III. Papire Masson
Authenticité de l'Eloge de Calvin.
Papire Masson, né en 1544, mort en 161 1, est l'auteur d'une série d'Eloges, publiés après sa mort et au milieu desquels se trouve une étude sur Calvin2.
Il alla à Rome où il entra chez les Jésuites ; il devint, à son retour en France, grand vicaire de trois archevêques de Lyon ; il quitta les jésuites, enseigna à Paris au collège du Plessis, puis « en 1570, dit Nicéron, il alla étudier la jurisprudence à Angers, sous la direction de François Baudoin, qu'il avait connu particulièrement à Paris 3. » Le même auteur ajoute : « La vie de Calvin qui se trouve p. 407 du tome 2, n'est point de P. Masson, quoiqu'elle se soit trouvée après sa mort dans ses papiers, mais de J. Gillot, conseiller clerc au Parlement de Paris, mort en 161 9. » A ce Gillot est attribuée la Satire Ménippée.
Ces doutes se retrouvent chez certains auteurs protestants, et certes pas des moindres. Henry dit : « On a soutenu, non à tort, que Gillot était l'auteur1. » Les éditeurs des Opéra citent des phrases françaises, qui semblent, d'après eux, appartenir à un Eloge français de Calvin par P. Masson. Et cependant ils renvoient aux Elogia, Paris 1638, deux vol. in-8°, et ils ajoutent : « P. Masson a aussi publié en latin une vie de Calvin qui est parfois attribuée à Gillot5. » Les doutes se compliquent d'une singulière confusion.
Or, l'auteur responsable de ces erreurs répétées et croissantes paraît être tout simplement Varillas, dans la page que voici :
« Balesdans a fait imprimer les Eloges de Papyrius Masso, et y a inséré une vie de Calvin ; parce que l'ayant trouvé (sic) entre les papiers de cet auteur, il s'imagina qu'elle étoit de luy. Son aveuglement est d'autant moins supportable que la manière dont elle est écrite, et (sic pour : est ) tellement différente de celle des autres ouvrages de Masson, qu'une médiocre connaissance de la langue latine suffit pour s'en apercevoir d'abord. J'ay appris de Messieurs Dupuy qu'elle avoit esté composée par l'illustre Jacques Gillot, conseiller clerc en la grande chambre du Parlement de- Paris, qui eut tant de part dans les ouvrages des beaux esprits de son temps, sans y vouloir estre nommé, et certes cette vie me paroit tout à fait digne d'un si grand homme. Elle est un
I. Rcinonstrance, p. 34. — 2. Papirii Massonis E/ogioriini, pars secundo, 1638. — 3. Mémoires pour servir a l'histoire des hommes illustres, par Nicéron, 1728. T. V, p. 182-187. — A. P. Henry, Dus Leben Johann Calvins des grossen Refortnators.... Appendice I, p. 13. — 5. Opéra, XXI, p. 11. Voir encore Lecoultre, Mélanges, p. 118, n. 1.
APPENDICE I
chef d'œuvre en son genre, et si nous en avons de plus longues, nous n'en avons pas de mieux travaillée, ni de plus souvent retouchée. Elle ne m'a pas néanmoins beaucoup servi, parce qu'elle s'attache davantage à réfuter ce que le jurisconsulte Balduin et le théologien Vestfalius reprochent à Calvin qu'à raconter le détail de ses actions1. »
De Varillas l'histoire a passé dans Nicéron ; de Nicéron dans les Encyclopédies et partout.
Or, il suffit de savoir que l'auteur de l'histoire est Varillas pour être fixé sur sa crédibilité. Varillas est un historien qui peut parler des livres, sans en dire un mot ni juste, ni même vraisemblable (par conséquent sans les avoir lus : exemple, ce qu'il dit du Commentaire sur Sénèque par Calvin) ; c'est un historien dont Bayle relève à chaque instant les « fuites énormes, » les « faussetés, » les « mensonges; » si bien qu'il conclut : Cet auteur « commet tant de fautes qu'il n'est propre qu'à faire douter de ce qu'il débite2. » Ce qu'il raconte de la vie de P. Masson est un tissu d'inexactitudes.
Loin d'être aussi admirable qu'il le dit, l'Eloge de Calvin est un travail ordinaire. Loin d'être écrit dans un style différent, Bayle n'a pas tort de soutenir qu'il ressemble aux autres Eloges du même auteur : « même division de matière, de chapitres, même style, même genre, mêmes manières. » Loin de contredire Baudoin, l'auteur de l'Eloge se donne comme son disciple : Balduinus prœceptor meus in Jure civili3, ce qui convient, on le sait, à P. Masson « et ne convient pas, ce me semble, dit Bayle, à l'illustre M. Gillot ; » l'Eloge s'appuie sur le témoignage de Baudoin dont il reproduit les critiques4.
Notons encore la fin de l'Eloge : « Nous avons écrit ces choses, sans être ni ami ni ennemi de Calvin. Si je l'appelais la ruine et la perte de la France, je ne mentirais pas. Et plût au Ciel qu'il ne fût jamais né, ou qu'il fût mort dès l'enfance. Il a fait tant de maux à sa patrie, que tu dois justement détester et haïr son berceau. »
Tel est bien le langage qui convient à un fidèle disciple de Baudoin, à un jésuite, et c'est précisément cette haine qui donne à certains hommages, rendus par P. Masson à Calvin, leur valeur particulière. « Cette vie, a pu dire Bayle, a fait grand tort aux copistes de Bolsec5. » Mais comment cette haine pourrait-elle avoir animé l'auteur de la Satire Ménippée, « un catholique tel que Gillot, qui haïssait les ligueurs et tous les moines, et qui avait beaucoup d'amitié pour Scaliger et pour d'autres protestants6?»
Du reste, voici un témoignage précis qui doit clore le débat : c'est celui de Guy Patin : « Pour Calvin, je suis fort bien informé du mérite de son esprit. Il y a longtemps que Monsieur Tarin me l'a hautement loué, je n'avois alors que vingt ans. Joseph Scaliger disoit que Calvin avoit été le plus bel esprit qui eut paru depuis les Apôtres. J'ai autrefois eu un régent qui étoit ravi, lorsqu'il m'en pouvoit parler. Pour Papyre Masson, il en a écrit la vie à part, que le frère de l'auteur qui étoit un chanoine me donna en iéiy1 . Mais depuis comme on imprima ici un Recueil des Eloges de Papyre Masson, j'obtins avec peine que cette vie y fut ajoutée. Le libraire en avoit demandé avis aux Jésuites, qui le lui avoieni défendu ; mais néanmoins il me crut, quand je lui dis que cette addition ferait mieux valoir son livre. Jamais homme ne fut si savant dans l'histoire ecclésiastique que Calvin. A l'âge de 22 ans il étoit le plus savant homme de l'Europe. Jean de Montluc, évêque de Valence, disoit ordinairement que Calvin avoit été le plus grand théologien du monde. N'ayez pas peur qu'on en dise autant à Rome8. »
1. Varillas, Histoire des révolutions arrivées dans l'Europe en matière de religion. Paris 1686. T. I. Avertissement, jusqu'à la fin. — 2. Dictionnaire, article Calvin, B. et AA. — 3. Ibid., p. 418. — 4. Passim et p. 421, 427, 431, etc. — 5. Voilà pourquoi nous ne pouvons complètement souscrire au jugement de H. Lecoultre, o. c, p. 118, n. 1 : « En tout cas cette biographie est d'assez mince valeur. » — 6. Bayle. Calvin, Y. — 7. Il l'avait donnée après avoir ajouté un Appendice à l'œuvre de son frère : qnœ sequuntur addidit P. Massonis /rater. Preuve ajoutée aux autres preuves. — 8. Lettre du 24 mai 1650. Lettres clwisies de feu M. Guy Patin, Paris 1692. T. II, p. 101-102, lettre XXIX.
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
Nous rappellerons enfin que P. Masson prétend avoir été très bien placé pour connaître ce dont il parle. A propos de Richard et de Jacques Calvin, oncle et cousin (?) de Calvin, forgerons à Paris, il dit : « Hommes très honnêtes desquels nous avons appris ces choses, et qui n'ont jamais suivi la secte, bien que le frère de Calvin, Antoine, marchand cordonnier (caligarins), les en eût pressés. Bien plus, j'ai appris de ce même Jacques qu'il n'avait plus ni à Noyon, ni dans la Belgique secondaire {Belgica scciuidiï), personne portant le même nom et de la même famille (cognominem ac gentilem)1. » Nous avons indiqué (voir plus haut, p. 7) la difficulté chronologique que ce témoignage si précis suscite. Il en résulte que c'est vers 1583 que Papire Masson aurait rédigé sa notice.