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CHAPITRE SECOND

Nérac.

I. Nérac au XVIe siècle. — II. Marguerite d'Angoulême. — III. Le Fèvre d'Etaples. — IV. Marguerite d'Angoulême et Calvin. — V. Le protestantisme de Marguerite d'Angoulême. — VI. Nérac et Gérard Roussel. — VII. Un document inédit sur Gérard Roussel. — VIII. Fin de l'école de Le Fèvre.

ARTI de Paris, après le ier novembre 1 533, Calvin se trouvait déjà, en mai 1 534, >d Noyon. Son séjour à Angoulême ne fut donc pas de très longue durée, et même il avait pris le temps, en avril 1 534, ^e se rendre à Nérac.

Si vous demandez aujourd'hui à un Néracais ce qu'il reste de Nérac au XVIe siècle il vous indiquera les ruines du château.

Elles sont fort belles, en effet, ces ruines (Page 38 1), quoique fort mal entretenues, et même bien peu respectées. Là-haut clans l'air se dressent délabrés les montants de deux cheminées, qui faisaient partie des salons royaux. Puis ce qui attire les regards c'est une galerie élégante, aux colonnes torses, aux chapiteaux ornés d'animaux bizarres. Malheureusement on a bâti devant cette galerie une maison qui gêne la vue. On a partagé, par des murs, la galerie elle-même, et chaque proprié-

1. Voir : Notice historique sur la ville de Nérac, par le comte de Villeneuve-Bargemont, 1807; Nérac et Pau, par Samazeuilh, 1854 ; Dictionnaire géographique, historique et archéologique de l'arrondissement de Nérac, par Samazeuilh, 1881 ; Lu Guirlande de Marguerite, sonnets dédiés à la ville de Nérac, 1876 (avec des notes explicatives plus développées que le texte).

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taire d'une partie de la vieille demeure royale dépose des tonneaux dans les cours, et du bois dans les chambres. Intérieurement tout est à l'avenant. Et cependant il y a encore des salles avec leurs belles voûtes f, dont les clefs portent des A entrelacés (Antoine de Bourbon), et qui attendent seulement une main bienveillante pour reprendre quelque chose de leur ancien éclat. Il y a même,

Nérac. Ruines du château. Un chapiteau, (p. 380.)

ici et là, des restes du vieux pavé, quelques petites pierres carrées que foulèrent, de leurs pieds élégants, princesses et reines. Aujourd'hui cela ne sert plus que de grenier ou de poulailler.

Deux chapiteaux de la galerie vont nous en dire davantage. Leurs sculptures nous racontent l'histoire du château, ou du moins les origines de la famille qui le bâtit.

Sur l'un2, on voit sculpté un moine bénédictin, revêtu de son scapulaire et environné d'une grande quantité de lapins. Il est courbé sur un gros dogue qui semble le menacer, et tandis que, d'une main, il lui présente un long papier déroulé, de l'autre il cherche à l'apaiser. Le second chapiteau, au lieu de simples feuilles, nous montre des marguerites.

Ces figures sont faciles à comprendre. Nérac était une abbaye de bénédictins qui, pour maintenir leur domination sur des vassaux récalcitrants, s'adressèrent à un seigneur de la maison d'Albret, originaire de Lapret ou Labret 3. Les

1. « La pièce la plus remarquable de tout ce bâtiment est une salle voûtée, assez spacieuse, du rez-de-chaussée. C'est là qu'étaient les archives de la maison d'Albret et de la cour de Navarre. » Trente années de la vie d'Henri IV, son séjour et celui de sa cour à Nérac, Agen, 1826, p. 24. — 2. Celui de la troisième colonne, du côté de la rivière. — 3. Aujourd'hui Labrit, commune de l'arrondissement de Mont-de-Marsan.

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seigneurs d'Albret répondirent volontiers à l'appel des moines, et se substituèrent tout simplement aux propriétaires légitimes.

Le dogue c'est le seigneur, le moine c'est le bénédictin, le papier c'est la charte.

Nérac. Galerie existante du château (aile nord).

Les d'Albret mirent plusieurs siècles à construire leur château, avec ses quatre corps de bâtiment.

L'aile qui a été conservée occupait le nord et datait de 147 1 à i522. L'aile occidentale, plus vieille, datait du XIVe siècle. Un dessin, de 1782, nous représente l'aile orientale. {Page 383.) Henri d'Albret construisit l'aile sud de i522 à 059.

Les quatre corps formaient un trapèze entourant une cour intérieure, entourés eux-mêmes par de profonds fossés, et défendus aux quatre angles par quatre grosses tours. La façade regardait la ville. Un pont de bois, pavé en pierres, conduisait au grand portail, devant lequel était un pont-levis. Et le portail luimême était gardé par deux tourelles, qui rendaient plus pittoresque cette masse un peu sombre. {Page 384).

A l'extrémité de la façade extérieure de l'aile nord, on voit encore une baie longitudinale, à demi-bouchée, et un cercle de fer avec des rayons tordus. C'est tout ce qui reste d'un petit pont-levis qu'on abaissait pour que la Cour pût aller à l'église Saint-Nicolas, bâtie à côté.

Enfin, devant la façade orientale longeant la rivière, était une autre tour

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ronde, contenant un escalier en limaçon, qui aboutissait à un pont sur la Baïse ; c'est par là que la Cour se rendait au parc \

Descendons du château, à gauche, le long de la Baïse, par la rue qui va d'un pont à l'autre, la rue des Tanneries. Sur la rivière, la façade de ces établissements n'est rien autre chose que l'ancien mur de ville. De longues galeries de bois, superposées, donnent au quartier un aspect jaune, noir et rouge, de l'effet le plus intéressant.

Dans la rue, sur la clef de voûte de la porte d'une de ces tanneries, une inscription nous arrête : « Dieu soict céa. »

Nerac. Cour du château. Aile orientale, a après un dessin

{Page 385.) La tradition veut de I7g2j au musée de Nérac. (p. 382.}

qu'ici se soient tenues les premières réunions évangéliques. Que cette inscription soit une inscription protestante, il n'y a guère lieu d'en douter. Les catholiques se taisaient, en général, ou parlaient latin, en de pareilles circonstances. Que la maison et le quartier soient vieux de plusieurs siècles, il n'y a pas lieu d'en douter davantage. Mais était-ce une maison particulière, ou vraiment un temple ? L'inscription est compréhensible dans les deux hypothèses. Tout ce qu'on sait, c'est que la maison contenait, en bas, une salle unique et très grande.

Encore quelques pas et, tournant à droite, nous voici en face du vieux pont (Page 386), en pierre, à triple arceau ogival, à double versant, aux coudes en

i. Le vieux château a été encore décrit par des experts en 1783 : visite faite bien à propos. Dix ans plus tard, le 1er août 1793, une loi delà Convention ordonnait la confiscation de tous les monuments où il existait des armoiries, signe de « l'antique et hideuse féodalité. » Les démolisseurs se mirent à l'œuvre. Pour 10000 francs, ils abattirent la moitié de l'édifice; ce qui restait fut vendu en plusieurs lots. On possède au musée de Nérac un plan du château, le dessin d'une façade intérieure (celle de l'est) retrouvé dans un manuscrit de 1782, dû à Dupin de Franceuil, lermier général à la fin du XVIIIe siècle, enfin un plan en relief, en liège, exécuté avec beaucoup d'habileté d'après ces diverses indications. M. Philippe Lauzun, dans son Château de Nérac, 1896, p. 10 (article extrait de la Revue de VAgenais), dit : « En outre des dessins déjà cités, il en existe un autre, reproduit à la fin de l'ouvrage, devenu fort rare, de M. Rougier de la Bergerie, ancien sous-préfet de Nérac, et intitulé : Trente années Je la vie d'Henri IV, son séjour et celui de sa cour à Nérac (Agen, 1826). Ce dessin n'est que la reproduction d'un tableau beaucoup plus ancien qui portait pour titre : Vue du château de Nérac, en 1610. La vue est prise de la garenne, c'est-à-dire de la rive droite, et permet d'admirer sur la rive gauche, et au bout du pont à deux arches inégales, très pittoresques, les deux façades Est et Sud du château, avec leurs tours couronnées, les fenêtres de ses deux étages, et le commencement du jardin du roi. » M. Tholin, archiviste du Lot-et-Garonne, a bien voulu nous communiquer ce volume très rare (parce que, tiré à un très petit nombre d'exemplaires, il n'a pas été mis en vente) de M. Rougier de la Bergerie. Mais la lithographie qui indique le pont et la haute muraille le long de la Baïse, donne une simple silhouette du château, et il n'y a aucun renseignement sur le tableau de 1610. La reproduction en liège est en somme plus intéressante.

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dehors, et aux piliers massifs armés de contreforts. Le poète, qui Ta chanté, a ajouté avec moins de clarté :

Nérac, ce monument résume ta puissance.... Là fut le Moyen Age, ici la Renaissance 1.

Gela veut dire, en prose, qu'il y a deux Nérac ; le Nérac du château et de la Renaissance, dont nous venons de parler, et le petit ou vieux Nérac, vers lequel

nous nous dirigeons, qui est le Nérac primitif. La Baïse les sépare; le vieux pont les réunit.

Le vieux pont trahissait encore mieux son âge vénérable il y a quelques années, alors que sa tête, du côté du vieux Nérac, était défendue par une tour sous laquelle il fallait passer. Les poutres de cette tour ont été sciées à fleur de la maison voisine, qui faisait corps avec elle et nous intéresse tout spécialement. Selon la tradition, c'est la maison où aurait habité Théodore de Bèze (angle de la rue de la Sederie)2. L'édifice est bien du moyen âge, comme l'atteste son pignon.

Un peu plus haut, dans la rue de Sully, à gauche, est la maison qu'habita Sully.

Si nous entrons dans une des rues avoisinantes, par exemple dans la rue Tanzin-la-Gaillarde (Page 387), nous achevons de pénétrer au cœur du moyen âge, en plein XIIIe ou XIVe siècle. Je ne sais si quelque ville de France, Rouen, même Lisieux, a rien conservé de pareil, tellement c'est étroit, tellement c'est sombre, tellement c'est sale, tellement les odeurs les plus diverses et les plus fortes vous saisissent à la gorge. La rue a quelques mètres à peine de largeur ; les étages avancent les uns sur les autres à mesure qu'ils montent, et les toits là-haut ne sont plus séparés que par quelques pieds. On comprend le jeu des seigneurs du XVIe siècle, qui s'amusaient à sauter à travers les rues, en courant sur les toits. Certainement deux commères pouvaient, par leur fenêtre, se faire passer un tison et rallumer leur feu. Ni air, ni lumière.

I. La Guirlande, p. 35. — 2. Cette rue de Sederie (soierie), c'est-à-dire du quartier consacré à l'industrie ou au commerce de la soie, se prolongeait même au delà des murs, par la rue des Argentiers, jusque dans le parc. En 1556, Antoine de Bourbon démolit la rue des Argentiers et transporta ses habitants dans le nouveau Nérac, où il avait lait construire pour eux la rue Bourbonnctte (allant aujourd'hui du Tribunal à l'ancien couvent des Capucins, devenu l'Ecole supérieure de filles).

Nérac. Le château, d'après le plan en relief du Musée, (p. 382.)

NERAC

Voilà les origines de Nérac, du vieux bourg- primitif, entouré par la rivière et par des murailles dont on voit encore quelques restes en amont, à l'endroit où le rempart arrivait à la Baïse. — A cet endroit précis s'élevait encore, il y a quelques années, une tour qui portait le nom de Chaire de Calvin.

{Page 388.) Mais il est bien probable que la tradition a été, ici comme autre part, trop précise.

Les populations naïves aiment les symboles matériels. Calvin était venu.

Calvin, par son influence, avait fondé l'Eglise de Nérac. L'imagination populaire lui éleva une chaire digne de lui, forte et grande comme une tour1.

En repassant le vieux pont, nous remontons droit dans la ville, et nous traversons le vieux quartier du Nérac actuel. (Page 38g.) Dans la rue de l'Ecole se trouve l'ancien hôtel de ville bâti en i6u, sur remplacement de celui qu'un incendie avait dévoré avec les Archives2, et nous arrivons aux Allées du Centre établies sur les anciens fossés3, vers 1722. Ces fossés partaient du château, décrivaient un arc de cercle presque régulier et rejoignaient la rivière par la rue du Cujon ''.

On rencontrait d'abord la halle, une des plus vastes de France, construite sous Antoine de Bourbon ; sa charpente était supportée par trente gros piliers, formant deux longues galeries juxtaposées. A l'un des angles se tenaient les boulangers, auxquels Henri IV, pour perpétuer le souvenir de l'un de ses adultères, accorda le droit de ne payer aucune taxe.

Plus loin était la fontaine du Griffon, don de Henri IV. Ici avaient lieu les exécutions, précédées de tortures, par corde, coins, etc.

i. On raconte que le pape Benoît XIV ayant vu à Rome, dans une assemblée générale de capucins, un père Séraphin, natif de Nérac, lui dit savoir que l'on conservait dans cette ville, comme une relique précieuse, la chaire dans laquelle Calvin avait prêché. (Villeneuve, o. c, p. 55.) La tour a été démolie, par mesure de sûreté, il n'y a pas bien longtemps. — '2. « En 161 1, le 7 janvier, le feu ayant pris aux poudres qui étaient dans un cabinet supérieur de l'hôtel de ville, tout fut consumé. L'on ne sauva pas un seul papier Une source unique pour les faits

historiques disparut, a R. de L. [Rougier, baron de la Bergerie], Trente années de la vie d'Henri IV, p. 178. — 3. Les fortifications avaient été reportées là où sont actuellement les Allées d'Albret. Des murs épais allaient alors de la porte de Condom, où aboutissaient les murs mêmes du château, à la porte du Marcadieu (marché à Dieu; aujourd'hui place Carnot) puis de Fontindéle et rejoignaient la rivière. C'est avec ces murailles-là que Nérac soutint le siège de 162 1. — 4. Ainsi nommée d'une sculpture qu'on voyait à l'entrée de la rue, représentant une gourde ou calebasse, en patois : cajou.

Nérac. Inscription de la rue des Tanneries, (p. 383.)

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Enfin, à l'autre bout des Allées, se tenait le marché au charbon qui, comme la halle, rappelait les aventures galantes, c'est-à-dire immorales, du roi de Navarre.

C'est par un souvenir d'un autre genre que nous terminons notre visite. A gauche des Allées, presque en face de la rue du Prince, est une place où se

Nérac. Le vieux pont. La maison de Théodore de Bèze. Le vieux Nérac. (p. 383.)

trouvent aujourd'hui le Tribunal, le Musée et la Bibliothèque. Elle s'est appelée presque jusqu'à ces derniers temps la place du Temple. Là en effet était le temple du XVIe siècle, démoli lors de la révocation de l'édit de Nantes. Un des plus pieux et des plus vieux protestants de Nérac m'a raconté qu'un de ses oncles lui parlait souvent d'un vieillard qu'il avait connu, et qui venait régulièrement pleurer sur les ruines de ce temple, comme les Juifs aux pieds des remparts de leur cité. « Jérusalem, si je t'oublie, » s'écriaient les prophètes ; et les huguenots chantaient : « C'est dans ta Sion sainte que tu seras loué. »

De la triste ville moyenâgeuse échappons-nous maintenant à travers la nature éternellement jeune et gracieuse :

Aux bords riants de la Baïse, Groupée autour d'un vieux château De ses deux ponts enjambant l'eau, Nérac la charmante est assise '.

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