I. Théodore de Bèze
i. « Vie de Calvin. » — 2. « Histoire ecclésiastique. »
1. Nous avons trois rédactions de la Fie de Calvin par Théodore de Bèze1 :
A. Dans les derniers jours de sa vie, Calvin s'était occupé à rédiger un Commentaire sur le livre de Josué. Il n'eut pas le temps de l'achever. Bèze n'en crut pas moins devoir le publier immédiatement. Il y joignit une préface, en français comme le Commentaire, datée du 19 août 1564, et racontant la vie de l'auteur. « Dans cette situation le portrait du héros, tracé au vol, pour ainsi dire, par la main d'un ami, qui lui était attaché par les liens de la reconnaissance et de la vénération, qui avait combattu à ses côtés, qui avait partagé toutes les avanies auxquelles il s'était vu exposé, mais aussi toutes les colères qui l'avaient animé, ce portrait, disons-nous, devait prendre les couleurs d'une apologie éloquente, d'un panégyrique2. »
Mais, comme le dit une note qui accompagne une édition séparée de cette préface (toujours en 1564), le lecteur ne devait pas penser « que la mémoire d'un si grand personnage se peust contenter d'un si petit discours (combien qu'il soit diligemment et véritablement fait). » Ce discours devait seulement servir à « donner espérance d'attendre une belle et ample hvstoire de ses faits et gestes. »
B. Dès 1565, il parut une seconde édition du Commentaire sur Josué, avec la préface biographique, mais « augmentée, dit le titre, depuis la première édition et déduite selon l'ordre du temps, quasi d'an en an. »
Le nom de Bèze figure sur le titre et en tête de la préface, et c'est lui qui parle dans un grand nombre de passages. Quoique imprimée en 1565, cette seconde édition est datée, à la fin, du 19 août 1564, comme la première.
Bèze cependant n'en était pas l'unique auteur; car, dans son apologie contre Xaintes3, il a écrit : « Cette histoire, comme tout le monde le sait ici (quod omnes hic norunt),ce n'est pas moi qui l'ai ni écrite ni publiée (neque scripsi neqiie edidi), mais ce fut Nicolas Colladon, alors mon collègue.
1. Opéra, XXI, voir p. 6 à 19. — 2. Ibid., p. 6. — o. Ad F. Claudii de Xainctes responsioiiem altéra Th.Bezœ apologia. — Th. Besœ volumen Tractaiiomtm Theologicarum. Genève, MDLXX, 2' partie, p. 495.
APPENDICE I
Toutefois il transporta dans cette histoire ce que j'avais dit dans la Préface française de Josué, sur la vie et la mort de Calvin. » Nicolas Colladon avait partagé avec Bèze l'intimité du grand Réformateur1. De plus il connaissait à fond ses ouvrages, parce que (c'est lui-même qui nous le dit) il avait rédigé la plupart de leurs Indices. Il était donc tout à fait qualifié pour extraire des Préfaces les matériaux biographiques qu'elles contenaient.
C. Enfin, en 1575, Th. de Bèze, faisant paraître un choix des lettres latines de Calvin, composa, pour servir d'introduction à ce recueil, une troisième rédaction, qui est une traduction en latin et une revision des deux premières.
Il y a des additions, mais il y a aussi des suppressions, et nous ne pouvons pas complètement souscrire au jugement de M. Lefranc2, que la troisième édition est « la plus détaillée et la plus exacte. » Elle est à la fois plus détaillée, et moins.
Et pourquoi ? Si Bèze avait jugé bon d'ajouter un détail dans la seconde édition, pourquoi a-t-il jugé bon de l'enlever dans la troisième ? Pour expliquer les rapports entre les trois éditions, le plus simple nous paraît donc de penser : que la première édition est une sorte d'improvisation de Bèze ; que la seconde est le texte de Bèze, dans lequel Colladon, avec une prudence méticuleuse, a inséré certaines additions; que la troisième est un travail assez indépendant, fait par Bèze, qui était trop peu satisfait de son premier essai.
2. Nous trouvons aussi des renseignements sur Calvin dans un ouvrage postérieur, Y Histoire ecclésiastique dite de Bèze, qui parut au commencement de 1580.
Dans sa très savante introduction (Histoire ecclésiastique des Eglises réformées au royaume de France, édition Baum et Cunitz, 1883- 1889, tome III), M. Rodolphe Rcuss a démontré que Y Histoire ecclésiastique n'était pas une œuvre une ; qu'elle était composée de Mémoires ou Relations envoyés par les Eglises, d'emprunts faits à divers ouvrages, le tout « réuni par une revision sommaire et imparfaite. » Th. de Bèze y «contribua sans doute » par « ses souvenirs personnels,» et il en écrivit probablement la Préface (p. XLVI) 3.
M. Rod. Reuss s'exprime ainsi au sujet de la rédaction proprement dite : « Il est presque impossible d'admettre que Th. de Bèze ait eu, dans la composition de YHistoire ecclésiastique, considérée dans son ensemble, une autre part que celle d'un directeur responsable, d'un patron bienveillant, qui donne à ses subordonnés des instructions plus ou moins détaillées, des conseils oraux, et qui orne finalement l'œuvre, dégrossie par d'autres, de quelques considérations générales, et de quelques pages de Préface » (p. LXIV). « Si nous nous gardons d'affirmer que Goulart soit Y auteur de YHistoire ecclésiastique, nous ne voyons personne qui, selon toute probabilité, puisse lui disputer l'honneur d'en avoir été le principal compilateur » (p. LXVIII).
1. Il ne nous semble pas possible de contester l'affirmation si catégorique de Th. de Bèze. Du reste à quoi bon mettre en doute sa véracité, si l'on avoue qu'il s'est servi des renseignements de Colladon? Que la seconde édition soit une revision par Colladon ajoutant ses propres notes, comme le dit Bèze, ou une revision faite par Bèze, ajoutant les notes de Colladon, le résultat et même le fait ne sont-ils pas sensiblement les mêmes ? Dans ces circonstances, il parait bien difficile de distinguer entre la part de Bèze et celle de Colladon. Cependant un savant a cru pouvoir formuler ce jugement : « Colladon est partout beaucoup plus prudent que Bèze, et s'efforce de raconter la vérité sans exagération. » Aug. Lang, Die iiliesten tlicologiselien Arbeiten Calvins, p. 277, dans les Neue Jahrbiicher fiir deutsche Théologie , II , 1894.— Albert Rilliet, qui ne fait aucune allusion ni au nom de Colladon, ni à la déclaration de Bèze, dit : « Des trois formes sous lesquelles Th. de Bèze a fait paraître la vie de Calvin, c'est selon nous la seconde, c'est-à-dire celle de 1565, qui est de beaucoup préférable; plus complète que la première, moins déclamatoire que la troisième, elle offre à la lecture le plus d'intérêt. » Article de La Correspondance littéraire, 25 mars 1864,011 Rilliet rectifie, à propos de l'édition de 1565, toute une série de 11 méprises bibliographiques » (p. 138-141). — 2. Jeunesse de Calvin, p. XV. — 3. D'après une indication de M. Ilerminjard, Bèze, peu de temps avant 1580, aurait parlé à l'un de ses correspondants de l'intention qu'il avait de publier V Histoire ecclésiastique, et il aurait parlé en auteur.
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
Et voici comment M. Reuss s'exprime sur la valeur de l'œuvre : « Au point de vue de la science, sinon de la littérature, c'est un bonheur qu'il ne soit pas survenu d'historien supérieur, pour mettre en œuvre ces matériaux, pour se les assimiler, et en former quelque grand ouvrage portant son empreinte personnelle. » Il cite le jugement d'un historien catholique, « mais véritable historien, » Alphonse de Ruble, qui a écrit : « L'Histoire ecclésiastique, systématiquement négligée par quelques historiens, ne mérite pas cet oubli. Nous avons pu vérifier, d'après de nombreuses recherches originales, l'exactitude de son récit des troubles de Guyenne. Outre la sûreté de ses informations, de Bèze a toute l'autorité d'un témoin oculaire... sa partialité est tempérée par la largeur et la supériorité de son esprit.... Il est regrettable qu'un tel historien n'ait pas encore trouvé un éditeur digne de lui » (p. LXXIV). Enfin M. Rod. Reuss conclut : « Je résumerai ma façon de voir sur ['Histoire ecclésiastique en disant que c'est le recueil le plus complet que nous possédions sur les origines du protestantisme français ; que la sincérité absolue des impressions contemporaines qu'il a recueillies, et qu'il nous conserve dans leur fraîcheur et leur naïveté première, en fait la source la plus digne de foi pour les années antérieures aux guerres civiles » (p. LXXV).
Nous indiquerons encore (on va voir pourquoi) l'opinion de Jean Senebier, de Genève, « un homme admirablement placé pour approfondir la question » (p. XXV). «... Il est prouvé, dit-il, que Th. de Bèze a seulement dirigé l'Histoire ecclésiastique, ou qu'il a seulement travaillé au premier volume, » celui qui contient les renseignements sur Calvin.
Nous avons donc là comme une quatrième rédaction de la vie de Calvin, revue pour la troisième fois.
Depuis l'important travail de M. Rod. Reuss, une communication faite par M. Th. Dufour à la Société d'histoire de Genève, le 10 avril 1890, (voir le Bulletin de cette Société, XXXIX, 1890, p. 285, 286) est venue préciser, très heureusement, et presque résoudre définitivement la question. La part prise par Bèze dans la publication de l'Histoire ecclésiastique paraît un peu plus considérable que ne le croyait M. Rod. Reuss.
L'édition originale, parue sans nom d'auteur, en trois volumes in-8°, comprenant 2300 pages, porte comme indication typographique : De l'imprimerie de Jean Rémy, à Anvers, 1580. La marque représente trois soldats, frappant sur une enclume, avec la devise célèbre :
Plus à me frapper on s'amuse, Tant plus de marteaux on y use.
Inutile de dire que Rémy, Anvers, sont des noms destinés à donner le change. L'ouvrage a été imprimé à Genève, et Cunitz croyait même y reconnaître les types employés, en 1569, pour une édition de Y Institution chrétienne, par François Perrin. Perrin est mort en 1571.
M. Herminjard nous permet d'aller plus loin, et de penser que certains exemplaires reçurent, imprimés au tampon, entre la vignette et la ligne : « De l'imprimerie de Jean Remy, » les mots « à Genève. » Lui-même possède deux volumes avec cette addition ; le troisième, faisant sans doute partie d'une autre série, ne la porte pas.
Les registres du Conseil de Genève apportent des renseignements plus précieux encore. Louis de Rozu, libraire, originaire de Paris, s'était réfugié, en 1553, à Genève, et habita au Grand Mézel. Sa fille Marie était filleule de Théodore de Bèze. Or précisément de Rozu demande (1579) au Conseil l'autorisation d'imprimer l'Histoire ecclésiastique. Cette autorisation lui fut accordée, le 12 juin, pour les deux premiers livres « à la charge qu'ils soient corrigés par M. de Bèze. » - Voilà pour nous le fait décisif. Que Bèze ait été l'auteur ou le correcteur des deux premiers livres, ceux qui parlent de Calvin : peu importe. Le texte a passé sous ses yeux, et il lui a paru exact. Le texte nous donne la pensée de Bèze. De Rozu obtient une autorisation semblable pour les
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livres III, IV, V, le 9 juillet, etc. Un moment (4 mai) il avait offert d'imprimer « hors de la ville. » Nous voilà donc fixés.
Ajoutons que, dès l'origine, tout le monde considéra Bèze comme le principal rédacteur et l'éditeur responsable de Y Histoire ecclésiastique. M. Dufour a découvert dans la Bibliothèque Tronchin, deux lettres adressées à Bèze par un habitant de Dieppe, Le Noble, et réclamant très vivement contre une assertion contenue dans le second volume. Les deux lettres, datées de Sedan, sont du 24 oct. et du 15 déc. 1580. Bèze fit faire un carton.