A QUEL AGE EST MORT LE FÈVRE
i. Témoignages des contemporains. — 2. Une objection. — 3. Le récit de Marguerite d'Angoulème. — 4. Deux indications de M. Gaberel.
On ne connaît pas la date de naissance de LeFèvre : mais on connaît la date de sa mort, 1536'. Est-il possible de déterminer approximativement la durée de sa vie ?
1. Un an après sa mort, en 1537, un P°ète (Salmo Macrinus) dit qu'il avait presque accompli un siècle (avi peracto jam prope sœculo). - - Dix ans avant, en 1527, Erasme souhaitait à sa vieillesse (tuœ senectutt) un heureux repos. — Une chronique, écrite de son vivant (en 1535), raconte que, en 1526, lorsque François Ier lui confia l'éducation de l'un de ses enfants, il était complètement vieux (admodum senex), chargé d'années (annosus). — Déjà en 1519 Erasme l'appelle « vieillard.» - Farel, parlant des rapports affectueux, comme ceux d'un fils avec son père, qu'il soutenait avec Le Fèvre, en 15 16, l'appelle à quatre reprises un vieillard ! Enfin, même en 15 11, donc vingt-six ans avant sa mort, et un an avant l'apparition de son fameux Commentaire, il était tenu par un moine augustin italien pour un « vieillard très savant, » pour un « vieillard vénérable. » Ce moine l'avait vu en 151 1, et écrivait sa lettre en 15142.
Nous sommes donc autorisé à dire que Le Fèvre mourut centenaire.
Mais il faut examiner encore deux autres textes. L'un défavorable, l'autre favorable à cette affirmation.
2. En 1501, dans une introduction à un livre de Bovillus, Le Fèvre dit de son ami: «11 a maintenant vingt ans, moi qui en ai le double.... (Nunc vicesimum agit annum, ego vero qui ejus œtatem duplo.) » S'il avait 40 ans en 1 501, il n'avait que 75 ans en 1536. Ce texte est en contradiction avec tous les autres. En effet, s'il est mort à 75 ans, il n'était pas un vieillard en 1527, c'està-dire à 66 ans; il était encore moins « tout à fait vieux et chargé d'années » en 1526, c'est-à-dire à 65 ans; il était encore moins un vieillard en 151 9, c'est-à-dire à 58 ans; et enfin il était encore
1. Et non 1537, comme ont dit presque tous les auteurs à la suite de Bèze. (Graf, Faber Stapuleiisis, p. 209. Herminjard, III, p. 400). — i. Ces textes ont été rassemblés par Graf, p. 4. C'est dans une lettre à Pellican, datée de 1556, que Farel rapporte cette parole de Le Fèvre prononcée environ quarante ans auparavant (ante amios plus minus quadraginta] ; « Guillaume, il faut que le monde change, et tu le verras, » C'était donc en 15 16 environ. Herminjard, I, p. 481,
APPENDICE IV
moins un vieillard vénérable en 151 1 (c'est-à-dire à 50 ans). Graf propose de tenir compte un peu de ce texte, mais pas tout à fait, d'établir une moyenne, et de prendre cinquante ans pour le double de vingt ans.
Nous préférons avouer que nous ne comprenons pas. Nous aurions besoin d'avoir de Le Fèvre lui-même des renseignements plus précis sur les vingt ans de Bovillus, et sur son âge double.... D'autant plus qu'il y a encore l'autre texte à considérer.
3. En 1538, deux ans après la mort de Le Fèvre, Hubert Thomas Leodius, secrétaire du comte palatin Frédéric II, était à Paris avec son maître. Il entendit, de la bouche même de la reine Marguerite de Navarre, le récit de la mort de Le Fèvre, et il consigna ce récit, dans un ouvrage achevé en 1555, publié en 1624 '.Or, au cours de son récit, Marguerite de Navarre cite une parole de Le Fèvre dite quelques heures avant sa mort, et dans laquelle il déclare avoir 101 ans: « Ego, inquit,sum ceiatis 10 1 anni punis ab omni contagione muliebri. » Graf défend contre Bayle l'authenticité du récit, qui contient des pensées, des expressions confirmées par les documents contemporains les plus authentiques : en particulier par les Epigrammata de Jean Voulté, imprimés à Lyon, au mois d'août 1536, et par la note que Farel a mise au dos d'une lettre de Michel d'Arande, de mars 1 5 3 6 2. Il n'y a qu'une chose que Graf n'admette pas, c'est le chiffre de 10 1. « Ici, dit-il, la mémoire de Hubert Thomas a été en défaut, et il a exagéré ce qu'il avait entendu dire du grand âge de Le Fèvre 3. » Cette supposition de Graf nous paraît tout à fait inadmissible. Comment Hubert Thomas aurait-il fidèlement reproduit des pensées, des paroles plus ou moins caractéristiques, de façon à donner l'impression d'une conversation sténographiée, et se serait-il troublé à propos du détail le plus caractéristique, le plus étonnant? 10 1 ans est un âge absolument exceptionnel, et un chiffre des plus curieux. Un pareil chiffre ne s'invente pas, au moins de bonne foi. Or la bonne foi de Hubert Thomas n'est pas contestée. Il est impossible que H. Thomas n'ait pas cru entendre ce chiffre de la bouche de Marguerite, et, s'il a cru l'entendre, il l'a certainement entendu. Il n'y a pour nous aucun doute que Marguerite l'ait prononcé.
4. Nous regrettons de ne pouvoir faire usage de deux indications fournies par M. Gaberel, dans un Mémoire lu h Y académie des sciences morales et politiques, le 25 août iSS), et publié dans le journal Evangile et Liberté (30 nov. et 7 déc. 1883). D'après la première, Jean le Comte de la Croix, d'Etaples, avait trouvé Le Fèvre « à la Sorbonne, âgé de plus de quatre vingts ans, » en 1521, ce qui porterait à 95 ans son âge en 1536.
M. Bâhler, pasteur à Thierachern près de Thoune, et auteur d'une savante monographie sur Jean le Comte de la Croix4, a retrouvé le texte original de la Genealogia sur lequel M. Gaberel a travaillé5. Il a fait, à notre demande de renseignements, la réponse suivante : « Quant à la citation de M. Gaberel : « A la Sorbonne, je trouvai mon compatriote Jacques Le Fèvre..., » elle ne se trouve pas dans la généalogie, et je crois qu'il ne s'agit point ici d'une citation textuelle. » Voici ce qui peut en avoir été l'origine. Dans les Acia et genealogia, on rencontre, non certes de la main du Réformateur, mais de la main de l'un de ses descendants, Jean Déodat le Comte, pasteur à Môtier, en Vully, des détails sur la jeunesse du Réformateur, « s'appuyant sur des manuscrits, des relations et des traditions certaines transmises de père en fils jusqu'à ce temps qui est l'année 1736. » On lit ceci : « Voici comment Jean le Comte s'exprime là-dessus en son
1. Annalium de vila et rcbus gestis illustrissimi principis Frederici II electoris Palatini, Libri XVI, authore Hnbcrto Thoma Lcodio, consiliaiio. MDCXXIV, p. 229. — 2. Voir : Bulletin, XI, 1862, p. 211. Herminjard, III, p. 400. — 3. Graf, Faber S/npiilcnsis, p. 208. — 4. E. Bàhler, Ein Beitrag cur Reforiiiationsgescliichte. — 5. Ce texte est actuellement en possession de M. A. le Comte, secrétaire communal à Diesse,