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pour le premier octobre à Lausanne. Calvin s'y rendit avec Farel. Son rôle y fut relativement modeste, comparé à l'action de son compagnon plus âgé et à celle de Viret; mais, au cours des huit jours que durèrent ces séances, Calvin se distingua par son savoir et l'adresse avec laquelle, fortifié par d'abondantes citations des Pères, il attaqua la doctrine de la présence matérielle du Christ dans la sainte cène et contribua ainsi à la défaite du parti catholique, d'ailleurs faiblement représenté'. De Lausanne il se rendit à Berne où, du 16 au 18 octobre, il assista à un synode qui examina, mais sans l'adopter, la « Formule de Concorde » de Wittemberg, que Bucer recommandait aux Suisses d'approuver afin d'amener l'union de toutes les forces du protestantisme. Calvin apprenait ainsi en peu de temps à connaître tous les principaux représentants de la Réforme dans la Suisse méridionale et centrale. Il connaissait déjà bien ceux du nord et de la vallée du Rhin. Farel comptait que Calvin serait une fotce pour l'organisation de l'Eglise de Genève, et l'aUteur de l'Institution prit immédiatement la direction de cette entreprise, bien que l'opinion populaire continuât à regarder Farel comme le principal conducteur spirituel de la cité. Le premier résultat du travail de son collaborateur, ce fut l'ébauche hâtive d'articles fondamentaux pour le gouvernement de l'Eglise, d'un catéchisme pour l'instruction chrétienne et d'une confession de foi pour toute la communauté, cette dernière rédigée peut-être par Farel, mais exprimant les idées de Calvin. Celui-ci y résumait les principes exposés dans l'Institution, mais aussi plusieurs traits essentiels du système de gouvernement qu'il devait développer plus tard.
' Opera, ix, 877-884; Doumergue, ii, 180-218.
Avant l'arrivée de Calvin, le 24 mai 1536, le Conseil avait ordonné que des Articles * seraient mis à l'étude « pour l'unité de la ville et afin d'unir les citoyens dans la foi en Christ ». En conséquence, le 10 novemvembre suivant, Farel soumit aux autorités civiles certaines propositions dont nous ne connaissons pas exac tement la teneur, mais qui furent adoptées en principe ^ Il est impossible de déterminer si les Articles qu'on présenta alors sont ceux que Calvin avait rédigés et qui nous sont parvenus sous la date de janvier 1537 ^ ou, ce qui est plus probable \ de simples ordonnances anticatholiques. Si, comme nous le croyons, cette dernière supposition est exacte, les Articles de janvier 1537, non seulement sont entièrement distincts de ceux du mois de novembre précédent, mais n'avaient pas été demandés par le Conseil. S'ils témoignent des capacités organisatrices de Calvin, ils manifestent surtout sa résolution prompte et consciencieuse de réaliser son idéal à Genève. En effet, bien que les procès-verbaux du Petit Conseil disent, en parlant des Articles qu'on lui avait lus le 16 janvier 1537, qu'ils avaient été ({ donnés par M" G. Farel et les autres prédicans ^ », le style de Calvin, les idées essentielles de l'Institution, et même la langue de cet ouvrage s'y retrouvent à n'en
* Sur tout ceci voir A. Rilliet et Th. Dufour, Le catéchisme français de Calvin, Genève 1878, pp. x-xxxiii; Cornelius, p. 131-137; Doumergue, ii, 219-227; H.-D. Foster, Calvin's Programme for a Puritan State in Geneva, 1536-1541, dans Harvard Theological Beview, octobre 1908, pp. 391-434.
^ Registres du Conseil, xxx, 7, 87.
' Voy. Rilliet et Dufour, Doumergue.
* Cornélius.
* Registres, xxx, 151 ; Opera, xxi, 206. Le texte intégral des Articles est dans Opera, x^, 5-14, et Herminjard, iv, 155-166.
pas douter. Le réformateur avait conquis les suffrages de ses collègues ; il allait avoir ceux du gouvernement pour ce premier programme de reconstitution de l'Eglise de Genève telle qu'il la concevait.
Les Articles commencent par cette déclaration que le bon ordre ecclésiastique exige la célébration sérieuse et fréquente de la sainte cène. La première pensée de Calvin est évidemment religieuse. Comme dans la première édition de l'Institution, il recommande que la communion ait lieu chaque dimanche. « Mays pour ce que l'infirmité du peuple est encore telle qu'il y avoyt dangier que ce sacré et tant excellent mestère ne vint
en mespris, s'il estoyt si souvent célébré il nous a
semblé bon que, en attendant ceste saincte Cène
soyt usitée une foys chascun moys ^ ». L'importance
de cet acte central du culte exige qu'on en exclue les indignes et ceux qui s'obstinent dans leur mauvaise conduite. Cette considération amène Calvin à l'élément le plus saillant des Articles, leurs règles disciplinaires. « Pour ceste cause, nostre Seigneur a mise en son Esglise la correction et discipline d'excommunication. » Les Articles proposent donc une organisation disciplinaire systématique, qui évidemment était tombée en désuétude, sauf en ce qui concerne les ordonnances morales et somptuaires de l'autorité civile que nous avons déjà mentionnées.
« Pour ce faire, nous avons deslibéré requérir de vous que vostre playsir soyt ordonner et eslire certaynes personnes de bonne vie et de bon tesmoignage entre tous les (idèles, pareillement de bonne constance, et que ne soyent poent aysés à corrumpre,lesquelz estans départis etdistribués en tous les quartiers de la ville, ayant j'oil sus la vie
' Voy. plus haut, p. 152; Opera, xa, 7, 8.
et gouvernement d'ung chascun, et s'il voyant quelque notable vice à reprendre en quelque personne, qu'il en communiquent avecq quelcung des ministres, pour admonester quicunque sera celluy lequel sera en faulte et l'exorter fraternellement de se corriger. Et si on veoyt que telles remonstrances ne profitent rien, le advertir que on signiffiera à l'esglise son obstination. Et lors s'il se recognoyt, voylà desjà ung grand prouffit de ceste discipline. S'il n'y veut entendre, il sera temps que le ministre, estant advoué de ceux qui auront ceste charge, dénunce publicquément en l'assemblée le debvoyr qu'on aura faict de le retirer à amendement, et comment tout cela n'a rien proflité. Adoncques on cognoestra s'il veult persévérer en la durté de son cueur^ et lors sera temps de l'excommunier, c'est à sçavoyr qu'il soyt tenu comme rejecté de la compagnie des crestiens.... Velà comment il nous semble ung bon moyen de réduyre l'excommunication en nostre esglise et l'entretenir en son entier, et oultre ceste correction, l'esglise n'a poent à procéder. Mais, s'il y en avoyt de si insolens et habandonnez à toute perversité, qu'il ne se fissent que rire d'estre excommuniez et ne se souciassent de vivre et morir en telle rejection, ce sera à vous à regarder si vous aurés à souffrir à la longue et laissé impugny ung tel contempnement et une telle mocquerie de Dieu et de son évangille * ».
Une recommandation presque aussi importante était jointe à celle-ci :
... Il est certain qu'il n'y a nulle plus grande division que de la foy, et pourtant, si ceux qui conviennent en foy avecq nous, seullement pour leurs vices doibvent estre excommuniez, par plus forte rayson ceux ne doibvent estre tollerez en l'Esglise qui sont en tout contrayres à nous en religion. Le remesde doncq que nous avons pensé à cecy est de vous supplier que tous les habitans de vostre ville ayent à fere
' Opera, xa, 10, 11.
PREMIKRS TRAVAUX A GENÈVE 205
confession et rendre rayson de leur foy, pour cognoistre lesquelz accordent à l'évangille, et lesquelz ayment mieux estre du royaulme du pape que du royaulme de Jesucrist. Ce seroyt doncq un acte de magistratz crestiens si vous, Messieurs du Conseil, chascun pour soy, faysiez en vostre conseil confession par laquelle on entendist que la doctrine de vostre foy est vrayement celle par laquelle tous les fidelles sont unis en une esglise. Car par vostre exemple vous monstreriez ce que ung chascun auroyt à fayre en vous ensuy vaut : et après ordonniez aulcuns de vostre compagnie qui estans adjoinct avecq quelque ministre requissent ung chascun de fayre de mesmes, et cela seroyt seulement pour ceste foys, pourtant que on n'a poent encores discerné quelle doctrine ung chascun tient, qui est le droict commencement d'une esglise'».
Outre ces mesures d'élimination, par lesquelles on arrivait à distinguer ceux dont lasympathie pour l'Evangile était réelle ; outre le maintien de la pureté de l'Eglise par la discipline, Calvin et ses collègues proposèrent encore, comme troisième moyen d'assurer le bien-être spirituel de la cité, l'éducation de la jeunesse dans la vérité religieuse :
« L'ordre que nous avons advise de y mettre, c'est qu'il y aye une briefve somme et facile de la foy crestienne, laquelle soyt apprinse à tous les enfans et que certaynes saisons de l'année ils viennent par devant les ministres pour estre interroguez et examinez et recepvoyr plus ample déclaration selon qu'il sera besoing à la capacité d'ung chacun d'eux, jusques à ce qu'on les aye approuvez estre suffisamment instruicts. Mays que vostre playsir soyt fere commandement aux parens de mettre payne et diligence que leurs enfans apprennent icelle somme et qu'il se présentent aux ministres aux temps qu'il sera diet'».
' Opera, xa, 11, 12.
» Ibid., 13. *
Voilà donc un programme d'une très grande portée et d'une extrême hardiesse à appliquer à une ville comme Genève. Tous les habitants devaient être passés au crible d'une confession de foi, ce qui, dans les conditions d'existence du XV!'"*" siècle, était bien différent de ce que cela serait de nos jours. Il était presque impossible de ne pas prendre parti entre le protestantisme et le catholicisme, et l'intention de Calvin était bien que cela fût absolument impossible. Chaque habitant devait choisir l'un ou l'autre parti avec toutes ses conséquences. Il devait vivre « selon les Ecritures » ou selon la papauté. Mais tous les citoyens qui consentaient à se ranger du côté du parti évangélique étaient de ce fait et de celui de leur baptême membres de TEglise de Genève. Calvin ne dit pas ce qu'on fera des habitants qui rejetteront le protestantisme. Cela était superflu. Lorsqu'il était arrivé à Genève, les autorités venaient, sans l'avoir consulté, de décider que les opposants n'avaient qu'à quitter la ville \
L'Eglise ainsi établie devait être maintenue pure, grâce à l'éducation, mais aussi grâce à sa discipline. Cette discipline devait être appliquée, non seulement au nombre relativement restreint de ceux qui, comme dans la plupart des Eglises américaines, déclarent avoir fait l'expérience de la vie chrétienne et vouloir se l'attacher à une congrégation, mais à tous les citoyens qui avaient adhéré au parti évangélique, c'est-à-dire à tous les habitants de Genève, une fois que les mesures d'élimination auraient produit tous leurs effets. Il n'y avait rien de nouveau dans la pensée d'une surveillance stricte exercée par le gouvernement civil sur les mœurs et la morale des citoyens. Bien des ordonnances ayant trait
* Voy. le cas de Jean Balard, 24 juillet 1536, plus haut, p. 192.
à leur conduite avaient été faites avant Calvin, sous le régime catholique, et cette surveillance n'était, du reste, nullement spéciale à Genève ^ L'apport de Calvin consista en deux innovations. Il réclamait la nomination d'inspecteurs laïques qui devaient seconder les ministres, c'est-à-dire d'un véritable Consistoire, bien qu'encore imparfaitement organisé. Puis, ce qui était plus important, il voulait que les fonctions de ces inspecteurs relevassent de l'Eglise et non de l'Etat. Jusqu'à la peine de l'excommunication inclusivement, où le réformateur plaçait l'extrême limite de leurs attributions spirituelles, ces inspecteurs et les ministres, bien que nommés par le gouvernement, devaient agir en qualité de fonctionnaires ecclésiastiques et non civils. Ce gouvernement, tel que l'indiquaient les Articles, était encore bien incomplet, mais du moins il était très réel. Quand la discipline avait épuisé tout son pouvoir, alors, mais alors seulement, l'Etat devait exercer son autorité sur les incorrigibles. L'originalité des recommandations de Calvin ne réside donc nullement dans sa réglementation de la conduite privée des citoyens, — elle existait avant lui, — mais dans l'exercice indépendant de la discipline ecclésiastique au sein d'une Eglise créée dans une large mesure par l'Etat et sur laquelle l'Etat exerçait son contrôle. C'était un premier pas vers la restauration, sous une forme nouvelle et protestante, de cette ancienne indépendance ecclésiastique que presque partout la Réformation avait sacrifiée au besoin de l'appui de l'Etat. Le principal motif de Calvin, en affirmant ce principe de discipline indépendante, était essentiellement pastoral et non pas théorique, et venait de sa
Voy. plus haut, p. 192 ; Doumergue, ir, 223, 224; voy. aussi Foster, Am. Hist. Review, p. 231.
conception de la cure d'âmes. Ainsi qu'il le déclarait en 1538 dans la préface de son catéchisme de Genève :
« Quelle que soit, en effet, l'opinion que d'autres peuvent avoir, nous ne pensons pas, quant à nous, que nos fonctions soient renfermées dans de si étroites limites, que, une fois le sermon prêché, notre tâche soit finie et que nous n'ayons plus qu'à nous reposer. Il faut donner des soins bien plus directs et bien plus vigilants à ceux dont le sang nous sera redemandé, si c'est par notre négligence qu'il se perd'. »
Ce que Calvin se proposait, c'était une discipline indépendante qui, soutenue par le gouvernement civil quand la discipline elle-même aurait épuisé son pouvoir, aurait pour tâche d'assurer l'existence d'une communauté chrétienne bien réglée et consciencieuse, en d'autres termes, l'idéal d'un état puritain. Pour admettre que Genève fût capable de réaliser cette conception, il fallait, outre une forte dose d'idéalisme, une volonté intense d'atteindre le résultat qui paraissait logiquement désirable et une grande capacité de persuasion pour amener les autres à sa manière de voir. Ce sont ces qualités-là que Calvin déploya dès lors pour modifier la situation à Genève.
Le fait que Calvin n'a pas inventé le projet des Articles de 1537 qu'il présenta avec ses collaborateurs daius le but d'obtenir une discipline indépendante n'enlève rien à sa valeur d'homme d'Etat ecclésiastique. A Bale, dont il connaissait de près les affaires, trois hommes de bonne réputation avaient été nommés pour chaque paroisse en 1530, — deux membres du' Conseil de ville et un de l'Assemblée générale des habitants, — pour
^ Opera, v, 319; Cornelius, p. 133.
aider les ministres à surveiller la vie de leurs concitoyens. Cette proposition d'Œcolampade échoua. Elle avait rencontré immédiatement de l'opposition. Zwingli et son successeur BuUinger déclarèrent que l'excommunication n'était pas une fonction de l'Eglise sous un gouvernement civil pieux, mais que c'était plutôt à l'Etat qu'appartenait le droit d'exercer la discipline. Néanmoins il est évident que la tentative de Bale inspira le projet de Calvin \
Outre ces recommandations principales, les Articles prescrivaient le chant des psaumes dans le but de rendre le culte public moins froid; ils recommandaient également la nomination d'une commission civile destinée, avec le secours des ministres, à juger des causes matrimoniales suivant « la Parole de Dieu ». Le Petit Conseil et celui des Deux Cents adoptèrent immédiatement les Articles, mais avec de légères réserves. On r\e devait célébrer la cène que quatre fois par an et les questions matrimoniales devaient être décidées par la Petit Conseil, « mais premièrement l'on en aura conféi'ance avecque les prescheurs et ministres pour se guyder jouxte la parolle de Dieu )).La discipline, partie essentielle du projet, continua à être discutée par les pasteurs et le Magistrat. Les Articles présentés par Farel et Calvin ne devinrent donc que partiellement la loi de Genève ^
Ils proposaient une « courte esquisse de la Foi chrétienne » pour servir de base à l'instruction des enfants. Ce catéchisme avait été préparé par Calvin en même temps que les Articles, ou immédiatement après, car
' Doumergue, ii, 224-227.
" Registres du Conseil, 16 janvier 1537, xxx, 151, 152; Opera, xxi, 206, 207. Cf. Foster, Harvard Theol Rev., p. 411.
il le soumit, déjà imprimé, à une discussion à Lausanne le 17 février \ Composé en latin, il fut imprimé en français sous le titre de : « Instruction et confession de foy dont on use en V Eglise de Genève », et pendant longtemps on l'a cru perdu sous cette forme. Mais en 1877 un exemplaire de l'édition originale a été retrouvé à Paris à la Bibliothèque nationale \ C'est un exposé clair et net du christianisme, tel que Calvin le comprenait, présenté à peu près dans le même ordre et avec la même assurance que dans la première édition de l'Institution. Si on se place au point de vue de l'instruction des enfants, à laquelle il était destiné, ce traité est beaucoup trop long, trop savant et trop détaillé. Il ne faut pas oublier qu'un catéchisme, «ne des productions caractéristiques de l'époque de la Réforme, était encore une nouveauté. Ceux de Luther n'existaient que depuis sept ans. De plus Calvin avait eu peu d'expérience de l'enseignement. Il aurait écrit bien difïéremment s'il avait eu l'occasion d'instruire les petits. On a bien caractérisé son travail en le décrivant comme un résumé de l'Institution ^ C'est, en effet, une esquisse, tracée de main de maître, du système dogmatique de l'auteur.
A la plus ancienne édition de ce catéchisme, datée par conséquent, au plus tard, de février 1537, était
^ Calvin à Grynée ; Herminjard, iv, 240.
^ Il a été réimprimé avec une savante introduction par A. Rilliet et Th.Dufour : « Le catéchisme français », Genève, 1878; voir aussi Cornelius, p. 137 ; Doumergue, ii, 230, 231. Sous sa forme latine il fut imprimé en 1538 ; on le trouve dans les Ojpera,v, 313-362. Il avait dû être plus ou moins adopté officiellement à Genève, car l'édition latine est décrite comme « communibus renatse nuper in Evangelio Genevensis Ecclesise suffragiis recepta » .
' Rilliet, ibid., p. xlti.
INTERIEUR DE LA CATHEDRALE DE SAINT-PIERRE OU CALVIN A PRÊCHÉ ET ENSEIGNÉ
jointe la confession de foi, à laquelle, — ainsi le demandaient les Articles, — les membres du gouvernement et chaque habitant de Genève devaient, une fois pour toutes, adhérer individuellement. D'après son titre elle était « extraicte de L'instruction (c'est-à-dire du catéchisme) dont on use en l'Eglise de la dicte ville », et « tous Bourgeois et habitans de Genève et subjectz du pays doyvent jurer de la garder et tenir ». Les termes de cette brève confession de foi en vingt et un articles sont assez probablement dus à la plume de FareP, mais la pensée et l'ordonnance sont celles du catéchisme. Qu'il en fût l'auteur ou non, Calvin y voyait indubitablement l'expression de ses convictions. En l'envisageant comme moyen de former une constitution ecclésiastique, son caractère saillant se trouve dans ce fait qu'à Genève on devenait membre de l'Eglise par une profession de foi individuelle et personnelle ^ Au point de vue de la politique ecclésiastique, c'était avant tout une tentative d'assurer l'unité dans l'adhpsion à la nouvelle Eglise évangélique en même temps que l'exclusion de tous les opposants. Mais cette tentative d'obtenir l'assentiment universel recommandé par les Articles causait de grandes difficultés aux réformateurs; leurs efforts furent retardés par des conflits intérieurs et extérieurs que nous ferons bien d'examiner avant de nous occuper du sort de la confession de foi.
Pendant qu'on préparait les Articles, le catéchisme et la confession de foi, Farel et Calvin furent
' Rilliet, Opera, v, pp. lh-lviii, l'attribue à Calvin; les éditeurs des Opera, xxii, 14-18, à Farel. Les preuves en faveur de l'un ou de l'autre sont bien résumées, mais sans conclusion, par Doumergue, ii, 237-239.
^ Doumergue, ii, 236.
subitement et violemment accusés d'hérésie par un coreligionnaire. Et de quelle hérésie ? De celle qui, à cette époque, passait pour la plus noire, c'est-à-dire de nier la doctrine de la Trinité. Cette accusation provoqua chez Calvin un vif ressentiment, car, outre qu'elle n'était justifiée par rien, elle risquait, pour peu qu'elle rencontrât quelque crédit, non seulement d'ébranler sa situation et celle de Farel à Genève, mais encore de ruiner leur influence en tout autre lieu. Cela devait révolter Calvin d'autant plus qu'il se considérait par dessus tout comme un théologien biblique et orthodoxe, — interprète fidèle de la « Parole de Dieu », — et ce hit l'origine de sa première grande lutte personnelle.
Pierre Caroli ', qui formula cette accusation, était, comme Calvin, né dans le nord de la France et, comme lui aussi, un étudiant de l'université de Paris où il s'était distingué dans ses études. Attiré par le semiprotestantisme de l'école de Le Fèvre, il travailla sous l'égide de Briçonnet dans son pays natal, expliqua les Ecritures à Paris et obtint un bénéfice ecclésiastique à Alençon. Vaniteux, querelleur, de mœurs faciles, il n'avait pas de convictions bien arrêtées et devait à plusieurs reprises passer d'une communion à l'autre, pour mourir enfin dans celle de Rome. Le tumulte causé par l'affaire des Placards l'obligea à s'enfuir en L535 à Genève, où il ne s'entendit pas avec Farel et Viret et semble leur être devenu tout à fait hostile.
* Celui qui a traité le plus amplement cet épisode est Eduard Bàhler, Petrus Caroli und Johannes Calvin, dans le Jahrbuch fur Schweizerische Geschichte, xxix, 41-167 (1904) ; voy. aussi Kampschulte, i, 295-298 ; Doumergue, ii, 252-268. Calvin a exposé son point de vue en 1545 dans son Pro G. Farello et collegis ejus adversus Petri Caroli Calumnias Defensio ; Opera, VII, 289-340.
De là il se rendit à Bale, où il se trouvait pendant une partie du temps qu y passa Calvin ; au printemps de 1536 il obtint un poste de pasteur à Neuchâtel. Il connaissait donc bien les réformateurs genevois. Grâce au crédit qu'il avait su acquérir auprès du gouvernement bernois, il fut nommé principal pasteur à Lausanne avec de bons appointements, en novembre, après l'établissement du protestantisme dans cette ville, ce qui jetait une sorte de discrédit sur Viret auquel était dû, en fait, le succès de la cause évangélique. Ces faveurs, accordées à un homme qu'ils considéraient comme inférieur à Viret, soit comme caractère soit comme dévouement à la cause de la Réforme, avaient provoqué les réclamations des ministres genevois K Leur mécontentement augmenta encore, comme de juste, quand Caroli commença à recommander les prières pour les morts, non pas dans le but de diminuer la durée des souffrances du purgatoire, — à ce moment-là il était trop protestant pour cela, — mais dans le but d'obtenir une plusprompterésurrection. On voit apparaître clairement ici, entre Caroli d'une part, Farel et Calvin de l'autre, la divergence qui s'était élevée entre les demi-protestants du type de Le Fèvre et de plusieurs des anciens amis de Calvin et le protestantisme conséquent, logique et convaincu auquel ce dernier était parvenu. Cette même opposition, en des circonstances fort différentes, devait bientôt coûter à Calvin l'amitié de du Tillet, dont l'affection lui avait été si précieuse pendant que lui-même passait par des luttes spirituelles^. Mais la faiblesse du protestantisme français tenait précisément au fait que bon nombre de ses adhérents n'avaient
' Herminjard, iv, 107, 109.
' Calvin à du TilU;t, 31 janvier 1538; HermiDJard, iv, 364.
rompu que partiellement avec l'ancienne religion. Sa force résidait, au contraire, incontestablement dans le type de conviction plus robuste que personnifiait Calvin ; nous devons le reconnaître, quelque sympathie que nous puissions éprouver, très naturellement, pour les hommes qui ne distinguaient pas clairement leur chemin.
A la nouvelle de ce changement imprévu dans l'enseignement de Caroli, Calvin vint en aide à Viret à Lausanne ; l'affaire fut portée devant les commissaires de Berne qui s'y trouvaient alors, le 17 février 1537 \ Caroli riposta en accusant ses critiques d'arianisme. Calvin présenta pour sa défense la section correspondante du nouveau catéchisme genevois, quand, dans une scène dramatique, Caroli somma ses adversaires de ne pas mêler aux débats la profession de foi à peine sortie de presse et de se joindre à lui en approuvant les trois anciens symboles historiques de l'Eglise*. Calvin rejeta sa demande et répondit : a Nous avons juré la foi en un seul Dieu, et non en Athanase, dont le symbole n'a été approuvé par aucune Eglise légitime ». C'était pour Caroli une confirmation apparente de ses accusations ; et le fait que Calvin se refusait à approuver les symboles que l'Eglise avait longtemps révérés, au moment même où il demandait que tous les habitants de Genève fissent acte d'adhésion à la confession de foi préparée par Farel et par lui, est une des inconséquences apparentes qu'on lui a souvent reprochées^. Pour
' Le meilleur récit de cette scène se trouve dans lia lettre des pasteurs de Genève à ceux de Berne, lettre écrite par Calvin quelques jours après l'événement ; Herminjard, iv, 183-187.
^ C'est-à-dire les symboles des Apôtres, de Nicée et d'Athanase.
' Kaoïpschulte, i, 296, 297 ; comparez la défense de Doumergue, IX, 266.
comprendre son attitude, il ne faut pas oublier dans quel siècle il vivait et quelle était son opinion sur la source principale de l'autorité. Pour Calvin, la nouvelle confession de foi de Genève étant la vérité, puisqu'elle était fondée sur « la Parole de Dieu », on avait le droit d'en réclamer l'adoption. Le symbole attribué à Athanase n'avait pas la même origine et n'avait par conséquent pas le même caractère obligatoire. Un autre motif de son rejet par Calvin doit sans doute être cherché dans la culture humaniste qu'il avait reçue. Le style si peu classique de ce document et ses nombreuses répétitions offensaient un érudit élevé dans le culte de la Renaissance et de la nouvelle critique historique ^ Les anciens symboles étaient pour Caroli un précieux héritage du passé. Pour Calvin, ils n'avaient de valeur que pour autant qu'ils reproduisaient la « Parole de Dieu ». Le réformateur humaniste et le révolutionnaire ecclésiastique se rencontraient face à face dans ce conflit. L'accusation d'arianisme portée par Caroli était sans fondement, ainsi qu'on peut s'en convaincre aisément en examinant les écrits de Calvin et de Farel. Le premier n'avait pas hésité, dans son Institution de 1536, à employer le mot de « Trinité » et à décrire le mode d'existence de la divinité dans les termes théologiques traditionnels \ Mais si, en réalité, rien n'autorisait ces
» Opera, vu, 316, 316.
' Coiif. l'Institution, Opera, i, 71. Je crois au Saint-Esprit. « Où nous confessons que nous croyons au S*-Esprit, vrai Dieu avec le Père et le Fils, troisième personne de la sacrosainte Trinité, consubstantiel et coéternel avec le Père et le Fils, tout puissant et créateur de toutes choses. Car il y a trois personnes distinctes et une seule essence comme on dit ♦. Ce passage, traduit du texte latin, n'a pas été reproduit dans la traduction française de 1541.
accusations, elles paraissaient pouvoir se justifier par les actes et par les écrits des réformateurs genevois et il est probable que Caroli lui-même les faisait de bonne foi. Farel, dans le but d'éviter des termes théologiques abstraits dans des manuels d'instruction populaire, avait omis le mot « Trinité » dans son « Sommaire », et ce même mot, joint à celui de « personne », ne se trouvait pas davantage, et pour la même raison, dans le catéchisme et la confession de foi que Calvin et Farel venaient de rédiger pour TEglise de Genève. De plus, un prédicateur errant, Claude Aliodi, banni parle gouvernement de Berne en 1534 pour des opinions analogues à celles exposées par Servet dans son De Trinitatis Erroribiis de 1531, avait été, à un moment donné, le collègue de Farel à Neuchâtel, et il avait affirmé aux pasteurs de Constance que Farel avait les mêmes opinions que \mK II vivait, à l'époque dont nous parlons, à Thonon sur la côte méridionale du lac de Genève. Pour un homme du tempérament de Caroli le refus de Calvin de souscrire aux trois symboles ne pouvait guère s'expliquer dans le sens orthodoxe.
On porta de Lausanne à Berne la question de la prière pour les morts telle que la soutenait Caroli, et là, le 28 février et le 1"' mars, ce dernier renouvela ses accusations devant le Consistoire, en présence de Calvin et de Viret. Calvin se défendit, ainsi que Farel, dans un discours très passionné et avec des invectives personnelles très violentes, mais aussi d'une manière si convaincante que Caroli se hâta de retirer son accusation, tout au moins en ce qui concernait Calvin luimême "^ ; Calvin refusa de séparer la cause de Farel de
' HermiDJard, m, 173, 174; Doumergue, ii, 241.
^ Calvin donne le canevas de son discours. Opera, vu, 309.
la sienne et avec Viret demanda aux ministres de Berne de s'unir à eux pour obtenir du gouvernement bernois la convocation d'un synode. On l'obtint, mais non sans difficulté, car les chefs spirituels de Berne étaient disposés à regarder cette discussion comme leur étant imposée par des étrangers non suisses, dont l'orthodoxie pouvait bien être sujette à caution. Le synode se réunit à Lausanne le 14 mai sous la présidence des pasteurs de Berne et des membres de son gouvernement, en présence de plus de cent ministres de la Suisse française. Calvin et Farel comparurent, accompagnés par leur éloquent collègue aveugle, Elie Coraud. Comme à Berne, Calvin répondit à Caroli avec beaucoup de chaleur et de véhémentes personnalités, mais en défendant si solidement sa position que son succès fut aussitôt assuré. Les réformateurs genevois furent déclarés orthodoxes, Caroli privé de l'exercice du ministère, et Claude Aliodi lui-même abjura sonarianisme \ L'affaire revint en discussion publique, quand un synode de pasteurs allemands des territoires bernois se tint à Berne le 31 mai, concurremment avec le Conseil civil des Deux Cents. Farel y formula des accusations fort graves sur la vie privée de Caroli et on interdit à ce dernier la prédication sur les terres de Berne. L'orthodoxie des réformateurs genevois fut reconnue par le gouvernement bernois ^ Quant à Caroli, il rentra promptement en France ainsi que dans l'Eglise romaine, pour redevenir protestant en 1539 ; mais dès 1543 il était de nouveau catholique.
* Lettre de Mégander àBullinger, 22 mai 1537; Herminjard, IV, 235. Le réeit de Calvin se trouve dans les Opera, vu, 310-317. 2 Herminjard, iv, 238-244; Opera, vu, 325-337; xb, 105.
Calvin et Farel avaient victorieusement traversé une grande crise: victoire due surtout à l'inanité des accusations portées contre eux, mais pour une bonne part aussi àFinconsistance de leur adversaire. Et cependant il ne leur fut pas facile de reconquérir la confiance dont ils avaient joui auparavant. 11 fallait dissiper les soupçons et les doutes à Berne, Baie, Zurich, Strasbourg et jusqu'auprès de Mélanchthon\ Si Calvin s'emporta avec âpreté contre son accusateur, la gravité de la situation et l'absence absolue de preuves à l'appui de l'accusation suffisent largement à l'expliquer. On ne peut que louer la loyauté avec laquelle il soutint son ami Farel et lia son sort au sien, quand à certains égards il lui eiit été plus facile de se défendre en séparant sa cause de la sienne. Le fait que même passagèrement il avait été suspecté de sympathie pour Servet par des hommes tels que Myconius, Bucer et Mélanchthon, aggrava incontestablement l'hostilité qu'il ressentit dans le conflit qui devait éclater bien plus tard entre lui et l'audacieux Espagnol.
Ces semaines de lutte pour se justifier devant l'opinion étrangère en conséquence des accusations de Caroli furent aussi une période de contestations avec ses antagonistes à Genève même. Deux anabaptistes néerlandais arrivèrent dans cette ville en mars 1537, demandant aux autorités le droit de discuter avec les ministres dont ils attaquaient naturellement l'interprétation de la « Parole de Dieu ». Le Petit Conseil estima qu'il serait dangereux qu'on les entendît en public, — la catastrophe de Munster était toute récente, — mais on décida qu'ils exposeraient leur cause devant le
' Lettres dans Herminjard, iv, passim. Elles sont bien résumées dans Doumergue, ii, 266-268.
Conseil des Deux Cents. Toutefois, sur les instances de Farel, cette décision fut révoquée et l'on eut deux longues journées de débat public, les 16 et 17 mars. Mais le Conseil des Deux Cents,voyant l'excitation du sentiment populaire, ordonna de mettre fin à la dispute, saisit les écrits préparés des deux côtés, déclara les anabaptistes vaincus et les bannit sous peine de mort*. Dans la Vie de Calvin par Colladon, ce résultat est attribué au talent de Calvin dans la discussion ^, mais on peut se demander à bon droit si ses arguments étaient aussi puissants que les ordres d'une autorité civile hostile.
Pendant tous ces conflits au dedans et au dehors, l'acceptation obligatoire de la confession de foi par les habitants de Genève ne progressait que lentement. C'était entreprendre à tout le moins une expérience dangereuse dans une ville où l'adhésion à la cause évangélique était due si largement aux circonstances politiques. Mais Calvin y voyait le fondement indispensable à l'érection d'une véritable Eglise et avait converti à ses vues Farel et Coraud. Genève avait déjà vu les divisions entre Eidguenots et Mamelouks aboutir à la victoire des premiers et à la chute du pouvoir exercé par la Savoie. Puis il y avait eu la lutte entre catholiques et protestants jusqu'au jour où la ville fut devenue entièrement protestante, au moins de nom. Mais parmi les adhérents de la cause évangélique deux points de vue différents se manifestèrent naturellement. Tandis que l'une des ailes du parti, conduite par des hommes tels que l'excellent Ami Porral, Michel Sept, Jean Curtet et Jean Goulaz, soutenait les réformateurs, un autre élément, très nombreux, qui appréciait le changement
' Registres du Conseil, xxx, 188-193; Opera, xxi, 208-210 Doumergue, ii, 242, 243.
- Opera, xxi, 59.
survenu à Genève plus pour ses résultats politiques que pour sa valeur religieuse, ne voulait pas de discipline strictement appliquée. Il considérait Calvin, Farel et Coraud comme des Fi-ançais, comme des étrangers qui avaient pris la place des anciens chefs genevois, et il admirait le protestantisme bernois où l'Eglise était sous le contrôle de l'Etat et où les pasteurs n'exerçaient pas l'autorité disciplinaire réclamée par les pasteurs de Genève. La formation de ce parti d'opposition était inévitable, et l'on pouvait en marquer les débuts avant l'époque où Calvin prit une part effective aux affaires de Genève et rédigea les Articles. De ce parti étaient Jean Philippe, Claude Richardet, Ami de Chapeaurouge et Pierre Vandel. La constitution aristocratique de Genève donnait aussi, presque infailliblement, naissance à un parti d'opposition. Comme nous l'avons vu ', les Deux Cents nommaient seize membres du Petit Conseil et le Petit Conseil nommait les Deux Cents. C'était presque une corporation fermée; mais une occasion se présentait périodiquement où l'opposition pouvait se faire jour. C'était lorsque le Conseil général des citoyens était appelé à choisir les syndics et le trésorier qui formaient le pouvoir exécutif immédiat et l'élément le plus puissant du Petit Conseil. Une majorité populaire pouvait donc modifier profondément le gouvernement aux élections annuelles de février, et l'espoir de ceux qui n'étaient plus au pouvoir escomptait ce changement. Moins d'un mois après l'acceptation des Articles, en février 1537, les élections s'étaient faites en faveur du parti qui soutenait les réformateurs : on avait choisi pour syndics Curtet, Goulaz, Claude Pertemps et Pernet Desfosses. Calvin et ses collègues pouvaient donc
' Voy. plus haut, p. 193, note 2.
compter sur un gouvernement ami pour appuyer la confession de foi. A la requête de Farel et de Calvin, le Petit Conseil vota le 13 mars que « l'on faira observer les articles en plent (plein) ^ ». Mais, pour les raisons que nous avons vues, les réformateurs ne purent presser les choses à ce moment, et l'on était presque à la fin d'avril quand on ordonna la distribution d'exemplaires imprimés pour faciliter l'adhésion des citoyens par groupes. On dut rencontrer de l'opposition, car le V mai le Petit Conseil déclarait que pour les Articles il ferait « le mieulx que se porra ». Le 29 juillet, pressé par Farel, Calvin et Coraud, le Conseil des Deux Cents ordonna aux « dizenniers » d'amener les groupes de leur ressort à la cathédrale de Saint-Pierre pour souscrire à la confession de foi. Cet ordre fut généralement exécuté ; mais beaucoup refusèrent et, le 19 septembre, le Conseil fit dire aux récalcitrants qu'« il allent vivre aultre part s'il ne veulent jurer ». Le 12 novembre, le Petit Conseil réitère l'ordre de « jurer » et insiste sur la menace de bannissement renouvelée trois jours après par les Deux Cents. La situation devenait critique. Fortifiée par une opinion défavorable à la confession de foi, exprimée par des délégués de Berne qui se trouvaient à Genève pour des raisons tout autres, l'opposition exigea la convocation du Conseil général, à laquelle des négociations politiques engagées avec Berne donnaient une apparence de nécessité. Cette réunion fut orageuse. Farel surtout fut attaqué, et Jean Philippe, le chef de l'opposition, demanda la nomination d'une
* Pour ceci et les autres extraits ou citations de ce paragraphe voir Registres du Conseil, xxx, 189, 212, 219, 229 ; xxxi, 30, 32, 45, 49, 61, 81, 90, 93, 100; Opera, xxi, 208-217. Comparez Kampschulte, I, 298-306; Cornelius, pp. 137-151; Doumergue, II. 244-251.
commission destinée à entendre toutes les plaintes. C'était remettre en question la partie essentielle de l'œuvre entreprise. Ce ne fut qu'avec les plus grandes difficultés que le parti au pouvoir parvint à détourner l'orage : il devenait évident que son autorité était profondément ébranlée.
Dans ces circonstances, si Calvin avait été plus faible, ou peut être s'il avait eu plus d'expérience et que ses collègues eussent été moins ardents et plus politiques que Farel et Coraud, il aurait adouci la sévérité de ses exigences et tenté d'obtenir graduellement les résultats qu'il désirait. Mais il était jeune, convaincu que la voie qu'il suivait était celle de l'obéissance à Dieu, et dominé par cette logique gauloise qui poursuit un principe jusqu'à ses conséquences extrêmes et dont les Anglo-Saxons, amateurs de compromis, apprécient difficilement la beauté. Mais on ne peut qu'admirer son courage et son loyal désintéressement en faveur de ses convictions. Il sembla même tout d abord que Calvin faisait quelque progrès en dépit des résultats défavorables du Conseil général. Il sq rendit à Berne avec Farel et obtint ce qui en réalité était un désaveu des critiques officieuses faites par les commissaires bernois à la confession de foi, c'est-à-dire l'approbation de son contenu par les ministres bernois et des lettres du gouvernement de ce puissant canton, recommandant aux habitants de Genève la « bone paix, union et tranquillité »'. Ainsi fortifiés pour le moment par l'assurance que Berne ne soutiendrait pas l'opposition, Farel, Calvin et Coraud prévinrent le Petit Conseil qu'ils pensaient devoir exclure de la communion de janvier « ceulx
' Registres du Conseil, xxxi, 129-146; Opera, xxi, 217-220; lettres des 6, 9 et 28 décembre 1537, Opera, xb, 130-134.
qu'il sçaivent estre désunys », — c'est-«Vdire les opposants à la confession de foi- et ils demandèrent pour cela l'appui du Conseil. On acquiesça à leur requête partiellement, puisqu'après la réception d'une troisième lettre de Berne, le 4 janvier 1538, les Deux Cents firent appeler trois des « non accordans » et les exhortèrent « à faire selon le cours commung » ; mais, au désappointement des réformateurs, ils arrêtèrent en même temps « que l'on ne reffuse la sene à personne ». Bien qu'ayant en somme triomphé dans la lutte pour la confession de foi, les efforts de Calvin pour obtenir l'excommunication ecclésiastique efficace et indépendante avaient donc échoué*. L'opposition était évidemment trop menaçante, bien qu'elle eût déplacé ses batteries pour les diriger désormais contre la question de la discipline.
Les élections du 3 février suivant amenèrent un revirement politique complet. On nomma syndics les chefs de l'opposition, Claude Richardet, Jean Philippe, Jean Lullin et Ami de Chapeaurouge. Le lendemain, dix nouveaux membres étaient nommés au Petit Conseil. Porral lui-même fut mis de côté. Bien que le parti qui critiquait les réformateurs fût au pouvoir et que ceux-ci fussent exposés aux railleries et au persiflage des plus turbulents parmi la populace, les relations de Farel, Calvin et Coraud avec le gouvernement restèrent d'abord officiellement régulières et sans changement. Mais cet état d'incertitude ne pouvait durer longtemps sans de sérieuses modifications, soit d'un côté, soit de l'autre, et bientôt ce fut la guerre à outrance. En février, un noble savoyard au service de la France, le sieur de Montchenu, avait fait aux chefs des deux partis des propositions, très probablement inspirées par François ?', dans le but,
* Registres du Conseil, xxxi, 146 ; Opera, xxi, 219, 220.