CHAPITRE SECOND La Préface de l'Institution chrétienne
I. Date de la sortie de France. — II. Les Placards de 1534. — III. Préface de la Bible d'Olivétan. — IV. Calvin hébraïsant. — V. Les calomnies de François 1er. — VI. Préface de l'Institution chrétienne. — VII. Le caractère providentiel de la préparation de Calvin.
OUS les voyages, tous les séjours que la tradition ou les chroniqueurs font faire à Calvin, depuis sa fuite de Paris jusqu'à son arrivée à Bâle, sont loin d'être prouvés. Nous avons seulement noté les plus probables, sans avoir la prétention d'en préciser ni l'époque exacte, ni la durée. Et même des deux dates extrêmes de cette période agitée, si la première est certaine (ier novembre 1 533, discours de Cop), on ne peut en dire tout à fait autant de la seconde.
« Il partit donc de France, dit la Vie de Calvin, l'an 1534... mais devant que de sortir de France, estant ceste année-là à Orléans, il composa un livre intitulé Psychopannychia l. »
Et, dans V Histoire ecclésiastique, on lit : « Le roi vint à Paris, au mois de janvier suivant, commençant l'an i535, et ordonna le 29 du dit mois une procession générale en laquelle il se trouva en personne avec ses trois enfans
Plusieurs excellens personnages se bannirent de France volontairement, à cette occasion, desquels furent Jean Calvin2... » etc.
Loin de se contredire, comme on l'a cru, ces deux renseignements se complètent. Calvin part, c'est-à-dire commence le voyage qui doit le conduire
1. Opéra, Vie de Calvin, 2^ édit., p. 58. — 2. Histoire ecclésiastique, L'p. 34, 35.
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hors de France, en 1 534 ; il en sort réellement, pendant ces jours qui, dans l'ancien style, sont attribués à 1 534, mais, clans le nouveau, appartiennent à 1 535 ; sans doute en février
Nous sommes mieux renseignés sur la cause, et l'occasion de cette sortie de France.
François Ier, depuis des années, restait indécis, faisant alterner, vis-à-vis des Evangéliques, les mesures de rigueur et les mesures de clémence. L'entrevue de Marseille (octobre 1 533), où il avait reçu, des mains du pape, la femme de son fils, Catherine de Médicis, et des bulles organisant l'inquisition, semblait avoir définitivement fait pencher la balance du coté de la persécution, et décidé du sort religieux de notre pays"2. Mais encore une fois la politique intervint ; une nouvelle oscillation se produisit. On se remit à craindre et à espérer. Tantôt c'était Béda qui était en prison ; tantôt c'était G. Roussel et Couraud. Au moment où leurs conducteurs étaient ainsi séparés d'eux, les fidèles de Paris « desplaisans et désolez, » ou plutôt « aucuns particuliers » eurent l'idée d'envoyer en Suisse un délégué, pour chercher un abrégé de la doctrine qu'on pourrait donner au peuple. Féret, « serviteur d'un apothicaire du roi François, » alla donc à Neuchâtel et en rapporta, sous forme de « placards » et de « petits livrets, » les fameux « articles véritables sur les horribles, grands et importables abus de la messe papale, inventée directement contre la Saincte Cène de nostre Seigneur seul médiateur et seul Sauveur Jésus-Christ. »
En voici le début : « J'invoque le ciel et la terre en tesmoignage de vérité, contre ceste pompeuse et orgueilleuse messe papale, par laquelle le monde (si Dieu bien tost n'y remédie) est et sera totalement désolé, ruiné, perdu et abysmé, quand en icelle nostre Seigneur est si outrageusement blasphémé, et le peuple séduit et aveuglé : ce que plus on ne doit souffrir ni endurer.... »
Puis il était question d'un « horrible et exécrable blasphème. » Puis il était déclaré qu'il « faut maugré leurs dents que le Pape et toute sa vermine de cardinaux, d'évesques, de prestres, de moines, et autres caphards diseurs de messes, et tous ceux qui y consentent, soyent tels : assavoir faux-prophètes, damnables trompeurs, apostats, loups, faux-pasteurs, idolâtres, séducteurs, menteurs et blasphémateurs exécrables, meurtriers des âmes, renonceurs de Jésus-Christ, de sa mort et passion, faux-témoins, traistres, larrons et ravisseurs de l'honneur de Dieu, et plus détestables que les diables3.... »
Ces placards ont été longtemps attribués à Farel. Il a été démontré par
1. C'est seulement dans le N. S. que l'année commence en janvier. Voilà pourquoi Y Histoire ecclésiastique a la précaution de faire une remarque spéciale. — 2. Louis Bonnet a dit : « L'entrevue de Marseille valut à la France deux des fléaux les plus funestes de son histoire : la persécution légale et Catherine de Médicis. » Revue chrétienne, 1856, p. 388. — 3. Histoire des Martyrs, I, p. 299.
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M. le professeur Herminjard qu'ils furent rédigés par Antoine Marcourt, le premier pasteur de Neuchâtel '.
Crespin n'a pas tort d'appeler ce style « tranchant et foudroyant. » Couraud « et autres gens de jugement ne trouvèrent pas bon telle manière d'enseigner. » Mais on ne tint pas compte de leur avertissement, et les placards furent affichés, dans la nuit du 17 au 18 octobre, à Paris, à Orléans, et en particulier à Amboise, où se trouvait François Ier, même à la porte de sa chambre 2.
Le dimanche matin (18 octobre) lorsque, en se levant, les bourgeois de Paris aperçurent les terribles affiches, ce fut comme un coup de foudre.
Le fanatisme éclate. Dès le lendemain, lundi 19 octobre, la Chambre des Vacations décide qu'elle ira en procession, le 22, de la Sainte Chapelle à Notre- Dame, « pour prier Dieu que correction fût faite des scandaleux, hérétiques placards et livres attachez et plaquez en plusieurs carrefours et lieux de la ville de Paris. » Une autre procession est annoncée dans toutes les paroisses pour le dimanche 25. Les têtes des Luthériens sont mises à prix, cent écus. Le Chàtelet se remplit de prisonniers. Déjà le 10 novembre, sept condamnations à mort sont prononcées. La première victime fut le paralytique Barthélemi Milon, brûlé le i3 novembre :\
I. Les articles véritables sont presque textuellement extraits d'un petit traité de laSaiucte Eucharistie. « Ce traité, dit M. Herminjard, n'est point l'œuvre de Farel. L'exposition aisée, le style vif et rapide, l'usage de certains mots particuliers à l'auteur du susdit traité, tout révèle une autre origine. Ce n'est pas non plus la manière facile, mais prolixe de Viret. Aussi acceptons-nous, sans réserve, le témoignage d'un collègue, d'un ami intime de Farel » (Froment, Actes et gestes de Genève, p. 248), qui atteste que ces « placards avoyent esté faicts à Neufchastel, en Suysse, par un Antoine Marcourd. » (Herminjard, III, p. 225, n 4, et Histoire des martyrs, p. 298, n. 1.) — M. Heyer ajoute : « Farel n'était point à Neuchâtel au moment de l'arrivée de Féret dans cette ville, mais bien a Genève, où il s'efforçait de faire abolir la messe.... Marcourt, qui était alors un des pasteurs les plus marquants de Neuchâtel, crut pouvoir extraire du traité qu'il allait publier sur l'Eucharistie, les articles contre la messe, et les faire imprimer sans prendre l'avis de ses collègues. » — M. Weiss a fait quelques remarques qui, non seulement appuient les précédentes, mais expliquent l'état d'âme dans lequel Marcourt se trouvait quand il rédigea ces lignes, si funestes à la Réforme française. Marcourt était de Lyon. Il avait dû quitter cette ville vers 1530 ou 153 1. Réfugié à Neuchâtel, dont il était devenu un des principaux Réformateurs, il suivait naturellement avec un intérêt passionné les péripéties du drame douloureux qui se déroulait dans sa ville natale. Alors arrive Féret, et Marcourt lui donne les lignes récemment écrites : « Rédigé à la hâte, dit M. Weiss, et sous l'empire d'une indignation que les nouvelles du supplice de Canus, du procès de Baudichon et du bannissement, le 30 août, après amende honorable, de Laurent Meigret (sans doute un proche parent du Réformateur, Aimé Meigret), avaient portée à son comble, ce factum débutait par ces mots : « J'invoque le ciel et la terre contre cette pompeuse et orgueilleuse messe papale.... » N'est-ce pas un écho de la persécution en France et comme une réponse aux nouvelles de Lyon? » (Bulletin, XXXIX, 1890, p. 256.) — Antoine Marcourt de Lyon était, dit M. Ph. Godet, un des plus habiles écrivains de ce temps, et l'un de ceux dont le style a le moins vieilli. Son Livre des marchands, indiqué comme publié « à Corinthe, » est une mordante satire contre la cour de Rome, et contre la vénalité des choses saintes. En voici quelques lignes : « Viendra au Temple quelque pauvre sotte (nommezla, si vous voulez, dévote) attacher une chandelle contre un pilier : et mon marchand, qui la regarde, et d'empoigner et de souffler, et pour le prix la revendra a un autre, qui au lieu même la remettra. Et mon marchand, qui fait le guet, et d'empoigner et de souffler, et à un autre la baillera, qui bientôt la remettra, et le marchand d'empoigner et de souffler; et, sans cesser, tout le jour ainsi fera. Par quoi bientôt riche se trouvera. Car, comme vous voyez, tout lui retourne, argent et marchandise aussi. » Ph. Godet, Histoire littéraire- de la Suisse française, 2e édit., 1 89 5 , p. 65. — 2. M. Weiss cite Fontaine (Hist. calh. de uoslre temps, 1558, fol. 198) : i< Il m'a esté dict (il le croira qui voudra) qu'il en fut mis un jusques en la tasse du Roy, où il mettoit son mouchouer, et qu'il l'en tira avec le mouchouer ; la chose est certaine, que l'ayant fait lire, entra en un zèle incroyable ... » Bulletin, XXXIX, 1890, p. 257, n. 1. — ■\. Herminjard, III, p. 227.
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Les actes de la Faculté de médecine nous décrivent vivement les sentiments qui agitèrent les cœurs, et qui, semble-t-il, ne pouvaient pas se calmer. Le 21 novembre, l'Université se réunit pour délibérer sur les placards « absolument exécrables et abominables, » qui au milieu du silence et des ténèbres de la nuit ont été affichés dans presque toutes les rues, en nombre incalculable. Un nommé Lullier, docteur en théologie, demande qu'on envoie des délégués au roi, aux frais de l'Université, pour obtenir la mise en liberté de Béda, de Le Clerc, « en ce moment retenus par ordre du roi dans les prisons de l'évêque, » et de Picard. L'Université trouve que la démarche est un peu précipitée. Mais notre docteur représentait la logique des événements : Ce qu'il voulait fut bientôt fait1.
Le Clerc et Picard sont mis en liberté. Et Béda ?
Au moment où triomphent les passions qu'il a passé sa vie à exciter, au moment où, sur les places, la foule trépigne de rage et d'ivresse autour des bûchers dévorant les Luthériens, Béda, comme un de ces hérétiques, est conduit lui aussi au parvis de Notre-Dame : il fait amende honorable devant la même foule ; il confesse qu'il a mal parlé du roi, de la vérité. Après quoi il est ramené en prison pour attendre que François Ier le fasse conduire dans quelque monastère "2.
Le dé n'en était pas moins définitivement jeté : le roi fit deux choses, également furibondes, une procession et un édit.
Le 21 (ou le 29) janvier 1 535 (N. S.), avec ses trois enfants, tète nue, des cierges de cire blanche ardents en la main, il alla de place en place voir brûler vifs six personnages, « avec merveilleuses huées du peuple tellement esmeu, que peu s'en falloit, qu'ils ne les arrachassent des mains des bourreaux pour les deschirer. » Puis, après dîner, devant le Parlement, une grande partie du clergé et grande noblesse, devant les ambassadeurs des nations étrangères, « il protesta avec extrême colère, que s'il savoit un sien membre infecté de ceste doctrine, il l'arracheroit, de peur que le reste n'en fust corrompu 3. »
L'édit était, en un sens, plus prodigieux que la procession elle-même : le i3 janvier, des lettres patentes abolissaient l'imprimerie4.
Telle fut l'année dite des placards, qui vit Calvin résignant ses prébendes, le 4 mai ; l'ordre des Jésuites fondé à Montmartre, le i5 août; Calvin quittant la France, au milieu d'une véritable émigration, avec M. Cordier, Cl. Marot, etc. ; et le culte réformé célébré pour la première fois à Genève, le 1e1' mars.
i. Du Boulay, VI, p. 249. — 2. Ibid., VI, p. 249. Lettres de Bartholomeus Latomus, lecteur royal, à Erasme, le jour de saint Pierre et de saint Paul, 1 5 3 S- La Faculté de médecine souhaite à Béda : « Mens sana in corpore sano! » Exilé de Paris en mai 1535, Béda avait été rappelé vers la fin de la même année. Pendant le mois de février ou de mars 1534, il fut accusé de lèse-majesté, à cause des propositions diffamatoires contenues dans un libelle publié# antérieurement, et qui avait pour titre : « Oraison faite au roi de France par les trois docteurs de Paris bannis et relégués, requérant d'estre rappelés de leur exil. » Herminjard, III, p. 139. — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 35. — 4. Voir plus haut, p. 105, n. 3 .
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Pendant ce temps, à Bâle, Calvin travaillait.
Il travaillait à la Bible cTOlivétan, achevée d'imprimer (c'est le dernier feuillet qui le dit) Tan 1 535, le quatrième jour de juin. Or cette Bible contient une première préface latine de Calvin, et une seconde préface française1. Celle-ci a pour but de retracer à grands traits l'histoire de la révélation. Celle-là (que nous avons citée en partie) est plus importante pour nous. Calvin, non seulement recommande l'œuvre de son cousin, fait ses réserves sur certaines imperfections qu'on pourra y trouver, mais il parle de Chusemeth et de Chlorotes, c'est-à-dire de Farel et de Viret, et de ses rapports avec « ces saints hommes et invincibles témoins de la parole. » Il faut donc, puisque la préface a précédé le mois de juin, qu'elle ait été écrite non seulement des semaines, mais des mois auparavant (le voyage du manuscrit et l'impression ont pris du temps). Or Calvin est arrivé à Bâle en février sans doute. Est-ce dans quelques semaines qu'il a été mis au courant de l'entreprise de son cousin, de ses hésitations, des encouragements donnés par Farel et par Viret, et qu'il a pris une connaissance au moins superficielle de ce grand travail ?
Evidemment non. Et voilà un nouvel argument (nous ne les comptons plus), en faveur de la date que nous avons assignée à la conversion de Calvin. Dès le commencement de i535, non seulement Calvin était protestant, mais il était regardé comme un chef protestant depuis longtemps. « Nous nous bornerons pour le moment, dit Reuss, à signaler le ton d'autorité et de supériorité avec lequel Calvin s'exprime dans toute cette préface. Aurions-nous tort d'y voir une nouvelle preuve que l'auteur a dû s'être familiarisé depuis longtemps avec les questions de théologie et de polémique, et surtout avec l'étude des textes sacrés 2 ? »
C'est encore à Bâle que Calvin se perfectionna dans l'étude de la langue hébraïque, il avait sans cloute commencé à l'étudier avec Vatable, à Paris 3.
La Vie de Calvin (2e édit.) dit : « Une chose n'est à omettre, que comme il estoit soigneux à bien départir ses études, durant le temps qu'il fut tant à Basle qu'à Strasbourg, il s'adonna entre autres choses à la cognoissance de la langue hébraïque : où il profita tellement, que ce luy fut depuis grande aide pour l'intelligence de l'Escriture, comme ses livres en rendent tesmoignage4. »
1. Cette préface française n'est sans doute que la traduction par Olivétan d'un original latin de Calvin, publié par Rèze dans le recueil des lettres. C'est l'opinion de Reuss dans l'étude que nous avons citée (voir ci-dessus, p. 1 19 et suiv.) et de Lang, Die âltesten theologischen Arbeiten Calvins, o. c. — 2. Reuss, Revue de théologie de Strasbourg, III, p. 232. Voir plus haut, p. 1 21. — .'!. Voir plus haut, p. 206. — 4. Opéra, XXI, p. 58. — La troisième édition dit plus brièvement:
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Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici les lignes consacrées au sujet qui nous occupe par M.Ant.-J. Baumgartner, professeur d'hébreu à V Ecole de théologie de Genève, dans sa remarquable brochure : Calvin hébraïsant et interprète de l'Ancien Testament.
Baie, ville universitaire , centre d'une culture intense, possédait alors des hommes qui ont laissé un nom dans l'histoire des lettres hébraïques, Œcolampade et Sébastien Munster :
celui-là, élève de Reuchlin, qui luimême fut le premier hébraïsant allemand ,
l'oncle de Mélanchthon, et celui-ci, élève d'un autre hébraïsant célèbre du seizième siècle, un juif converti, Mathias Adrianus. Œcolampade, il est vrai, était mort en i53i. Mais, depuis la nouvelle organisation de l'Université (1529), un professeur spécial de langue hébraïque avait été institué, et ce professeur était Sébastien Munster.
Aussi fameux comme géographe que comme hébraïsant, appelé par l'épitaphe de son tombeau Germanorum Esdras et Sîrabo, TEsdras et le Strabon allemand, appelé par le D1' Eck, Rabi Munsterus, il avait été d'abord professeur à Heidelberg. Venu à Baie en iD2q, il devait y rester jusqu'à sa mort, en 1 5 5 2 . Au moment où Calvin arriva, il était occupé à la publication de son principal ouvrage, sa Biblia hebraica^ dont les deux volumes in-folio parurent en i53q-i535.
Il est bien difficile de croire 1 que Calvin ait négligé de puiser à la source qui
Sébastien Munster, d'après les Icônes.
« Ils arrivèrent avec peine à Strasbourg et à BAle. Là il eut surtout pour amis deux hommes éminents, Simon Grynée et Wolfgang Capiton, et s'adonna à l'étude de l'hébreu » Ibiâ. (p. 124). Ce là (hic) se rapporte à Bàle et à Strasbourg, i. Dans une lettre à M. Baumgartner, M. Herminjard, toujours scrupuleux à préciser le degré de sa connais-
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jaillissait si près de lui, et c'est sans doute à Munster, d'après M. Herminjard1, qu'est adressée la « lettre à un professeur. »
« Si Calvin a profité à Baie des leçons du savant Munster, on peut dire qu'il fut à bonne école, à la meilleure hébraïque de l'époque. Munster, nous l'avons vu, était un hébraïsant de race, capable plus qu'aucun autre d'inculquer à des étudiants la connaissance philologique la plus solide et la plus étendue que pût fournir l'époque. Si Calvin a été son élève, il a dû consciencieusement profiter de l'occasion unique qui s'offrait à lui ; ses écrits semblent le prouver assez clairement 2. »
Ajoutons qu'il devait achever ses études à Strasbourg, lors de son exil de Genève. Là encore il trouva des maîtres dignes de lui, dans la personne de deux Réformateurs, Bucer et Capiton. Le premier s'était fait connaître comme hébraïsant par son érudit Commentaire sur les Psaumes, en 1 529 ; le second avait publié une grammaire hébraïque, en i5i6-i5i8, alors qu'il était prédicateur à Bâle. « Il est peu de milieux qui eussent été plus favorables pour se livrer à une semblable étude, et il faut ajouter, c'est le dernier moment de loisir dont il sera donné au Réformateur de jouir pleinement » 3.
Pendant que Calvin travaillait ainsi à Bâle, et que les fugitifs de la terrible persécution arrivaient, on apprit une étrange nouvelle.
François Ier voulait bien exterminer l'hérésie en France, mais il n'en voulait pas moins s'appuyer sur cette hérésie en Allemagne. Comment faire pour envoyer les protestants français à la mort, tout en conservant les protestants allemands, comme alliés ?
Le roi-chevalier n'hésita pas, et à la cruauté il ajouta le mensonge. Il fit composer un « grand placard » qu'il adressa aux Etats de l'empire, Ier février 1 535 (N. S.), et d'après lequel les pauvres martyrs étaient non seulement des fous, mais des furieux, furiosos magis quam cimentes, excités « par l'ennemi de la vérité et du repos, par le père des dissensions et du mensonge, » d'épouvantables révolutionnaires. Cette accusation, auprès de ceux qui avaient
sance, écrit : « Je suis très disposé à croire que, pendant son séjour à Bâle (153 5-1 536), Calvin a étudié sérieusement l'hébreu avec Sébastien Munster. C'est une persuasion plutôt qu'un commencement de certitude. » Baumgartner,
Calvin hébraïsant, p. 20.
1. Herminjard, VII, p. 408. Opéra, XI, p. 366. La lettre est adressée à un professeur qui a des vacances régulières. Quel professeur? Il semble bien que Munster soit le nom le plus vraisemblable. Peut-être cependant y a-t-il quelque chose d'étonnant à voir quelqu'un traiter de frère un homme qui a vingt ans de plus que lui, et dont il .1 été l'élève. Dans cette lettre, très amicale, très intime, pleine de renseignements ecclésiastiques, Calvin ne parle pas de l'enseignement hébraïque qu'il aurait reçu de Munster. Ce silence ne gêne pas M. Herminjard; a bon droit. Mais si Calvin n'avait pas l'habitude de rappeler, à tout propos, aux gens ce qu'il leur devait, pourquoi trouver étonnant qu'il n'ait pas expliqué à M. Wolmar comment il lui était redevable, en partie, de son initiation aux idées évangéliques ? Dans la biographie de Calvin, l'argument a silentio est spécialement insuffisant. — 2, Baumgartner, Calvin hébraïsant, p. 21. — 3. lbid., p. 22,
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été les témoins de tous les excès de Mùnzer et de ses bandes anabaptistes, était habile évidemment. Le roi ne négligeait qu'un point: d'envoyer les preuves. Au contraire, il déclarait qu'il les avait détruites. a J'ai préféré, disait-il, ensevelir leurs paradoxes dans les ombres d'où ils étaient sortis, plutôt que de vous les envoyer à vous, qui êtes la lumière du monde. » Les documents ainsi supprimés, François premier s'écriait avec l'accent de la plus vertueuse indignation et du simple devoir accompli : « Je me borne à dire que si vous avez eu parmi vous des individus semblables, ou même bien différents, tous vous les avez détestés et exécrés (abominait il/os aique exsecrati eslis ommes) selon votre devoir. Je me suis opposé avec toute ma sollicitude, mon pouvoir, mes soins à ce que cette peste contagieuse et menaçante de la plus affreuse sédition ne s'étendît davantage en France1. » François Ier ne méritait donc que des félicitations!
C'en était trop. Cette « contradiction infâme et mensongère, comme s'exprime Bullinger, mettant le comble à l'impudence, à la perversité souverainement indigne de la majesté royale2, » devait-elle ne rapporter au coupable que des profits ? François Ier, non content d'enlever aux martyrs la vie, allait-il paisiblement leur enlever aussi l'honneur? Non. Calvin prend la parole. Il travaillait depuis assez longtemps, nous l'avons vu, à un exposé des doctrines évangéliques. Il hâte l'achèvement de son livre et le publie.
« Laissant le pays de France, raconte-t-il lui-même clans la préface des Psaumes, je m'en veins en Allemagne, de propos délibéré, afin que là je peusse vivre à requoy en quelque coin incognu comme j'avoye tousjours désiré.
» Mais voyci, pour ce que cependant que je demeuroye à Basle, estant là comme caché et cognu de peu de gens, on brusla en France plusieurs fidèles et saincts personnages, et que le bruit en estant venu aux nations estranges, ces bruslemens furent trouvez fort mauvais par une grande partie des Allemans, tellement qu'ils conceurent un despit contre les autheurs de telle tyrannie : pour l'appaiser on feit courir certains petits livres mal-heureux et pleins de mensonges, qu'on ne traittoit ainsi cruellement autres qu'anabaptistes et gens séditieux, qui par leurs resveries et fausses opinions renversoyent non seulement la religion, mais aussi tout ordre politique. Lors moy, voyant que ces prattiqueurs de Cours par leurs desguisemens, taschoyent de faire non seulement que l'indignité de ceste effusion du sang innocent demeurast ensevelie par les faux blasmes et calomnies desquelles ils chargeoyent les saincts martyrs après leur mort, mais aussi que par après il y eust moyen de procéder à toute extrémité de meurtrir les povres fidèles, sans que personne en peust avoir compassion, il me sembla que sinon que je m'y opposasse vertueusement, en tant qu'en moy estoit, je ne pouvoye m'excuser qu'en me taisant je ne fusse trouvé lasche et desloyal. Et ce fut la cause qui m'incita à publier mon Institution de la religion chrétienne: premièrement à fin de respondre à ces meschans blasmes que les autres semoyent, et en purger mes frères, desquels la mort estoit précieuse en la présence du Seigneur: puis
\. Herminjard, III, p. 2^2. -