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PRÉFACE

DE L'INSTITUTION CHRETIENNE

gières : lesquelles facilement se montrent, en ce qu'elles sont receues volontairement de tous et viennent à gré à tout le monde. En telle façon, par quelques années ci-devant, quand tout estoit ensepvely en ténèbres, ce seigneur du monde se jouoit des hommes à son plaisir, et, comme un Sardanapalus, se reposoit et prenoit son passetemps en bonne paix. Car qu'eust-il faict, sinon jouer et plaisanter, estant en paisible et tranquille possession de son Règne ? Mais depuis que la lumière, luysante d'en hault, a aucunement déchassé ses ténèbres, depuis que le Fort a assailly et troublé son Règne, incontinent il a commencé à s'esveiller de sa paresse et prendre les armes. »

Et la lettre se termine par un appel direct au roi : « Tu as, ô Roy très magnifique, la venimeuse iniquité de noz calumniateurs exposée par assez de parolles, à fin que tu n'enclines pas trop l'aureille pour adjouter foy à leurs rapportz. Et mesme je doubte que je n'aye esté trop long : veu que ceste préface a quasi la grandeur d'une deffence entière. Combien que par icelle je n'aye prétendu composer une deffense, mais seulement adoucir ton cueur, pour donner audience à nostre cause. Lequel tien cœur, combien qu'il soit à présent destourné et aliéné de nous, j'adjouste mesme enflambé, toutesfois j'espère que nous pourrons regaigner sa grâce, s'il te plaist une fois, hors d'indignation et courroux, lire ceste nostre confession, laquelle nous voulons estre pour deffence envers ta Majesté. Mais si, au contraire, les détractions des malveuillants empeschent tellement tes aureilles, que les accusez n'ayent aucun lieu de se deffendre; d'autre part, si ces impétueuses furies, sans que tu y mettes ordre, exercent tousjours cruauté par prisons, fouetz, géhennes, coupeures, breusleures, nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jettez en toute extrémité ; tellement néanmoins, qu'en nostre patience nous posséderons nos âmes, et attendrons la main forte du Seigneur: laquelle, sans doute, se montrera en saison, et apparoistra armée, tant pour délivrer les povres de leur affliction que pour punir les contempteurs. Le Seigneur Roy des Roys veuille establir ton Thrône en justice et ton siège en équité, Très fort et Très illustre Roy. »

« De Basle, le xxm d'aoust MDXXXV. »

François Ier lut-il ces pages admirables1 ? Th. de Bèze ne semble pas le croire, et du reste peu importe. Le monarque chevalier, restaurateur des lettres, brillant de toute la gloire des tournois et des armes, n'était pas capable d'élever son esprit jusqu'à la hauteur de l'esprit qui inspirait l'obscur exilé de Bâle.

1. « Mais ni les péchés du peuple français, ni les péchés du roi lui-même ne lui permirent d'entendre ces choses, pas même de les lire. » (Opéra, XXI. Vie de Calvin, p. 125.) Il est vrai, dit le même auteur, que, si par hasard il les avait lues (si forte legisset), cela aurait été très utile, car c'était un prince « doué d'un grand jugement

BALE ET LA PREFACE DE L'INSTITUTION CHRÉTIENNE

François Ier et Calvin! Celui qui, après de longues hésitations, vient de se mettre à la tête des persécuteurs, et celui qui, après une longue préparation, vient de se mettre à la tête des persécutés.

La préparation en effet a été longue (c'est elle que nous venons de raconter), mais combien plus merveilleuse encore !

Presque enfant, chassé de Noyon par la peste, le fils de Gérard Cauvin a rencontré le meilleur maître de latin de l'époque, Mathurin Cordier, qui a attendu de l'avoir instruit pour quitter Paris. Puis, à Orléans, il a rencontré le meilleur maître de grec de l'époque, Melchior Wolmar, qui semble être venu de l'Allemagne, où il va retourner, pour lui inculquer sa méthode : deux maîtres incomparables, qui se trouvent d'incomparables pédagogues. Non contents de lui enseigner les langues, ils lui parlent de l'Evangile et de Christ.

Pour lui, semble-t-il, le moyen âge a conservé son triste collège de Montaigu, si bien qu'avant de disparaître, il peut encore l'initier à tous les secrets d'une irrésistible dialectique. Pour lui, les temps modernes se sont hâtés de fonder le Collège de France, si bien qu'il peut en suivre les premières leçons et prendre rang parmi les maîtres de l'Humanisme.

Et, sur les bancs de ces écoles, tandis que son cousin Robert Olivétan le presse de lire la Bible, il a presque l'occasion de coudoyer Loyola, qui prononce le vœu de Montmartre, et Rabelais, qui écrit le Gargantua : l'esprit jésuitique et l'esprit gaulois, les deux inspirations de l'opposition anti-calviniste.

Mais ce n'est pas assez : voilà que notre jeune homme rencontre les plus illustres professeurs de droit, l'Estoile, qui se trouve encore à Orléans, et Alciat, qui arrive précisément à Bourges. Ils forment son esprit à cette façon de penser particulière, exacte et réaliste, qui lui permettra d'être non seulement le théologien, mais le législateur de la Réforme.

Cependant la Providence n'avait encore accompli que la moitié de sa tache. Que serait l'intelligence sans la vie? et les merveilleuses années d'études sont en même temps de merveilleuses années d'expériences. L'Eglise a soin de lui révéler toutes ses lacunes, tous ses vices les plus secrets. Il en éprouve personnellement les faiblesses et les rigueurs. Elle lui donne abusivement ses bénéfices ; elle le jette injustement en prison ; elle l'oblige à disputer à ses anathèmes le cadavre de son père. Tout enfant, il commence à visiter les bizarres reliques d'Ourscamp : plus tard, il voit les désordres épiscopaux à Angoulême : il entend les légendes de Poitiers ; et, au moment où il quitte la France, les Cordeliers

pour discerner la vérité » et qui « de lui-même ne nous était pas hostile. » Etrange illusion de cet optimisme qui fit placer dans les Icônes le portrait de celui qui inaugura les persécutions et massacra les Vaudois. Voici comment s'explique Bèze : « Et toy, lecteur chrestien, ne te fasche point de voir ici cest adversaire de la pure doctrine. Certainement il m'a semblé que je ne devais laisser en arrière ce Prince-ci, qui a remises en honneur les langues hébraïque, grecque, latine, et les bonnes sciences, pour être les portières du temple de la vraye Religion, et qui a chassé l'ignorance, laquelle empeschoit la vérité de venir en avant. Et au reste, encore que ce Prince ait eu de grandes imperfections, elles pourront estre presque estimées vertus, si on les compare aux meschancetez survenues après sa mort. » (Les vrais bourtraits, 1 5 8 1 , p. 133.)

LA PREFACE DE L'INSTITUTION CHRETIENNE

jouent encore devant lui la farce d'Orléans, pour lui bien permettre de sonder les derniers abîmes d'une superstition qui finit en vulgaire supercherie.

Mais, à côté de l'ombre destinée à repousser, brille la lumière destinée à attirer. Si Calvin a été l'élève de Béda, chef de la bande sorbonique, il est le protégé des amis de Le Fèvre d'Etaples, les Cop et les Budé, et il traverse toutes les phases du mouvement fabrisien. Il se lie intimement avec Gérard Roussel, et le vénérable Le Fèvre prolonge sa vie au delà de cent ans, pour pouvoir encore lui donner, à Nérac, sa bénédiction. En même temps, avant de subir le martyre, Estienne de la Forge l'accueille clans sa maison, et lui permet de constater la piété et l'héroïsme de l'Eglise naissante, tandis que Quintin, le chef libertin, et Servet, le chef antitrinitaire, se rendent à Paris pour effrayer le jeune docteur de leurs dangereuses hérésies.

Lui va ainsi, de lieu en lieu, du nord au midi, et du midi au nord de la France et de l'Eglise, voyant, écoutant, observant, notant, enrichissant son cœur et sa conscience, non moins que son intelligence, de tout ce qu'il trouve chez les hommes ou clans les bibliothèques : prodige de travail, d'un ascétisme rigoureux, et cependant plein de jeunesse, recherché, fêté. Tous les cercles se le disputent, et partout et sur tous il exerce cette mystérieuse influence, cette puissance irrésistible de séduction et d'attraction qui est un des signes les plus caractéristiques de la souveraineté du génie. Ceux qui le connaissent l'aiment: et ceux qui l'aiment ne peuvent résister au désir, il faut dire au besoin, de le revoir. Ils partent les uns après les autres, de Noyon : son frère, sa sœur, celui auquel il a cédé sa chapelle de la Gésine, celui auquel il a cédé sa cure de Pontl'Evêque, et le lieutenant du roi Laurent de Normandie... ; de Paris: son maître Mathurin Cordier, ses condisciples de Montmor, ses amis Cop, ses amis de Budé...; d'Orléans : le fils de son ami Daniel...; de Bourges, les Colladon ; d'Angoulême, son hôte lui-même, qui ne peut se séparer de lui... ; de Poitiers: Véron, le procureur Babinot, le lecteur des Institutes, Saint-Vertumien... ; procession bien étrange, mais qui nous atteste la fascination exercée sur les cœurs par celui auquel on a osé reprocher de n'avoir éprouvé ni inspiré aucune affection !

Alors, enfin, il est prêt. Déjà il a fait tressaillir son pays au bruit retentissant du discours de Cop. Déjà il s'est partout gagné d'intimes sympathies par sa propagande secrète et plus efficace. Il peut parler: on peut l'écouter. Et lorsque François Ier, non content de tuer les protestants à coups d'édits, veut les déshonorer à coups de calomnies, lui, Calvin, répond au roi par son Institution.

Le dialogue, il faut dire le duel, est auguste; et, à contempler les deux adversaires s'avançant l'un vers l'autre, c'est bien de dignité royale que notre imagination est frappée, éblouie. Seulement il faut dissiper la fausseté des apparences et rétablir la vérité des faits: le roi, vraiment roi, ce n'est pas François Ier, c'est Calvin.

Sa préface est comme la solennelle annonce de son avènement. Il en fait part à la France, et à l'Allemagne, et au monde. Désormais c'est lui qui est le chef et le défenseur. Il prend possession de ce sceptre spirituel qu'on ne lui ravira pas.

BALE ET LA PRÉFACE DE L'INSTITUTION CHRÉTIENNE

Il met sur sa tête cette couronne splendide que les ténèbres de l'isolement, et de sa modestie, et de sa timidité, ne pourront plus cacher désormais au respect, à l'admiration de ses disciples.

Ou plutôt, Dieu lui-même achevant son œuvre, dans le silence de la retraite, a sacré son oint, celui qu'il avait choisi, élevé, dirigé, instruit, le jeune homme pâle et chétif, nouveau David contre ces nouveaux Goliath : le roi, le pape, l'empereur, celui qui va conduire la chrétienté protestante à ses destinées nouvelles. Aussi, qu'il se cache sous des pseudonymes, qu'il cherche par le monde « ombre et requoy, » qu'il fuie en Italie ! le moment approche où, par une sainte violence, Farel va le forcer à monter sur le trône que la Providence lui a destiné et préparé : ce trône, c'est Genève.

Marque de Thomas Flatter, dans la première édition de Y Institution chrétienne.

APPENDICES

Appendice N" I.

QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN

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