‹ Jean CalvinChapitre 83 sur 115 · JEAN MICHEL ET JEAN CHAPONNEAU · texte numérisé non relu

JEAN MICHEL ET JEAN CHAPONNEAU

le portail de Saint-Etienne de Bourges, rendu à la justice séculière, et par arrest de la cour bruslé devant la grosse tour, hors de la porte de Bourbon1. »

L'appel de Jean Michel retarda l'exécution de cette sentence. Et ici se placent les lignes de Calvin à Farel, du 31 décembre 1539 : « Le supplice de Michel n'avait pas encore eu lieu vers la fin de novembre, époque à laquelle son salut m'a été recommandé par lettre. » Mais au moment où Calvin écrivait, l'exécution venait d'avoir lieu2.

2. On a vu une contradiction entre les deux déclarations de l'Histoire ecclésiastique. Il est dit (I, p. 19) : « Calvin arriva à Bourges, y trouvant quelques personnages déjà instruits en la vérité, entre lesquels il y avait quelques moines, Docteurs en théologie, à savoir un nommé Jean Chaponneau, moine de l'Abbaye de Sainet-Ambroise, et Jean Michel, de l'ordre Sainct-Michel, preschant asse\ librement pour le temps. » — Il est ajouté (I, p. 74): « 11 est à noter qu'à Bourges, dès environ l'an 1533, Dieu suscita deux moines, l'un de St-Ambroise nommé Chaponneau, et l'autre de Sainct-Benoist, nommé Jean Michel, ...lesquels firent grand devoir de prescher avec autorité, etc. »

Or, en 1533, Calvin n'était plus à Bourges, depuis au moins deux ans. On a conclu que Jean Michel, Chaponneau et les autres, ne prêchèrent l'Evangile qu'après le départ de Calvin. « Il est à douter, disent MM. Baum et Cunitz, qu'alors déjà Chaponneau ait montré des tendances évangéliques dans sa prédication. — Le bénédictin Jean Michel aussi ne commença à prêcher la vérité qu'en 1533, ou en 1534, d'après Crespin, c'est-à-dire après que Calvin eut quitté Bourges3. »

L'Histoire ecclésiastique qui, selon la remarque de M. Weiss, « est ici certainement bien renseignée, à cause des souvenirs personnels de Th. de Bèze4, » Y Histoire ecclésiastique, dont le récit est si bien confirmé par Catheiïnot, et par le document que M. Weiss a retrouvé, s'est-elle donc trompée jusqu'à se contredire formellement, disant, p. 10, que Calvin a entendu ces moines, et montrant, p. 74, qu'il n'a pu les entendre ?

Cela ne semble pas très vraisemblable, et cette invraisemblance seule devrait faire hésiter la critique. Mais est-ce la même chose de prêcher « assez librement, » et de prêcher « avec autorité? » Non. Bèze fait allusion à deux faits différents. Lorsque Calvin arriva à Bourges, Michel et Chaponneau, encore catholiques, prêchaient avec plus de liberté que leurs collègues. Puis, après le départ de Calvin, ayant progressé dans la connaissance de la vérité, ils se déclarèrent plus ouvertement, et affirmèrent avec autorité leurs convictions évangéliques.

3. Chaponneau nous est plus connu que Jean Michel. C'était un des hommes distingués de Bourges. Il revit et arrangea le Mister e des Actes des Apôtres, joué dans cette ville, en 1536, « le plus célèbre de ceux dont l'histoire ait conservé le souvenir ; aucune représentation ne fut plus splendide et ne frappa plus vivement l'imagination des contemporains. » Elle remplit quarante journées et compta 494 personnages5.

Bientôt après, Chaponneau se retira en Suisse, sans doute avec Jean Michel, et s'établit à Neuchâtel. Son esprit, ami de la lutte, ardent et singulièrement orgueilleux, lui fit immédiatement des ennemis parmi ses collègues. Le 14 octobre 1538 (c'est la première mention qui soit faite de

1. Catherinot, Ibid. — 2. Opéra, Xh, p. 439. — Voir Kirchhofer, Das Lcben Wilhelm Farcis, 1833, II, p. n. — Herminjard, V, p. 236; IV, p. 230. Il ne nous est pas possible de voir, dans le Michel dont parlent Farel et Calvin, un Micliclius ou Michœlius Aegidius (Giles Michaulx), parce que Gallia peut difficilement désigner les « Pays romands, » et surtout parce que Giles Michault ne fut pas supplicié en 1539. — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 19, n. 2 et 3. — 4. Bulletin, XXXIX, 1890, p. 630. — 5. Emile Picot, Notice sur Jehan Chaponneau, docteur de l'Eglise réformée, metteur en scène du Mister e des Actes des Apôtres, joué à Bourges, en 1536. 1879, p. 1.

APPENDICE VI

lui) Farel parle de brouille survenue1. Deux mois après (27 décembre), il déclare que Chaponneau « ne savait ce qu'il disait2. » Il le montre, 5 fév. 1539, intriguant avec le beau-père de Caroli et Michel 3.

Cependant le silence se fait. Mais voilà qu'en mai 1543, Chaponneau s'en prend tout à coup à Calvin, à propos d'une question subtile : le Christ est-il par lui-même ? Il trouble la classe de Neuchâtel, et se sert de son gendre, Jean Courtois, comme d'un « soufflet » pour attiser l'incendie i. Ici se place la lettre de Calvin aux ministres de Neuchâtel (28 mai 1543), où le Réformateur nous raconte, trop brièvement, quelques-uns de ses souvenirs de Bourges. « Je m'étonnerais de ce qui peut pousser cet homme à troubler l'Eglise, si depuis longtemps (jam prideni) je ne connaissais pas son caractère. Puisqu'il n'y a jamais eu entre nous, que je sache, ni brouille, ni controverse, il faut que l'homme manque complètement de cervelle, pour sonner aussi témérairement de la trompette, en pleine paix. Ajoutez qu'il est d'une telle sottise (sloliditafis) que, n'ayant jamais bien appris les éléments de la grammaire, il fait montre de ses talents dans tous les genres. Toutefois ce n'est pas maintenant qu'il commence à faire preuve d'une telle insolence et d'une telle jactance. Je me rappelle que lorsque Alciat eut blâmé, en passant, les théologastres de Louvain, parce qu'ils avaient empêché l'institution d'un collège, où l'on étudierait les trois langues, Chaponneau se mit à déclamer un discours confus contre les langues et le droit civil. Alciat... se contenta de le dénoncer au Magistrat, et de demander qu'on apaisât son dérèglement. Ce qui fut fait, non sans quelque honte pour lui5. »

Ces lignes prouvent que Calvin avait bien fait la connaissance de Chaponneau à Bourges. Ne prouvent-elles pas davantage? Si Chaponneau eût été à Bourges un moine comme tous les autres, Calvin aurait-il trouvé singulier qu'il déblatérât contre les Langues? Et, de même que son insolence et sa jactance actuelles consistent en ce que lui, pasteur, parle contre les pasteurs, son insolence et sa jactance, à Bourges, n'ont-elles pas consisté en ce que lui, novateur, parlait contre les novateurs ?

Dans cette même lettre Calvin traitait le gendre de Chaponneau, Courtois, d'asinus, de talis bestia6}

Chaponneau prépara longuement un traité, dans lequel il attaqua Calvin avec autant de violence que de mépris. Il parla d'hallucinations, dont un enfant, ayant étudié six mois la dialectique, saurait se préserver. Qui pourrait s'empêcher de rire? Aucun sorboniste ne ferait une réponse si intempestive. Calvin était un renard trompeur (fraudulcnta vulpecida). « Vois, ô Calvin, si tu n'es pas tout-à-fait chassieux (lemosus).... Vois si tu n'es pas tout-à-fait aveugle et complètement chassieux. » Calvin est un braillard d'avocat (j-abula forensis). Ces injures sont semées à travers les pages d'un factum long, diffus, et d'une scolastique fastidieuse7.

Calvin avait la riposte vive. « Si Chaponneau écrivait ainsi, dit-il à Farel, du fond de son ancien couvent, je pourrais en rire doucement; mais quand je pense que de tels monstres logent (incubant) dans l'Eglise de Dieu, je ne puis empêcher que ma colère s'échappe.... J'ai déjà préparé des lettres, ainsi que mes collègues : elles sont dures. Mais c'est ainsi qu'il faut traiter un tel âne. S'il n'est pas étrillé de bonne façon, sa stupidité est telle qu'il ne le sentira pas8. »

Et deux jours après, il informe Viret que, laissant de côté Chaponneau, il a décidé de se plaindre auprès des frères de Neuchâtel. « Comment estimerais-je une telle bête digne d'une réponse0? »

Chaponneau, également fâché de ce silence et de ces attaques, passa aux menaces tragi-

1. Opéra, Xb, p. 264. — 2. Ibid., p. 303. — 3. Ibid., p. 318. — 4. Ibid., XI, p. 557. — 5. Opéra, XI, p. 559. — fi. Voir encore : Farel à Calvin, 8 septembre 1543. Opéra, XI, p. 610. — 7. Opéra, XI, p. 781-802. — 8. 13 décembre 1544. Opéra, XI, p. 803. — 9. 15 décembre 1544- Opéra, XI, p. 805,

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comiques. « Il donnera soin, dit-il, que l'Eglise dupée par une lecture assidue de l' Institution ne périclite pas. Tu comprendras bientôt ce que je pense1. »

Calvin répliqua, en énumérant aux ministres de Neuchâtel les injures de Chaponneau, « ces niaiseries du troupeau sorbonique, » et en leur demandant de faire leur devoir, c'est-à-dire de réprimer une telle arrogance 2.

Et cependant quelques mois après, en juin 1545, la querelle commençait à s'apaiser3, et elle était complètement apaisée en octobre. « J'ai un collègue tout à fait d'accord avec moi, écrit Farel*. Un mois après, Chaponneau mourait, et Viret envoyait à Calvin cette oraison funèbre, singulièrement pacifique : « Je pense que tu as appris la mort de Chaponneau, et son insigne repentir, et dans quels sentiments d'affection pour toi et pour tous les frères il est allé à Dieu5. »

1 . 1" janvier 1545. Opéra, XII, p. 1. — 2. 21 janvier 1545. Opéra, XII, p. 19 (voir : lettre du 6 février 1545. XII, p. 26; du 11 mars, XII, p. 45). — 3. « Quod ad causam eunuchi (allusion au nom latin de Chaponneau: Capunculus) attinet, composita est utcunque, » écrit Farel. 14 juin 1545. Opéra, XII, p. 93. — 4. 5 octobre 1545. Opéra, XII, p. 182. — 5. 3 novembre 1545. Opéra, XII, p. 207.

Appendice N° VIL LA LETTRE DE NOYON

M. Herminjard propose comme millésime 1534 1 . « La différence complète de ton, dit-il, qui existe entre cette lettre et celles des années précédentes doit fixer le millésime. C'est ce qui nous empêche de la placer en 1532 »

Les éditeurs des Opéra répondent: « M. Herminjard propose 1534. Cependant il ne donne que cette raison : le ton et la couleur, pour ainsi dire, de cette lettre paraissent plus sérieux, plus religieux que ceux des lettres précédentes. » Mais, ne croyant pas pouvoir décider la question d'après ces seules raisons internes, ils conservent la date traditionnelle de 15323.

M. Lefranc a repris l'hypothèse de M. Herminjard. « Le découragement, dit-il, qui perce dans toute la lettre montre que le moment du départ est proche, et qu'à la première alerte Calvin suivra l'exemple de son ami4. » Mais, justement, comment Calvin aurait-il pu indiquer un désir si vague, si incertain en septembre 1534, alors qu'il était décidé à sortir de France, qu'il avait déjà réglé ses affaires à Noyon, depuis le mois de mai, et qu'il était en route pour la frontière! Il faut de plus admettre, si Calvin est à Noyon le 4 septembre 1534, qu'il y revint trois mois après son emprisonnement, bien que toutes ses affaires fussent réglées. Est-ce vraisemblable? et où trouver dès lors le temps pour les séjours à Poitiers et à Orléans, où il a dû demeurer assez pour composer sa Psychopannychia ?

Enfin M. Lang déclare que cette lettre serait aussi énigmatique en 1534 qu'en 1532 ■'. Il se demande si le Noviod., d'où elle a été datée, est bien Noyon. Il se demande si l'on peut admettre une lettre de Calvin à Bucer avant le Ier décembre 1536. Il est vrai que Bucer dit dans sa lettre à Calvin du Ier déc. 1536, qu'il ne lui a pas été donné de le connaître (je uosse), de le saluer (appellare), lors de son récent passage à Strasbourg. Mais ces expressions : te uosse, te appellare désignent une connaissance personnelle, de visu, et n'excluent pas le fait d'une correspondance antérieure. Notons ici une remarque de M. Max Scheibe. « Pour la doctrine de la prédestination, telle qu'elle est indiquée dans la première édition de l'Institution chrétienne, Calvin se rapproebe de Bucer plus que d'aucun autre Réformateur0. » Or on sait que cette édition de Y Institution lut non pas définitivement rédigée, mais composée partiellement dès 1534. Déjà à ce moment Calvin semble donc

1. Le millésime de cette lettre manque sur l'original. Conrad Hubert, un collègue de Bucer, a noté, au haut de la page : 1532. 4. Sept. — "1. Herminjard, III, p. 204, n. 11. — 3. Opéra, X1', p. 23. — I. Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 189- 190. — 5. Lang, Die Bekehrung Iohannes Calvins, p. 16-17. — 6. Max Scheibe, Calvin's Prœdestinatiouslehrc, p. 20, ai.

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