‹ Jean CalvinChapitre 69 sur 115 · mars 1555, à Bucer, Opéra, III. r>. xix · texte numérisé non relu

mars 1555, à Bucer, Opéra, III. r>. xix

BALE ET LA PREFACE DE L INSTITUTION CHRETIENNE

après afin que d'autant que les mesmes cruautez pouvoyent bien tost après estre exercées contre beaucoup de povres personnes, les nations estranges fussent pour le moins touchées de quelque compassion et solicitude pour iceux. Car je ne mis pas lors en lumière le livre tel qu'il est maintenant copieux et de grand labeur, mais c'estoit seulement un petit livret [le latin dit : brève enchiridion] contenant sommairement les principales matières: et non à autre intention, sinon afin qu'on fust adverti quelle foy tenoient ceux lesquels je voyoye que ces meschans et desloyaux flatteurs diffamoyent vilénement et mal-heureusement »

Ainsi un acte, un grand acte, la protestation solennelle d'un cœur rempli de pitié pour ses frères, et d'une conscience frémissante d'indignation contre l'impudence du roi, voilà ce que fut la première édition de V Institution chrétienne. {Page 509.)

Et maintenant nous pouvons lire cette lettre à François Ier, les pages les plus célèbres peut-être qui soient sorties de la plume de Calvin. Nous suivons le premier texte français, celui de 1 54 1 2.

Après avoir indiqué pourquoi et comment il a changé de dessein, dans la composition de son livre, Calvin énumère les calomnies publiques et secrètes dont les évangéliques sont victimes. Les plus modérés de leurs juges croient s'être acquittés de leur office, en ne condamnant « personne à mort sinon ceux qui sont, ou par leur confession, ou par certain témoignage, convaincuz. »

Convaincus ! s'écrie alors leur défenseur. « Mais de quel crime ? De ceste doctrine damnée, disent-ilz.

» Mais par quelle loy est-elle damnée ? — Or c'estoit le point de la deffence : non pas désavouer icelle doctrine, mais la soutenir pour vraye. Icy est osté le congé d'ouvrir la bouche. Pourtant, je ne demande point sans raison, Très illustre Roy, que tu veuilles prendre la congnoissance entière de ceste cause : laquelle jusques icy a esté démenée confusément, sans nul ordre de droit, et par un ardeur impétueux, plustôt que par une modération et gravité judiciaire. Et ne penses point que je tasche à icy traicter ma deffence particulière, pour impétrer retour au pays de ma naissance : Auquel, combien que je porte telle affection d'humanité qu'il appartient : toutesfois, comme les choses sont maintenant disposées, je ne souffre pas grand dueil d'en estre privé. Mais j'entreprens la cause comm[un]e de tous les fidèles, et mesme celle de Christ; laquelle aujourd'hui est en telle manière du tout deschirée et foulée en ton Royaume, qu'elle semble advis désespérée. Ce qui est certes advenu par la tyrannie d'aucuns

\. Opéra, XXXI, p. 24. — 2. Institution de la religion chreslienne, etc., composée en latin par Jean Calvin, et translatée en François, par luy-mesme, avec la prélace adressée au Très chrestien Roy de France, François premier de ce nom : par laquelle ce présent livre luy est offert pour confession de foy. M.D.XL.I. (Exemplaire de M. le directeur Vielles.)

LA PRÉFACE DE L'INSTITUTION CHRÉTIENNE

CHRISTIA

NAE RELIGIONIS I N S T I-

tutio,totam fcrè pîetatis fumrhâ\& qutc quideftin dodnna faluns cogrutunea ceflarium, complcdens ; omnibus pietatis ftudiofis Iedu digniflî* mumopus,acre cens edi* tu m.

PRAEFATIO AD CHR1 $ïimi$imnm regem f r a n c i ae, qui hic ei liber pro confefîione fidei ojfertur.

IOANNE CALVINO

NoHiodunenfiMQre,

BASILE AE, Mt Dt XXX VU

Titre de la première édition de l'Institution chrétienne, (p. 508.) (Grandeur de l'original.)

Pharisiens, plustôt que de ton vouloir. Mais comment cela se faict, il n'est point mestier de le dire icy. Quoy que ce soit, elle est grandement affligée. Car la puissance des adversaires de Dieu a obtenu jusques là, que la vérité de Christ, combien qu'elle ne soit perdue et dissipée, toutefois soit cachée et ensevelie comme ignominieuse : et, oultre, que la povrette Eglise soit, ou consumée par mortz cruelles, ou par bannissemens déchassée, ou tellement, par menasses et terreurs, estonnée, qu'elle n'ose sonner mot. Et encores ilz insistent en telle rage qu'ilz ont acoustumé, pour abattre la paroy qu'ilz ont jà esbranlée, et parfaire la ruyne qu'ilz ont encommencée. Cependant nul ne s'advance, qui s'oppose en deffence contre telles furies. Et s'il y en a aucuns qui veulent estre veuz très

5io

BALE ET LA PREFACE DE L'INSTITUTION CHRETIENNE

fort favoriser à la vérité, ils disent qu'on doit aucunement pardonner à l'imprudence et ignorance des simples gens. Car ilz parlent en ceste manière, appelans la très certaine vérité de Dieu, imprudence et ignorance : et ceux que nostre Seigneur a tant estimez, qu'il leur a communiqué les secretz de sa sapience céleste : gens simples. Tellement tous ont honte de l'Evangile.

» Or à toy appartient, Très gracieux Roy, de ne destourner ne tes aureilles, ne ton couraige, d'une si juste deffence : principalement quand il est question de si grand'chose. C'est à sçavoir comment la gloire de Dieu sera maintenue sur terre : comment sa vérité retiendra son honneur et dignité : comment le Règne de Christ demeurera en son entier. O matière digne de tes aureilles, digne de ta jurisdiction, digne de ton Thrône Royal! Car ceste cogitation fait un vray Roy : s'il se recongnoist estre vray ministre de Dieu au gouvernement de son Royaume. Et au contraire celuy n'exerce point Règne, mais briganderie, qui ne règne point à ceste fin, de servir à la gloire de Dieu. Or celuy est abusé qui attend longue prospérité en un Règne, qui n'est point gouverné parle sceptre de Dieu: c'est-à-dire sa saincte Parole. Car l'édit céleste ne peut mentir, par lequel il est dénoncé, que le peuple sera dissipé quand la Prophétie défauldra.

» Et ne te doibt détourner le contemnement de notre abjection. Certes nous recongnoissons assez, combien nous sommes povres gens et de mespris : c'est à savoir, devant Dieu misérables pécheurs, envers les hommes contemnez et déjectez, et mesme, si tu veux, l'ordure et la ballieure du monde : ou si on peut encores nommer quelque chose plus vile. Tellement qu'il ne nous reste rien de quoy nous glorifier devant Dieu : sinon sa seule miséricorde : par laquelle, sans quelque mérite nostre, nous sommes sauvez, ne envers les hommes, sinon nostre infirmité, c'est-à-dire ce que tous estiment grande ignominie.

» Mais toutesfois il fault que nostre doctrine consiste, eslevée et insupérable par-dessus toute la gloire et puissance du monde. Car elle n'est pas nostre, mais de Dieu vivant et de son Christ : lequel le Père a constitué Roy, pour dominer d'une mer à l'autre, et depuis les fleuves, jusques aux fins de la terre. Et tellement dominer, qu'en frappant la terre de la seule verge de sa bouche, il la casse toute avec sa force et sa gloire, comme un pot de terre : ainsi que les prophètes ont prédict de la magnificence de son Règne, qu'il abatroit les Royaumes durs comme fer et érain, et reluisans comme or et argent. »

Inutile de faire remarquer la grandeur de ce langage. Mais peut-être est-il utile de faire remarquer jusqu'à quel point, pour le Réformateur, la Réforme est une question de foi, de foi en la vérité. Et naturellement la vérité est exprimée dans une doctrine. Que reproche-t-on aux novateurs : « une doctrine damnée. » Qu'est-ce qui indigne Calvin? c'est que ses adversaires appellent imprudence et ignorance « la très certaine vérité de Dieu. » Et quelle est sa certitude triomphante? « Il faut que notre doctrine consiste élevée et insupérable, car elle n'est pas nostre, mais de Dieu vivant et de son Christ. » On ne dira pas que ces hommes ne vivaient pas de leur doctrine : ils en vivaient jusqu'à mourir pour elle. Et

LA PRÉFACE DE L'INSTITUTION CHRETIENNE

5ll

précisément leur mort même atteste cette foi nette, précise, inébranlable, absolue en la très certaine vérité de Dieu. « Je sais en qui j'ai cru. » Je sais !

Et cependant l'admiration ne doit pas aller jusqu'à l'aveuglement. Calvin dit : La vérité; il ne dit pas : la liberté. Or il aurait fallu affirmer cela et ne pas nier ceci. Calvin ne proteste pas contre les supplices infligés à l'hérésie : il conteste l'hérésie. C'en était une d'un autre genre. Du moins elle prouve la parfaite sincérité de nos pères. Ils ne comprirent pas, au XVIe siècle, la tolérance comme nous la comprenons au XIXe. Mais toujours ils offrirent de supporter les premiers la loi qu'ils proclamaient pour les autres ; et, avant d'en tourner la pointe contre leurs adversaires, ils la tournèrent héroïquement contre eux-mêmes. Ils se sont trompés, non en bourreaux cruels, mais en sublimes martyrs. Il y a eu erreur. Il n'y a pas eu honte, ni pour eux, ni pour nous.

Ayant posé la question avec cette majesté, Calvin passe rapidement en revue les principales objections.

Cette doctrine est nouvelle, dit-on. Calvin répond : « Hz font moult grand injure à Dieu : duquel la sacrée parolle ne méritoit point d'estre notée de nouvelleté. Certe je ne doubte point, que touchant d'eux, elle ne leur soit nouvelle : ausquelz et Christ mesmes et son Evangile sont nouveaux. Mais celuy qui sçait que ceste prédication de Sainct Paul est ancienne, c'est que Jésus-Christ est mort pour noz péchez et ressuscité pour nostre justification : il ne trouverra rien de nouveau entre nous. Ce qu'elle a esté longtemps cachée et incongneue, le crime en est à imputer à l'impiété des hommes. Maintenant quand elle nous est rendue par la bonté de Dieu, pour le moins elle devoit estre receue en son autorité ancienne. »

Cette doctrine est douteuse et incertaine, dit-on. Calvin répond par un argument ad hominem , terrible et sublime : « Comment qu'ilz se moquent de l'incertitude d'icelle, s'ilz avoient à signer la leur de leur propre sang, et aux despens de leur vie, on pourroit voir combien ilz la prisent. Nostre fiance est bien autre, laquelle ne craint ne les terreurs de la mort, ne le Jugement de Dieu. »

Puis Calvin réfute l'objection tirée de l'absence de miracles. Selon lui « la doctrine précède les miracles. » Satan a aussi ses miracles

Il en arrive à l'objection tirée du témoignage des Pères : et ce lui est une occasion de prouver sa modération, et la sagesse de son jugement : « Hz nous poursuivent par grand' clameur, comme contempteurs et ennemis des Pères. Mais tant s'en fault que nous les contemnions, que si c'estoit notre présent propos, il me seroit facile d'approuver par leurs témoignages la plus grand' part de ce que nous disons aujourd'huy. Mais nous lisons leurs escriptz avec tel jugement, que nous avons toujours devant les yeux ce que dit saint Paul : c'est

que toutes choses sont nostres, pour nous servir, non pour dominer sur nous

Ceux qui n'observent point cest ordre, ne peuvent rien avoir de certain en la Foy : veu que ces saincts personnages desquelz il est question, ont ignoré beaucoup de choses, sont souvent divers entre eux, et mesme aucunesfois se contreviennent à eux-mesmes. »

BALE ET LA PREFACE DE ^INSTITUTION CHRÉTIENNE

Suit alors une longue et éloquente énumération, où Calvin montre comment ses adversaires se moquent de ces Pères qu'ils invoquent, et qui les condamnent. C'est rapide, pressé, comme les coups d'une massue, qui tombe et retombe sur le fer placé entre elle et l'enclume. « Ceux estoient du nombre des Pères, desquels l'un a dit que Dieu ne beuvait ne mengeoit; et pourtant qu'il n'avoit que faire ne de platz ne de calices. L'autre, que les sacrements des Chrestiens ne requièrent ne or ne argent, et ne plaisent point à Dieu par or. Ilz oultrepassent donc ces limites, quand en leurs cérémonies, ilz se délectent tant d'or, d'argent, marbre, yvoire, pierres prétieuses et soyes, et ne pensent point que Dieu soit droitement honoré, sinon en affluence et superfluité de ces choses. — Cestuy estoit un Père, qui disoit que librement il osoit manger chair en quaresme, quand les autres s'en abstenoient, d'autant qu'il estoit Chrestien. Hz rompent donc les limites, quand ilz excommunient la personne, qui aura en quaresme gousté de la chair. — Ceux estoient Pères desquelz l'un a dit qu'un Moyne qui ne laboure point de ses mains, doibt estre réputé comme un brigand. L'autre, qu'il n'est pas licite aux Moynes de vivre du bien d'autruy : mesme quand ilz seroient assiduelz en contemplations, en oraisons, et à l'estude. Hz ont aussi oultrepassé ceste borne quand ilz ont mis des ventres oysifz de Moynes en des b... (ce sont leurs cloistres), pour estre saouliez de la substance d'autruy.... » Et cela continue avec la même verve impitoyablement érudite, trois, quatre pages.

Ne voulant pas braver l'honnêteté, nous avons dû supprimer un mot à la fin de la dernière citation. Nous sommes au XVIe siècle, où l'énergie, qui a tant de charme et tant de vertus, a aussi ses défauts. Calvin ne recule pas devant l'image réaliste, et le mot qu'on est convenu d'appeler propre, surtout quand il s'agit des moines. Quelques pages plus haut, il les avait dépeints en ces termes : « Pourquoy combatent-ilz d'une telle rigueur et rudesse pour la Messe, le Purgatoire, les pèlerinages, et telz fatraz , tellement qu'ilz nient la vraye piété povoir consister, si toutes ces choses ne sont creues et tenues par Foy très explicite, combien qu'ilz n'en prouvent rien par la parolle de Dieu? Pourquoy ? sinon pourtant que leur ventre leur est pour Dieu, la cuisine pour Religion, lesquelz ostez, non seulement ils ne pensent pas qu'ilz puissent estre chrestiens, mais ne pensent plus estre hommes. Car combien que les uns se traictent délicatement en abondance, les autres vivotent en rongeant des croustes, toutesfois ilz vivent tous d'un pot, lequel, sans telles aydes, non seulement se refroidiroit, mais gèleroit du tout. »

Mais déjà le voici revenu à la grande éloquence. Il s'agit des troubles que l'on reproche à la nouvelle doctrine de susciter. Emeutes, contentions ! Ce n'est pas la faute de l'Eglise évangélique, c'est la faute de Satan lui-même. Calvin voit le terrible ennemi des âmes secouant le sommeil, dans lequel la superstition papistique lui avait permis de se plonger : « C'est quasi le propre de la parolle de Dieu, que jamais elle ne vient en avant que Satan ne s'esveille et escarmouche. Et ceste est une marque très certaine, pour la discerner des doctrines menson-

LA

Page 1