffe primitive, qui parait la grande dame avant de mal couvrir la mendiante, dans la masure actuelle on distingue la maison d'autrefois. Ici c'est la fenêtre dont la moulure gothique a été conservée. Là dans l'angle, c'est le beau puits en pierre, dont la margelle est restée solide sous son toit qui s'écroule. Au milieu de ce délabrement croît la vigne et pend le linge jaune qui sèche, spectacle digne de tenter le pinceau de l'aquarelliste.

La rue du Pommier débouche dans la rue du Gros Anneau, qui la croise, et se prolonge par la rue du Puits de Lignières. {Page 3i8.)C'est donc un carrefour. A l'un des angles est toujours la vieille maison originale, avec le puits qui a donné le nom à la rue. C'est ici qu'à la Saint-Barthélemy, les étudiants de François Taillebois auraient jeté 1 le cadavre de leur maître. « Quelques escholiers, nous raconte le martyrologe, estant venus à son logis, lui dirent qu'ils vouloyent aller voir sa bibliothèque, en laquelle les ayant menez, l'un lui demande un livre, l'autre un autre, lesquels il leur donne. Cela fait, ils commencèrent à dire que ce n'estoit pas assez, ains qu'ils le vouloyent tuer ; ce qu'ayant entendu, il se prosterna en terre, et ayant achevé sa prière, leur dit qu'ils le tuassent donc chez lui. Mais ils le contraignirent de sortir de sa maison. » On le mène devant les Grandes Ecoles : « au moins, dit-il, tuez-moi devant ce lieu, où j'ai enseigné si longtemps. » Mais « ils le rebutèrent encore plus furieusement que devant "1. » Finalement ils l'assommèrent.

La rue du Gros Anneau, son nom l'indique, tourne comme un anneau, en

Orléans. Maison dus Daniel, (p. 521.)

1. C'est ce qu'on raconte à Orléans. Mais la tradition a confondu deux faits. François Taillebois fut précipité dans la Loire, et le malheureux qui trouva la mort dans le puits de Linières fut maître Ouvert Morieau, appariteur général. Voici le récit fait par un témoin oculaire, un étudiant allemand, élève, du reste, de Taillebois. « Maistre Ouvert Morieau fut blessé d'un coup de hallebarde, et comme il ne voyait aucun moyen de salut... il se précipita dans le puits de Linières et s'y noya. Nous entendîmes le bruit de sa chute. Des voisins tirèrent chez nous de l'eau de ce puits, qui était rouge de sang. » Bulletin, XXI, 1872, p. 357, 358. « La Saint-Barthélemy à Orléans, racontée par Joh. Wilh. de Botzheim. » — 2. Histoire, des Martyrs, édition de Toulouse, III, p. 695.

quart de cercle et, de l'extrémité de la rue du Pommier, elle va aboutir à l'extrémité de la rue des Grandes Ecoles. Presque au bout, à gauche, était la seconde maison habitée par Calvin. Elle existait encore en 1880, avec un rez-de-chaussée

Orléans. Hôtel du bailli Groslot. [Hôtel de ville actuel.] (p. 322.)

moderne; mais la porte était surmontée de deux petites baies, grillées selon l'usage du XVIe siècle. Il y avait des traces de moulures. Entre la porte et la fenêtre s'ouvrait un petit jour carré à quatre carreaux, et le second étage avait conservé son caractère ogival. Deux fenêtres étaient inscrites dans un cadre de pierre que surmontait une arcature trilobée1. A l'intérieur, un escalier, en forme de vis, portait également bien sa date. Tout a été renversé. Les fenêtres, achetées au démolisseur pour 25 francs, ont été transportées à Paris, dans le jardin de M. Vernes, ancien président du consistoire. Voilà tout ce qui reste, avec une vitre en vieux verre vert, carrée, ayant environ dix centimètres de côté. La maison recevait des pensionnaires, et l'un d'eux, en 1670, grava sur cette vitre, avec un diamant, les mots d'Ovide :

Omne solum forti patria est, ut piscibus aequor.

« Pour l'homme courageux tout sol est patrie, comme pour le poisson l'eau. »

Comme ces vitres étaient très petites, entourées de plomb, elles devaient rare-

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