HAI.K
réclamé pour l'Eglise le droit d'excommunication. « Va le dire à l'Eglise et non à l'Etat, répétait-il ; c'est la parole du maître ! » Il avait ainsi préparé quelques pierres pour le futur édifice synodal : homme intermédiaire entre Zwingle et Calvin.
Seulement après la mort d'Œcolampade, les antistès (premiers pasteurs)
Bâle. Couvent des Cordeliers (d'après le plan Mérian [Tafel II]). (p. 484.)
logèrent sur la place de la cathédrale, dans une maison qui existe {Page 490), très bien conservée, et qu'on indique souvent, à tort, comme la maison d'Œcolampade lui-même. « Après la réformation de l'Eglise et la mort d'Œcolampade, la « maison des granges » a été cédée aux pasteurs de la cathédrale. Le premier fut Oswald Geiszhâuszler nommé aussi Myconius {Page 491), qui y mourut, le 1 5 octobre 1 5 5 2 1 . »
C'est celle que dut fréquenter Calvin pendant son séjour.
Nous aimerions savoir la vie que notre Réformateur mena dans la cité bàloise. Malheureusement les renseignements manquent.
Il dut retrouver son ami Cop qu'il n'avait pas revu depuis les fameux événements de novembre 1 533 . Eut-il une entrevue avec Erasme? Ce qu'on en
i. Wurstisen, o. c, p. 485.
BALE ET LA PREFACE DE L'INSTITUTION CHRETIENNE
raconte n'est pas même vraisemblable. Bèze nous dit qu'il eut pour principaux amis Simon Grynée et Wolfgang Capiton, etqu'il s'adonna à l'étude de l'hébreu.
Mais probablement Bèze se trompe au sujet de Capiton, qui était depuis bien des années à Strasbourg *.
Ce que nous savons de plus sûr, c'est que Calvin logea chez une matrone distinguée (leciissima matronà) nommée Catharina Klein , Catherine Petit (Ramus dit : Catharina Petita), au faubourg Saint- Alban. (Page 492.) Quelques années plus tard, 1 5 6 8 - 1 5 6 9 , Ramus y logea aussi, et son hôtesse, devenue vieille, lui parlait « souvent et avec plaisir » (sœpe et jucundé) du caractère, de l'austérité de son ancien pensionnaire : elle était encore sous le charme merveilleux (sanclilaie singularis ingeiiii mirifice capîa). Pourquoi Ramus ne nous a-t-il conservé aucun détail de ces précieux récits ? Il se borne à répéter, avec Catherine Petit : ici a été composée, élaborée dans des veilles mémorables, célestes, V Institution chrétienne %.
Nous savons encore que Calvin, quoique caché sous le pseudonyme de Lucaiiius, et plongé dans ses divers travaux, entra peu à peu en relations avec tout ce que la Réforme comptait en Suisse de remarquable, en particulier avec ses futurs collaborateurs.
Il apprit à connaître Viret qui était à Bâle, en novembre 1 535 3. Et, le Ier mars
1. Opéra, Vie de Calvin, 3^ édit., XXI p. 124. — 2. Pétri %ami Basilea ad senalum popitlumque Basiliensem, 1 571 , p. 58, dans le volume: Pétri Rami praelectiones in Ciceronis orationes consulares. Basileœ per Petrum Pernam, anno MDLXXV. Voir aussi: Pierre Ramus à Bâle, par Bernus. Bulletin, XXXIX, 1890, p. 508 et s. — 3. Le 15 novembre 1535, Ami Porral écrivait de Berne au conseil de Genève : « Maistre Pierre Viret est à Bâle. » Herminjard, III, p. 372, n. 2.
Pellican. (p. 485.)
BALE
1 5 4 1 , il rappelait à Viret une visite, qu'ils avaient alors faite en commun: « C 1 a u d i u s FerEeus, que tu vis avec moi, à Bâle '. »
Il apprit à connaître Bullinger, qui était à Bàle, le 3 février 1 536, jour où fut signée la première confession de foi helvétique. Le 22 mai i557, Bullinger lui rappelait cette année 1 536, « où pour la première fois je t'ai vu et salué à Bâle 2. »
Il apprit à connaître sans doute Garlstadt , et Caroli, contre lequel il défendit Farel. Sa préface à la Bible d'Olivétan nous le montre en relation avec Farel, sans que nous sachions à quelle époque commencèrent leurs rapports personnels. Arrivant de Genève qu'il avait dû quitter, Caroli accusait les Genevois de tous les crimes. Farel répondit. Carlstadt avertit Caroli. Celui-ci est aussitôt saisi d'une telle fureur, qu'il court dans la ville comme un fou, se répandant en menaces contre Farel. Il alla trouver Calvin, qui le reçut fort mal3.
Enfin une des maisons que Calvin dut le plus fréquenter fut l'imprimerie qui mit sous presse son Institution chrétienne, l'imprimerie de Platter.
Œcolampade, d'après les Icônes, (p. 486.)
Nous avons parlé de l'enfance de Platter, alors qu'il était « béjaune » et parcourait l'Allemagne avec les « bacchants. » Nous le retrouvons à Bâle, chez maître Hans Stamelin, surnommé le Cordier rouge, sur la place du Rinder
1. Herminjard, III, p. 373, n. 2. « Nous avons lieu de croire que les relations de P. Viret avecj. Calvin datent de cette époque. » — 2. Ibid., IV, p. 4, n. — 3. Ibid., III, p. 374, n. 8.
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Markt. Il étudie la nuit ; il étudie même, tout en travaillant, en fixant à une fourchette quelque page d'un Plaute, que lui a donné le respectable imprimeur messire Andréas Cratander1. Il reçoit la visite et les avances de Beatus Rhenanus, d'Erasme. Il y reste insensible, et mange du fromage pourri.
Il avait appris la langue hébraïque. Oporin le force à l'enseigner. Un Français était arrivé, envoyé par la reine de Navarre, magnifiquement vêtu et coiffé d'une barrette brodée d'or. Son serviteur le suivait, portant un manteau et un chapeau, pour le cas où la pluie serait venue à tomber. Il va entendre un soir Platter. Celui-ci, après avoir travaillé à faire des cordes toute la journée, arrive dans la chambre, mal vêtu comme toujours, et s'assied contre le poêle, tandis que les étudiants se mettent autour de la table. « Quand viendra notre professeur? » demande le Français. Oporin lui montre Platter, à sa complète stupéfaction %.
Quelque temps après, il se marie à Zurich. Sa femme était la servante de Myconius 3, du reste d'une famille ancienne et honorable, dont plusieurs membres furent, depuis, anoblis 4. Pour le moment ses gages étaient minces, et encore Myconius ne put les lui payer en entier.
Platter continua ses voyages, et au bout de quelque temps revint à Bàle, portant son enfant de six mois couché dans son berceau. « Sa mère marchait derrière, comme la vache suit le veau. »
Pour boire le peu de vin qu'ils possédaient, ils n'avaient qu'une fiole au col allongé. « — Bois donc, disait-il à Anni, tu allaites. — Bois toi-même, répondait la brave femme, tu étudies, et passes à l'école de mauvais quarts d'heure. » Plus tard, ils eurent un verre.
En i53i, Myconius fut nommé à la cure de Saint-Alban. En 1 532, il devint antistès (premier pasteur). Platter enseigna le grec au Pœdagogium. Pendant quatre ans, il fut aussi correcteur d'imprimerie chez Hervagius.
Finalement l'idée lui vint de se mettre imprimeur. Oporin eut la même envie ; ils s'associèrent avec Balthasar Ruch et Ruprecht Winter, beau-frère d'Oporin. Au prix de 800 florins ils acquirent l'atelier d'Andréas Cratander, « parce que sa femme ne voulait plus d'un état aussi malpropre. »
L'imprimerie fut établie au grand Baie, quartier du mont Saint-Pierre, dans
i. Vie de Thomas Platter, édition Bernus, p. m. — 2. Ibid., p. 115. — 3. Il n'y avait rien là d'étonnant pour l'époque. « Un savant qui était l'un des principaux coopérateurs de la Réforme en Alsace et en Suisse, le Lorrain Wolfgang Musculus, avait commencé, au moment où il renonçait à sa prébende, par se faire tisserand, puis terrassier, tandis que sa femme se plaçait comme servante. » Buisson, o. c, I, p. 245. — 4. Vie de Thomas Platter, p. 232.
Bâle. Maison de Myconius. (p. 487.)
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la maison de l'Ours noir, visà-vis de l'hôtel d'Andlow L'installation devait être suffisante. La façade intérieure de la maison existe encore, bien exposée à la lumière, avec de grandes fenêtres à meneaux, qui suppriment presque tout le mur. A côté est la porte, par laquelle on devait entrer dans l'atelier. {Page 494.)
Oporin2 {Page 493) s'occupait surtout du choix des ouvrages à imprimer. Robert Winter fournissait les fonds. Lasius (Ruch) et Platter dirigeaient l'imprimerie même 3.
Myconius se hâta de recommander son protégé à Bullinger. Quelques mois avant que Y Institut ion chrétienne fut sortie de presse, il lui écrit, le 24 juin 1 535 : « Je te recommande Platter, le nouvel impr
meur : si tu peux lui confier LcCLX5;BAStLÎEN^: AnTÎSTC^.] \~
bientôt quelque chose, sans Myconius. (p. 487.)
offenser Froschower, ne l'oublie pas. Les choses que tu écris sont recherchées (cara) et se vendent bien. Tu peux l'aider par ces écrits ''. » Mais Bullinger lui répond qu'il n'est pas libre : « D'heure en heure je donne à Froschower mes pages plutôt noircies qu'écrites 5. »
Alors Myconius se tourna vers Pellican, en ce moment à Zurich, i3 juillet 1 535 : « Thomas est dans le besoin (iiniiget): comme quelqu'un qui essaie un
métier Il a un outillage très abondant, bon {probus), élégant. » On peut se
fier à lui pour la correction. « Car lui-même jusqu'ici a fait ses preuves, et il y a
Oporin, jeune homme bon, docte, bien au courant, laborieux Bref, pour
la forme bonne (proba), parfaite du volume, pour ses aides {instructoribus)1 pour
i. D'Andlow, premier recteur de l'Académie de Bàle, et dont le tombeau était dans la cathédrale (Basilea sepulta, p. 9). La maison de l'Ours noir avait été habitée au XIVe siècle par des Béguines, elle portait, ce siècle-ci, le nom de \um Frieden (A la paix). Vie de Thomas Flatter, p. 174. — -2. Oporinus (forme grecque pour Herbst) avait servi quatre ans le célèbre empirique Paracelse. Il Rentra comme professeur au Padagogîiint, en 1533, puis à l'Université, comme professeur de grec, 1536. Herminjard, IV, p. 206, n. 1. — .'!. Ibid., IV, p. 207, n. 3. — 4. 2.) juin 1535, Opéra, X11, p. 47. — S. 29 juin, Ibid., p. 48.
SALE ET LA PREFACE DE L'INSTITUTION CHRETIENNE
leur exactitude, tu peux être tranquille. Tu ne peux croire combien tu seras agréable à tous ceux qui aiment Platter l. »
Il est très probable que c'est sur la recommandation de Myconius que Calvin s'adressa à Platter, et lui confia l'impression de son Institution.
Pendant ce temps, voici la scène qui se passait à l'Ours noir, entre Platter et son associé Lasius. Elle jette un jour cru sur les mœurs de cette époque.
« Nous avions travaillé tout le dimanche ; à onze heures du soir j'étais occupé à revoir une épreuve, quand Balthasar se mit à me lancer des mots piquants et finit bientôt par se répandre en injures :
» — Dis donc, Valaisan, je ne t'ai pas bien compris l'autre jour : notre manière d'agir serait-elle contraire à l'honnêteté 2 ?
» C'était Balthasar qui dirigeait l'imprimerie de l'Ours, établie dans une maison que Cratander nous avait louée. Je répondis comme je le devais à cette grossière apostrophe. Balthasar se tut, mais, saisissant un épais châssis, il s'approcha de moi par derrière, pendant que je lisais l'épreuve ; il avait déjà les deux bras levés pour m'asséner un coup sur la tête, quand, en regardant de côté, je m'aperçus de cette manœuvre; je me levai subitement et parai le coup avec le bras. Nous en vînmes aux prises. Comme un furieux il m'égratignait le visage et cherchait, avec le doigt, à me crever un œil ; voyant son intention, je lui déchargeai sur le nez un tel coup de poing qu'il tomba à la renverse et resta un bon moment sans connaissance, tandis que sa femme, à genoux auprès de lui, criait :
» — Hélas ! tu as tué mon mari !
» Au bruit, les ouvriers, qui venaient de se coucher, se relevèrent précipitamment et descendirent à l'atelier. Balthasar était toujours évanoui ; j'avais le visage tout égratigné et sanglant. Enfin Balthasar reprit ses sens et voulut de nouveau me tomber dessus :
» ■ — Laissez-le arriver, m'écriai-je, je le recevrai encore mieux que la première fois.
» Les ouvriers me poussèrent à la porte et, une chandelle à la main, je retournai chez moi ; je demeurais à côté de la maison du maître d'école. En m'apercevant, ma femme s'écria :
i. Opéra, X1', p. 50. — 2. Balthasar avait pris pour lui un propos de Platter, trouvant qu'on dépensait trop de l'argent prêté à l'imprimerie par Ruprecht : « Nous causerons la ruine de cet homme, » avait dit Platter.
Bâle. Porte Saint-Alban.
BALE
Oh ! vous vous
êtes battus ? »
Quelques semaines après, Platter habita clans l'imprimerie même:
c'est là que naquit son fils Félix (octobre 1 536).
Platter n'imprima pas seulement le premier ouvrage de Calvin, il imprima aussi le second, les deux Epîtres composées à Ferrare, et adressées Tune à Duchemin, l'autre à Gérard Roussel.
La préface est datée de Genève : pridie idus Januarii anno i53j, et la dernière page porte :
« imprimé par Balthasar Lasius et Th. Platter :
mense martio i53j. » — Dans sa lettre du 2 5 mars, Oporin dit à Calvin qu'il lui a envoyé douze exemplaires 2.
L'association de nos imprimeurs ne dura pas longtemps, cependant. Balthasar fit perdre à ses créanciers quelques milliers de florins. Ruprecht perdit tout son avoir. Oporin tint le plus longtemps. Il finit également par être au-dessous de ses affaires pour une forte somme. « Ces trois hommes sont morts dans la misère et les chagrins. »
Platter prospéra, d'abord comme imprimeur et libraire. Il s'établit clans une maison qui existait encore {Page 495), lors de mes premières visites à Bâle : Zuin Gejegt (la chasse). Elle était située au haut de la rue Franche, N° 90 (Frète Gasse) 3.
%i famam tibris vitam Jcnptoribiu adcl-a. Pars ttbt mcrccdis Jic ab utrof vernit^ ^ fr\
Portrait de Jean Oporin. (p. 491.)
i. Vie de Thomas Platter, p. 175. — 2. Herminjard, IV, p. 207. — 3. « Ce que je me rappelle de plus ancien, écrivait le fils de Thomas Platter, c'est d'avoir vu peindre la façade de notre maison, jadis la Wisseburg, et maintenant : %um Gejegt ; la chose eut lieu en 1539, comme le prouve le millésime toujours visible. Sur l'échafaudage, en dehors de la fenêtre, maître Mathis maniait ses pinceaux, peignant les chiens, les chasseurs et le cerf avec son bois, qui n'est pas encore effacé. » (Extraits des Mémoires de Félix Platter, à la suite de la Vie de Th. Platter, édit. Bernus, p. 235.) Cette chasse était visible au commencement de ce siècle. Depuis, la façade avait été relaite. Mais la cour
BALE ET LA PREFACE DE " L'INSTITUTION CHRETIENNE
Là il eut plus de vingt pensionnaires, acheta la maison, et deux autres à côté l. En même temps il enseignait.
Il finit par abandonner l'imprimerie, et par accepter la place de directeur de
l'école de la cathédrale, qu'il réforma d'après les idées de Jean Sturm, en 1544. A partir de ce moment, il est le grand scholarque bâlois 2.
(Page 497.)
Comme il est facile de ressusciter le milieu où tous ces événements se sont passés, où tous ces personnages se sont agités! On essaie, il est vrai, de transformer un peu la vieille ville. On a abattu, devant l'Hôtel de ville, tout un grand pâté cle maisons. On s'efforce de faire, au travers de la cité, une large rue. Mais longtemps encore il restera assez de vieux quartiers, bien étroits, bien sinueux, bien escarpés, avec ces escaliers, et ces rampes, sur lesquelles on s'appuie, soit pour éviter les chutes en descendant, soit pour s'aider en montant (comme le remarquait déjà Ramus), avec ces maisons à pignons, et leurs étages qui avancent, et surtout leurs façades peintes3. Ici et là on lit encore de vieux millésimes : je note celui de 1 5 2 8 . Sans doute, plusieurs des peintures sont modernes. Mais qu'importe la date du bleu, du rouge, du noir ? la sensation est la même pour l'œil. Et puis il y a un nombre infini d'hôtels, d'auberges, avec leurs armes parlantes, fixées aux murailles, ou se balançant à l'air: saumons, chevaux blancs sur fond vert, faisans, lapins, lions, anges, hommes sauvages '% rois. Il faut s'arrêter
intérieure n'avait pas changé. Les fenêtres gothiques étaient à doubles meneaux, et le chœur de l'église des Cordeliers qu'on apercevait, achevait de faire de cet ensemble un des coins les plus pittoresques et les plus exacts du vieux Baie. Nous donnons (page 4^)) un dessin de la cour de cette maison, d'après une photographie que nous avons la bonne fortune de posséder.
1. Vie de Thomas Plat/er, p. 181. — 2. II y avait à Bàle trois établissements: les écoles, le Pcedagogium et l'Université. — 3. Ramus s'exprime ainsi : .udificia imprimis optica picturx varietate decorantur. Pétri Rami Basilea, o. c, p. 46. — 4. L'hôtel de Y Homme sauvage existe encore, absolument renouvelé, et j'y ai logé plusieurs fois. Un vénérable pasteur, mort depuis, M. GIri à Lausen, près Bàle, possesseur d'un des portraits les plus remarquables de Calvin (nous aurons l'occasion d'en parler), dans une visite inoubliable que je lui fis, me montra... l'album de YHomme sauvage, au XVIe siècle : une rareté presque aussi rare que le portrait de Calvin, qui contemplait mon étonnement. L'hôtelier du XVIe siècle, Samuel Schorendorf, logeait, parait-il, des nobles, et il leur demandait de s'inscrire sur son album. Les pensées qu'ils nous ont ainsi laissées valent bien, tout au moins, les pensées de nos albums actuels.
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surtout devant la délicieuse fontaine due, dit-on, à Holbein, et qui en tout cas en est cligne. C'est un parfait morceau de Renaissance : une colonne, qui, en bas, est entourée d'hommes et de femmes dansant une farandole échevelée. Les contorsions et les gestes violents trahissent une gaieté un peu grosse. Mais voici de délicates cariatides, et des enlacements d'arabesques d'une finesse délicieuse. Et enfin le tout est surmon te d'un joueur de cornemuse âgé, à grande barbe, fatigué. Il a couru le monde, gaspillé sa vie , et pour se soutenir il s'appuie contre le pilier, d'un air las, les yeux demi-fermés.
Alors, pour animer ces rues de leur vraievie du XVIe siècle, il faut, au Musée, feuilleter les collections des Holbein, des Manuel, des Urs Graf.
Ce qui frappe, chez ces peintres de la première moitié du XVIe siècle, — de i52o à i53o, — c'est qu'ils peignent et dessinent presque exclusivement des soldats et des femmes de mauvaise vie. C'était, en effet, l'époque maudite des « pensions » (dont Zwingle avait une telle horreur), et des lansquenets traînant leurs rapières et leurs vices. Sans compter que Bâle. Maison de Platter Zum GejcgL (p 493>) ces couleurs et ces attitudes plaisaient singulièrement à ces pinceaux volontiers hardis. Il faut voir le mendiant déguenillé, qui passe en vous tendant une main menaçante; le paysan pas moins misérable; et puis la série des gens de guerre aux poses fières de matamore, comme celui qui porte une bourse vide, pendue à sa longue lame, et sur laquelle est écrit: « j'ai tout joué. » Mêlées à ces spadassins sont les femmes décolletées, avec des robes faisant des plis énormes ; l'étoffe suffirait pour envelopper deux ou trois fois leur corps. Ce sont ces robes qui coûtaient si cher, et contre lesquelles Calvin et d'autres firent des lois somptuaires. Car les femmes honnêtes ont le même costume : seulement elles ajoutent quelquefois une guimpe, ou une pèlerine, comme des chanoines.
Le peuple qui n'est pas mendiant, le bourgeois qui n'est pas malhonnête, est un peu délaissé par nos artistes. Heureusement la mort n'oublie personne, et Holbein nous a peint les costumes vulgaires dans la Danse des morts, un juge, un avocat, un conseiller, un pasteur.
Tenez, voici, courant dans la rue, le petit Félix Platter: il a huit ans et porte
Mais ce qui était plus curieux, c'est que Schorendorf avait un peintre, qui lui peignait, à côté de la pensée, les armes du noble voyageur. Cela formait une vignette, sur parchemin, le tout dans un beau livre avec tranches dorées. Une vignette, entre autres, nous donne les renseignements les plus authentiques sur la manière de se tenir à table. Chaque convive a son chapeau sur la tête (il ne le soulevait que pour le bénédicité), et à la main pas de fourchette, mais un couteau. Les Suisses étaient renommés pour leur habileté à s'en servir.
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un pourpoint, des hauts de chausse mi-parti blanc, mi-parti rouge et bleu. Longtemps il gardera ce costume et s'y pavanera (c'est lui qui le dit). Il a aussi un manteau de velours, que noble Gédéon d'Ostheim lui a donné1. Et quand il change, c'est pour prendre un pourpoint tailladé et des chausses mi-blanches, mi-jaune soufre, toujours « en couleur, selon la mode du temps2. »
Blanc, jaune soufre, rouge, bleu, et, pour que ce soit plus voyant, une moitié d'une couleur une moitié de l'autre !
Ce sont toutes les nuances de l'arc-en-ciel avec lesquelles ces costumes enveloppent les femmes et les hommes, ou qu'ils font scintiller dans les rues ! Quand le soleil brillait, que les manteaux s'ouvraient, que les peintures des maisons et les peintures des habits jaunissaient et rutilaient, quel éblouissement, quelle fête des yeux !
Après la lumière, les ténèbres ; après la vie, la mort.
Pour finir mon évocation du passé, je retourne au cloître : je me promène lentement et longtemps sous ces voûtes, à travers ces piliers, en face de cette vue splendide, au milieu de tous ces souvenirs, beaux, grands et plus émouvants encore. Le lieu est propice : d'autant plus qu'ils sont tous là ces hommes avec lesquels je viens de vivre, là, sous une stèle funéraire. Chacun a la sienne. On dirait le Campo santo de la Réformation. Et le mot qui, dans l'Ancien Testament, résume par un refrain identique la vie des patriarches, résonne, semble-t-il, à mon oreille : « puis il mourut. »
Je lis 3.
Entre Jacob Meyer, « le très prudent conseil de la célèbre ville, » emporté par la peste en 1 54 1 , et Simon Grynaeus, recteur de cette académie « si expert dans les langues latine, grecque et hébraïque, et qui poussa jusqu'au miracle la connaissance de la philosophie, et qui posséda la science et l'usage de la vraie théologie » (il mourut à quarante-huit ans, en 1 541 ), est l'épitaphe d'Œcolampade : « premier auteur de la doctrine évangélique dans cette ville, et vrai évôque de ce
temple » Puis il mourut à l'âge de quarante-neuf ans, le 21 novembre i53i.
« Si l'honneur, le bien, l'art aidaient dans le malheur, aucun de ces trois ne serait mort4. » [Page 498).
Et Erasme, « homme très grand de toutes les manières... incomparable... » Puis il mourut, septuagénaire, en 1 5 3 6 , et ses amis Amerbach, Froben, Episcopius, lui ont élevé cette pierre ''.
1. Mi-moires de Félix Plaller, édit. Fick, p. 9. — 2. Mémoires de Félix Platter, p. 16. — ."!. Toutes ces inscriptions se trouvent reproduites dans le volume intitulé Basilea sepulla, etc. Bâle, 1661. — 4. Ce monument n'a pas changé de place, il est toujours dans le petit cloître, à gauche, quand on vient du côté de Saint-Alban. Dans la rue on y a adossé la statue moderne d'Œcolampade. — u. Le tombeau est dans la cathédrale même, à droite de la table sainte, quand on regarde l'entrée de l'église. C'est une grande plaque de marbre rouge, couverte d'écriture dorée.
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Thomas Platter. (p. 494.)
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Et Oswald Myconius, qui put « nourrir fidèlement de la parole de vérité cette Eglise bâloise, suivant les traces de son prédécesseur Œcolampade.... » Puis il mourut, en 1 552.
Et Gratarolus, le médecin de Calvin (yi568). Et Oporinus, l'imprimeur docte,
DN IACOBVMMEIERVM HVIVS INCLÎT/E VKBIÎ CÛN5VUM PRVDENiS SlMVM CONSVLTIS5IMV QVE, piETATls 5AN/E CVLTOREM AC PROMO TO REM PRiMARivM OAANIS HONE5TATIS QVOD !N iPSO FVIT ,'NSTAVR ATOREM DILI GENTlSSIf'iVM LAPiS SVBIECTVSCONTECÏT
d io oecolapadivs 'Profession; theolo
C.VS.TRIV/'A LINC w PERITISSIAWS.AVTHOR EVANCEUGt DOCTRI M/£ IN HAC VR8E PRI:
MVS,ET Tf. M PLI HVIVS VERVS f PVi- VTDOC- TRIMA. Sic VlTt W.NC TIAAONIA FOLLENTisi • av/s,SVS BREVE SAXV HOC RECÔDITVSIAOT-
DN-St/AONI CMN/EO ALM/E HVIV5 A6DEAM/E RECTORI ET LAVDE ET A\£M©iA SE/APITERNA 08 UNGVARVAA LATÏN/E GR/îC/ï. ET HXBR AIC/t PERITIAAA OMN6 QVE PHÎ/t AD AAIRACLVM VS" QVÊCOCNiTONEAA OB T HEOLOGI/E VER/E ÇC I ENTIAM ET VSvDICNO rt®VAi"PM HQDKîTVtv
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Bâle. Tombeau d'Œcolampade. (p. 496.)
laborieux, élégant. Et Sulzer, « théologien vrai et vigilant, antistès, qui travailla des deux mains dans la vigne du Seigneur, érigea et dirigea l'école de théologie, » puis il mourut à l'âge de soixante-dix-sept ans ( 1 585). Et Hotmann : « la Gaule l'enfanta: Bâle le garde enseveli. Ne connaissant pas la mort, son nom vit partout; » puis il mourut en i5go — 1
Puis il mourut ; puis il mourut ! C'est la loi de la nature. Elle n'est que lugubre. Voici qui est angoissant :
« Angèle Curio, noble et généreuse fille, d'un esprit divin... qui parlait élégamment italien, allemand, français et n'ignorait pas le latin... en trois jours, elle fut enlevée par la peste et elle alla avec un élan admirable à Jésus-Christ, âgée de dix-huit ans ( 1 5 5 4) - »
Et à côté : « Angèle, Coelia, Félicie, l'une âgée de dix-huit ans, l'autre de dix-sept ans, l'autre de seize ans, s'en allèrent à Dieu dans la grande peste de cette ville, au même mois d'août de cette année terrible. Et le père, Coelius Secundus Curio, et la mère Marguerite Isacia, Italiens, réunirent ce qui était mortel de leurs trois enfants si distinguées, si douces, si chères, dans l'espoir de la bienheureuse résurrection. »
Puis le frère alla de bonne heure rejoindre ses sœurs : il avait vingt-neuf ans.
I. Le malheur poursuit le pauvre adversaire de Calvin. Je cherche sa stèle: c'est la seule que je ne trouve pas. Je m'informe. Placée sur le tombeau même de la famille Grynée, dans lequel Castalion avait été inhumé, la stèle fut brisée lorsqu'on eut à rouvrir le tombeau : elle était trop peu épaisse.
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« Le père joignit le corps de son fils à ceux de ses trois filles, le fils très cher et très pieux, déjà polyhistorien et éloquent, maître à l'école bâloise, le père privé du compagnon et de l'héritier de ses études (i 566). »
Enfin Curio lui-même, âgé de soixante-sept ans se coucha pour rejoindre toute sa famille, qui l'avait devancé. « Etranger, arrète-toi et apprends. Ce n'est pas Coelius qui est ici, mais c'est le corps (awp) de Coelius, ou plutôt son tombeau (atipoc). Christ a son esprit »
Les luttes sont passées ; les luttes sur la place publique ; les luttes déchirantes près du lit des bien-aimés ; les luttes odieuses entre les théologiens. Illustres savants, doux vieillards, jeunes filles... ils reposent dans la paix du cloître rouge, sur les bords du Rhin vert. Paix, Christ ait leurs esprits !
1. Voir « La famille de Curione » dans les Récits du XVIe siècle, par J. Bonnet, I, p. 243 et suiv.
Bàle. Portail de l'évèchè.