‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 26 sur 43 · JEAN €AL\1N · texte numérisé non relu

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colloque ou congrégation les pasteurs français habitant les territoires bernois. D'autre part, Farel et Calvin reconnaissaient la suprématie ecclésiastique de Berne dans les territoires qui lui appartenaient, comme ce fut le cas, par exemple, pour Caroli. Berne naturellement désirait des cérémonies uniformes dans les terres de son ressort et, sans user de contrainte proprement dite, employait toute son influence dans ce sens. Désirant en même temps exercer un contrôle aussi étendu que possible sur les affaires de Genève, et, ce qui était plus louable, voir toute la Suisse méridionale rattachée au même culte, Berne était amenée à chercher un moyen d'introduire à Genève les formes en usage chez elle. En décembre 1537 les autorités bernoises avaient recommandé aux membres de la deputation qu'elles se proposaient d'envoyer à Genève, de soulever la question deconformitéaucultede Berne '. Le 5 mars 1538 -elles avaient informé le gouvernement genevois qu'elles avaient trouvé bonde convoquer un synode à Lausanne le 31 mars, « pour bien et union de noz prédicans », — c'est-à-dire pour discuter Tintroduction de cérémonies uniformes dans tous les territoires bernois, — et elles avaient réclamé la présence de Farel et de Calvin. Il est probable que c'est cette lettre qui encouragea les Deux Cents à voter l'introduction des cérémonies bernoises à Genève le 11 mars.

Sur ces entrefaites les vœux des Bernois se précisèrent. Le 20 mars, alors qu'ils ignoraient encore, semblet-il, la décision prise le 11 mars par les autorités genevoises, une nouvelle lettre de leur part annonçait que

^ Opera, x6, 132.

* Herminjard, iv, 403, donne la date du 5 mars ; Cornelius et Doumergue sont d'accord avec lui. Les Opera, xh, 179, datent du 12 mars.

les pasteurs genevois ne seraient admis au synode de Lausanne que si préalablomont ils acceptaient les « cérémonies»-.Dans cette difficile conjoncture lasagessede Farel et de Calvin fut à la hauteur de leur courage. Ils se présentèrent à la réunion de Lausanne, mais n'essayèrent pas de prendre part à la discussion. Ils ne voulaient pas compromettre l'indépendance de l'Eglise de Genève, même si les autorités genevoises avaient émis un vote favorable à des cérémonies qu'ils ne considéraient pas comme blâmables en elles-mêmes, telles qu'elles étaient pratiquées à Berne et admises à Lausanne. D'autre part, ils ne voulaient pas s'aliéner Berne par une hostilité déclarée. Aussi ce n'est qu'après la clôture du synode, et alors seulement, qu'ils entrèrent en négociations avec les chefs religieux et civils de Berne pour obtenir que la question des cérémonies fût laissée en suspens jusqu'à la réunion d'un beaucoup plus grand synode général qui devait avoir lieu à Zurich, le 28 ayril. Si Gaspard Mégander avait encore été le conducteur spirituel de Berne, leur requête aurait peut-être été agréée, même à ce moment-là. Mais Mégander avait été renvoyé de son poste en décembre 1537, et son successeur, Pierre Kuntz, un paysan assez peu dégrossi, n'avait pas plus de sympathie pour les Français, plus cultivés, que ceux-ci n'en n'avaient pour lui. Les Bernois se sentaient trop encouragés par la tournure des événements pour consentir à changer ou à ajourner leurs décisions, alors surtout que le gouvernement genevois venait d'en prendre d'analogues.

Le 15 avril le gouvernement de Berne écrivit aux autorités genevoises ainsi qu'à Calvin et à Farel des

' Herminjard, iv, 403 ; Cornelius, pp. 171-174 ; Doumergue, ii 278, 279.

lia

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lettres^ qui provoquèrent la crise finale. Celle adressée aux réformateurs est intéressante en ce que, pour la première fois dans un document officiel, le nom de Calvin est placé avant celui de son collègue plus âgé. Ces lettres communiquaient le résultat du synode de Lausanne et demandaient l'adoption des cérémonies bernoises. Le Petit Conseil, après avoir reçu cette communication, convoqua Farel et Calvin et leur demanda de « voyr si veuUent observer les dites cérémonies ab non. » Les réformateurs insistèrent pour que cette question restât en suspens jusqu'après le prochain synode de Zurich. Renvoyés pour le moment par le Petit Conseil, Calvin et Farel reçurent plus tard dans la journée un envoyé de ce corps, lequel rapporta « que totallement ne veuUent prescher ny donner laz cenne az laz forme de la dite missive. » A la même séance le Conseil interdit la prédication à Coraud jusqu'à ce qu'il se fût justifié devant les autorités civiles de ses critiques faites en public à l'endroit du gouvernement. Le jour suivant Coraud prêcha malgré cette défense et fut aussitôt emprisonné. Ceci parut inacceptable à Calvin et à Farel. Accompagnés d'un certain nombre de membres de leur parti, y compris les ex-syndics Curtet et Pertemps, ainsi que Michel Sept et Ami Perrin, ils comparurent devant les syndics, protestant contre l'emprisonnement de Coraud et demandant une convocation des Deux Cents. Le gouvernement hésitait à prendre des mesures extrêmes et offrit un compromis, proposant de remettre la question des cérémonies jusqu'au synode de Zurich si Farel et Calvin consentaient à la déposition de Coraud. Les réformateurs déclinèrent d'abandonner ainsi leur collègue; et Calvin ayant à plusieurs reprises refusé de

' Opera, xb, 184-186.

célébrer le prochain service de sainte cène suivant le rite bernois, on leur interdit la prédication, le Conseil déclarant « envoyer quérir d'autres » pour prendre leur place. Il avait mis son espoir dans le faible Henri de la Mare, pasteur de la paroisse de campagne, sur territoire genevois, de Jussy l'Evêque ; mais les menaces d'excommunication de Farel et Calvin décidèrent ce dernier à s'abstenir \

Le lendemain, c'était le jour de Pâques et, malgré l'interdiction, au milieu d'une grande effervescence, Calvin prêcha à Saint-Pierre, et Farel à Saint-Gervais. C'était le jour de la communion ; mais ils refusèrent de la donner, comme ils l'expliquèrent soigneusement, non parce qu'ils trouvaient mauvais en soi l'usage bernois du pain sans levain, mais parce que ce serait « profaner ung sy sainct mystère » que d'administrer la cène dans ces temps de tumulte populaire. La rupture était complète désormais. Le Petit Conseil se réunit le même jour, convoqua les Deux Cents pour le lendemain et le Conseil général pour le surlendemain. Les cérémonies bernoises furent de nouveau ratifiées et, par un vote de la majorité du Conseil généra', le 23 avril, Farel, Calvin et Coraud reçurent l'ordre de quitter Genève dans l'espace de trois jours.

Les pages si sèches des registres officiels de Genève brillent d'un éclat inaccoutumé là où est rapportée la réponse de Calvin à l'annonce de son bannissement : « Est bien az laz bonne heure, si nous heussions servy les hommes nous fussions mal recompenser, mes nous servons ung grand maystre que nous récompenserez ^ »

' V(»ir Registres du Conseil, xxxii, 31, 34 ; Opera, xxi, 223- 226; Cornélius, pp. 174-179; Doumergue, ii, 279-281. ^ Registres du Conseil, xxxii, 36 ; Opera, xxi, 226, 227.

Mais ni Farel ni Calvin n'avaient la moindre intention d'abandonner la lutte sans effort. Ils se rendirent tout de suite auprès des autorités de Berne. Celles-ci les reçurent et les écoutèrent avec bienveillance. Les choses avaient été beaucoup trop loin à Genève au gré de Berne, qui, malgré son amour de l'uniformité dans les rites, commençait à craindre pour la cause du protestantisme à Genève. Mais le parti qui, dans cette ville, se trouvait au pouvoir, resta sourd aux représentations bernoises. Sans attendre le résultat de leur démarche auprès de Berne, les réformateurs poussèrent jusqu'à Zurich où le synode, représentant à la fois ce canton et ceux de Baie, de Berne et de Schalïhouse, ainsi que Saint-Gall et les autres territoires évangéliques suisses, et dont nous avons déjà parlé, se réunit le 28 avril. Devant ce corps ils firent un exposé circonstancié et très courageux de leur programme de réforme ecclésiastique, en admettant toutefois dans la pratique que chaque Eglise était libre de donner la préférence au rite bernois. Ils insistèrent pour l'établissement d'une discipline efficace, avec excommunication, division de la ville en paroisses, célébration plus fréquente de la cène, chant des psaumes, et des règles plus précises pour le choix et la nomination des ministres*. Leurs récentes expériences genevoises ne les avaient pas amenés à s'écarter de l'épaisseur d'un cheveu du haut idéal qu'ils avaient conçu et qui était plus élevé et plus conséquent que rien de ce qui jusque-là avait été réalisé dans la pratique par l'une quelconque des Eglises évangéliques. Le synode, sous l'action de leur puissance

^ Herminjard, v, 3-6. Les réformateurs auraient voulu qu'aux quatre fêtes, après le sermon, les hommes eussent le droit de travailler.

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persuasive, approuva la position qu'ils avaient prise; il lour recommanda toutefois d'user de plus de mansuétude chrétienne à l'égard d'un peuple encore indiscipliné. Il sollicita également les autorités bernoises de poursuivre la réintégration des réformateurs expulsés de Genève '. Ainsi encouragés, ceux-ci retournèrent à Berne qui leur accorda l'appui demandé; mais la porte leur fut de nouveau fermée. Quoique Berne eût envoyé une ambassade à Genève avec Farel et Calvin, le Petit Conseil leur interdit l'entrée de la ville\ Ce résultat était dû surtout à l'hostilité de Pierre Kuntz, le pasteur de Berne, et de son correspondant Pierre Vandel.

L'œuvre de Calvin à Genève était dès lors complètement et, en apparence, définitivement achevée. Les jugements les plus divers ont été émisa ce sujet. Il est impossible d'affirmer que cette œuvre ait toujours été sage ou habile. Il est probable qu'une tentative moins brusque, plus graduelle, d'obtenir les réformes qu'il désirait et pour lesquelles Genève était si loin d'être prête, aurait eu plus de chances de succès. La situation était troublée par les haines de parti. Calvin n'était pas responsable de leur origine, mais il aurait pu en tenir compte davantage et traiter les intérêts contradictoires avec plus de sens politique. Il fit preuve de trop d'impétuosité juvénile et d'inexpérience, ce qui était d'ailleurs parfaitement naturel. Mais quel que soit le jugement qu'on porte sur sa méthode, le but qu'il avait en vue n'a jamais été douteux, ni méprisable. Il voulait que Genève devînt une cité chrétienne où régneraient l'ordre et la discipline, et

' Herminjard, v, 14, 17.

' Registres du Conseil, xxxii, 60 ; Opera, xxi, 229 ; Farel et Calvin à Bullinger, juin 1538; Herminjard, v, 21-29.

il désirait que son Eglise pût se gouverner elle-même dans des conditions jusque-là inconnues dans les milieux protestants. En apparence il avait échoué, mais c'était un échec qui ne comportait aucun souvenir dont il eût à rougir, quelqu'amèrement que Calvin ait été blâmé par ceux qui le combattirent et critiqué par ses amis eux-mêmes, anciens ou nouveaux, tels que du TilletetBucer'.

* Herminjard, v, 65, 103.

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