Génin, o. c, p
2. Herminjard, I, p. 199. 24 février 1524. — 3. Génin, Ibid.,ip. 51.
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docteurs et les théologiens, Le Fèvre d'Etaples, Gérard Roussel, Michel d'Arande, tout le cénacle de Meaux, reconstitué sous les ombrages de la Garenne, fugitifs, sous le coup de condamnations terribles, si ce n'est même échappés aux cachots et arrachés aux flammes.
Marguerite se fait toute à tous. Elle le peut : savante avec les savants, poète avec les poètes, théologienne avec les théologiens. N'est-ce pas Briçonnet qui, effrayé de cette prodigieuse activité d'esprit, lui avait un jour écrit : « S'il y avoit au bout du royaume ung docteur, qui, par un seul verbe abrégé, peust apprendre toute la grammaire, autant qu'il est possible d'en sçavoir ; et ung aultre de la rhétorique ; et ung aultre de la philosophie ; et aussy des sept arts libéraux, chacun d'eux par ung verbe abrégé, vous y courriez comme au feu 1 ? »
Il n'y a aucune exagération. Pour elle, « les tappis ou autres ouvrages de l'éguille » sont « une très délectable occupation. » Seulement tandis que ses doigts brodent sur le canevas quelque « divin sacrifice de la messe, » elle se fait lire un historiographe, ou un poète, ou un autre notable et utile auteur. Elle profite des loisirs d'un voyage pour composer quelque écrit, et, clans sa litière, une dame de compagnie lui tient l'encrier 2.
On s'explique ainsi les connaissances encyclopédiques dont témoigne le poème des Prisons, où Marguerite se dépeint à nous « feuilletant les livres de loix, des artz libéraulx, de médecine, des bons et vrays historiens. » Elle écrit :
Je m'envoloys par la philozophie Par tous les cyeulx, puys la cosmographie Qui me montrait la terre et sa grandeur, Faisant mon cueur courir de grand ardeur Parmy l'Europe et l'Afrique et l'Asie Où sans cesse couroys par fantaisie :i.
Quelle fièvre ! quel enthousiasme ! C'est bien la Renaissance '*.
Passons une journée en cette étonnante et agréable compagnie. Tout le monde est réuni dans une des salles du château « fort bien tapissée et pavée. » C'est une foule de dames, de demoiselles, de secrétaires, de médecins, d'aumô-
1. Génin, o. c, p. 46. — 2. « Elle composa toutes ses Nouvelles la plus part dans sa litière, en allant par pays, car elle avait de plus grandes occupations, estant retirée. Je l'ay ouy ainsin conter à ma grand'mère, qui alloyt tousjours avecq elle dans sa litière, comme dame d'honneur, et lui tenoit l'escritoyre dont elle escrivoit. » Œuvres de Brantôme (édit. L. Lalanne), T. VIII, des Dames, p. 126. — 3. Lefranc, Les dernières poésies, p. 197. — 4. « Quand on songe que la même personne qui a dicté les considérants [de l'Institution de l'Hôpital des « Enfants rouges »] empreints d'une tendresse si éclairée à l'égard de l'enfance, a aussi composé YHeptamèron et les Chansons spirituelles, défendu Rabelais, Marot, Des Périers, Le Fèvre d'Etaples, Dolet, Calvin et les Vaudois, deviné un Amyot ou un Jean Ango, compris une Renée de France et une Vittoria Colonna, goûté un Cellini, un Serbio et un Clouet, protégé les premiers lecteurs en grec et en hébreu, sans parler de tant de hardis imprimeurs et de doux poètes; quand on songe qu'elle a durant trente ans pris une part aussi active que salutaire à la politique extérieure d'un des plus grands royaumes de la chrétienté, suggéré plusieurs des réformes administratives les plus fécondes du règne de François Fr, soutenu et consolé son frère au fond des prisons de Madrid, et enfin ramené la prospérité économique et une stricte justice dans son royaume, on comprend qu'il soit permis d'affirmer qu'il n'y a pas dans toute la Renaissance de figure plus admirable, ni plus digne d'être aimée, et qu'il n'en est aucune qui ait personnifié d'une façon plus complète les aspirations multiples de cette grande époque. » Lefranc, Les dernières poésies, p. XIX.
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niers, de valets de chambre, sans compter les étrangers de passage1. Marguerite est mise très simplement. « Sa façon accoustumée étoit ung manteau de veloux noir, couppé ung peu soubs le bras ; sa cotte noire, assez à hault collet, fourrée de marthes, attachée d'espingles par devant ; sa cornette assez basse sur la teste, et apparoist ung peu sa chemise froncée au collet 2. » {Page 394.)
C'est après dîner, et Ton discute quelque texte de l'Ecriture sainte, par exemple, celui-ci : « Si vous ne ressemblez aux petits enfants, vous n'entrerez jamais au royaume des cieux. » Les docteurs citent saint Augustin, saint Jérôme, saint Chrysostome. Pourquoi pas ? La princesse ne lit-elle pas Erasme dans l'original ? ne comprend-elle pas Sophocle? et, pour approfondir le sens de la Bible, n'a-t-elle pas pris des leçons d'hébreu3?
Puis, comme le temps est beau, on descend dans le parc, de l'autre côté de la Baïse, et, après une courte promenade, on s'assied à l'ombre des arbres qui abritent la fontaine de saint Jean.
Une demoiselle d'honneur se met à lire une des nouvelles de PHeptaméron. Et ce contraste n'est pas un des traits les moins significatifs de cette société et de ces personnages, de plus en plus curieux, à mesure que nous les étudions de plus près. C'est le XVIe siècle, où la galanterie s'alliait si souvent à la religion, où les mœurs si rudes donnaient aux langues une liberté qui choque sinon la vertu, du moins la pruderie, de notre époque. Mais il faut bien noter que les Contes de Marguerite sont d'une nature assez particulière. Ils contiennent des récits libres, trop libres. Toutefois, même les plus libres sont suivis d'une morale, souvent sévère et souvent pieuse, « qui irait à donner V Heptaméron pour un livre d'édification ''. » C'est dans ces contes qu'on lit : « Il n'y a de force qu'en Dieu. » La trente-troisième nouvelle finit ainsi : « Voilà, mes dames, comme la foy du bon comte j d'Angoulesme] ne fut vaincue par signes ne par miracles extérieurs, sçachant très bien que nous n'avons qu'un Sauveur, lequel en disant consummatum est, a monstré qu'il ne laissoit point à un autre successeur pour faire nostre salut a. » Du reste Marguerite s'est mise elle-même en scène dans ces Nouvelles, sous le nom de mère Oysille, et c'est elle qui dirige les entretiens. Or, elle commence chaque journée par la lecture de la Bible, et prie toute la société «d'aller à l'Eglise, en l'union que les apôtres faisoient leur oraison, et demander à Dieu sa grâce, laquelle n'est jamais refusée à ceux qui en foy la requièrent1'. » Aussi vit-on la puritaine Jeanne d'Albret veiller, pieusement, à ce que le public reçut une édition authentique des Nouvelles de sa mère.
Cependant, au milieu de ces propos et devis, les heures ont passé, et l'on rentre au château pour terminer l'après-midi par la comédie : une comédie du
1. La cour compte « un chancelier, deux chambellans, dix maîtres d'hôtel, trois éeuyers, trente-huit dames ou demoiselles, dix-sept secrétaires, quatre médecins, un chapelain, six aumôniers, vingt valets de chambre. » Enorme personnel, sans oublier une centaine de domestiques que la reine entretient avec des ressources très modiques. (Henri de la Ferrière, Marguerite d'Angouîême, 1893, p. 18.) — -2. Génin, o. c, p. 118. — S. Ibid., p. 47. — 4. Voir les pages très intéressantes consacrées à ce sujet par M. Doumic dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 juin 1896, p. 941-943. — o. V Heptaméron , fin de la trente-troisième Nouvelle. — 0. Ibid., début de la septième journée.
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même goût que les Nouvelles ou les Propos de table. Sous les formes les plus inattendues, c'est toujours de religion qu'il est question.
« Nous passons notre temps, a dit Marguerite elle-même, à faire mômeries et farces. » Et Brantôme explique un peu de quoi il s'agit : « Elle composait souvent, dit-il, des comédies et des moralités qu'on appelait là des pastorales, qu'elle faisait jouer et représenter par les filles de la cour. » Nous avons encore une de ces pastorales, composée précisément à Nérac, en i535 : l'« Inquisiteur1. »
E'inquisiteur commence par se plaindre de « ce savoir neuf » qui surmonte le sien. Il gémit de ce qu'il ne peut....
les scavans faire taire
Qui mveulx que moy ont l'Escripture saincte... Car contanter je ne les puis de faincte : Tousjours leur fault alléguer l'Escripture. Dont ilz me font soustenir peine maincte, Car je ne feiz jamais bonne lecture.
Notons une question et une réponse. L'inquisiteur demande :
Des bonnes œuvres, des mérittes, Qu'est-ce ?
Et les enfants éclatant de rire et le raillant, répondent :
Lza, lza, lza.
Voilà qui est hardi. Cependant l'inquisiteur finit par être ébranlé :
Ils ne disent rien d'aventure, J'ai tout dedens la Bible leu.
Il est ému, entraîné. Il se met à chanter lui-même un cantique :
O puissant Esprit, O doulx Jésus-Christ, Qui par ta clémence Et ton sainct Esprit As desfaict, prescript Mon oultrecuydance, Je perdz contenance....
Et tous finissent par s'unir clans un même chant. Sur quoi le petit Clérot termine par cette sage réflexion:
Voicy une divine prise :
Plus ayse je ne fuz de l'an. Allons soupper, la table est mise -.
La journée est finie. Quelle journée ! Et quel tort on fait à Nérac en voulant qu'il rappelle seulement les banales amours de princes dévergondés ! Toutes les cours du XVIe siècle, et même d'autres époques, pourraient en raconter autant, sinon davantage. Tandis que nous aurions beau chercher, parcourir l'Europe et
1. Les personnages sont; l'inquisiteur, le varlet et six enfants. — 2. Bulletin, XLI, 1892, p. 561-565.
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les siècles, nous ne trouverions rien de comparable à cette idylle mystique, qui, sous la providence de la belle Marguerite, se déroule sur les bords de la Baïse.
Une dernière fois je m'assieds à côté de la petite fontaine de saint Jean et j'écoute son murmure. C'est à cette eau si pure, et coulant si doucement, que Marguerite pensait sans doute, quand elle écrivait :
A la clère fontenelle Qui est l'eau vive, et d'En haut le parlait don. Tous povres pécheurs appelle Dieu tout seul bon, Pour vray pardon Recevoir en abandon.
Et je pense : cette idylle mystique de Nérac fut en définitive triste, triste comme un rayon de soleil trop fugitif, entre deux noirs nuages, entre toutes les hontes empestées de la corruption, et toutes les horreurs sanglantes de la persécution.
Pendant qu'ici s'écoulent ces quelques années, abritées par ces collines, apaisées par ces ombrages, rafraîchies par ces sources, là-bas et tout autour, c'est la France qui s'enfonce clans un abîme de boue et de sang, la boue dont était faite l'âme des Valois, le sang qui jaillissait du cœur de nos martyrs.
Quel terrible contraste ! Et cette sécurité même devient une inquiétude ! et ce bonheur même devient un malaise ! et c'est Marguerite même qui chante son chant le plus triste et le plus beau :
Resveille-toy, Seigneur Dieu,
Fais ton effort, De venger en chacun lieu
Des tiens la mort.
Tu veux que ton Evangile Soit préchée par les tiens, En chasteau, bourgade et ville, Sans que l'on en cèle riens :
Donne donc à tes servans
Cœur ferme et fort, Et que d'amour tous fervents,
Ayment la mort.
La mort, qui à l'infidèle Est horrible à regarder, A ton enfant est sy belle Qu'il ne craint s'y hasarder....
Avance donc, Seigneur,
Ton doux support, Leur donnant, pour tout honneur,
Joyeuse mort '.
i. A propos des Chansons spirituelles, M. Lefranc dit : « De la première jusqu'à la dernière chanson, c'est l'âme même d'un Réformé qui confesse sa foi, qui souffre, qui gémit, et qui, finalement, espère. Les protestants de l'époque s'y trompèrent si peu qu'ils adoptèrent pour l'un de leurs chants de ralliement et de réunion ce beau cantique, de lerme allure : « Resveille-toy, Seigneur Dieu » Dire que ces vers résonnèrent au XVIe siècle, sous les voûtes des
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L'idylle a fait son temps ; l'heure de l'action a sonné.
La parole n'est plus aux mystiques : elle est aux héros. Et voilà pourquoi, à ce moment, Calvin vient faire sa visite à la cour de Nérac.
Il venait voir Le Fèvre d'Etaples.
Nous avons quitté l'auteur du Commentaire de i5i2, à Strasbourg, chez Capiton, en 1 525, mal caché sous le pseudonyme de Pérégrinus, fuyant la persécution que le timide Briçonnet avait laissé déchaîner dans son diocèse de Meaux. Protégé par Marguerite et par François Ier, Le Fèvre rentra bientôt en France (i52Ô), fut nommé à Blois, où la cour séjournait souvent 4, bibliothécaire et précepteur des enfants royaux. Il n'y resta pas longtemps. L'horizon s'assombrissait de nouveau. Le concile de Sens se réunissait. Berquin subissait le supplice. A la fin de mai i53o2, Marguerite de Navarre adressa au grand maître Anne de Montmorency une lettre, où se trouvent ces lignes : « Le bonhomme Fabry m'a escript qu'il s'est trouvé ung peu mal à Bloys, avecques ce qu'on l'a voulu fascher par de là3. Et pour changer d'air, [il] iroit volontiers voir ung amy sien pour ung temps, si le plaisir du Roy étoit luy vouloir donner congié. Il a mis ordre en sa librairie, cotté les livres, et mis tout par inventaire, lequel il baillera à qui il plaira au Roy. Je vous prie demander son congié au Roy. » Le congé fut accordé. Le Fèvre commença peut-être par aller chez Michel d'Arande, à Saint-Paul-Trois-Châteaux, clans le Dauphiné ; puis il se rendit à Nérac, où il trouva un asile sûr et définitif.
Son attention se concentrait de plus en plus sur la Bible. La traduction française de l'Ancien Testament (à l'exception du Psautier, qui avait paru en 1 5 25), avait été publiée, le 28 septembre 1 528, à Anvers, chez Martin Lempereur, en 4 volumes in-8°. La Bible entière parut en i53o, chez le même imprimeur. Ici se place la curieuse lettre du nonce Aléandre ; elle nous apprend qu'on aurait voulu amener Le Fèvre à se rétracter, et que, pour arriver à ce résultat, on sonpremiers temples huguenots, chantés par des milliers de fidèles, c'est assez prouver leur signification évangélique — Cette remarque ne s'applique point à une pièce isolée, mais bien à la presque totalité des chansons. Nombre d'entre elles semblent avoir été composées en vue de servir aux cénacles protestants. » 'Bulletin, XLVII, 1898, p. 70-71.
1. C'est à Blois que Marguerite se maria avec le roi de Navarre (1527); c'est à Blois que naquit la future mère d'Henri IV (1528). — H. C'est l'année fixée par M. Herminjard. M. Génin dit : 1 5 5 1 , et Graf : 1529. Herminjard, II, p. 250, n. 1. — 3. Blois même, en effet, n'était pas une retraite absolument sûre. L'évêque de Chartres, Louis Guillard, n'était pas favorable aux hérétiques. Il fit arrêter et emprisonner Clément Marot. Le 21 septembre 1527, se transportant à Blois, il fit commencer un procès d'hérésie contre Nicolas de Saint- Gelais, protonotaire apostolique, et Guil. Denis, médecin de Marguerite, tous deux ses familiers. Un peu plus tard, il chargea Pierre Sceneau, officiai archidiacre de Blois, d'informer de nouveau contre Nicolas de Saint-Gelais, dame Charlotte et contre Le Fèvre luimême, et son disciple Denis.... (Clerval, De Linlovici Clichtovei vila et operibus, p. 43.) Clichtove, l'ancien disciple de Le Fèvre, devenu l'ami et le conseiller de Louis Guillard, se tint cependant cà l'écart de ces mesures persécutrices. - 4. D'après la lettre de Jérôme Aléandre à Sanga, secrétaire de Clément VII (30 décembre 1531). Herminjard, II, p. 386.
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geait à le faire venir à Rome. Aléandre rapporte un propos récent de Le Fèvre, qui, à un seigneur lui demandant si les catholiques ne se gouvernaient pas par l'esprit du Seigneur, avait répondu en serrant les épaules : « Je n'en sais rien. » Aléandre affecte de ne penser qu'au début de la carrière de Le Fèvre, à ses corrections de la Vulgate, pour lesquelles la Sorbonne le condamna. Il raille cette condamnation. « C'était alors chose inouïe que le changement de la moindre syllabe, et même de corriger un texte altéré par la faute des copistes dans l'ancienne version dont se sert l'Eglise. » Il trouve tout cela de « minime importance, » et il ajoute : « J'avais reçu du pape l'ordre, et j'avais moi-même le désir, de chercher, si je le rencontrais quelque part, à l'adoucir et à le rassurer.... Si Faber faisait par écrit une petite rétractation de quelques passages, comme l'a fait saint Augustin, le tout s'arrangerait aisément. C'est là ce que j'espérais, et c'est ainsi que nous avions décidé d'agir, le docteur Ortiz et moi, avec le consentement du pape. Mais comme Faber est si loin de nous, il conviendrait de l'engager par l'entremise de quelque bon prince ou seigneur, à se rendre en Italie, parce que, tant qu'il est près de ce Gérard, jamais on ne réussira à rien *. »
Pendant ce temps, Le Fèvre, de plus en plus absorbé par son œuvre biblique, faisait paraître, le 6 avril r 534, sa revision intitulée : « La Bible avec les variantes de l'hébreu et du grec » ( Anvers), in-folio, chez Martin Lempereur 2.
Coïncidence étrange, merveilleuse, si tout n'était merveilleux clans ces rencontres, dont est remplie la jeunesse de Calvin ! C'est au moment même où Le Fèvre, ayant achevé la meilleure version française de la Bible qu'on pût alors avoir, vient de fourbir l'épée la plus brillante, la plus acérée, la plus infrangible de la Réforme, que Calvin se présente à lui. Nous avons le bonheur d'avoir un texte, trop court, mais précis. « A la même époque, raconte Bèze, il alla à Nérac, ville d'Aquitaine, pour saluer (saliitaturus) le vieillard Jacques Le Fèvre d'Etaples, que la reine de Navarre avait délivré et placé dans cette ville de son royaume. Les docteurs (matœologî) Sorboniques l'avaient menacé de mort pour avoir restauré, non sans long et vif débat, les mathématiques et les études philosophiques clans l'académie de Paris, et pour avoir discuté la théologie scolastique. Le bon vieillard reçut le jeune homme (juvenem bonus
l. Herminjard, II, p. 386-388. Jérôme Aléandre à Sanga, secrétaire de Clément VII, de Bruxelles, 30 décembre 1 531. — 2. « En résumé, Lefèvre avait traduit une première fois la Bible, en suivant fidèlement le latin, non parce qu'il craignait de toucher au texte sacré de la Vulgate, mais parce qu'il ne se sentait pas l'autorité ni la science nécessaires pour corriger avec fruit le texte reçu. L'important était d'avoir une traduction en langue vulgaire. Mais en 1534, lorsqu'il se sentit appuyé par une édition critique plus sûre, il ne recula pas devant l'introduction de ces corrections marginales faites sur l'original. Et c'est ainsi que Lefèvre donna la première Bible en français, où l'on put constater sans peine les différences souvent considérables qui existent entre la Vulgate et les originaux. On comprend aisément qu'une pareille arme de polémique entre les mains du peuple fut rigoureusement proscrite par l'Eglise catholique. En effet, les éditions de 1534 (et de 1 541), bien que munies de l'approbation des docteurs de Louvain et des privilèges de l'empereur Charles-Quint, furent classées, sur la demande du roi catholique Philippe II et du duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas, parmi les Bibles défendues, dans l'appendice joint à l'Index des livres défendus au concile de Trente. Aussi furent-elles détruites avec la dernière des rigueurs. » Alfred Laune, La traduction de l'Ancien Testament de Lefèvre d'Etaples, 1895, p. 44-47.
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senex) et le vit avec plaisir, augurant qu'il serait un instrument de l'établissement du royaume céleste en France l. »
On aimerait avoir quelques détails de plus sur les entrevues qu'eurent les deux Réformateurs, dans les salles du vieux château, ou sous les ombrages de la Garenne.
Quel moment en effet que cette visite ! Tout le passé de la Réforme française et tout son avenir ! Le centenaire Le Fèvre transmettant ses vœux, avec ses conseils, au jeune Calvin ! la première période, celle du Fabrisme, qui se fermait et la seconde, celle du Calvinisme, qui s'ouvrait ! Quelque chose comme la transmission d'un sceptre spirituel !
Fl. de Ragmond complète Bèze, clans un passage très digne d'être noté : « Le Fèvre se laissoit plus aller [que Roussel] aux opinions de Calvin, qu'il vouloit pourtant retenir, pour la crainte qu'il avoit que cet esprit bouillant ne mit tout en désordre, luy donnant au départ ce conseil, de régler ses opinions à celles de Mélanchthon 2. » On ne ferait en effet aucun tort à Le Fèvre, en l'appelant le Mélanchthon français. Fl. de Raemond se montre, croyons-nous, perspicace et véridique, quand il dit : « Il se laissoit plus aller que Roussel aux opinions de Calvin. »
Certainement les conseils de sagesse, de modération qu'il dut lui donner, ne furent pas des paroles de lâcheté, ni môme de timidité. Au contraire. Le Fèvre, en effet, en était arrivé à se faire les plus cruels reproches sur sa propre conduite. C'est ce que nous apprend le très curieux récit de ses derniers moments, récit fait par Marguerite elle-même à Frédéric II, électeur palatin 3. « Le bonhomme Jacques le Fèvre d'Estaples en Picardie, qui étoit un des plus savans hommes de son siècle, se voyant cruellement persécuté à Paris par les sorbonistes, se retira à Nérac auprès de Marguerite, Reine de Navarre, sœur du Roi François Ier. Cette princesse qui aimoit les Lettres, reçut ce bon vieillard avec joye, et s'entretenoit souvent avec lui de plusieurs choses graves et relevées. Un jour ayant fait dessein de dîner chez lui, elle y attira quantité de personnes doctes. Durant le repas ce Bon-homme parut fort triste, et versoit même parfois des larmes. La Reine s'en étant aperçue, lui en demanda le sujet, le raillant de marquer de la tristesse, au lieu de contribuer à son divertissement. Hélas, Madame! lui répondit ce bon vieillard, comment pourrois-je avoir de la joye ou contribuer à celle des autres, étant le plus méchant homme qui soit sur la terre ? « Quel si grand péché pouvez-vous avoir commis, répliqua la Reine,
1. Opéra, XXI, Vie de Calvin, 3e éd., p. 123. — 2. Fl. de Rœmond, p. 922. — 3. Ce prince, après un voyage en Espagne, vint à Paris, en 1 338. Il lut logé près de la cour et reçut la visite du roi et de la reine de Navarre. Frédéric II était accompagné par un seciétaire, le conseiller Hubert Thomas, de Liège, qui prenait le plus grand plaisir aux conversations royales, et qui inséra celle que nous avons citée dans ses Annàlium de vita et rébus gestis illustrissimi principis Fredcrici II, eledoris Palatini, Libri XIV, authore Huberto Thoma Leodio, MDCXXIV, p. 229 a. L'ouvrage fut publié longtemps après avoir été écrit (diu multumque desideratas et jam primum in lucem emissus). Ces pages sont si intéressantes qu'elles furent traduites par Paul Colomies, de l'Lglise anglicane, curateur de la bibliothèque de Lambeth, et forment le premier Mélange curieux des Colomcsiana ou Mélanges historiques de M. Colomies. Pauli Colomesii Rupellensis, etc., Opéra, Hamburgi, MDCCIX, p. 810 et 811.
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vous qui semblez avoir mené dès votre bas âge une vie si sainte et si innocente ? » Madame, dit-il, je me vois en r âge de cent un an, sans avoir louché de Femme, et je ne me souviens point d'avoir fait aucune faute dont ma conscience puisse être chargée en laissant le monde, sinon une seule, qui, je crois, ne se peut expier. La Reine l'ayant pressé de la lui découvrir : Madame, dit ce bon homme en pleurant, comment pourrois-je subsister devant le Tribunal de Dieu, moi qui ayant enseigné en toute pureté l'Evangile de son Fils à tant de personnes, qui ont souffert la mort pour cela, l'ai cependant toujours évitée, dans un âge même où, bien loin de la devoir craindre, je la devais plutôt désirer ? La Reine qui étoit naturellement éloquente, et qui n'ignoroit pas l'Ecriture sainte, lui fit làdessus un fort beau Discours, lui montrant par divers exemples « que la môme chose était arrivée à plusieurs bons et saints personnages, qui régnoient avec Dieu dans le ciel, et ajoutant que quelque grand Pécheur que Ton se trouvât, il ne faloit jamais désespérer de la Miséricorde et de la Bonté de Dieu. » Ceux qui étoient à table joignirent leurs consolations à celles de cette Princesse ; de quoi ce bon vieillard étant fortifié : il ne me reste donc plus, dit-il, après avoir fait mon Testament, que de m en aller à Dieu, car je sens qu'il m'appelle. Ainsi je ne dois pas différer. Ensuite jetant les yeux sur la Reine : Madame, dit-il, je vous fais mon héritière. Je donne mes livres à M. Gérard le Roux (c'étoit son Prédicateur ordinaire, qu'elle fit depuis Evèque d'Oloron). Je donne mes habits et ce que je possède aux Pauvres. Je recommande le reste à Dieu. La reine souriant alors : « Que me reviendra-t-il, lui dit-elle, de l'hérédité ? » Madame, répondit ce Bon-homme, le soin de distribuer ce que j'ai aux Pauvres. « Je le veux, répliqua la Reine, et je vous jure que j'ai plus de joye de cela, que si le Roy mon frère m'avoit fait son héritière. » Ce bon vieillard paraissant alors plus joyeux qu'il n'avoit encore fait : Madame, dit-il, j'ay besoin de quelque repos, et à ceux qui étoient à table : Adieu, Messieurs ! Ensuite il s'alla mettre sur un lit, et lors qu'on s'imaginoit qu'il dormoit, il passa de cette vie à meilleure, sans avoir donné aucunes marques d'indisposition. Etant mort, la Reine le fit enterrer magnifiquement, voulant même qu'il fut couvert du marbre qu'elle avoit fait tailler pour elle. Telle fut la fin de ce grand Personnage, dont cette princesse entretenoit à Paris Frédéric II, Electeur Palatin, lorsqu'il y tomba malade au retour de son voyage d'Espagne vers Charles-Quint. »
On a, il est vrai, douté de l'exactitude de ce récit1. Mais une découverte de Jules Bonnet l'a heureusement confirmée. Au dos d'une lettre de Michel d'Arande à Farel (mars 1 536), on lit ces lignes écrites de la main même de Farel: « Jacques Le Fèvre d'Etaples, souffrant de la maladie qui l'a enlevé, fut durant quelques jours tellement effrayé à la pensée du jugement de Dieu, qu'il ne cessoit de répéter que c'en était fait de lui, disant : J'ai encouru la mort éternelle pour n'aVoir pas osé confesser publiquement la vérité. Nuit et jour il ne cessait de faire entendre cette plainte. Gérard Roussel l'exhortait à se rassurer, et à