CHAPITRE PREMIER Angoulème
I. Le château d'Hazeville. — II. Angoulème protestant au XVIe siècle. — III. Calvin chez du Tillet. IV. Calvin et Rabelais.
EPUIS le moment où Calvin s'enfuit de Paris, jusqu'au moment où il sort de France, s'étend une période de sa vie particulièrement agitée, et particulièrement obscure. L'historien ne sait trop comment distinguer entre tous ces voyages, les uns authentiques et les autres imaginaires. Et même, les voyages les plus certains, il ne sait pas toujours comment les ordonner chronologiquement. Il y a par moment des difficultés insurmontables et des ténèbres impénétrables. Nous nous tenons à ce qui paraît le plus vraisemblable. Tout de suite nous rencontrons un séjour de Calvin, enregistré par plusieurs auteurs et en particulier par M. Guizot1.
Le président Lévrier2 a rassemblé une énorme collection de documents relatifs au Vcxin. Ils remplissent 60 volumes in-folio, dans la collection des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Le 43e volume contient un Essai manuscrit sur l'histoire de « Meullent, » rédigé par le président Lévrier lui-môme, d'après tous
1. Guizot. Les vies de quatre grands chrétiens français, 1875, p. 170. — 2. Lévrier, magistrat et historien français, né à Meulan-sur-Seine en 1746, mort en 1823; lieutenant général au bailliage de Meudon à la place de son père, en 1 781 ; en 1789, commissaire et secrétaire de la noblesse, puis président du comité municipal. Après la Terreur, juge, conseiller à la Cour impériale et puis président de chambre à la Cour royale d'Amiens. Nouvelle biographie générale, Didot.
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ces documents. Voici la partie du récit qui nous intéresse. En 1 563, il fut interdit aux religionnaires de « bastir aucun presche à Meullent, » mais on leur indiqua le village d'Avernes. a Les seigneurs de Gadancourt et de Hazeville, qui avoient adopté les nouvelles erreurs de Calvin, leur donnèrent refuge dans leurs terres
et leurs châteaux. L'hérétique Calvin, avant que de quitter le royaume, avoit resté longtemps au château d'Hazeville dont il avoit fait ses délices.
Il y composa plusieurs de ses méchants ouvrages contre la religion catholique. » Ici les phrases du manuscrit sont raturées et inachevées. Il est question de « la situation naturelle du pays qui, étant un désert des plus affreux et des plus tristes dans les bois et les fondrières incultes et inhabitées, ne peut inspirer que de l'effroy et de la misanthropie à la plus part du monde qui ne seroit pas sauvage. » Et cependant, c'est seulement « depuis que Calvin eut habité le château de Hazeville et les environs, où il tenoit ses conférences avec ses disciples, [qu'Jon nomma ce lieu Enfer par ce qu'il y avoit prêché contre le purgatoire et l'enfer. Il conserve aujourd'hui encore cette dénomination. Après la mort des seigneurs de Gadancourt et de Hazeville, et de dame Marguerite de la Saussaye, dame de Boisemont, les quels étoient en étroite liaison avec Calvin, l'on trouva plusieurs manuscrits de sa main contre la religion catholique. Cette dame de Boisemont fit abjuration de ses nouvelles opinions devant le grand vicaire et le promoteur de Ponthoise, suivant un acte que nous en avons en original en datte du 28 juillet 1 587 : e/, suivant plusieurs nottes que nous avons du même temps, les manuscrits de Calvin furent remis entre les mains de Robert Noël promoteur de Pontoise 2. »
Tout cela est-il vraiment imaginaire ? Calvin n'aurait-il pas pu passer quelques jours clans le château d'Hazeville? y laisser quelques feuilles remplies de notes ?
1. Ce dessin se trouve à la Bibliothèque du Protestantisme. — 2. Bibliothèque nationale. C. de Vexin 43, p. 163, 164. — Ces renseignements ont servi à la Statistique de l'arrondissement de Mantes, Seine el Oise, par Armand Cassan, 1S33. D'après cette statistique, la commune de Wy, dit Joli-village, contenait 277 habitants, et deux hameaux : celui d'Enfer avec 197 habitants, celui d'Hazeville avec 12 habitants (p. 276 et 360).
La ferme d'Enfer, selon la tradition
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En tout cas, nous le retrouvons bientôt (fin de 1 533 ou commencement de i534), en Saintonge, chez un de ses amis, Louis du Tillet, curé de Claix et chanoine d'Angoulême.
Avec notre Réformateur approchons-nous de la ville.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est sa position même, sur un étroit plateau, presque sur un rocher, qui émerge abrupt, à soixante-dix mètres au-dessus des vallées environnantes.
Les vieilles fortifications sont encore là, transformées en boulevards plus ou moins larges, comme les créneaux menaçants ont été transformés en paisibles parapets : et Ton fait le tour presque complet de la ville, admirant le paysage qui s'étend au loin, avec les tours et les détours de la Charente dans les prairies au nord, avec les lignes de peupliers qui bordent et cachent TAngienne au midi. « La ville, dit la Popelinière, est petite et bien serrée, étendue sur le faîte d'une haute montagne, laquelle est si roide qu'elle ne donne aucune avenue pour l'accoster, fors du côté du Limousin, par lequel la plaine court jusques à la porte qui mène à la Rochebeaucourt. De tous les autres endroits, ce ne sont que rocs et pentes de murailles inaccessibles, pour si peu défendues qu'elles soient. L'autre porte, qui conduit à la Rochelle, est défendue, tant par le naturel du lieu, qui est un pendant fort bas et roide, que par main d'homme; car, entre les doubles portes et murailles, il y a devant la première une grande et large plateforme, bien fondée et étoffée, si bien défendue et parapetée de tous côtés qu'on n'en sauroit approcher qu'à son grand désavantage. De la battre, elle est si élevée sur la plaine, où elle commande, que les assiégés n'en feroient que rire. Plusieurs endroits moins défensables ont leurs doubles murailles, revêtues de leurs fausses-braies. Et le tout de bonne et ancienne étoffe, tellement qu'encore qu'il y eut brèche raisonnable, pour si peu que les assiégés la rempareroient, elle se défendroit d'elle-même, d'autant que le soldat seroit déjà las premier de l'avoir franchie. Le plus faible endroit, c'est la porte de Limoges qui est plaine : mais elle a ses murailles triples et bonnes. Au reste, aucun lieu de son contour ne lui commande : c'est pourquoi elle est estimée une des plus fortes places du royaume, et dit-on qu'elle ne fut jamais prise par force, mais deux fois seulement par composition. » Voilà une description presque aussi curieuse que la forteresse elle-même1.
Entrons. Il y a beaucoup de portes et de poternes, mais, pour plus de sûreté, on n'en ouvre que trois : le Palet, Saint-Pierre et Saint-Martial. Les portes sont surmontées de tours où logent les gardiens. Dans la tour de Chande habite le bourreau. {Page 36 1.)
Passant par la porte du Palet, du côté du Nord, nous sommes tout de suite
1. Voir A. -F. Lièvre, Angoulème, histoire, institutions et monuments, 1885, p. 51.
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dans le quartier industrieux. C'est ici que les maisons sont le plus pressées, et nous nous enfonçons rapidement dans le pittoresque. Mais, encore une fois, comme il est heureux que le bon vieux temps soit passé sans espoir de retour, et ne puisse plus faire la joie que des archéologues !
Angoulême. Ruines du Châtelet. (p 366.)
« Les rues sont tortes, dit Corlieu, et les maisons sans ordre. » Celles-ci sont en outre étroites et basses. Elles ont parfois un appentis où logent des animaux domestiques qu'on laisse vaguer dans le quartier. La plupart des habitants n'ont que la voie publique pour jeter leurs immondices ; les venelles en sont encombrées. L'évèque lui-môme fait porter sur la place « le fient de ses écuries. »
« Déjà étroites et sombres, les rues sont encore çà et là rétrécies par un étage en bois qui surplombe le rez de chaussée. Les charrettes ne passent pas partout. Le piéton lui-même a des précautions à prendre ; il doit se garer des étaux placés devant les boutiques, et veiller à ne pas se heurter à des auvents posés trop bas. Il lui faut songer à ses pas en même temps qu'à sa tète. Les caves ont des regards horizontaux, avançant jusqu'au tiers de la rue, et fermés de trappes en bois, qui pourrissent à la longue et cèdent .un jour sous le poids des passants. Des cavaliers même y sont tombés et des charrettes y ont engagé une de leurs roues. Les tuiles versent en détail l'eau des toitures, à moins qu'une gargouille ne la jette à ilôts clans la rue, non pavée, qui se transforme alors en torrent ou en bourbier. Près des portes, en dehors des murailles, la
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municipalité entretient des « bousines, » ou fosses destinées, comme leur nom 1 indique, à recevoir les boues amenées par les pluies : c'est à peu près tout ce qu'elle fait pour la voirie1. »
Fumier sur les places ; fumier au bord des remparts ; fumier dans les rues ;
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Vue J'Angoulëmc, en 1609. (
fumier partout. Qu'était-ce donc que la population qui vivait dans ces bouges? car le rapport est étroit entre l'habitation et l'habitant. Dis- moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. Voilà donc le XVIe siècle. Une courte promenade dans les rues nous en dit plus que de longues recherches dans les chroniques : il fallait que les hommes fussent singulièrement grossiers.
Je rôde un peu à travers le vieux quartier ; je passe dans la rue de la Croix- Verte. Au fond d'une cour noire de fumée se trouve une jolie façade Renaissance,