LE DISCOURS DE COP ET LA CONVERSION DE CALVIN
I. Authenticité du discours de Cop. — 2. Henry et Stàhelin. — 3. M. Herminjard. — 4. Kampschulte. — 5. Les Opéra. — 6. M. Dardier. — 7. M. Lefranc. — 8. M. Baguenault de Puchesse. — 9. Lecoultre.
1 . Les deux premières éditions de la Vie de Calvin ne parlent pas de la part prise par^ Calvin dans la rédaction du discours de Cop. Bèze ignorait-il ce détail si important ? Est-ce en trouvant dans les papiers de Calvin le manuscrit autographe qu'il l'apprit 1 ? Dans la Vie latine, il est dit que Calvin suggéra (suggessit), fournit à Cop ce discours ~, et l'Histoire ecclésiastique s'exprime ainsi : « Cop prononça une oraison qui luy avoit esté bastie par Calvin d'une façon tout autre que la coutume n'estoit3. »
L'authenticité du discours et l'historicité de tout l'événement ont été contestées par un Hollandais, Pierson, dans ses Sludien over Kalvyn. Mais cette attaque a eu peu de succès, même auprès des historiens les plus critiques.
Constatant le silence de Bèze dans ses deux premières Vies de Calvin, les éditeurs des Opéra avaient émis une sorte de doute timide, dans une phrase très obscure, où ils semblaient dire que Bèze mieux informé, ou rétractant une phrase téméraire, s'était tu4; mais, dès qu'ils ont eu sous les yeux le texte entier, et non pas un fragment, du discours de Cop, ils sont revenus de leur première hésitation et ont écrit : « Plus nous le considérons attentivement, plus nous estimons que c'est un produit authentique de l'esprit de Calvin (eo magis genuinum œstimamus Calviniani ingenii fœtum ) 5. »
2. Ni Henry (1835), ni Stàhelin6 (1863) n'ont connu le texte du discours de Cop. Henry le croyait perdu. Cependant, guidé par les renseignements de Bèze, et par son remarquable sens historique, il en marque exactement l'importance: « Calvin, dit-il, avec une grande liberté y parlait du pur Evangile, et de la justification par la foi7. » Son intention avait été de faire une manifestation éclatante.
3. En 1870, M. Herminjard publie, dans l'Appendice de son troisième volume8, le fragment du discours contenu dans le manuscrit de Genève. On doit, ce semble, regretter que le savant éditeur
1. Herminjard, III, p. 117. — 2. Opéra, XXI, p. 123. — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 25. — i. Opéra, IX, p. lxxiii. — 5. Ibid., Xh, p. 36. — 6. Stàhelin, /. Calvin, I, p. 31. — 7. Henry, o. c, I, p. 56. — 8. Herminjard, III, p. 418-420. La même
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n'ait pas connu tout le discours, avant d'arrêter son système chronologique. En face du discours entier de 1533, certainement il n'aurait pas dit d'une lettre de 1534: « elle montre que la grâce divine s'était enfin emparée de l'âme de Calvin? » Il n'aurait pas sans doute parlé du « jeune néophyte de 15341 ? »
4. Dès 1869, ayant eu connaissance, par copie manuscrite, du fragment du discours de Cop, Kampschulte l'apprécie justement. « Calvin, dit-il, conçut un plan qui était audacieux, et qui correspondait à l'ardeur du néophyte. Dans des paroles peu voilées {ivenig verhûlte), le discours prône les principes essentiels de la nouvelle théologie, oppose la loi et l'Evangile à la façon de la réformation allemande, et, au milieu de violentes invectives contre les sophistes (il s'agissait évidemment des théologiens de la Sorbonne), somme les assistants de ne pas souffrir davantage cette hérésie sophistique. C'était une provocation comme la catholique France n'en avait jamais encore entendu de pareille 2 ? » En conséquence Kampschulte place la conversion de Calvin au milieu de l'année 1532.
5. Alors les éditeurs des Opcra découvrent la copie complète de Strasbourg, et la publient en 18723.
En 1870, à propos du seul exorde, ils avaient écrit: « Cop s'adresse à son ami, depuis peu (haud ita diu antea) converti (converso) au pur Evangile (piirius) et aux études théologiques; et celui-ci, saisissant l'occasion de confesser publiquement la foi qui était au fond du cœur de plusieurs dans la ville, composa un discours, où il parla de la vraie religion plus ouvertement que personne n'avait encore osé le faire dans cette assemblée'1'. » En 1872, à propos de tout le discours, ils ajoutent : « c'est le plus ancien document de sa conversion opérée, ou plutôt commencée, c'est-àdire inachevée {imper jecla), et pas encore arrivée à cette lucide et certaine connaissance de la vérité évangélique, grâce à laquelle ce grand homme brilla au premier rang de tous les théologiens de son siècle5. » Toutefois, si, en 1872, les éditeurs des Opéra, MM. Baum, Reuss et Cunitz, semblent ainsi hésiter sur la date de la conversion de Calvin, les éditeurs de l'Histoire ecclésiastique, en 1883, MM. Baum et Cunitz, sont très affirmatifs : « L'époque décisive, disent-ils, de la conversion de Calvin paraît devoir être assignée à l'année 1532°. »
6. Plus étonnante est l'attitude de M. Dardier : elle ne peut s'expliquer que par la tyrannie exercée sur les historiens les plus distingués, par un système chronologique trop tôt arrêté. « Avant le commencement de 1534, Calvin paraît avoir senti se relâcher les liens qui l'attachaient au catholicisme, mais il n'avait pas encore pensé à les briser. Le discours même qu'il rédigea pour le compte du recteur Nicolas Cop, et qui fut prononcé par celui-ci, le Ier novembre 1533, devant l'Université de Paris, sentait évidemment l'hérésie, car il roule sur la foi justifiante; mais le jeune littérateur devra faire de grands progrès dans la connaissance de la vérité évangélique pour devenir le Réformateur que l'on sait 7. » Evidemment le discours de Cop n'est pas aussi complet que la dernière édition de Y Institution chrétienne. Mais sur les questions traitées le Ier novembre 1533, Y Institution elle-même ne progressera ni en clarté, ni en certitude, ni en hardiesse.
année, mais un peu plus tard, ce même exorde fut réimprimé dans les Opcra, IX, p. 873-879 qui, dans les Prolégomènes du volume, p. lxxiii, disent : « M. Herminjard a récemment publié ce texte, le premier. »
1. Herminjard, III, p. 202. Voir du reste, plus haut, Appendice VII, p. 557. — 2. Kampschulte, p. 244, 241. — 3. Opéra, X1', p. 30-36. — 4. Opéra, IX. Proleg. lxxiii. — 5. Opéra, Xh, p. 36. — G. Histoire ecclésiastique, I, p. 25. — 7. Encyclopédie des sciences religieuses, 1877, article Calvin, II, p. 531.
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7. M. Lefranc (1888) se rend à l'évidence. « C'était une occasion toute trouvée pour oser une éclatante manifestation.... Calvin fit une éloquente harangue, conçue sous le rapport de la forme en un style très ample et très oratoire, d'un ton mesuré, où n'apparaissait aucune hardiesse de langage [cependant Calvin appelait les théologiens de la Sorbonne qui Pécoutaient, sophistes, insulteurs de Dieu, méchants, pharisiens pervers], mais qui n'en contenait pas moins certaines assertions très nettes, faites pour exaspérer les théologiens.... Personne n'était nommé, mais le sens de ces allusions était assez clair. Pour la première fois l'esprit de la Réforme apparaissait ouvertement dans la vieille Sorbonne. On peut juger de l'étonnement des théologiens entendant une si fière et si téméraire parole. Le scandale fut immense1. »
M. Lefranc fait dater la conversion de Calvin de « la seconde moitié de l'année 1532, » tout en ajoutant « que l'évolution du futur Réformateur commençait à peine2. »
8. Il nous reste à indiquer avec un peu plus de détails l'opinion de deux auteurs qui placent la conversion de Calvin en 1534.
M. Baguenault de Puchesse écrit dans la Revue des questions historiques, la revue catholique qui prétend allier la stricte orthodoxie ultramontaine avec toutes les exigences de la science la plus moderne et la plus documentaire. M. Baguenault de Puchesse veut donc « rectifier les erreurs souvent reproduites par les biographes catholiques et protestants du futur maître de Genève3. » Et en effet, il n'épargne pas le représentant attitré de l'ancienne école catholique, Audin. Ce pamphlétaire semble « dépasser la mesure des suppositions vraisemblables 4; » il « traduit singulièrement; » il a des « distractions5; » il fait de la déclamation éloquente peut-être, mais qui ne résiste pas à un minutieux examen0. » Et nous devons savoir gré au nouvel historien ultra-catholique de faire ainsi justice de l'ignorance et du fanatisme du vieil historien qui a enseigné jusqu'ici au catholicisme l'histoire du protestantisme.
M. Baguenault de Puchesse n'en soutient pas moins la thèse que voici : « Abandonnant sa patrie en même temps que sa religion, Calvin ne resta point français dès qu'il devint protestant "'. » C'est la thèse de l'incompatibilité instinctive entre l'hérésie calviniste et notre tempérament national!
Or Calvin est sorti de France en 1534; il ne s'est donc converti qu'en 1534.
Il faut voir la place prise, dans la démonstration de cette thèse, non pas par les documents, mais par l'appréciation du caractère de Calvin. Ce caractère c'est la duplicité.
Nous lisons dans l'introduction de l'article : « Il nous semble prouvé, d'après la pièce même que nous allons analyser, que contrairement à l'opinion vulgairement reçue, il faut retarder de plusieurs années ce qu'on appelle « la conversion de Calvin au protestantisme. » Qu'il ait été lié tout d'abord avec ce qui sera plus tard en France et à Genève l'état-major de la Rétorme, c'est ce qu'on ne saurait mettre en doute. Qu'il se soit déclaré de bonne heure pour les idées nouvelles, qu'il ait ostensiblement prêché « la religion, » c'est ce qu'il est impossible d'admettre. Son caractère, aussi bien que ses propres déclarations, s'opposent entièrement à cette assertion. Calvin n'était point un esprit héroïque: il a mis dans toute sa vie de la finesse, de la prudence, de la duplicité quelquefois : jamais il ne s'est laissé aller à l'enthousiasme et aux emportements d'un Luther. Il y avait chez lui un sens plus pratique. Aussi, quand il tut bien décidé à déclarer la guerre au catholicisme, il pensa tout de suite qu'il n'y avait rien à taire là où l'Eglise
1. Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 112. — ■ 2. Ibid., p. 98, 189. — 3. Revue des questions historiques, XII, 1872, p. 442. - i. Ibid., p. 449. - 5. Ibid., p. 455. — 6. Ibid., p. 455. — 7. Ibid., p. 443.
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romaine semblait encore la plus forte et la plus énergiquement soutenue par le pouvoir comme par la foule : il quitta son pays et alla choisir en Suisse un terrain mieux préparé »
Ce n'est pas tout. M. Baguenault de Puchesse cite une lettre d'un ami de Calvin. Il oublie de dire que cet ami avait changé d'opinion quand il écrivit sa lettre; que d'ami il était devenu ennemi, et que, pour se disculper de ce changement, il accusait naturellement Calvin. Puis M. Baguenault de Puchesse transforme l'accusation de l'ennemi de Calvin, en un aveu. « Quel incroyable aveu, » dit-il, et il termine son introduction en disant, que cet aveu (qui n'est pas un aveu, mais une accusation et l'accusation d'un ennemi), « mériterait de servir d'épigraphe à l'histoire du Réformateur. » En tout cas « c'est à cette lumière que nous allons reprendre quelques-uns des épisodes de la jeunesse de Calvin, en développant une conclusion qui se présente à l'esprit dans des termes dont on ne saurait nier la singulière clarté2. »
Nous voilà donc suffisamment avertis. L'historien a pris toutes ses précautions pour nous montrer, « avec la singulière clarté » dont il parle, la différence qui sépare l'ancienne école catholique de la nouvelle. A Audin, succède Janssen3. Qu'est-ce que l'impartialité et la vérité historique gagnent au change?
Bornons-nous à noter quelques déclarations embarrassées et significatives. Celle-ci par exemple : « Ce n'est pas une raison pour placer à cette époque (hiver de 1532 à 1533) sa conversion définitive au protestantisme, comme voudrait le faire Théodore de Bèze. // faut avouer pourtant qu'un changement considérable s'opère dans son esprit '\ » Et celle-ci, à propos de la lettre où Calvin prie Daniel de cacher le traité de Roussel : « C'est la première fois que nous trouvons dans les lettres de Calvin des phrases de ce genre : elles méritent d'attirer toute notre attention. Le ton est bien changé depuis deux ans. C'est toute une révélation. Il ne craignait point ainsi le grand jour, il ne faisait point tant de mystère, quand il publiait ses Commentaires sur le De clemeniia et qu'il cherchait à les répandre. Que s'est-il donc passé 5 ? »
Ce qui s'est passé ? mais c'est précisément cette conversion de Calvin, que M. Baguenault de Puchesse est obligé de constater au moment même où il la nie. Le discours de Cop, du moins, ne va-t-il pas être suffisant pour l'éclairer? Ah! voici. M. Baguenault de Puchesse mentionne le discours de Cop, mais n'en indique pas d'un mot, d'un seul, le contenu0! En conséquence il clôt à l'année 1534 « la dernière période catholique de la vie » de Calvin.
9. On dirait de M. Lecoultre qu'il s'est attaché à concilier ce qui avait paru jusqu'ici contradictoire : le caractère nettement protestant du discours de Cop, et le retard de la conversion de Calvin jusqu'en 15347.
Le discours de Cop est nettement protestant. « L'on ne saurait douter qu'à la fin de 1533, Jean Calvin, âgé de vingt-quatre ans alors, ne fût en possession de la doctrine protestante, au
1. Revue des questions historiques, XII, 1872, p. 444. — 2. Ibid., p. 445. — 3. Janssen est le célèbre historien catholique qui a refait l'histoire de la Réformation en Allemagne et qui peut être considéré comme le maître de la nouvelle école catholique. — 4. Revue des questions historiques, XII, 1872, p. 456. — 5. Ibid., p. 457. — G. « La situation n'allait pas tarder à s'aggraver bien autrement. Le jour de la Toussaint de la même année, 1" novembre 1533, Cop entreprit de défendre de nouveau la princesse dans un sermon solennel, inspiré, écrit même par Calvin. Le discours prononcé dans l'église des Mathurins, fut déféré au Parlement par les Cordeliers comme contenant des propositions hérétiques. » (Revue des questions historiques, p. 458.) C'est tout. On peut se demander si M. Baguenault de Puchesse a lu le discours de Cop. Son article est du 1" octobre 1872, et c'est seulement en 1872 qu'a paru le texte complet du discours de Cop dans les Opéra. Mais M. Baguenault de Puchesse semble ignorer l'existence des Opéra, qu'il ne cite pas une seule fois. Seulement il aurait pu trouver, dans la Correspondance de M. Herminjard, le fragment qui avait suffi à Kampschulte pour émettre un jugement exact et important. Fragment et jugement auraient dû le faire renoncer à son insoutenable théorie. — 7. « La conversion de Calvin : étude lue le 10 octobre 1889 à la séance d'ouverture des cours de la Faculté libre de théologie de Lausanne. » Mélanges, p. 127.