A QUEL AGE EST MORT LE FÈVRE
français d'alors : « Des quelles Démégories1 nous fûmes aussi coopérateurs, à Meaux, en Brie, » sous Pévêque de bonne mémoire G. Briçonnet. Adonc aussi l'homme de Dieu et d'heureuse » souvenance tel en vie qu'en doctrine Maitre Jaques Fabri de notre ville d'Etaples, de son tems » en pureté et de Philosophie et de théologie premier Instaurateur, fut auteur, correcteur et pro- » ducteur d'icelles exhortations. Lesquelles toutefois si tu regardes la raison du lieu et du tems, » tu ne mépriseras pas ce que nous quatre faisions là, voisins à la Sorbonne. »
M. Gaberel cite bien encore une lettre de Gérard Roussel à Le Comte, en 1537, et dans cette lettre il est parlé des 101 ans de Le Fèvre, mais cette lettre a l'air d'être la reproduction presque identique du récit de Hubert Thomas. Il y aura eu ici encore quelque confusion.
1. Démégories ou démagories, discours populaires. On peut comparer cette citation avec la préface latine mise par Jean le Comte en tète de ses « Démégories sur tous les dimanches de l'an, les sacrements, le mariage et les trespassez. » « Il existe, dit-il, déjà, à la vérité, de courtes exhortations pour les cinquante-deux dimanches de l'année. J'y ai moi-même collaboré, moi, quatrième, quand j'étais à Meaux... » Suit l'éloge de Briçonnet, et de Le Fèvre, mais dans le texte latin il n'y a rien qui ressemble aux mots « voisins à la Sorbonne. » Voir : Vuilleumier, Quelques pages inédites d'un Réformateur trop peu connu. Revue de théologie et de philosophie de Lausanne, juillet 1886, p. 338.
fil
Appendice N° V.
LE FÈVRE, RÉFORMATEUR FRANÇAIS
i. Le Fèvre après le Commentaire de 15 12. — 2. Luther et Le Fèvre. — 3. Le Fèvre après Luther. — 4. Originalité de l'école de Le Fèvre. — 5. Les Etapes de la Conversion de Farel. — 6. Trois textes. — 7. Les dernières conclusions de la Critique historique.
1. Le Fèvre n'a été ni Luther, ni Calvin : il a été Le Fèvre, voilà tout. N'était-ce pas assez pour un pareil vieillard ?
A partir de 1 5 12, il se développe, il précise son protestantisme, mais sans lui enlever l'originalité qui le constitue dès le premier jour. C'est le fait essentiel qu'il faut ici mettre en lumière.
En 15 14, Le Fèvre était (raconte Farel, trente-deux ans plus tard) « du tout plongé en idolâtrie, » « en si grande ignorance que nous avons tous esté en la papauté1. » On a tort seulement d'abuser de ces mots et d'oublier le commentaire que Farel lui-même en a donné, quand il a écrit, que ce « grand ignorant » et ce « pauvre idolâtre » lui avait enseigné la justification par la foi2. Le vocabulaire de l'ardent Farel n'a pas toute la précision du vocabulaire employé par nos rigoureux critiques.
La même année ( 1 5 14), prenant parti pour les « Reuchlinistes » contre les « obscurantins, » dans ce « combat d'avant-garde qui faisait déjà pressentir la Réformation, » Le Fèvre écrivait à Reuchlin (30 août 15 14) : « si tu triomphes, nous triompherons avec toi3. »
Deux ans après, il publie le premier mois des Actes des martyrs. Il s'agissait d'un recueil de légendes, destinées aux méditations journalières des fidèles, une pour chaque jour. On dirait cependant que ce travail lui est inspiré par une pensée de lutte. Il montre comment les martyrs ont souffert pour leur foi : Agones martyrum. Combats, c'est-à-dire combats contre l'idolâtrie. Le livre n'en est pas moins un recueil de superstitions. Mais ces superstitions précisément le troublent, le dégoûtent.- La plume lui tombe des mains, et la publication, à peine commencée, s'arrête : « Ayant entendu, dit Farci, la grosse idolâtrie qui estoit aux prières des Saincts, et que ces légendes y servent comme de soulphre à allumer le feu, il laissa tout et se mit du tout après la sainte Ecriture*. »
C'est alors {1517} qu'il entreprend la lutte contre les sorbonistes par les dissertations sur
1. Farel, Du vray usage de la croix, etc., p. 130. — 2. Farel, Epistre à tons Seigneurs, p. 171. — 3. Herminjard, I, p. 17. — i. Farel, Epistre à tous Seigneurs, p. 17:2.
LE FÈVRE, RÉFORMATEUR FRANÇAIS
Marie-Madeleine, et sur sainte Anne. La situation devient critique 1 . Un ami l'avertit des dangers auxquels cette nouvelle publication l'exposera. On va crier: « Au feu, le livre! Au feu, l'auteur ! » Le Fèvre répond (15 18) : « Je ne crains rien. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir du danger là où l'on chasse l'erreur de l'esprit des chrétiens, pour leur montrer la vérité.... Si quelques-uns me condamnent publiquement au feu avec mon livre, j'implorerai contre ce feu la rosée céleste pour l'éteindre; je leur pardonnerai2. »
Voilà donc Le Fèvre prêt au supplice. Ce qui ne l'empêche pas de publier, en 15 19, les « Contemplations, » etc., œuvre d'un théologien mystique du XIVe siècle, où la superstition coule à pleins bords, et d'engager son ami Agrippa à lutter contre les docteurs scolastiques, « par dévotion pour Marie, mère de Dieu, et sa mère la bienheureuse Anne3 (20 juin 15 19). »
Ainsi sa vie est fidèle à son programme de 15 12 : protestantisme plein, tour à tour, de hardiesse et de timidité, c'est-à-dire protestantisme fabrisien.
2. Ici se place la grande objection des critiques modernes. Nous ne saurions mieux taire que de citer M. Herminjard lui-même : « Le Fèvre sortit (de son ignorance et de son idolâtrie) peu à peu et lentement sous l'influence du mouvement inauguré par Luther, et qui, pénétrant en France, y fit éclore et fructifier les germes d'émancipation religieuse qui étaient demeurés jusque-là chez Le Fèvre, et dans son entourage, vivants sans doute, mais cachés.... On ne peut guère faire remonter au delà de l'année 1520, sinon les premiers symptômes, du moins les origines décisives de la Réformation trançaise4. »
Et plus vivement encore, M. Ch. Dardier, l'ancien pasteur de Nîmes, a ajouté : « La Rétonne française fut bien plutôt la fille que la sœur de la Réforme allemande.... Celui qui a donné à la Réformation française une impulsion décisive, c'est Luther. Cette influence de Luther ne se manifesta chez le docteur d'Etaples qu'à partir de 15215. »
M. Herminjard a parlé avec sa prudence et sa modération habituelles. Ceux qui ont accepté son indication générale l'ont précisée et exagérée. Ils ont fini par méconnaître la vraie pensée de Le Fèvre, et la vraie pensée de Luther.
Ils méconnaissent d'abord Le Fèvre. Les hésitations sur des points secondaires, comme le culte des saints, n'enlèvent rien à la netteté des affirmations sur les points essentiels, comme l'autorité de la Bible, la justification par la foi, la négation du sacrifice dans la messe, etc. Ce n'étaient pas là des « germes, » et des germes « cachés » : c'étaient des principes, nettement manifestés.
De plus, ils méconnaissent également Luther. Luther n'a pas été Luther dès le premier jour. Ses 95 thèses, manifestation initiale et éclatante, sont de la fin de 15 17, presque six ans après le Commentaire de Le Fèvre. Ces thèses sont à la fois pleines de clartés et d'obscurités. Et cependant c'est l'anniversaire de ces thèses qu'on a choisi pour célébrer la tête de la Réformation. Deux ans après, en 1 5 1 9, Luther admet encore le purgatoire, et le culte des saints, et la transsubstan-
1. Une des grosses objections faites à Le Fèvre par ses adversaires, c'est qu'il osait parler de théologie sans être docteur de Sorbonne. Au sujet de ses dissertations, dans les premiers mois de 1519, on le traite « d'homme l'on, insensé quant à la foi, non instruit dans les lettres sacrées, ignare, et qui, quoique seulement maître ès-arts humains, s'ingère présomptueusement dans les choses qui regardent les théologiens. » Lettre d'Agrippa au P. Claude Dieudonné. (Herminjard, I, p. 51, n.3, 4.) — Grand villiers dit : « Que ceux qui n'ont pas appris l'art du cordonnier n'essaient pas de coudre une semelle ! » — Béda estime que « les erreurs de Le Fèvre et d'Erasme viennent de ce que quelqu'un, maitre en un art quelconque, ose discuter avec les maîtres dont il ne fut jamais élève. » — Clichtove, disciple et ami intime de Le Fèvre à ce moment, le défend contre ceux « qui pensent que personne ne peut être théologien ou interprêter les lettres sacrées, s'il n'a étudié la théologie (nisi in theologici ludi pulvere desudarit) et s'ils n'ont conquis, en cette science, le titre de magister. » Graf, Faber Stapidensis, p. 8. — "1. Graf, Essai sur Le Fèvre, p. 86, 87. — 3. Herminjard, I, p. 53. — 4. Ibid., I, p. 239. — 5. Voir le journal Le Lien, 1868, p. 156, article de Ch. Dardier.
APPENDICE V
tiation! En 1520, il termine encore ses sermons par Y A ve Maria; et seulement en 1543 il renoncera à l'élévation du saint sacrement.
On ne peut donc contester la réelle priorité et la complète indépendance de Le Fèvre dans l'affirmation des principaux points de la doctrine protestante et dans la négation des principaux points de la doctrine catholique.
Veut-on un fait plus probant encore? Non plus au début, mais en 1530, en pleine diète d'Augsbourg, au moment où il rédige la Confession de foi luthérienne, Mélanchthon écrit une lettre que feront bien de méditer ceux qui n'admettent pas d'hésitations chez un réformateur. S'adressant, le 6 juillet 1530, au légat Campegius, il lui dit : « Nous n'avons aucun dogme différent de ceux de l'Eglise romaine (dogma nullum babemus diversum ah ecclesia Romand). Nous sommes prêts à obéir à l'Eglise romaine, pourvu que selon la clémence dont elle a toujours usé envers tous (quâ semper erga omnes gentes usa est)1 elle ignore ou tolère un peu ce que nous ne pourrions pas changer, si nous le voulions. Nous respectons et révérons l'autorité du pontife romain et toute la police ecclésiastique, pourvu que le pontife romain ne nous rejette pas. La cause de la haine dont on nous poursuit en Allemagne est la constance avec laquelle nous défendons les dogmes de l'Eglise romaine ; une légère différence de rites paraît seule s'opposer à l'accord (Jevis quœdam dissimilitudo rituum est, quœ videtur obsistere concordiœ) 2. »
Encore une fois, il ne faut pas juger même Mélanchthon et Luther, à plus forte raison Le Fèvre, avec nos idées actuelles. En tout cas, il n'y a pas entre eux les différences qu'on suppose.
3. Du reste, le vrai argument contre l'hypothèse qui fait de Le Fèvre le disciple de Luther nous parait être celui-ci : Le Fèvre a été un Réformateur original, avant Luther, parce qu'il l'est resté, après Luther.
Les écrits de Luther pénètrent en France vers 1 5 1 9, et, en 1522, Le Fèvre publie son second grand ouvrage, son Commentaire sur les Evangiles.
Dix ans se sont écoulés depuis 15 12. Pendant dix ans Le Fèvre a étudié la Bible; pendant dix ans, il a lutté et souffert pour sa foi. Cette foi est devenue plus profonde, plus maîtresse et plus consciente d'elle-même. En même temps, les abus sont apparus plus dangereux et plus menaçants. Ce n'est pas tout. Le premier Commentaire a été écrit dans le silence d'une bibliothèque, à Saint-Germain-des-Prés. Le second a été écrit à Meaux, au moment où l'auteur vient d'être placé à la tête d'une œuvre pratique, de Pévangélisation d'un diocèse. Donc nous ne serons pas étonnés que la nouvelle Préface parle un langage plus net, plus vif, et devienne un appel solennel : « Que tous tiennent ferme ce qu'ont tenu nos ancêtres, et l'Eglise primitive rougie du sang des martyrs : c'est que ne rien savoir en dehors de l'évangile, c'est savoir tout....
» Ainsi donc, tous les efforts, la vigueur, l'énergie de tous les pontifes, de tous les rois, de tous les potentats doivent tendre à maintenir ce culte partout où il subsiste, et à le relever partout où il a croulé, car c'est en lui seul que nous est laissée l'espérance d'arriver à la vie éternelle.
» A l'œuvre donc, pontifes, rois, cœurs généreux ! Où que vous soyez, réveillez-vous à la lumière de l'évangile, à la vraie lumière de Dieu : reprenez le souffle de la vie ; retranchez tout ce qui entrave, tout ce qui offusque ce culte pur. Soyez attentifs, non à ce que la chair peut faire ou dire, mais à ce que Dieu dit ou commande3. »
Certes, voilà une foi pleine d'élan. Mais, au point de vue dogmatique, le seul ici en question,
1. Et Mélanchthon écrivait ces lignes au légat, d'après lequel il fallait se servir du fer et du feu pour extirper l'hérésie. Ce légat avait écrit : 5. M. potera metiere la mano al ferro et al foco, et radicitus extirpare qnesta inala venenosa piaula. Son idéal, c'était l'inquisition espagnole! Corpus Reformate» uni. Pli, Melauchtliouis Opéra, éd. Bretschneider, 1835, Vol. II, p. 171, note. — 2. Ibitf., p. 170 171. — H. Henninjard, I, p. 90-91.
LE FÈVRE, RÉFORMATEUR FRANÇAIS
quelle différence y a-t-il entre la foi exposée en 1522 et la foi exposée en 1 5 1 2, entre la foi après Luther et la foi avant Luther ?
Aucune. C'est ce que nous affirment les auteurs qui ont le plus étudié ce sujet. « Bien que, dit M. Graf, les deux Commentaires de Le Fèvre sur les Evangiles (1522) et sur les Epîtres catholiques (1527) aient paru après l'entrée en scène de Luther, nous pouvons cependant les comprendre avec le Commentaire de 1 5 1 2 sur les lettres de saint Paul dans une même recherche, car il ne s'y trouve aucune différence de point de vue, et l'on ne voit pas que l'enseignement de Luther ait exerce une influence essentielle (wesentlicb) sur les opinions dogmatiques de Le Fèvre1. »
Et M. Douen : « Les opinions dogmatiques sont les mêmes dans les deux ouvrages : le second ne diffère du premier que par une allure plus ferme et une ardeur réformatrice plus intense 2. »
En effet, dans le second Commentaire, comme dans le premier, Le Fèvre admet le dogme du purgatoire ; il n'attaque en rien l'existence de l'Eglise catholique ; il insiste sur l'unité de l'Eglise, et ne veut pas qu'il y ait de séparation, ni de sectes. Naturellement il a encore moins changé d'opinion sur l'Eucharistie, sur le libre arbitre, sur la grâce, sur les œuvres3....
Dira-t-on que Le Fèvre a du moins modifié ses idées sur le culte des saints ? C'est vrai. Mais ce progrès n'est pas dû à Luther, car à ce moment Luther se recommandait encore à Dieu et à ses saints. Le développement de Le Fèvre a été personnel, original. C'est en 15 19 qu'il a renoncé aux Légendes. Et du reste Le Fèvre prendra soin de marquer que les idées venues d'Allemagne respirent « un esprit conforme au sien » (consono spirilu, om nia dicantur). C'est ce qu'il dira, en 1524, à propos des thèses hardies d'un théologien de Breslau, qu'on lui communique4.
Non. Ce qui frappe dans la pensée et dans la vie de Le Fèvre, ce ne sont pas les influences qu'elles ont subies, c'est bien plutôt la résistance, l'impénétrabilité qu'elles ont opposées à toutes les influences.
4. Il y a même plus. L'esprit qui a animé Le Fèvre a été si essentiellement original, que rien n'a pu le modifier, même après Le Fèvre. Ce que le Fabrisme a été dans le Commentaire de 151 2, il l'a été non seulement dans le Commentaire de 1522, mais il Ta été dans toute son Ecole, jusqu'à sa disparition. Gérard Roussel, Marguerite d'Angoulême ont été aussi fabrisiens aux derniers jours de leur carrière que Le Fèvre aux premiers jours de la sienne : mêmes affirmations, mêmes inconséquences, mêmes contradictions, sous le couvert du même mysticisme5.
Il serait plus facile de soutenir que Le Fèvre n'a jamais été protestant, que de faire honneur à Luther d'un changement qui ne s'est pas opéré. Le protestantisme fabrisien reste une réalité.
5. Les discussions relatives à la date de la conversion de Le Fèvre (et par conséquent à l'originalité de la Réforme française) sont inséparables des discussions relatives à la date de la conversion de Farel.
Le Fèvre annonçait à Farel le renouvellement du monde : ce que Farel lui rappellera « longtemps après6, » c'est-à-dire en 1525, quand Le Fèvre fugitif sera à Strasbourg. Or longtemps avant 1525 ne peut être en 1522.
Farel du reste précise : « C'estoit le temps d'or, comme l'on dit, car lors régnoit Louis
I. Graf, Faber Siapulensis, p. 32, 33. — "2. Bulletin, XLI, 15 fév. 1892, p. 84. — 3. Graf, p. 95, 96, 97, 98, roi. — 4. Herminjard, I, p. 226. - 5. Cette conviction, que nous soutenons depuis longtemps dans notre enseignement, s'est fait jour, dès 1881, dans une thèse de Montauban : P. Bianquis : Trois conversions, ou Essai chronologique sur les origines de la Réformation française. M. O. Douen est arrivé aux mêmes conclusions dans sa belle étude, très documentée, qui nous a été fort utile. Bulletin, XLI, 15 fév. et 15 mars 1892. La Reforme française a-t-c/le été la file de la Réforme allemande? — 6. Epistre à tous Seigneurs, p. 170.
APPENDICE V
douzième. » Louis XII mourut le Ier janvier 15 15. Nous sommes donc en 1514 au plus tard; en 15 12, selon M. Herminjard lui-même1.
Après que Le Fèvre, « pauvre idolâtre, » eut enseigné à Farel la justification par la foi, un autre serviteur de Dieu lui proposa « la pure invocation, » et essaya de le détourner du culte des saints. Mais, chose étrange, lui, qui a si facilement accepté le principe, ne peut se décider à en accepter la conséquence. « De tant que je fus facile à recevoir qu'il n'y avoit point de mérites que le seul mérite de Jésus, tant et plus je fus difficile à recevoir la pure invocation de Dieu, pourtant que j'avois tant de confiance en la vierge Marie, et ès saints et saintes, desquelles je ne faisoye que barbonner heures, prières et suffrages, jour et nuit2. »
« A la fin » la vérité triomphe. « Dieu me donne à cognoistre qu'il le faut seul invoquer.... Là fut du tout ébranlée la papauté en mon cœur.... »
Ebranlée, mais pas renversée, car Farel croyait encore à la messe : « J'estoye encor tellement ensorcellé d'icelle que je pensoye, quelque chose que je y cogneusse de mal et quelque gouffre de malédiction que y fusse, néantmoins il y avoit beaucoup de biens et bénédiction.... J'ai esté fort longtemps en ceste séduction3. »
Fidèle, comme il devait l'être, à son système chronologique, M. Herminjard fait bien de Farel le converti de Le Fèvre, mais de Le Fèvre converti par Luther : « La crise du développement religieux de Farel, dit-il, doit avoir eu lieu en 1521, au plus tôt1. »
Et la preuve, c'est qu'en 1524, lorsque Farel va voir Zwingle, il s'appelle un néophyte {juv&mm neophitum5). Mais ce mot, inspiré par la politesse, nous paraît moins clair, moins décisif que l'Epître dans laquelle Farel raconte sa conversion.
Or il résulte de cette Epître qu'il y a eu pour Farel non pas « une crise, » mais une série de crises0, séparées les unes des autres par des intervalles plus ou moins longs. Il rencontre Le Fèvre; puis la conduite des docteurs de la Sorbonne à l'égard de Le Fèvre (il ne s'agit pas d'un acte isolé) l'éloigné de la Sorbonne ; puis Le Fèvre ébranle et déracine en lui l'idée du mérite ; puis un chrétien, autre que Le Fèvre, le détourne du culte des saints ; après quoi il reste longtemps, fort longtemps, dans l'erreur de la messe.
Toutes ces crises exigent des années au moins. Farel lui-même dit, en 1536 : « Je vous asseure que estant à Paris, quand il fut fait mention de l'évangile, par 1roys ans et plus ay été priant à Dieu qu'il me donnast grâce d'entendre le droit chemin, lisant, avec ce, souvent à genoux le Nouveau Testament, conférant comme m'estoit donné le grec avec le latin, traictant avec grandz et petiz pour estre instruit sans mespriser personne. Et Dieu sçait combien par les plus contemptibles, il m'a aidé à congnoistre la vertu et efficace de la passion de Jésus'. »
Or Farel quitta Paris en 1521. A ce moment il était régent au collège du Cardinal Le Moine, où ses opinions lui rendirent la situation intenable. Il avait donc ces opinions, et il les avait manifestées. En effet, dit son plus ancien biographe : « s'estant fait appercevoir dans sa profession [au collège], ayant de bons sentiments de la vraye doctrine, il ne subsista guère paisible en icelle* » et s'attira quelque persécution.
Mettons que sa conversion était complète un an seulement avant son départ de Paris, soit en
i. Herminjard, I, p. 5. — "1. Epistre, p. 172. — 3. Ibid., p. 173-174. — A. Herminjard, II, p. 43, n. 8. — 5. « Nous savons trop que la précision n'était pas la qualité maîtresse de Farel, pour nous laisser arrêter par l'expression peu exacte de « jeune néophyte, » qui au fond n'exprime que son humilité, et le soin qu'il prenait de se mettre au-dessous du grand homme dont la conviction avait précédé la sienne de trois ans. » Douen, Bulletin, XL1, 1892, p. 127. — fi. « La crise de sa conversion fut lente; elle dura trois ans. Il faut lire ses lettres à Galéot, à Martin Hanoyer, et son Epistre à tous Seigneurs, pour comprendre le long et pénible enfantement de cette foi. » H. Heyer, Encyclopédie des sciences religieuses IV, p 676. — 7. Actes manuscrits de la dispute de Lausanne, cités par Herminjard, II, p. 44. — X. Vie de Farel. Manuscrit de la Bibliothèque de Genève, mhg, 147.
LE FÈVRE, RÉFORMATEUR FRANÇAIS
1520; Irais ans et plus avant nous ramènent au moins à 15 16. Si les luttes et les angoisses ont commencé au moins en 15 16, rien n'empêche que les premières hésitations et les premiers doutes ne remontent, comme Farel l'a dit lui-même autre part, au règne de Louis douzième.
En tout cas, nous sommes forcé de placer les causes de la conversion de Farel, « la mention de l'évangile, » le « commencement de Dieu » dont il parle, avant 15 19 ou 1520, époque où commença à se taire sentir l'influence de Luther.
La conversion de Farel est donc un fait français, comme la prédication même de Le Fèvre d'Etaples : et un fait confirme l'autre. Nous nous approprions cette conclusion de M. Douen : « On découvre dans le récit de Farel que le travail qui s'opérait en lui s'opérait en même temps dans bien des cœurs, agités comme le sien par des aspirations vers une religion plus pure, et que plusieurs l'avaient devancé dans la voie douloureuse : témoin cet inconnu qui le sollicite et le presse, au nom de la Bible et de l'histoire ecclésiastique, de délaisser les saints pour n'invoquer que Dieu seul. On y voit l'opposition et la colère des Sorbonistes susciter des persécutions à Le Fèvre ; on y voit, en outre, que le mouvement commencé chez les savants, était déjà descendu dans le peuple, puisque Farel s'adresse aux grands et aux petits pour en obtenir quelque lumière, et que « les plus contemptibles » lui prêtent aide et assistance en lui faisant apprécier à sa juste valeur la passion du Christ. Non seulement le mouvement se manifeste en 15 18, mais il a déjà pris de la consistance et une certaine étendue, et l'on entrevoit même qu'il a dû commencer plus tôt : un disciple de Le Fèvre a déjà dépassé le maître, et ce progrès n'a pu être réalisé qu'après des efforts plus ou moins prolongés1. »
6. Peut-on invoquer en faveur des origines allemandes de la Réforme française un curieuxpassage de la Farce des théologastres ? La Foy succombe au « mal sorbonique. » Où chercher un remède ?
Où raison domine.
Théologastres.
Où est-ce ? En la Grande Bretaigne ?
Foy.
Nenni non. C'est en Allemagne, Où elle fait sa résidence -.
La Farce est de 1525, ou à peu près. Berquin avait été rendu à la liberté cette année-là, le 8 août, et des étudiants célébraient, avec l'ardeur de leur âge, cet événement. Il s'agit donc du traducteur des traités de Luther. On est au moment où les Théologastres condamnent les couvres d'Erasme et de Luther. Quoi de plus naturel que cette mention de l'Allemagne ? Il était bien et trop évident qu'en 1 523 la Raison ne « faisait pas sa résidence » à Paris, ni à la Sorbonne, ni même au collège de Montaigu. Evidemment cette déclaration ne peut nous renseigner sur la date de la conversion de Farel.
D'autant plus qu'il ne faut pas séparer ces vers de La Farce des autres non moins curieux. Le Mercure d'Allemagne, c'est-à-dire Berquin, arrive :
Mercure
Je suis Berquin.
Fratrez
Luthérien ?
1. Douen, Bulletin, XLI, 1892, p. 129. - 2. Voir Bulletin, XXXVI, 1887, p. 233.
APPENDICE V
Mercure
Nenni, non, je suis chrestien, Je ne suis point Sorboniste, Holcoliste, ne Bricoliste1.
J'ai toujours avec moy Raison Et n'use point de desraison A personne.
Théologastres
Erasme et toy, Fabri, Luther en bonne foy N'estes que garçons hérétiques.
Enfin, plus loin encore le Texte dit :
Et moy je prie le roy de gloire
De mestre en son sainct sanctuaire
Erasme le grand textuaire,
Et le grand esprit Fabri,
Et vous, Mercure, mon amy 2.
On voit la place occupée, en 1523, par Le Fèvre. Il est, pour Berquin et ses amis, au moins l'égal de Luther et d'Erasme, et M. Dalton nous semble avoir un juste sentiment de la situation quand il montre le nom de Luther, pénétrant de bonne heure dans le cercle fabrisien et provoquant, avec de l'admiration, de la crainte. « Les hommes rassemblés autour de Briçonnet reconnurent que les actes de Luther étaient la conséquence de l'agitation qu'ils commençaient ; » mais le courage leur manquait : et ce furent surtout les adversaires du protestantisme qui s'efforcèrent de faire passer le protestantisme fabrisien pour du luthéranisme. Ils espéraient effrayer ainsi les esprits 3.
M. Herminjard a bien voulu nous signaler un autre texte. Ecrivant (en 1544) aux pasteurs de Montbéliard, troublés par le fanatisme luthérien, Calvin leur dit : « De même qu'à notre époque, l'évangile s'est répandu de Wittemberg (sicut ex ecclesia IVitlenbergcnsi fluxii bac nostra œtate
1. Allusion à deux Sorbonistes. — 2. Fournier, Le théâtre français avant la Renaissance, p. 426 et 428. — 3. Dalton, Calvin's Bckehrung. Deutsch-cvangelische Blâtter. XVIIIrac année, p. 534. Citons encore les observations, suivantes, relatives à l'influence de Luther sur Calvin : « On ne saurait démontrer une influence immédiate, décisive, de Luther sur la conversion de Calvin, comme est l'influence d'un professeur sur son élève. Nous n'avons trouvé dans ses écrits aucun texte, dans ses lettres aucune allusion, directe ou indirecte. Au contraire, nous avons noté plus d'un fait, qui devait gêner une forte influence de Luther sur la marche de la réformation française, et qui, en particulier, devait empêcher cette influence de s'exercer sur une personnalité comme celle de Calvin, et sur son développement, tel qu'il s'était accompli dans les premières années. Nous n'avons aucune indication que déjà à cette époque il ait fait sérieuse connaissance avec les écrits de Luther. S'il les a lus, pendant son second séjour à Paris, ils n'ont pas eu sur lui une action profonde, décisive. De très bonne heure, et même de meilleure heure qu'en Allemagne, l'Humanisme s'était adonné à l'étude et à la traduction de la Bible. Calvin reçut de ce milieu national (ans dicsen hciniischen Kreisen) l'impulsion et la méthode. » Et Dalton ajoute une remarque que feraient bien de méditer certains théologiens luthériens. « Nous ne devons pas nous laisser entraîner à faire de la Réformation l'œuvre exclusive du Réformateur allemand : il en a été seulement le héraut le plus hardi, le plus décidé, il lui a ouvert la carrière. L'essence de la Réformation est compromise par de telles exagérations. C'est ce qu'ont tout de suite senti ses adversaires, et ils en ont profité. . » Dalton, o. c, p. 553. — Lorsque M. Dalton dit qu'on ne trouve pas dans les écrits de Calvin une allusion aux écrits de Luther, qu' « aucune indication » ne le montre ayant déjà fait « sérieuse connaissance avec les écrits de Luther, » il ignore les renseignements récemment donnés par M. Lang, et dont nous avons parlé.
LE FÈVRE, RÉFORMATEUR FRANÇAIS
evangelium), de même, c'est de là que sont sortis beaucoup d'hommes, semblables à ceux qui, partis autrefois de Jérusalem, partout où ils arrivaient, créaient des embarras aux vrais serviteurs de Christ et cherchaient occasion d'exciter des tumultes '. » — Pouvons-nous vraiment trouver ici une de ces « précisions » que nous cherchons ? Calvin a-t-il la préoccupation de nous la fournir ? Il n'est pas contestable, d'une manière générale, que la Réformation, en Europe, est partie de Wittemberg. Mais ce fait supprime-t-il l'originalité du protestantisme fabrisien ? Du reste Calvin s'adresse à des communautés où sont des luthériens. Il veut trouver un contraste entre Luther et les luthériens. Pouvait-il parler autrement ? Fallait-il qu'il introduisît une parenthèse relative à Le Fèvre ? Et Zwingle ? Le Réformateur suisse déclare lui-même avoir connu l'Evangile avant d'avoir lu les écrits de Luther. Au nom de cette pbrase de Calvin faudra-t-il taxer Zwingle d'inexactitude, de mensonge ? Evidemment non.
Une citation vraiment claire et probante, c'est la déclaration suivante de Farel (qu'on ne nous paraît pas avoir remarquée jusqu'ici) : Le 8 octobre 1525, écrivant de Strasbourg à Bugenhagen, l'ami et le collègue de Luther, Farel lui déclare que les premiers traités de Luther, en pénétrant en France, ont tait non pas avancer, mais reculer la Réformation française! Il s'agit des discussions sur la Cène : « Impossible, dit-il, que ce désaccord n'offusque les Français. Beaucoup {non pauci) d'entre eux, secrètement, parlaient de l'eucharistie comme il faut (non inepte). Ainsi il y a de cela quelques années [aille annos aliquoi ; quelques années avant 1525, cela nous ramène bien vers 1520, époque où l'influence de Luther commença à se faire sentir], même dans des discours publics, l'invocation des saints était réprouvée ainsi que le Purgatoire. En cette affaire, les traducteurs des livres de Martin rendent mauvais service aux frères (maie consulunt) en n'expurgeant pas ses premiers écrits, où il maintient en quelque mesure (nonnihil) l'invocation des saints et le Purgatoire, car, en lisant cela, beaucoup reculent de la vérité (a veritate résiliant)*. »
Après une pareille déclaration, l'affaire paraît entendue. Ce ne sont pas uniquement les écrits de Luther qui ont introduit le protestantisme en France 3.
1. Opéra, XI, p. 705. — 2. Herminjard, I, p. 397. — 3. Dans un grand ouvrage catholique, La France chrétienne dans l'histoire, ouvrage publié à l'occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, le P. Baudrillart, tout en déclarant naturellement que le calvinisme est antipathique au caractère national, avoue cependant « qu'il eut des origines françaises et ne fut point une simple importation du dehors. » Mais cet aveu déplait, on le comprend, au père Jésuite Tournebise, qui se hâte d'écrire : <■ Cette dernière opinion nous parai: contestable. Il semble que le patriarche même de la Réforme, Le Fèvre d'Etaples qui publiait son Commentaire des évangiles vers 1523, ait été en communication avec les humanistes allemands. » Le père Tournebise oublie seulement le Commentaire de 1512; il oublie aussi que Luther n'était pas un humaniste. Du reste, pour lui, la naissance et l'accroissement de la Réforme sont dus « au large courant formé de l'apport de toutes les mauvaises passions. Et vraiment quel penchant ne se sentait au large devant ce principe : aux yeux de Dieu la foi seule justifie, et les œuvres ne comptent pas? » (Etudes religieuses, philosophiques, historiques et littéraires: Revue mensuelle publiée par des Pères de la Compagnie de Jésus, 15 fév. 1896. Pourquoi la France est-elle restée catholique au XVI' siècle? P. F. Tournebise.) — De certaines affirmations du P. Tournebise se rapprochent certaines affirmations de M. Samuel Berger, qui, dans une intéressante étude : « L'Eglise luthérienne et la France » (Revue chrétienne, 1" mars 1897), a écrit : « La Réforme française remonte à Luther, c'est par ses écrits que la doctrine protestante a pénétré en France : ceci est une thèse à laquelle ne contredira aucun homme qui ait étudié avec soin l'histoire primitive de la Réforme en France. » Evidemment nous ne voulons pas émettre la prétention d'avoir étudié avec soin l'histoire primitive de la Réforme en France. Mais M. O. Douen, par exemple, n'a-t-il pas étudié avec soin l'histoire primitive de la Réforme en France? Et le Commentaire de Le Fèvre en 1512? Le père Tournebise le passe tout simplement sous silence. M. Berger en dit ceci : « La doctrine de la justification par la foi, le seul véritable principe de la Réforme, n'apparait en France qu'en 1533 (!!) dans le premier discours de Calvin. Le Fèvre, dans son célèbre Commentaire sur l'Epitre aux Romains, paru en 1512, parle sans cesse de la justification par la foi, mais comme pouvait le faire un théologien catholique éclairé et pieux. » (Revue chrétienne, 1897, p. 162.) Ainsi un théologien qui proclame l'autorité souveraine de la Bible, et la justification par la foi, et qui de cette justification déduit la négation du mérite des œuvres et la condamnation de plusieurs coutumes catholiques, est simplement un catholique éclairé et pieux! On comprend que, n'ayant que cela à dire, le père Tournebise se soit tu.
APPENDICE V
7. Il semble que cette conclusion, relative à l'originalité et à l'influence de Le Fèvre, soit de plus en plus confirmée par les derniers travaux historiques.
Voici d'abord M. Kawerau, un des savants éditeurs de la grande édition critique des œuvres de Luther. Il indique l'influence de Le Fèvre sur le Réformateur allemand : « Les leçons de Luther sur les Psaumes, de 15 13 à 15 16, montrent en de nombreux endroits que l'un des principaux secours dont il s'est servi, dans son travail, est l'édition des Psaumes que l'humaniste français, Le Fèvre d'Etaples, publia à Paris, d'abord en 1509, et ensuite en 1513. A cet ouvrage Luther n'emprunta pas seulement le texte du Psalterium juxia Hebreos, de saint Jérôme, auquel il renvoie sans cesse ; il trouva dans ces savantes remarques de nombreuses excitations pour sa propre pensée. Surtout il rencontra, dans cet ouvrage, un principe herméneutique qu'il s'appropria vivement. Le Fèvre s'oppose fortement au sens littéral, d'après lequel on voulait expliquer le contenu des Psaumes historiquement, en pensant à David et à son époque. Pour lui les Psaumes sont des chants prophétiques ; et, comme les apôtres et les évangélistes les ont rapportés au Christ, lui, de son côté, déclare ne pouvoir reconnaître comme sens littéral que celui qui est dans l'intention du prophète et du Saint-Esprit, parlant par lui. Avec la plus grande confiance Luther adopte ce principe herméneutique, et son explication des Psaumes, malgré toutes les différences de détail, demeure dans une étroite parenté spirituelle avec le Commentaire du savant français1. »
Voilà ce qu'on savait déjà, lorsqu'en 1885, une découverte, due au professeur Dr Schnorr de Carolsfeld, vint jeter une nouvelle lumière sur cet intéressant sujet. Il avait trouvé, dans la Bibliothèque de Dresde, un exemplaire du Quincuplex Psalterium de Le Fèvre (édition de 1509), avec les marges couvertes d'annotations de la main de Luther. Comme le dit l'éditeur de la grande édition des œuvres du Réformateur allemand, nous voilà transportés « dans le cabinet de travail de Luther. » Et que voyons-nous ? Il est en conversation intime et théologique avec notre Le Fèvre. C'est Le Fèvre qui l'aide à pénétrer le sens des Psaumes, de ce premier livre de la Bible qu'il a expliqué, cherchant à se former ses convictions.
Les Adnotationes ne sont pas de 1509, comme le Psautier quintuple : elles sont contemporaines de la Glossa et des Scholœ, autres travaux de Luther sur les Psaumes, et datent par conséquent de 15 13. Cependant, des trois études, c'est la première.
Ce fait extrêmement curieux provoque quelques réflexions. Si, en 15 13, Luther étudiait avec cette attention un ouvrage de Le Fèvre, acceptait de Le Fèvre une méthode exégétique d'une telle importance, comment croire qu'il a rompu immédiatement toute relation ultérieure avec le Maître ? Comment croire qu'il n'a pas connu, qu'il n'a pas lu les autres ouvrages de l'humaniste devenu Réformateur, et en particulier son Commentaire de 1512? M. Weiss, après avoir dit : « On ne pourra pas soutenir que c'est là [le principe herméneutique de Le Fèvre] une idée secondaire dans le développement religieux et théologique du Réformateur saxon, » ajoute : « Ce n'est, du reste, pas le seul exemple de l'influence exercée par Le Fèvre d'Etaples, manifestement antérieur à Luther au point de vue théologique, en Allemagne -. »
Après l'influence de Le Fèvre sur Luther, son influence sur Calvin. Elle est attestée par M. Max Scheibe.
Un des points les plus caractéristiques de la théologie calviniste, tout le monde le sait, c'est « l'honneur de Dieu. » Le Réformateur français se distingue ici du Réformateur allemand et du Réformateur suisse. Peut-on savoir d'où lui vient cette originalité caractéristique ?
Il y a lieu de remarquer qu'un autre Réformateur français, Farel, dans son « Sommaire, » sou-
1. D. Martin Luthers JVerke. Kritische Gesaimutaitsgabe, IV (1886), p. 463-466. «Adnotationes quincuplici Fabri Stapulcnsis Psalterio manu adscriptae. 1513. » — 1 Bulletin, XL VII, 1898, p. 50.
LE FÈVRE, RÉFORMATEUR FRANÇAIS
ligne lui aussi cette glorification de Dieu par le fidèle; que le grand imprimeur « français » Robert Estienne, dans son « Sommaire, » placé en tête de sa Bible latine, à partir de 1532, exalte, lui aussi, la souveraineté de la volonté divine. C'en est bien assez, semblc-t-il, pour nous faire penser au maître de Farel, au premier Réformateur français, le Fèvre d'Etaples. Dans la préface de son Commentaire de 15 12, le Fèvre expose l'idée de la complète dépendance, du complet néant des causes secondes. De plus l'explication de l'Oraison dominicale, contenue dans le Commentaire sur les Evangiles de Le Fèvre, diffère de celle de Luther. Celle de Calvin lui ressemble. C'est la même préoccupation, non pas du fidèle, mais de Dieu.
Et M. Max Scheibe conclut : « Calvin était en relations avec les amis de Le Fèvre, en particulier avec son disciple Roussel. Sans doute les Réformateurs allemands ont été les maîtres décisifs (massgebende Lehrer) de sa pensée évangélique (evangelische Ueberçeugung). On peut cependant penser que, d'une manière générale, sur ses sentiments religieux (seine allgemein religiôse Stimmung), sur la forme que ses pensées exégétiques ont prise, la tendance de Le Fèvre a exercé de l'influence '. »
Nous avons reproduit telle quelle l'appréciation intéressante et un peu obscure de M. Scheibe. On peut, ce semble, en tirer deux conclusions : r° Le Fèvre a exercé une influence remarquable sur Calvin; 20 cette influence a dû s'exercer, non pas lorsque la pensée de Calvin a été complètement formée (ce qui a eu lieu, nous le savons, de très bonne heure) , mais au moment où Calvin arrivait à ses convictions évangéliques. Plus tard c'eût été trop tard.
Nous avons plaisir à conclure toutes ces discussions par quelques lignes de M. Weiss. Elles nous semblent doublement significatives sous la plume du savant bibliothécaire de la Société de l'histoire du protestantisme français. Nous ne disons pas en effet qu'il a changé d'opinion. Il y a cependant, ce nous semble, une nuance entre ce qu'il écrit aujourd'hui et ce qu'il écrivait, par exemple, en 1894 "• Voici comment M. Weiss s'exprime dans ses Notes et documents sur la Réforme en Brie 3 : « Il faut ici se rappeler que, dans toute l'Europe pensante et croyante, la Réforme religieuse était au premier plan des préoccupations, et qu'il importe au fond fort peu de déterminer que l'étincelle jaillit d'un point plutôt que d'un autre. Lorsqu'en Allemagne Luther, en France Le Fèvre d'Etaples et Briçonnet, mirent la main à l'œuvre, ainsi que d'autres dans les autres pays de l'Europe, ces hommes étaient portés par un courant qui depuis de longues années entraînait tous les esprits et toutes les consciences. Et l'on peut affirmer que leurs efforts ne furent que l'expression publique, diverse suivant le tempérament de chacun des acteurs, des besoins, des désirs et des prières d'une multitude d'âmes affamées et altérées de plus de justice et de vérité. »
Si le lecteur veut bien se reporter à la page 85 de ce volume il y trouvera la déclaration de Merle d'Aubigné par laquelle nous avons résumé nos propres impressions sur la grande question de l'originalité de chaque Réformation. MM. Weiss et Merle d'Aubigné ne sont-ils pas d'accord?
Nous profitons de l'occasion pour rendre un juste hommage à l'éminent historien suisse qui a tant contribué à répandre la connaissance de l'histoire de la Réforme. Nous ne l'avons pas souvent cité, parce qu'il a commis certaines erreurs de détail, dont on s'est emparé pour diminuer l'autorité de son œuvre. Mais il avait le génie historique, et aucune histoire ne possède autant que la sienne la couleur locale. N'oublions pas qu'il est venu cinquante ans avant nous. Tout était à faire. Il a fait beaucoup.
1. Déjà en 1878, un savant allemand, F. Kattenbusch, écrivait: « Je soupçonne que l'étude des relations de Calvin avec les hommes qui entouraient Le Fèvre et Roussel jetterait une plus claire lumière sur l'origine historique des ide^s particulières de Calvin. » Jahrbûcher fûr deittsche Théologie, 1878, p. 514. — 2. Bulletin, XLII1, 1894, p. 247. — 3. Ibi '., XL VI, 1897, p. 632.
Appendice N° VI.