II. Florimond de Raemond
1. Fl. de Raemond et le protestantisme. — 2. « La naissance de l'hérésie » et sa crédibilité. — 3. Jugement de Bayle. — 4. Jugement des éditeurs des Opéra. — 5. Les récits de Fl. de Raemond sur le séjour de Calvin à Poitiers. — 6. Fl. de Raemond et le témoignage de Pierre Cayet.
I. Florimond de Raemond (c'est la forme que Florimond paraît préférer; la famille écrivit presque constamment : Raymond) est né à Agen, vers 1540. Son père avait vu brûler Jérôme Vindocin ex-dominicain, le 5 février 1 5 39. « Et luy et plusieurs autres, raconte de Raemond, restèrent tous éperdus d'un tel spectacle, non jamais veu en ceste ville-là, ne pouvant croire que celuy qui mourant ne parloit que de Jésus-Christ, n'invoquoit que Jésus-Christ, ne fust condamné à tort1. »
Il alla étudier à Bordeaux : « Il me souvient, dit-il, qu'en ma première enfance, un régent nommé Valois, faisant la sixiesme à Bordeaux, commença de nous faire perdre la coustume de donner entrée à nos leçons par le signe de la croix (c'estoient, dit-il, des singeries), nous parlant de la religion en privé, et comme se jouant, selon que nostre jeune suffisance y pouvoit attaindre. Cela faisoit quelque bresche en nos petites ames, d'autant plus dangereux que ces premières impressions s'arrachent après mal aisément, quand elles ont une fois pris pied et jetté quelque racine-. »
De Bordeaux, Fl. de Raemond alla à Paris, où il étudia dans le collège de Presle, dirigé par Ramus. Le 23 décembre 1559 il assista (comme nous l'avons raconté) au supplice d'Anne du Bourg. Son émotion fut grande, et les doutes de son père, devant un spectacle analogue, lui revinrent à l'esprit, plus vifs. En 1562, il entendit prêcher Th. de Bèze à la Porte St-Antoine. A ce moment, âgé de 25 ans environ, devint-il protestant, comme l'ont dit Bayle et la France prolestante ? C'est une question de nuances et de mots. Ceux qui disent qu'il ne fut pas protestant, avouent en effet « qu'il inclinait tellement vers les opinions nouvelles qu'il n'était déjà presque plus catholique. » En tout cas, bientôt après, il revint, de plus ou moins loin, au catholicisme.
« Je rends grâces immortelles à ce grand Dieu immortel, de ce qu'il m'a iaict ceste grâce d'avoir veu le triomphe et victoire de son précieux corps sur Béelzébuth, car mon bon ange m'y amena en compagnie de quelques escholiers, estant tous en ce temps-là compagnons d'estude à Paris, et sur le point de faire naufrage de nos âmes. La France estoit lors en tel estât, qu'on monstroit parmy nos collèges au doigt, et tenoit-on pour mal habile, celuy qui n'avoit eu quelque sentiment de la nouveauté évangélique. »
Cette déclaration de Fl. de Raemond est à rapprocher de celle de Montluc, parlant de l'invasion de la Guyenne par les idées évangéliques : « Il n'y a entant de famille qui n'ait voulu gouster cette viande. »
1. Philippe Tamizey de Larroque, Essai sur la vie et les ouvrages île Florimond de Rœmond. 1867. — 2. Naissance de l'hérésie de ce siècle, p. 894.
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
De Raemond raconte alors le miracle qui le convertit. Une femme avait été possédée d'un grand nombre de diables. On les avait tous chassés, sauf Béelzébuth. Arrive le dernier exorcisme : « Elle estoit tellement tourmentée qu'on lui oyoit craquer les os, grincer les dents, perdant toute figure humaine. Elle venoit grosse, enflée comme un muy, ouvrant la gueule de telle façon que ceux qui étoient auprès d'elle lui voyoient le fond de l'estomac. Parfois elle tiroit un pied de langue, et roullant les yeux dans la teste gros et enflambez, elle les rendoit étincelants comme chandelles. Et en cest estât, s'eslançoit en l'air, sans que douze ny quinze hommes la pussent retenir, muglant et hurlant comme un taureau1. » Voilà Fl. de Raemond, avec son imagination amusante et grossissante. Ce grand et fameux miracle de Laon le retira de la gueule de l'hérésie.
Le 23 juillet 1570, il succéda à Michel Montaigne sur son siège de membre du parlement de Bordeaux. En 1572, il fut rançonné par ceux de la religion. Il n'aurait pas perdu, dans la suite, une occasion de se faire rembourser, par les huguenots amenés devant le parlement, et se serait même vanté d'avoir ainsi recouvré dix ou douze fois la somme perdue. Il voyagea en Allemagne, alla à Wittemberg, obtint, le 7 mai 1599, un bref du pape Clément VIII, lui permettant de lire les livres hérétiques pour les réfuter. Il se composa un musée, une riche et belle bibliothèque, où ne manquaient pas les précieux manuscrits.
Il fut en relation d'amitié, ou de correspondance, avec du Bartas, Etienne Pasquier, du Plessis Mornay, Juste Lipse, le cardinal Baronius. Devenu veuf, il se remaria, et conseilla à ses amis de l'imiter, pour se consoler en pareille aventure,
Car, comme on chasse un clou par un autre plus fort, Un autre amour nouveau, employant son effort, A l'amour et au deuil apportera remède.
La comparaison lui parut si heureuse qu'il la mit en latin :
Sic clavus clavum, fiuctum sic vincere fluctus, Sic et amat dici victor amoris amor.
Il mourut le 17 novembre 1601.
2. Ses principaux ouvrages sont: L'Erreur populaire de la papesse Jeanne ; V Anti-Christ, 1595, et enfin son œuvre posthume : La naissance, progre^ et décadence de l'hérésie de ce siècle. La première édition parut à Paris, in-40, chez Chastellain, 1605. Le livre est édité par son fils qui dit: « Catholique lecteur, regrette de ne voir ce dessin accomply. Tu y eusses bien veu une autre polissure, si son autheur eut peu passer l'esponge par dessus. Tu y rencontreras des bresches ; accuses en la mort, qui a tout fait mourir avec luy. Il avoit laissé le seul titre du sixième livre, lequel il donnoit au schisme d'Angleterre, ayant travaillé au septiesme et au huictiesme qui le pressoient d'avantage, à cause qu'ils parloient de la France; il m'a fallu suer pour le bastir à la haste en peu de temps, désirant te le donner le plustot que je pourrais. » C'est le livre VII qui s'occupe de l'hérésie en France.
Les détails biographiques, que nous avons donnés sur l'homme, permettent de préjuger la valeur historique de l'œuvre.
Fl. de Raymond n'est pas seulement un écrivain extrêmement intéressant, d'un style original, pittoresque, avec un vocabulaire plein d'expressions savoureuses, c'est un homme qui a été à même de connaître les choses protestantes, les hommes protestants. Il avait voyagé, vu : il possédait une bibliothèque bien fournie, et il avait été presque protestant lui-même. Mais cet historien est doublé d'un chroniqueur crédule et passionné. De là un étrange mélange. Il a écrit sur Calvin et
1, V Anti-Christ, p. 478, cité par de Larroque.
APPENDICE I
les huguenots quelques pages curieuses, et qui peuvent être citées 1 parmi les plus élogieuses. Et cependant personne n'a plus que lui invectivé les huguenots et Calvin.
Il y a donc un départ à faire dans son œuvre. Il serait aussi fâcheux de tout accepter, qu'il serait injuste de tout rejeter.
3. Or c'est ce dernier parti que semble avoir choisi la critique, depuis Bayle. Voici comment s'exprime cet auteur : « La narration des voyages de Calvin, est remplie de tant de bévues, que s'il n'est pas étonnant qu'une infinité d'auteurs du parti romain l'aient copiée, il est bien étrange que personne que je sache, parmi les auteurs protestants, n'en ait fait voir les contradictions. Il était aisé de le faire. Considérez seulement cette pierre de touche chronologique. Calvin naquit le 10 de juillet 1509 2 et se sauva de Paris à Angoulème à l'âge de 23 ans3. Florimond tombe d'accord de ces deux faits; il faut donc qu'il place cette retraite sous l'an 1532. Or il suppose que la première édition de Y Institution de Calvin est de l'an 1534. Il trouve donc entre ces deux termes trois ans de séjour à Angoulème, un voyage en Allemagne, un retour en France, un séjour à Poitiers, qui a suffi à la fondation d'une Eglise clandestine, à la célébration de la Cène, à la tenue d'un synode, etc., un voyage à Nérac, un autre à Paris, et un séjour de deux années toutes entières dans la ville de Strasbourg. Peut-on rien voir de plus monstrueux ?
» C'est à mes lecteurs â voir si l'autorité d'un tel homme est de quelque poids, un homme, dis-je, qui se contredit grossièrement, qui oublie en un lieu ce qu'il a dit dans un autre, qui confond et qui bouleverse les circonstances, et qui ne découvre pas sur son papier les bévues, les absurdités et les impossibilités les plus sautantes aux yeux. Un semblable historien doit être traité comme ces marchands insolvables, qui ont perdu tout crédit : on ne leur prête rien que sur de bons gages; on veut des cautions et des répondans4. »
Soit. Mais Bayle ne triomphe-t-il pas trop complètement ? Car un écrivain accumulant ainsi les bévues, les absurdités, les impossibilités, les monstruosités, qu'est-ce, sinon un niais? Or Pl. de Raemond ne l'était certes pas. Tout en brouillant la chronologie, dont on ne se préoccupait pas alors comme aujourd'hui, il a très bien pu raconter des faits vrais.
4. Trop loin encore sont allés d'autres auteurs protestants, parmi lesquels nous sommes étonné de rencontrer les éditeurs des Opéra. Ils disent :
« C'est un écrivain suspect à la critique, pour plus d'une raison. Car il a écrit bien longtemps après l'époque dont il s'agit. [Peut-on dire vraiment que Fl. de Raymond a écrit « bien longtemps » après, alors qu'il a été contemporain des événements dont il parle, et qu'il a vécu de 1540
1. « Les premiers Luthériens qui passèrent en France, voire même les Calvinistes, qui vindrent depuis sous cette modestie et simplicité chrétienne, pipèrent le monde. Car ceux qui ne pouvoient croire qu'en une vie si chrestienne, comme estoit la leur en apparence, peut loger une fausse doctrine, et que sous le riche habit du duc Anchises l'ut cachée une boue de bien mauvaise odeur, estoient ébranlez en leur ancienne créance, couroient après ces hommes qui ne respiroient que toute sainteté. Le nom du Seigneur, et du Christ estoit à tout propos en leur bouche : le Certes seul, ou En vérité, leur serment ordinaire Ils se déclaroient ennemis du luxe, des desbauches publiques, et folastreries du monde, trop en vogue parmy les catholiques. En leurs assemblées, et festins, au lieu des dances et haubois c'estoient lectures des Bibles qu'on mettoit sur table, et chants spirituels, sur tout les Psaumes quand ils furent rimez. Les femmes à leur port et habit modeste, paroissoient en public comme des Eves dolantes, ou Magdelaines repenties, ainsi que disoit Tertulian de celles de son temps. Les hommes tous mortifiez sembloient estre frappez du S'-Esprit. C'estoient autant de Saints Jeans preschans au désert.... Avec cette modestie extérieure, ce n'estoit qu'obeyssance et humilité. Ils taschoient à s'establir, non avec la cruauté, mais avec la patience ; non en tuant, mais en mourant. De sorte qu'il sembloit que la chrestienté fut revenue en eux, en sa première innocence, et que cette sainte réformation deust ramener le siècle d'or. » Fl. de Raemond, La naissance de l'hérésie, p. 864. — 2. de Raemond, VIII, p. 880. — 3. Ibid., p. 883. — 4 Bayle, Dictionnaire, article Çalvin, A At
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
à 1601 ?] Les jugements lui sont presque partout dictés par l'esprit de parti et le fanatisme religieux. [Ce qui ne l'empêche pas de faire des aveux d'autant plus précieux.] Il vivait vers la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle. » [Pas précisément, puisqu'il a vécu de 1 540 à 16011.] Et plus loin les éditeurs parlent des « soixante ou soixante-dix ans qui le séparaient des faits qu'il raconte. » Mais où trouvent-ils ces soixante ou soixante-dix ans, puisque Fl. de Raymond a été le contemporain de plusieurs de ces faits et qu'il a pu les écrire, soit au moment même, soit très peu après ? De la mort de Calvin à la mort de Fl. de Raemond, il y a non soixante ou soixante-dix ans, mais seulement trente-sept ans, et il n'est pas probable que Fl. de Raemond ait composé son énorme histoire la veille même de sa mort.
Cet exemple d'erreurs, ainsi commises par les critiques les plus modernes, qui font justement autorité, doit nous rendre indulgents pour les erreurs des autres, et en particulier pour celles d'un chroniqueur du XVIe siècle.
5. M. Herminjard parle spécialement des renseignements donnés par Fl. de Raemond sur le séjour de Calvin à Poitiers : il ne peut admettre leur exactitude.
Ne faisons pas remarquer que, si ces renseignements ne cadrent pas avec le système chronologique adopté par le savant éditeur de la Correspondance, ils cadrent bien avec le nôtre : et bornonsnous à nous demander si, dans leur ensemble, ces renseignements ne sont pas tout à fait vraisemblables. N'est-ce pas ainsi que devait penser, parler et agir, celui qui avait composé le discours de Cop, qui avait définitivement rompu avec l'Eglise catholique, qui travaillait à son Institution chrétienne et allait rédiger dans quelques jours son premier manifeste théologique, sa Psychopannychia ? Les paroles que Fl. de Raemond lui prête ne portent-elles pas le cachet de l'authenticité calvinienne : « Cherchons la vérité, » et l'appel à la Bible, et à Dieu, au nom de la Bible : « Voilà ma messe? » Les cérémonies racontées par Fl. de Raemond, ne trahissent-elles pas leur caractère absolument primitif : la manducation, le Credo et le Pater encore en latin, et cette protestation contre la Messe que nous retrouvons dans les usages de la première Eglise réformée, celle de Meaux2? La vraisemblance n'atteint-elle pas l'extrême limite ? C'est bien ce qui a dû frapper M. Lefranc, qui accepte en gros les récits de Fl. de Raemond, et les confirme par cette réflexion : « Partout où il passait, Calvin était reconnu comme le chef naturel des groupes qu'il fréquentait. Avant d'être le Réformateur de Genève, il eut en France un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement. L'éclat de sa carrière ultérieure a fait oublier l'action qu'il exerça dans son pays 3. »
Pour rejeter ces renseignements et contredire ces vraisemblances, il faudrait donc des motifs positifs et nets.
M. Herminjard écrit: « Est-il légitime de préférer les assertions de Fl. de Raemond au témoignage catégorique de Louis du Tillet, l'ami, le compagnon de Calvin pendant cette même année 1534? Voici un passage de la lettre que du Tillet lui écrivait, le Ier décembre 1538: « C'est devant » ceux à la plus grande part desquels vous sçavez que votre doctrine est agréable, non pas ailleurs, » que vous la maintenez, car vous avez abandonné votre nation parce que vous ne l'y avez osé » divulguer et maintenir publiquement. » D'abord M. Herminjard 4 nous permettra de contester ce titre d'ami qu'il donne à L. du Tillet. Ami, il l'avait été, jusqu'en 1534; mais il ne l'était plus, au
1. Opéra, III, p. 12. — 2. L'Eglise de Meaux fut dressée en 1546, sur le modèle de celle que Calvin venait de dresser à Strasbourg, et voici comment Crespin nous raconte la manière dont était célébrée la sainte Cène : « Là, une fois ou deux, après avoir solennellement tons protesté de jamais n'adhérer aux idolâtries papistiques, célébrèrent tous ensemble la saincte Cène, selon l'institution et ordonnance de nostre Seigneur Jésus-Christ. » (Histoire des martyrs, éd. de Toulouse, I, p. 494.) « Après avoir détesté la messe, » dit Fl. de Raemond. « Après avoir protesté de jamais n'adhérer aux idolâtries papistiques, » dit Crespin. — 3. Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 121. — 4 Herminjard, III, p. 202.
APPENDICE I
moment où il écrivait la lettre citée. Celle-ci est au contraire un acte d'accusation peu délicat. Donc en fait d'impartialité, celle de Fl. de Raemond nous paraît, en l'espèce, aussi sûre, sinon plus, que celle de du Tillet.
Mais peu importe. Car le témoignage de du Tillet ne contredit pas du tout celui de Fl. de Raemond. Il le confirme. Fl. de Raemond ne prétend pas qu'à Poitiers Calvin a prêché publiquement, devant une foule de contradicteurs. Il nous le montre se cachant dans un jardin, dans les grottes, usant de prudence, et ne s'ouvrant qu'à quelques amis. C'est exactement ce que du Tillet trouve à propos de lui reprocher.
Par contre, il y a plus d'un motif, net et précis, en faveur de l'authenticité de ces récits. C'est d'abord un propos que M. Herminjard lui-même cite sans le contester1, propos dû au célèbre président Pierre de la Place, assassiné à la Saint-Barthélemy.
« Pierre de la Place (écrit son biographe P. de Farnace), estant escolier à Poitiers environ vingt ans auparavant [soit en 1534 : car il est ici question de ce qu'il faisait en 1554], Dieu luy avait fait voir feu maistre Jean Calvin, lors passant par ce lieu avec l'archevêque du Tillet [ceci est une inexactitude. L. du Tillet était chanoine et archidiacre : son frère était évêque], lequel personnage il ouit volontiers parlant magnifiquement de la connaissance de Dieu en général [c'est le sujet des premiers chapitres de Y Institution] ; mais quand il fut question de parler du pur service de Dieu [s'agit-il ici de la Cène substituée à la messe ?] il s'arresta tout court, comme estant grand zélateur de la religion en laquelle il avoit été soigneusement nourri. » Mais les paroles de Calvin furent la semence qui « vinst à germer et sourdre en la saison ordonnée de Dieu2, » lorsque P. de la Place adopta le protestantisme, dont il devait être le martyr.
Enfin il faut ajouter que Fl. de Raymond déclare tenir ses renseignements de témoins oculaires : l'un est Jean Boisseau, l'un des hommes les plus importants et les plus respectés de Poitiers, qui fut longtemps protestant (on trouvera sur lui les détails nécessaires dans l'Appendice XI : Le séjour de Calvin à Poitiers); l'autre est Pierre Cayet.
6. Pierre Cayet3 était bien placé pour connaître les origines du protestantisme en Poitou. Né à Montrichard, en Touraine (1525), il suivit à Paris les cours de Ramus, qui lui témoignait une grande affection. Il prit le grade de docteur en droit canon. Puis il sacrifia sa carrière à ses convictions, et embrassa le protestantisme.
Les Eglises du Poitou lui accordèrent une des bourses qu'elles avaient fondées pour l'entretien des étudiants pauvres à Genève. Il se rendit dans cette ville, où son ambition et sa légèreté firent, dit-on, prédire par Calvin (dont il aurait été le serviteur, le famulus) « qu'il serait une peste pour l'Eglise. » Il fut en relation avec La Noue, avec Jeanne d'Albret. Il exerça les fonctions de pasteur à Poitiers, et sans doute aussi dans la Saintonge et l'Angoumois. P. Cayet savait donc tout ce qu'on peut savoir des premiers jours et des premiers hommes de la Réforme dont il parle. Voilà pour sa compétence.
En 1584, il devint ministre de la princesse Catherine, sœur de Henri IV; il tut amené par elle à Paris, en 1593. C'est alors qu'il aurait communiqué à l'imprimeur Estienne un manuscrit où il se faisait l'apologète des maisons de prostitution, et soutenait que le septième commandement ne défendait ni la simple fornication, ni même l'adultère. En 1594, il commença à avoir de fréquentes conférences avec du Perron. Il finit par être déposé de sa charge de pasteur, et abjura le protestantisme, le 9 novembre 1 595. Son apostasie fut récompensée; Henri IV le nomma professeur des langues orientales, et lui donna le titre de chronologue. Le clergé lui accorda pension
1. Herminjard, III, p. 202, n. 4. — "2. Pierre de Farnace, Brief recueil des principaux points de la vie de messire Pierre (ti- la Place, p. 1 1, cité par Crottet. Petite Chronique, p. 105. — 3. Voir France protestante, 1" et 2e éd. Bulletin, VII, 1858, p. 87.
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
et logement, d'abord à l'abbaye de St-Martin des Champs, puis au collège de Navarre. Le pape Clément VIII le félicita par lettre. C'est alors qu'il écrivit sa Remonstrance chrétienne et très utile à Messieurs, Messieurs de la noblesse françoyse qui ne sont de l'Eglise catholique romaine, par Pierre Victor Cayet, à Paris, ijy6.
Dans son opuscule, Cayet veut montrer quelle est l'origine de la discipline calviniste, et il insère une lettre (un « discours ») adressée à « Monseigneur révérendissime, Monseigneur de B.[azas], » et dont il est, sans doute, l'auteur. Il pouvait bien dire : « Je vous représentera}' tout ce qui en est dès son origine, tant pour l'avoir veue dans leurs mémoires, qu'ils en gardent fort particulièrement entre eux, que pour avoir esté de [la] part, dont Dieu m'a fait la grâce de m'estre retiré1.»
Le caractère de Cayet n'offre donc pas les mêmes garanties que sa science. C'est un renégat peu intéressant. Mais quand il n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité, pourquoi ne l'aurait-il pas dite, puisqu'il la connaissait si bien ? Or le récit de Cayet fait le fond du récit de Fl. de Raymond.