La France protestante, ire édition
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mettre toute sa confiance en Jésus-Christ. Le Fèvre répondait : « Nous sommes » condamnés, nous avons tenu cachée la vérité que nous avions professée et » attestée devant les hommes. » C'était un terrible (horrendum) spectacle de voir un si pieux vieillard en proie à de telles angoisses, et terrifié à ce point par la pensée du jugement divin. Affranchi enfin de toute crainte, il reprit confiance et s'en alla à Christ l. »
« Il me souvient, raconte Fl. de Rœmond, avoir veu autrefois, lorsque l'église de Nérac estoit sur bout, son tombeau en ces mots : « Je laisse mon corps à la » terre, mon âme à Dieu, tous mes biens aux pauvres : ce furent les paroles de » Le Fèvre mourant2. » Encore un témoignage en faveur de l'authenticité de la dernière conversation entre Le Fèvre et Marguerite.
Il n'est pas probable que Calvin ait rencontré à Nérac la reine Marguerite. Elle se trouvait, sans cloute, à cette époque, en Normandie.
En son absence, certainement Calvin assista au culte qu'elle avait introduit dans sa résidence et que Fl. de Raemond appelle la « messe à sept points. » Voici en quoi elle consistait.
« Premièrement le prestre avec la même cérémonie et la vieille façon devoit dire la messe.
» Mais il falloit qu'il y eut communion publique; voilà le premier point. Le second, que ce fut sans eslévation ; le troisième, sans adoration ; le quatrième, que cette communion, tant pour le prestre que pour le peuple, se fit sous les deux espèces ; le cinquième, qu'on ne fit commémoration, pendant ce sacrifice, de la vierge, ny des saints ; le sixième, que cette communion se fit d'un grand pain commun à la grecque, lequel le prestre romproit à l'autel, en prendroit pour lui, distribuant le reste au peuple; et le septième que le prestre ne seroit obligé au célibat : voila la messe à sept points 3. »
Les impressions de Calvin seraient certes curieuses à connaître. Nous pou- ' vons, en quelque mesure, suppléer aux documents qui nous manquent, par la lecture d'une lettre qu'il écrivit plus tard à Marguerite.
Se laissant trop aller au mysticisme commode, mais dangereux de Gérard Roussel, la reine avait reçu à sa cour deux fameux quiétistes Pocque et Quintin. « La Royne de Navarre, dit Y Histoire ecclésiastique, se plongeoit aux idolâtries
1 . Herminjard, III, p. 400. J. Bonnet, Récits du XVh siècle, 1864, p. 18, 19, 20. « Les derniers jours de Le Fèvre d'Etaples. » Dans la lettre même de Michel d'Arande se trouvent ces mots : « En lisant votre lettre, j'ai cru sentir ce glaive de l'esprit qui pénètre dans les plus intimes divisions de l'âme et du corps. J'ai cru entendre la voix du Christ qui me presse d'aller à lui et de me consacrer sans réserve à son service. Aidez-moi par vos prières. » Au bas de ces lignes, Michel d'Arande a lait suivre son pseudonyme habituel d'une épithète, qui est, à elle seule, l'aveu le plus naïf et le plus caractéristique de l'école labrisienne : « lardivus. » — 2. L'inscription était en latin. FI. de Raemond, o. c, p. 847. Du reste déjà un an après la mort de Le Fèvre, le poète Voulté avait reproduit ces paroles de Le Fèvre. - 3. Fl. de Raemond, VU, p. 8^4.
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comme les autres : non pas qu'elle approuvast telles superstitions en son cœur, mais d'autant que Ruffi [Roussel] et autres semblables luy persuadoyent que c'estoyent choses indifférentes. Dont l'issue fut telle que finalement l'esprit d'erreur l'aveugla aucunement, aiant fourré en sa maison deux malheureux libertins, l'un nommé Quintin et l'autre Pocques, les blasphèmes et erreurs desquels avec une ample réfutation se trouvent ès œuvres de Jean Calvin l. »
En effet le Réformateur, effrayé des ravages croissants de cette secte, écrivit un violent traité contre elle 2. La reine se sentit indirectement atteinte, et fit transmettre à Calvin l'expression de son mécontentement.
Calvin lui répondit par son admirable lettre du 28 avril i545. Ce qui le préoccupe, c'est le danger qu'elle court. On pourrait réussir, dit-il, à « vous aliéner de la bonne affection que vous portez à l'Eglise de Dieu, et vous oster le courage de servir à nostre Seigneur Jésus et à ses membres, comme vous avez faict jusques à ceste heure :i. »
Car il sait, et il se plaît à proclamer, les services rendus par la reine à la foi évangélique : « Je cognois les dons que nostre Seigneur a mys en vous, et comment il s'est servy de vous et vous a employé pour l'advancement de son règne, lesquelles choses me donnent assez d'occasion de vous honorer, et avoir vostre honneur en recommandation. »
Mais tout son respect et toute sa reconnaissance ne sauraient l'empêcher de maintenir son jugement sur le quiétisme et ses dangers : « Je voy une secte la plus pernitieuse et exécrable qui fust oncq au monde. Je voy quelle nuyst beaucoup, et est un feu allumé pour destruire et gaster tout, ou comme une contagion pour infectionner toute la terre, si l'on n'y remédie. Puisque nostre Seigneur m'a appelé à cest office, ma conscience me contrainct d'y résister tant qu'il m'est possible. »
Lui objectera-t-on qu'il ne s'est pas contenté d'écrire contre les doctrines, qu'il a attaqué les personnes elles-mêmes ? Il rappelle tout le mal que ces personnes ont fait à Genève, dans l'Artois, clans le Hainaut, et sa passion pour la cause de Dieu lui dicte ces paroles célèbres : « Entandant qu'ilz sont tousjours après pour renverser la saine doctrine, tirer les pauvres âmes en perdition, engendrer au monde un contemnement de Dieu, jugez Madame, s'il m'estoit licite de dissimuler. Un chien abaye, s'il voyt qu'on assaille son maistre : je serois bien lasche, si en voyant la vérité de Dieu ainsi assallye, je faisais du muet sans sonner mot. Je suis tout persuadé que vous n'entendez pas qu'en faveur de vous je trahysse la défense de révangïlle, que Dieu m'a commise. »
En fait de dignité souveraine, la reine a trouvé un interlocuteur digne d'elle. La reine en effet s'était laissée aller à dire qu'elle ne « voudrait pas avoir un serviteur tel que lui. » Calvin sait égaler son respect à sa fierté. « Si est-ce que l'affection n'y deffaut pas, et tant que je vivray, je persisteray tousjours en ce
1. Histoire ecclésiastique, I, p. 37. — 2. Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se nomment spirituel^, 1545. Opéra, VII, p. 145-252. — 3. Opéra, XII, p. 66. Ibid., VII, Prol. xxm.
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propos, au plaisir de Dieu, et quoy que vous desdaignez mon service, cela ne m'empeschera pas que je soye vostre humble serviteur de cueur et de bonne volonté. » Voilà pour le respect. Voici pour la fierté : « Au reste, ceulx qui me cognoissent, sçavent bien que n'ay jamais aspiré d'avoir entrée aux courtz des princes, d'autant que je n'estois pas tenté de parvenir aux estatz. Quand j'y eusse tasché, c'eust esté possible en vain. Mais je remercye nostre Seigneur, que je n'en ay jamais esté tenté, car j'ay bien occasion de me contenter de servir à un si bon maitre, qui m'a accepté et retenu en sa maison, voire en me constituant en un office tant digne et excellent, quelque contemptible qu'il soyt, selon le monde. Je serois par trop ingrat si je ne préférois ceste condition à toutes les richesses et honneurs du monde. »
Quand nous n'aurions de Calvin que cette lettre elle suffirait pour nous permettre de le juger. En face des princes, il se dresse, les dépassant de toute la hauteur qui sépare la majesté religieuse de la puissance temporelle. Car il vit clans le monde des âmes, et, dans ce monde, c'est un grand.
Marguerite ne tint pas compte cependant de ces exhortations. Son tempérament et ses idées étaient fixés. Elle continua à penser souvent en protestante et à vivre souvent en catholique.
Ses dernières années furent tristes. La mort de son frère, le mariage de sa fille, la dureté de son mari, brisèrent son cœur. En octobre (1548) son neveu, le roi Henri II, écrivait : « Elle est le plus mal possible avec son mary pour l'amour de sa fille, laquelle ne tient compte de sa mère. Vous ne vistes jamais tant pleurer que a faict ma tante au partir, et si il n'eust esté moy, elle ne fut jamais retournée avec son mary 2. »
Bientôt elle exhala ce douloureux soupir:
Je cherche aultant la croix et la désire Comme aultrefoys je l'ay voulu fuir :
Je cherche aultant par tonnent d'en jouir Comme aultrefois j'ay craint son dur martyre ; Car cette croix mon âme à Dieu attire; C'est le chemin très seur pour l'aller voir ; Par quoy les biens qu'au monde puis avoir Quitter je veux, la croix me doibt suffire ;i.
C'est le moment de signaler l'importante découverte4, faite par M. Lefranc, et qui va nous permettre de répondre à la question toujours de nouveau posée: Marguerite a-t-elle vraiment été protestante ?
Il ne s'agit de rien moins que de toute une série de manuscrits, contenant
1. << Une des plus belles lettres que le célèbre Réformateur ait écrite, » dit M. Lefranc. Bulletin, XLVI, 1897, p. 29. — 2. H. de la Perrière, Marguerite d'Angoulême, p. 178. — •"(. Bulletin, VI. 1858, p. 456. — 4. Abel Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite de Navarre, publiées pour la première fois avec une introduction et des notes, 1896.
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deux compositions dramatiques, dix épîtres en vers (trois sont de Jeanne d'Albret), deux grands poèmes, Le navire et Les prisons, plus un certain nombre de dialogues, de poésies lyriques et légères, des chansons spirituelles, au total douze mille vers. Ainsi, après trois siècles et demi, nous retrouvons intactes « les confidences, les pensées dernières » de la reine. Car toutes ces œuvres datent des quatre ou cinq années qui ont précédé sa mort. Elles ont, en très grande partie, été écrites dans le monastère de Tusson, où elle se réfugia, brisée par la perte de son frère, si passionnément aimé. (3 i mars 1547.)
Or la Marguerite des manuscrits récemment publiés n'est pas catholique. Dans la curieuse « Comédie jouée au Mont de Marsan *, » le catholicisme est représenté par « la Superstitieuse. » Marguerite lui fait ironiquement énumérer ses bonnes œuvres :
Yeu que j'acquiers par elles gros mérites ; Tant aise suis quant ay mes heures dictes, Ht mon saultier de cent cinquante avez
Puis voici ma neufvaine
Qui n'est pas chose vaine.
Voyez ces neuf chandelles 2.
Le protestantisme au contraire est représenté par la « Sage. » Ce qui est à noter, c est que Marguerite ne prête à ce personnage aucune exagération de pensée. La Sage condamne ceux qui méprisent le corps :
Non, car l'âme tant seullement N'est l'homme ; mais rassemblement Des deux, l'homme l'on doibt nommer :i.
La Sage est exempte également de pruderie : il y a des péchés plus gros que la danse :
N'y a-t-il pécher que dancer ?
Examinez vostre penser,
Qui trop plus que le dancer nuict /'.
La plus vraie, la plus haute spiritualité protestante et évangélique anime les paroles suivantes de la Sage à la Superstitieuse :
N'espérez pour ce rien gaigner,
Pour vostre corps en sang baigner.
Ou faire sur le feu rostir ;
Car, si vostre cueur n'est joieulx
Et charitable et amoureux,
A Dieu ne faictes que mentir.
Dieu regarde du cueur le fons \
Et encore :
ht voiez-vous ceste mondaine...
Je dy que son péché infâme
1. « Comédie jouée au Mont de Marsan, le jour de Caresme prenant mil cinq cent quarante-sept, à quattre personnages, c'est assavoir la Mondainne, la Superstitieuse, la Sage et la Raine de l'amour de Dieu, bergère. » — 2, Les dernières poésies, p. 68. — 3. Ibid., p. 80. — 4. Ibid., p. 84. — 5, Ibid., p. 87.
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Du quel elle a la congnoissance, A, par humilité, puissance
Estre de Dieu amye et femme
Elle est plus près de Dieu toucher Que vous qui cuydez le chercher Par une fidélité lante '.
Du reste pour la Sage (c'est-à-dire pour le protestantisme), la grande préoccupation c'est de placer la Bible entre les mains de la Superstitieuse (c'est-à-dire du catholicisme).
Pour vous mettre tout à délivre Je vous faictz présent de ce livre :
C'est la loy et vieille et nouvelle.
En luy verrez ce qu'il faut faire, Et que pour vous peult satisfaire, Pour vous mecttre en vie éternelle '2.
Mais la Superstitieuse n'ose se décider à lire un pareil livre :
Ma dame, je suys jà trop sotte Pour chanter de si haulte notte :
Certe, je n'y puis rien comprandre.
Et la Sage de lui répondre :
Ma mie, lisez hardiment
Le vieil et Nouvel Testament
Que vous a laissé vostre père :\
Tout cela est bien net. Toutefois, plus important encore que cette comédie est le grand poème des Prisons. « Il constitue à bien des égards, dit M. Lefranc, l'œuvre capitale de la sœur de François Ier, ...Yopus majus du royal poète, dépositaire de ses dernières pensées, véritable couronnement de sa carrière poétique. C'est dans l'histoire de notre littérature une œuvre unique, d'un genre tout à fait personnel et original, la première en date et non la moins sincère, ni la moins curieuse, des confessions écrites dans notre langue. » Quoi que l'on pense de la versification, qu'on l'estime admirable, seulement belle, ou seulement insipide (ce qui dépend peut-être tout simplement des morceaux que l'on considère), la conception même du poème est grandiose. Il s'agit d'une âme, celle de Marguerite, qui se dégage successivement des prisons où elle est enfermée, de la prison de l'amour, de la prison de l'ambition, de l'honneur mondain, de la prison de la science, — dont le palais a des livres pour piliers, — et trouve la pleine liberté clans l'union avec Dieu, par Christ *.
i. A. Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite de Navarre, p. 88. — 2. Ibid., p. 83. — Ibid., p. 92. — i. « On ne saurait en rapprocher, dit un critique, que les vers d'un Vigny ou d'un Sully-Prudhomme. Platon, l'Ecriture, le Dante, voilà les sources d'inspiration du poète. Il y a là des idées générales développées avec une ampleur un peu gauche. Cela fait songer à Pascal, à Bossuet, à Malebranche. C'est de la grande poésie philosophique, relevée encore par un accent personnel, mal déguisé sous le voile de l'allégorie. La forme aussi est des plus curieuses : on peut dire que, dans les Prisons, Marguerite a versé tout l'esprit de la Renaissance, en y mêlant son mysticisme si personnel et si subtil, dans un moule moyen âge. » (Paul Courteault, Revue critique, 29 juin 1896, p. 508.) — Bien qu'il ait traité ces
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Nulle part Marguerite n'avait formulé les dogmes protestants avec autant de précision, et avec une conviction si profonde et si communicative. D'abord l'autorité de la Bible :
Mais pour juger des mauvais et des bons Ce qui en est, fault que nous regardons Qui le plus près de l'Escripture touche ; Car l'Evangile est la pierre de touche '.
Et Marguerite s'écrie :
O livre escript de la divine main, Manne très doulce et nécessaire pain, Sans lequel est nostre âme pis que morte, Bien heureux est qui, en la main, te porte, Et en son sain, comme un trésor, te garde ; Et plus heureux qui te lit et regarde, Et par playsir avecque toy confère ; Mais très heureux celluy qui te préfère A tous les biens que le monde luy donne, Les quelz pour toy sans regret habandonne, Du quel le cueur est librairie faicte Pour reposer de ce très grand prophète Le livre saint, l'Escripture immortelle, Ou gist la Loy tousjours vieille et nouvelle 2.
poésies « d'insipides, » M. R. Doumic écrit : « Nous avons ainsi l'idée d'une poésie d'essence religieuse, qui a sa source dans la vie intérieure et dans les émotions de l'âme mise par la méditation en présence de Dieu, issue de la réflexion sur la lutte du bien et du mal, sur les conditions de la liberté, sur la nature du devoir et du péché, une poésie animée par le souffle de la foi, élargie par le sentiment de l'infini. C'est précisément la poésie qui s'est développée en Angleterre, dans un milieu de puritanisme, et qui a abouti à l'œuvre de Milton. Si en France elle n'a pas pu prendre forme, cela tient à plusieurs causes, parmi lesquelles il en est de politiques. Nous devons à Marguerite de connaître quels matériaux se préparaient à la poésie, quelles aspirations étaient à la veille de s'épanouir et peut-être d'arriver à la vie littéraire, avant qu'elles n'eussent été comme étouffées chez nous sous le double effort du paganisme renaissant et du catholicisme en lutte pour l'unité. » Revue de* Deux-Mondes, 15 juin 1896, p. 945. — Si M. Doumic parle ainsi, on ne sera pas étonné d'entendre M. Lefranc, probablement le meilleur connaisseur, à l'heure actuelle, de Marguerite, de ses pensées et de son talent, réclamer une place particulière dans notre littérature pour cette créatrice
de la poésie lyrique : n Personne, en effet, en France, n'avait encore songé à y recourir Elle a su, par la seule
force de son inspiration, atteindre à des veines lyriques absolument nouvelles, justifiant la parole prononcée par Bayle en manière de conclusion à son admirable article sur la reine de Navarre : « Il fallut donc que la beauté de son génie et la grandeur de son âme lui découvrissent un chemin que presque personne ne connaissait.... » Les Chansons spirituelles, le Triomphe de F Agneau, la Coche, le Navire, plusieurs Comédies, et enfin l'étrange et puissant poème des Prisons, marquent autant d'innovations variées dans le domaine du lyrisme, toutes également considérables.... Il faut se tourner vers l'Italie et remonter jusqu'à Dante, que la reine avait tant aimé et pratiqué, pour rencontrer des accents analogues et aussi le même souci des choses éternelles. Si l'on veut trouver un écrivain moderne qui ait repris, depuis l'auteur des Marguerites, cette veine poétique, il faut, laissant de côté du Bartas et son poème trop descriptif, descendre jusqu'à Milton. Le Paradis perdu a réalisé, en effet, avec un souffle plus soutenu, l'épopée protestante que Marguerite avait devinée et entrevue, et à laquelle elle avait manifestement préludé par les trois chants de ses mystérieuses Prisons et surtout par le Triomphe de l'Agneau. Ainsi l'œuvre littéraire que Calvin a accomplie dans notre pays, principalement par l'Institution chrétienne, en pliant la prose nationale aux idées abstraites, en enlevant à la langue savante le monopole des questions métaphysiques et théologiques, la Reine de Navarre l'a entreprise de son côté en introduisant les grandes pensées, la préoccupation du divin et de l'infini, dans le domaine de la poésie. » (Bulletin, XL VII, 1898, p. 72, 73, 75.)
i. Lefranc, Les dernières poésies, p. 227. — 2. Ibid., p. 235 ; voir p. 177, 195, 234.
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Naturellement dans la Bible ainsi étudiée, Marguerite découvre facilement le second dogme protestant, la justification par la foi 1 :
Car, sans la foy, n'y a œuvre plaisante Au créateur et qui ne soyt nuysaute A celluy là qui du tout s'y confie 2.
Il faut fuir tous les livres qui affaiblissent ce principe salutaire,
tant soient-ilz dévotz
Bien painctz, bien dictz et rempliz de beaulx mots. Ils sont suspectz et leurs doctrines aussy.
Les autres
qui suyvent sans nul si,
L'intention de la Bible sacrée....
Ces livres là partout se doivent lire3.
C'est même pure hypocrisie de faire de grandes dotations à l'Eglise, et d'estimer
Povoir purger mes péchéz trop meschant/ Voire et d'avoir permission d'en faire, Puysque j'avoys de quoy les satisfaire.
Car pour six blancs faisant dire une messe
Marguerite va jusqu'à parler de la doctrine chère à Calvin :
Regardons hault à nostre élection, Nous ne craindrons la condamnation Que contre nous l'homme peut decretter \
Il n'y a donc aucun doute possible, Marguerite n'était pas catholique : elle était protestante, de cœur.
Ajoutons immédiatement, ce qui est significatif, qu elle l'avait été dès la première heure et que l'impression faite par ses Dernières poésies est l'impression faite par ses Premières, nous voulons parler des premières éditions de son fameux Miroir de l'âme pécheresse6. (Pages 412 et 41 3.)
Le plus ancien poème de Marguerite, composé en i524, imprimé une seule fois en 1 533 , a pour titre: « Dialogue en forme de vision nocturne entre très
1. Parlant de l'insistance avec laquelle Marguerite signale «cet ennemi né de la religion, en qui il faut voir décidément, non pas seulement la croyance au salut par les oeuvres, mais en même temps toute doctrine qui reconnaît à l'homme quelque valeur personnelle, » M. Hauser ajoute : « C'est là que Marguerite se sépare de ses amis les humanistes. » (Revue critique, 1896, XLI, p. 5 12.) Mais n'est-ce pas là aussi que Marguerite se sépare des catholiques, et se montre protestante et même calviniste ? — 2. Lefranc, Les dernières poésies, p. 288. — 3. Ibid., p. 229. — 1. Ibid., p. 154. — 5. Ibid., p. 224. — G. On peut feuilleter et étudier, à Paris, trois des plus anciennes éditions et des plus rares : la première (que l'on connaisse avec date) de 153 1, à Alençon, chez maître Simon du Bois : exemplaire de la Bibliothèque nationale; celle de 1533, encore à Alençon chez du Bois, comprenant le « Dialogue en forme de vision nocturne entre Marguerite et sa nièce, Charlotte de France, morte en 1524, qu'elle interroge sur le bonheur des élus : » exemplaire de la Bibliothèque Mazarine; celle de 1533, à Paris, chez Antoine Augereau. Un avis, au verso, indique que le texte a été « corrigé et augmenté d'après l'original escript de la propre main de la Royne de Navarre : » exemplaire de la Bibliothèque nationale. Voir F. Franck, Les Marguerites de la Marguerite des princesses, 1873.
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noble et excellente princesse Madame Marguerite de France, sœur unique du Roy, notre sire,... et l'âme saincte de défuncte Madame Charlotte de France, fille aysnée du dit sieur, et niepee de la dicte dame Royne. » La reine interroge Pâme de sa nièce sur l'intercession des saints :
Mais je ne scay, madame, s'il ordonne
Moyen d'amys pour à luy parvenir,
Saincts ou sainctes par qui il nous pardonne
L'âme de Charlotte répond :
En grande erreur vostre cueur on a mys De vous dire que aultre que Jésus-Christ Soit advocat pour nous en paradis.
Sainct Paul au vray en a le tout escript En appelant Jésus par motz exprès Nostre advocat.
La reine aborde alors la question du mérite des œuvres. Dame Charlotte lui conseille de ne pas s embarrasser au milieu des difficultés du franc et du serf arbitre, « car les plus clercs y troublent bien leur veue. » Il suffit de savoir que l'amour et la grâce de Dieu nous donnent le franc arbitre, mais que dans aucun cas nous n'avons de mérites.
De mériter ou avoir mérité
Vous ne povez: car le bien que vous faictes
Est par péché trop souvent incité.
Vous observez les jeunes et les festes,
En aulmosne et bien longue oraison,
Mais quant au cœur en vostre Adam vous estes.
La reine ne se rend pas tout de suite. Ne doit-elle pas au moins « préparer son âme » à recevoir la grâce de Dieu ? Non, répond dame Charlotte :
Si nous avons ce bien par nous acquiz, Ce n'est pas don, mais rétribution, Et pourrions dire : je l'ay conquiz.
Alors, il suffira quand nous aurons reçu, gratuitement, la grâce, de la bien employer « aux œuvres de vertu ? » Pas même!
Si vous avez vouloir de faire bien
C'est le vouloir de Dieu : car le seul vostre
Est vouloir mal
Et, par l'œuvre, saulve ne serez pas.
La bonne œuvre, c'est le bon cueur naif, Remply de Eoy, par charitéprouvée.
A son prochain, en tout secours hastif.
Ce poème ne fut connu du public qu'en 1 5 33 : mais, dès i53i, on s'explique l'émotion de Béda et de la Sorbonne par les déclarations du Miroir. Nous nous bornons à deux ou trois.
Comme les protestants, à l'encontre des Humanistes et des Pélagiens catholiques, la reine affirme la corruption radicale de l'homme, ce ver de terre :
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Que dy je ver ? je luy fais trop d'injure : A moy qui suis tout infâme et parjure, D'orgueil remply par mondaine raison, De faulseté, malice et trahison.
Elle affirme le pardon en Jésus-Christ seul :
Qui sera ce, qui me délivrera?....
Mais ce sera la seule bonne grâce
Du Tout puissant qui jamais ne se lasse
Par Jésus-Christ
Je me jette ainsi qu'un criminel
A vos saints pieds. O doux Emmanuel
Ayez mercy de moy, Père parfait ;...
Sacrifice vous estes et autel,
Qui avez fait un sacrifice tel
Que vous mesmes en estes satisfait.
Vos mérites effacent mon méfiait 2 !
Elle affirme le rôle unique et tout personnel de la foi :
L'homme est par foy fils du créateur : L'homme est par foy juste, saint, bienfaiteur, L'homme est par foy remis en innocence, L'homme est par foy, Roy en Christ régnateur,. .. Par foy j'ay Christ et tout en affluence 3.
C'était clair. Il y avait cependant, dès i53i, dans la publication de la Reine, un document plus clair encore, il faudrait dire plus agressif, et que les critiques modernes ont jusqu'ici presque passé sous silence. Mais Bèze l'avait remarqué et Béda devait l'avoir apprécié à sa valeur. C'est une protestation en règle contre le culte des saints, même contre le culte de la Vierge; protestation pour laquelle la Reine a trouvé la forme la plus singulière, la plus frappante qu'il soit possible d'imaginer. Elle traduit le Salve regina, le salut à la Vierge, en remplaçant Marie par Jésus. Un auteur a eu raison de dire que le procédé dut « paraître alors aux dévots orthodoxes une ironique parodie. » Que le lecteur en juge: Salve regîna, mater misericordiœ.... Je te salue Jesu Christ, roy de miséricorde.... Eia ergo, advocata nostra. Avant doncques! nostre médiateur.... Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exilium ostende. O benoist Jésus, monstre nous la face de ton père après cest exil....
1. Le Miroir, 1531, exemplaire de la Bibliothèque nationale, p. 18. — 2. Ces sept derniers vers sont empruntés à l'oraison en vers qui termine le volume du Miroir. — 3. Ibid., p. 19. — i. Ce dessin reproduit, au trait, la miniature qui se trouve dans le Livre d'heures de Catherine de Médicis, au Louvre. Le précieux petit volume, exposédans une vitrine de la galerie d'Apollon, qui a coûté 50000 francs et qui en vaut aujourd'hui bien davantage, renferme les miniatures les plus délicieuses comme peintures, et les plus intéressantes comme documents : les enfants de François Ier, François II et Marie Stuart, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, etc. — Le costume de Marguerite, étonnant au premier abord, est celui dans lequel on représente l'âme ; elle tient à la main le Miroir, ce qui désigne bien l'auteur du Miroir de l'âme... pécheresse.
Marguerite d'Angoulème.
Le miroir de l'âme4, (p. 410.)
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Le Miroir de l'âme pécheresse, 1 5 3 1.
O clemens, o pia1 o dulcis^ Virgo Maria! O clément, o pitoyable, o doulx Jesu Christ 1 !
En face de tous ces textes si précis et si nombreux, l'un de nos critiques les
1. Nous laissons de côté les oeuvres intermédiaires de Marguerite et nous nous contentons de renvoyer à l'étude minutieuse et définitive qu'en a donnée M. Lefranc, dans une série d'articles du Bulletin : « Les idées religieuses de Marguerite de Navarre, d'après son œuvre poétique. » XLVI, 1897. On y verra, à propos de la Bible, que Marguerite met dans la bouche de Satan lui-même, la question de l'anti-biblicisme : « Pensez-vous bien entendre l'Escriture? » (p. 138) On y verra les textes relatifs à la prédestination, que presque tous les critiques lui font repousser.
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plus distingués, M. Doumic, soutient qu'on ne peut savoir clans quelle mesure Marguerite accepta quelques-unes des idées essentielles de la Réforme. Il écrit que, « pour tirer l'auteur au protestantisme, » il faut s'emparer de « tels passages » et les interpréter « au sens le plus rigoureux. » Il n'hésite même pas à ajouter que Marguerite « était femme et ne se piquait pas beaucoup de logique : » même « qu'elle ne soupçonna pas elle-même la portée de quelques-unes de ses opinions1. » Conclusion : « Marguerite adhère de toutes ses forces aux dogmes de la foi catholique qui a toujours été la sienne 2 ! »
Ce qui est vrai, c'est que le protestantisme de Marguerite, pour si authentique qu'il soit, est d'une nature particulière. Elle reste jusqu'au bout protestante, mais fabrisienne. Et une troisième série de textes viennent justifier les critiques que Calvin lui adresse.
A son protestantisme Marguerite ajoutait le mysticisme, quelque chose de difficile à définir, quelque chose qui rappelait le néo-platonisme 3 et par instant touchait au panthéisme'', quelque chose qui pouvait être très dangereux surtout pour ceux qui n'avaient ni son intelligence, ni sa piété.
Il nous faut indiquer au moins quelques-uns des vers destinés à célébrer l'antithèse du Tout et du Rien.
S'il est qui Est, hors de iuy je ne puys Dire de moy sinon que je ne suys \ Celuy qui Est de l'orateur est langue... Celuy qui Est est son sens, sa raison6... C'est luy qui est le cueur de tous les cueurs7. O petit grand ! o Rien en Tout fondu ! O Tout gaigné par Rien en toy perdu* !
Mais c'est peut-être clans la Comédie de Mont de Marsan que l'originalité de Marguerite se manifeste le plus clairement9. Après que la Sage (le protestan-
M. Lefranc dit : « Aucune hésitation n'est désormais possible sur cette grave matière : la sœur de François Ier. à l'époque de la pleine maturité de sa réflexion religieuse, a adhéré sans restriction au dogme qui sert de fondement à Y Institution chrétienne » (p. 75, 76, 302). Enfin, à propos de la « Complaincte pour un détenu prisonnier » à cause de sa foi, M. Lefranc ajoute : « Il ne lui restait que ce dernier pas à faire pour que son protestantisme éclatât au grand jour, privé, en quelque corte, de tout écran mystique, et ce pas elle l'a franchi. Cette manifestation a quelque chose de solennel et de décisil >> (p. 441).
1. Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1890, p. 94. — "2. M. E. Faguet, pour le moins aussi compétent que M. Doumic, déclare absolument le contraire: « Ce qui constitue le fond du poème des Prisons, c'est tout simplement la pensée protestante. Dieu tout, le reste rien, c'est le sommaire de Y Institution chrétienne ; c'est l'Institution chrétienne tout entière ; et, quoique refroidie à l'égard de Calvin, à l'époque où elle écrit ses Prisons, la reine de Navarre est toute pénétrée de pensée calviniste. >> Cosmopolis, 1896, avril, p. 177. — 3. M. Lefranc parle des « analogies frappantes que présente une telle doctrine avec les idées néo-platoniciennes vers lesquelles l'esprit de la reine de Navarre s'était senti si puissamment attiré. La vie de cette dernière ne s'explique que par cette conception si haute et si complète qu'elle eut de l'amour. » (Nouvelles poésies, p. xxxvm.) Marguerite n'hésite pas à croire que « chair et sang » n'ont pas appris à Platon et à « ses semblables » leur doctrine « si très subtile et si très fine. » Mais « ung esprit seul parle en leurs esprits. » Nouvelles poésies, p. 209. — 4. M. Hauser (Revue critique, 29 juin 1896, p. 511) parle de « l'antithèse symbolique du Tout et du Rien, et du demi-panthéisme, vague et inconscient, auquel aboutit la ferveur mystique de la Reine. » — 5. Lefranc, Les dernières poésies, p. 203. — ô. Ibid., p. 218. — 7. Ibid., p. 220. — N. Ibid., p. 231. — 0. « Le tour singulier que prend à ce moment cette énigmatique comédie, montre que les déclarations passionnées de la nouvelle venue traduisent, dans une certaine mesure, les sentiments intimes de Marguerite. » Lefranc, Nouvelles poésies, p. xxxiu.
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tisme) a fait la leçon à la Superstitieuse (au catholicisme), tout n'est pas fini, comme Ton s'y attendrait. Une « reine de Dieu, » Bergère, apparaît, qui a des allures étonnantes, et semble folle à la Sage, et chante....
Je ne scay rien sinon aymer.
Ce scavoir là est mon estude, C'est mon chemin, sans lacitude Où je courray, tant que je vive
Et la comédie se termine par ces mots de la Bergère :
Voilà Testât de bergerie
Qui suivant d'amour la bannière
D'autre chose ne se soueye '-.
Hélas ! l'aimante bergère, c'est-à-dire Marguerite, avait le cœur brisé, son coeur de sœur, de femme, et même de mère. Son corps s'affaiblit. Dans l'été 1549, e^e a^a foife llne cure à Cauterets, où sa fille Jeanne vint la rejoindre. Le 3i août elle était à Pau, où elle donnait son dernier ordre. Puis elle se retira dans son château d'Odos, en Bigorre, sur la route de Saint-Savin et de Cauterets, si près de Tarbes qu'il fait aujourd'hui partie du canton sud de la ville. Là un soir, contemplant une comète, elle prit froid et eut une attaque. Un cordelier, frère Gilles Caillau, peut-être un de ses confidents, lui administra l'extrême onction 3. Pendant trois jours elle perdit la parole, et ne la recouvra qu'à la dernière heure. Alors, embrassant la croix que sa main ne quittait plus, elle s'écria, par trois fois : « Jésus, Jésus, Jésus, » s'étant accommodée une dernière fois à un rite catholique, et cependant fidèle jusqu'au bout à son protestantisme évangélique mais fabrisien '".
C'était le 21 décembre 1549.
La dernière question que soulève le voyage de Calvin à Nérac est celle-ci : Lut-il occasion de voir son ami Gérard Roussel, dans son abbaye de Clairac ?
Fl. de Raemond l'affirme dans le récit que voici : « Bèze ne dit pas qu'il tut visiter Roussel, comme le valet va recognoistre son maistre : car ainsi que j'ay dit cy-devant, il avoit esté son serviteur au voyage d'Allemagne, comme
i. Lefranc, Les dernières poésies, p. 108. — 2. Ibid., p. 1 1 S. — 3. F. Frank, Dernier voyage Je la reine de Navarre, Marguerite d' Angoiilème, aux bains de Cauterets. Epîtres en vers, inconnues des historiens de ces princesses et des éditeurs de leurs œuvres, 1897, p. 69, 70, 73, 75. — 4. Cette insouciance mystique qui tolérait les rites et les abus de l'Eglise romaine, était une des causes de l'irritation de Calvin. <c Qu'on se rappelle, dit M. Hauser (o. c, p. 512), la façon dont mourut la dame de Pampelune (Heptameroii, 26L' nouvelle) : « Doresnavant, dit-elle, je ne veux penser qu'à aller recevoir « les promesses qui me sont promises de Dieu avant la constitution du monde, » et lorsqu'elle eut prononcé cette profession de foi, qu'un calviniste aurait signée, « luy fut apporté le saint sacrement de l'autel, après l'extrême onction, lesquelz elle receut » avec telle joye, comme celle qui est sure de son salut. » Ainsi mourut Marguerite elle-même, purifiant par la certitude de sa rédemption les pratiques traditionnelles de la vieille Eglise. »
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plusieurs qui vivent aujourd'hui, eslevés aux lettres par Roussel, luy ont souvent ouy raconter.
» Calvin lui communique ses escrits, et le projet de son Institution, tiré dans Angoulesme, luy découvre le dessein qu'il avoit de restablir l'Eglise en sa première pureté, disant qu'il falloit raser tous rès pied, rès terre, pour bastir un nouvel édifice. Roussel, comme il a dit souvent, tout estonné qu'une si vieille malice eut pu tomber en un si jeune, tascha de le ramener à la raison, disant, qu'à la vérité il estoit nécessaire de nettoyer la maison de Dieu, l'appuyer, mais non pas de la destruire ; qu'en fin et luy et les autres s'enseveliroient sous la cheute et abatis de celle qu'ils pensoient ruiner. J'ay veu des mémoires escrits de la main de Roussel, sur l'opinion de Calvin touchant la Cène, qui monstrent assez combien il estoit esloigné de son advis. Un médecin de cette Guyenne, natif de Clairac, eslevé aux escoles par Roussel, les donna à feu François Monsieur de Candales, évesque d'Atre. Cette contestation entre le maître et le valet, fut cause que tousjours depuis Calvin appeloit Roussel le Temporiseur, le marquant d'une dent venimeuse, et donna le sujet à son livre des Temporiseurs 1. »
Ce récit, sauf ce qui est dit du voyage en Allemagne, est vraisemblable ; et il est bien possible que Calvin soit venu à Clairac, en août i53/\..
La tradition, en effet, affirme cette entrevue. Aujourd'hui derrière le chœur de l'église, on montre une chaire qu'on appelle la chaire de Calvin.
Encore une chaire! Evidemment la chaire est le symbole même que le peuple donna à l'œuvre de Calvin. Chaire de Calvin à Clairac, chaire de Calvin à Bourges, chaire de Calvin à Nérac, chaire de Calvin à la Roche-Coral, près d'Angoulême....
Dans aucune de ces chaires, Calvin n'est sans doute monté. O inexactitude critique et exactitude pittoresque des souvenirs populaires ! Calvin, c'était la voix qui prêche l'Evangile. A cette prédication, la France tressaillit jusqu'au fond de son âme ; et partout où le Réformateur avait posé le pied s'éleva une chaire. N'était-ce pas la manière la plus exacte de rappeler son souvenir et de résumer son œuvre ? Aussi quand la caricature voulut se venger de l'odieuse hérésie, elle sculpta, sous la stalle de la basilique de Toulouse, son fameux petit bas-relief : une chaire, comme auditeurs des huguenots au chapeau pointu, et dans la chaire un Calvin semi-âne et semi-porc, avec l'inscription : « Calvin le Père. » Il y a dans les masses les plus passionnées des instincts singulièrement sûrs. Le symbole de l'Eglise réformée de France, c'est la chaire.
L'abbaye de Gérard Roussel est encore là. {Page 417.) Sans doute elle a changé : et cependant on la reconnaît bien. Passant entre deux maisons des siècles passés, on débouche dans une cour, devant la porte de l'église à droite, devant la porte de l'abbaye en face, et on est saisi par un calme, par un silence tout monacal.
Le voilà en effet le monastère sur la rive du Lot (Page 418) « élevé du niveau
i. Pl. de Rxmond, p. 921-922.
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de la rivière aux environs de 40 à 5o pieds de sa base, et à la distance de vingtcinq toises. » Il se dresse au centre d'un large coude de la rivière, ce qui permet de voir l'eau s'étendre en aval et en amont. La chute, près du moulin, fait entendre le même bruit monotone, et en face s'étend la même plaine gracieuse, bordée par les mêmes collines,' et toujours couverte pardes arbres fruitiers.
Et puis il y a toujours les terrasses qui dominent la rivière et descendent vers elle en une pente rapide, tapissée d'arbres et d'arbustes, où chantent les oiseaux. Il y a, au coin, la vieille tour ronde {Page 423), aux murailles énormes, couvertes de lierre, « tour, dit le plan, où est le logement de l'abbé; dans la dite tour, il y a une belle chambre avec son alcôve et cabinet. » Là, causèrent peut-être Roussel et Calvin, il y a trois siècles.
Au-dessous s'étendent les grandes caves, dont les voûtes sont parfaitement solides. Le beau cellier du couvent est encore plein de tonneaux bien rangés, et on s'attendrait à voir quelque frère sortir de ces ombres à moitié transparentes. Les caves se terminent par un réduit dont la porte, en chêne, doublée, conserve intacts ses serrures et son petit trou carré pour faire passer un morceau de pain: c'est la porte du cachot, « cachau dans la tour à tenant la prison ; au dessous du dit cachau est une basse fausse, même grandeur. » La basse-fosse est aujourd'hui presque comblée. Peut-être n'était-ce pas une oubliette, et n'avait-elle d'autre but que de laisser atteindre une petite porte ouvrant sur la rivière. Quoi qu'il en soit, un bon cellier et un bon cachot, voilà ce qui a été le mieux conservé. Or n'est-ce pas là précisément ce qui symbolise, aux yeux du dix-neuvième siècle, le monachisme, et le rend méprisé et odieux?
Ces mêmes fondations soutenaient des bâtiments qui ne sont plus, mais soutiennent des bâtiments qui rappellent bien facilement ceux qui étaient. Voilà
Clairac. Plan de l'Abbaye d'après l'original de 1792 '. (p. 416.)
1 Ce plan, dont nous devons la communication à l'extrême obligeance de Madame de la Corrège, à qui appartient aujourd'hui l'abbaye, porte les indications suivantes : « Plan général de tous les bâtiments en masse, jardin, cour, place et terrain, que compose l'abbaye de Saint-Jean-de-Latran, sur le bord du Lot, à Clairac, département de Lot-et-Garonne. A Clairac, le 15 Xbrc 1792, l'an premier de la république française. Liasinthe La Clotte fils, architecte. » — A propos de la tour : « Tour où est le logement de l'abbé ; dans la ditte tour, il y a une belle chambre avec son alcôve et cabinet : longueur 4toises; 2P'-, largeur 2toises, 3P'-, 6p°-. » — A propos des caves: « Cave et prison, au desous des salles d'entrée... Petit cavau a tenant; autre cave à la suite; à la suite un petit escalier, pour le servisse des caves. Prison à la suite expozé au midy. Cachau dans la tour à tenant la prison, en carré 2toises) ^pi. ; au dessous du dit cachau est une basse fausse même grandeur. »
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la maison des vicaires, voilà les couloirs, les corridors, même les galeries avec leurs arceaux.
Pour le cloître moderne on n'a restauré que deux côtés de l'ancien; mon imagination achève la reconstruction.... C'est au beau soleil levant, bien à l'abri, en
face de cette vue délicieuse, ou plutôt au sein de cette ravissante nature, en fête de recommencer son printemps.
A travers les murs de l'église, on entend la petite cloche de l'enfant de chœur. Que de moines ici se promenant, soucieux ou distraits, grossiers ou pieux, l'ont entendue ! Si elle sonnait encore la messe à sept points, introduite par Roussel ! — Hélas! de l'abbé, ami de Calvin, il ne reste plus rien. Le cachot et le cellier rappellent le mauvais monachisme. Qu'est devenu le bon ?
Je passe derrière le chevet. Voilà tout ce qui représente l'ancienne église {Page 41 g) : la tour carrée, flanquée en bas d'une gracieuse absidiole, surmontée là-haut d'une petite tour de veilleur, qui se détache sur le ciel bleu,... vide et abandonnée.
Et cependant Calvin, dans ses conversations de Clairac, avait certainement bien averti Roussel. Ces avertissements furent plus vifs et plus solennels encore un peu plus tard, lorsque celui-ci se laissa nommer, par Marguerite, évêque d'Oloron, 1 536.
A cette nouvelle, Calvin, qui était à Ferrare, eut comme un accès d'indignation. Avec émotion il lui rappelle leur vieille amitié. « Il m'a semblé pour la mémoire de nostre cognoissance ancienne et amitié presque fraternelle, que je
ne devoye point dissimuler à mon escient Je ne te céleray donc rien en cest
affaire, et pour la dernière fois te rendray le devoir et tour d'amy tel que mérite (comme je pense) le lien de notre familiarité 1. »
Un peu plus loin, après avoir dit qu'il ne le soupçonne point « de désirs désordonnés, » mais seulement « d'une lourde et dangereuse oubliance, » il parle de ceux qui reçoivent bien les remontrances salutaires, et il ajoute : « Du nombre desquels, très cher amy, je ne fay point difficulté de te mettre, tant à cause de l'excellence de ton esprit, si bien cloué de nature et exercé en la cognoissance des bons arts, qu'aussi pour ce que je m'asseure qu'il y a encores en toy quelque