‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 28 sur 43 · MARTIN BUCER · texte numérisé non relu

MARTIN BUCER

Farel à Genève, présenta l'appel comme venant de Dieu et cita le cas de Jonas comme semblable au sien*. Ainsi conjuré, Calvin se décida, et c'est sans doute le 8 septembre qu'il prêcha son premier sermon aux réfugiés français réunis à l'église Saint-Nicolas à Strasbourg '^ Cette ville, où Martin Bucer, Wolfgang Capiton et Gaspard Hédion avaient travaillé depuis 1523, était le boulevard de la Réformation dans l'Allemagne du sudouest. Strasbourg avait en Bucer un chef spirituel qui ne le cédait à nul autre, sauf à Luther et à Mélanchthon. En la personne de Jean Sturm elle possédait un réformateur de l'enseignement, dont l'école, au moment de l'arrivée de Calvin, était un modèle de méthode pédagogique. Jacques Sturm, à son tour, était un homme d'état doué de talents remarquables et d'une grande largeur de vues. Tous avaient collaboré pour établir un type de Réformation évangélique, saine, modérée et unie. La ville était réputée pour sa bienveillance à l'égard des persécutés pour cause de religion. Dans l'état de dépression morale où il se trouvait, et dans n'importe quelles autres circonstances d'ailleurs, Calvin n'aurait pu rencontrer, en vue de son activité future, de conditions plus favorables que le milieu strasbourgeois où il allait passer trois années. 11 allait être débarrassé de la plupart des conflits qu'il avait eu à subir à Genève, se voir traiter avec le plus grand respect, et avoir tout le temps nécessaire pour ses études et pour perfectionner son système théologique. C'est là aussi qu'il allait apprendre à connaître plusieurs des chefs de la Réforme allemande. C'est là encore qu'il devait se marier. L'expérience, la réflexion, le contact

* Préface des Psaume», Opera, xxxi, 28. ' Herminjard, v, p. m ; Doumerguc, ii, 358.

des hommes devaient le mûrir, si bien que les années passées à Strasbourg doivent être comptées parmi les plus importantes et, à certains égards, les plus agréables de son existence'.

Calvin se sentit bientôt chez lui à Strasbourg malgré le fait qu'il ne parlait pas allemand. Les chefs spirituels et civils de la ville le reçurent avec cordialité. Il répondit si complètement à l'attirance de ce nouveau milieu — doublement apprécié après les orages de Genève — qu'en juillet 1539 il fut reçu comme bourgeois de la cité dans la corporation des tailleurs ^ ce qui n'implique naturellement aucune participation au travail professionnel de cette honorable confrérie. Cette démarche de Calvin montre la sécurité que lui inspirait sa situation à Strasbourg, tandis qu'à Genève il n'acquit la bourgeoisie que dix-huit ans après son retour ^ Malgré ce concours de sympathies, Calvin ne fut jamais aussi pauvre que pendant ce séjour à Strasbourg. Les appointements de Genève avaient naturellement cessé. Auparavant déjà du Tillet lui était venu en aide, et cette fois encore il lui fit sans tarder des offres de service. Mais ce vieil ami était en train de rentrer dans l'Eglise romaine et joignait à son offre la requête— dont il faisait presque une condition sine quâ non — de le voir, dans ces circonstances, renoncer à toute activité publique. Un homme d'un caractère aussi consciencieux et aussi délicat que Calvin ne pou-

^ Comparez les remarques de Kampschulte, i, 321. Le récit que fait Doumergue (ii, 293-649) du séjour de Calvin à Strasbourg est de beaucoup le meilleur que nous possédions.

2 Doumergue, ii, 850.

' Le 25 décembre 1559 ; Registres du Conseil, lv, 163 ; Opera XXI, 725. C'est par prudence qu'il tarda autant à faire cette démarche.

vait que refuser. C'est ce qu'il fit dans les termes les plus reconnaissants pour le passé, mais catégoriques pour le présent*. Il débuta donc sans honoraires, et les cinquante-deux florins que les scolarques lui allouèrent le 1" mai 1539 ne constituaient guère qu'un traitement honorifique. Il ne semble pas qu'à Strasbourg Calvin ait jamais touché davantage^ Sa situation financière fut donc souvent pénible. Il est peu probable qu'il ait vendu ses livres, comme on l'a souvent dit, mais il lui revint quelque chose de la vente de ceux qui avaient appartenu à Olivétan '. Pour se tirer d'affaire et peutêtre aussi pour augmenter son influence comme professeur, il prit chez lui des pensionnaires français, surtout des étudiants *.

Calvin eut l'occasion, comme pasteur des réfugiés français réunis à Strasbourg, de mettre en pratique une bonne partie de ce qu'il avait tenté vainement à Genève. Avant son arrivée, les exilés français, au nombre de quatre à six cents, n'avaient jamais formé un corps religieux complètement organisé. Sous la surveillance des autorités strasbourgeoises dont ils relevaient comme tous les fidèles, ils avaient eu occasionnellement un service dans leur propre langue. Mais à partir de l'arrivée de Calvin, ils eurent un ministre régulier accepté par ses collègues de Strasbourg, et on

* Lettre de du Tillet, du 7 septembre 1538 ; réponse de Calvin du 20 octobre; Herminjard, v, 107, 165; voir aussi «dïd., p. 292-

^ Voir Doumergue, ii, 454-458, où la question est discutée en détail. Le florin valait environ cinq francs, mais il va sans dire' que cette valeur monétaire était plus considérable qu'à l'heure actuelle.

» Ibid.; Herminjard, vi, 13-26.

* Doumergue, ii, 458-462, a réuni quelques renseignements sur ceux qu'il reçut ainsi.

leur permit de célébrer la cène. Calvin donna aussitôt la mesure de ses talents d'organisateur. Il prêchait quatre fois la semaine à la « Petite Eglise », comme il l'appelle. Il distribuait la communion tous les mois *, ce qu'il n'avait pu obtenir à Genève. Malgré l'opposition et la critique, il établit une vigoureuse discipline ecclésiastique. Quoique la congrégation fût soumise à la juridiction des autorités civiles et religieuses de Strasbourg, il réussit même, sans doute grâce au fait que les membres de l'Eglise étaient des étrangers, à faire de l'exercice de cette discipline une fonction ecclésiastique indépendante. Il alla jusqu'à interdire la communion aux indignes, mais en même temps chacun de ceux qui voulaient y prendre part devait préalablement se présenter chez lui pour y être interrogé. Cet examen paraissait à Calvin pouvoir seul remplacer la confession catholique ^ Il forma ainsi une congrégation disciplinée et régulière. Sous son ministère elle augmenta en influence et fit même quelques recrues parmi les anabaptistes, non seulement parmi ceux de la ville, mais encore dans les environs. Au nombre des conquêtes ainsi opérées, on cite l'un des plus fervents adeptes flamands de cette croyance, un homme avec lequel Calvin avait vainement discuté à Genève, ainsi que Jean Stordeur, qui était alors le mari de la femme que Calvin épousa plus tard. Le travail probablement le plus intéressant, mais non peut-être le plus original, qu'entreprit le pasteur de la « Petite Eglise », ce fut l'arrangement de sa liturgie. Considérablement modifiée après le retour de Calvin à Genève, elle devint le

^ Herminjard, v, 111, 112, 145. Elle était célébrée « selon le rite de la ville ».

* Ihid., V, 291; vi, 200, 223; comparez Doumergue, ii, 412,

A STilASBOURG 245

modèle général du culte réformé en tant qu'il se distingue du type luthérien ou anglican, et la source d'où dérive le culte des Eglises d'Angleterre, d'Ecosse et d'Amérique qui se réclament de Calvin comme de leur ancêtre spirituel. Dans ce cas-ci comme dans beaucoup d'autres, Calvin se servit de ce qu'il y avait de mieux plutôt qu'il ne créa de toutes pièces. Mais il y mit le sceau de sa puissante personnalité spirituelle'. Des recherches récentes ont démontré que la forme du culte public à Strasbourg s'était graduellement modifiée, grâce surtout à l'influence de Bucer, à partir du moment où, en 1524, Diebold Schwarz introduisit la traduction revisée de la messe, jusqu'à celui où fut adopté le formulaire élaboré par Calvin, ce qui eut lieu en tout cas en 1539 et probablement déjà en 1537. En préparant cette première forme de sa liturgie Calvin fit essentiellement l'office de traducteur. L'ordre y est identique à celui que suit Bucer et on y retrouve la forme même des phrases de ce dernier. Mais grâce à quelques brèves additions ou modifications de détail Calvin adapta très heureusement le texte allemand aux besoins de ses paroissiens français.

' Le sujet a été traité, beaucoup mieux que par aucun de ses prédécesseurs, par Alfred Erichson : Die Calvinische und die Aîtstrassburgische Gottesdienstordnung, Strasbourg, 1894. H a fait peut-être trop petite la part de (Jalvin, bien qu'exposant clairement son but principal. Doumergue à son tour a longuement examiné la question, ii, 488-504.

On peut consulter aussi, pour l'histoire de l'Eglise française de Strasbourg, R. Reuss, Notes pour servir à l'histoire de V Eglise française de Strasbourg, Î538-1794, Strasbourg, 1880 ; A. Erichson, l'Eglise française de Strasbourg au seizième siècle, diaprés des documents inédits, Paris, 1886; et E. Strieker, Johannes Calvin als erster Pfarrer der reformierten Gemeinde zu Strassburg, Strasbourg, 1890.

D'après cette liturgie, comme aussi d'après celle de Strasbourg en 1539 et celle de Bucer, le culte commençait par l'invocation et la fameuse confession des péchés, encore en usage dans beaucoup d'Eglises réformées du continent et correspondant, sans toutefois pouvoir être confondue avec elle, à celle du culte anglican. Elle était suivie de la formule d'absolution pour tous ceux qui « se repentent et cerchent Jhésu-Christ pour leur salut. » Ensuite la première table du Decalogue c'est-à-dire les quatre premiers commandements, était chantée par la congrégation ^ Après une courte prière liturgique, demandant le pardon et la force d'observer la loi, on chantait la seconde table ou les six derniers commandements. Une brève invocation, sollicitant l'illumination de l'Esprit, précédait alors la pailie principale du culte, la lecture de la « Parole de Dieu » et son explication par le sermon. Après celui-ci, une longue prière liturgique, se terminant par l'Oi'aison dominicale, était suivie par le chant du symbole des Apôtres ou d'un psaume, et le culte se terminait par la bénédiction d'Aaron ^

Nous ferons bien de noter les principaux changements introduits par Calvin, lorsqu'après son retour à Genève il y célébra le culte ^ d'autant plus qu'ils caractérisent sa pensée en matière liturgique. La plupart de ces modifications tendaient à se rapprocher de la simplicité plus radicalement antipapiste du service introduit par Farel à Genève lorsque la Réformation y triompha en 1536 et qui y fut sans doute en usage

* Sans doute sous la forme rythmée qu'on trouve dans les Opera, vi, 221.

^ Nombres, vi, 24-26. Le texte est en partie dans les Opera, VI, 174, 175; Erichson et Doumergue, op. cit.

* Voy. le texte complet dans Opera, vi, 161-224.

jusqu'au retour de Calvin. Dans ce but, et en opposition à ses préférences personnelles', il supprima la formule d'absolution, suspecte de papisme aux yeux de ceux qui étaient plus intransigeants que lui, et il remplaça le chant des deux tables de la loi et la prière intermédiaire par le chant d'un psaume. A l'instar de Farel, il fit aussi une place à la prière d'abondance, en remplaçant celle qui précédait le sermon par ces mots : (( La forme est à la discrétion du ministre. » L'Oraison dominicale qui terminait la prière finale fut d'abord remplacée par une paraphrase développée, puis rétablie. Il remplaça également le chant du symbole des Apôtres par celui d'un psaume "^ Ces modifications sont assez considérables, tout en n'affectant pas l'ordre général, la dignité et la simplicité du culte, ou son analogie avec l'original strasbourgeois qui avait inspiré Calvin. Mais elles témoignent du sentiment qu'avait Calvin au sujet du culte public : que, dans les limites à lui imposées par le rejet de ce qu'il considérait comme superstitieux ou anti-scripturaire, on pouvait le modifier et l'organiser suivant les besoins ou même les préjugés locaux. Quant à la préférence à donner à une liturgie immuable ou à une prière d'abondance, Calvin n'éprouvait évidemment aucun des scrupules que les controverses des siècles suivants développèrent parmi ses disciples spirituels en Angleterre, en Ecosse et en Amérique. Sa liturgie genevoise, tout au moins, était une heureuse combinaison des deux.

' Opera, xa, 213; Doumergue, ii, 502. Doumergue dit : « 11 s'était accommodé au culte de Genève, à tel point que ce culte mérite le titre de genevois beaucoup plus que de calviniste. »

' Doumergue montre que le «ymbole des Apôtres était récité à Genève à la suite de l'Oraison dominicale qui terminait la prière générale (ii, 746).

Calvin rendit à la congrégation dont il était le pasteur à Strasbourg et par elle à toutes les Eglises réformées un service d'un caractère encore plus général en introduisant le chant des psaumes en français. On sait le rôle joué par les cantiques de Luther dans la Réforme allemande. Mais tous les réformateurs n'ont pas au même degré reconnu l'utilité du chant. Zwingli l'avait entièrement supprimé à Zurich, et les premiers protestants français n'en faisaient point usage*. L'entourage deFarel sentait l'utilité des « chansons », sinon pour le culte public, du moins comme moyen de propagande agressive contre les croyances romaines, et de petits recueils de ces compositions populaires furent imprimés à Neuchâtel dès 1533 ^ Mais le pas décisif pour introduire les cantiques dans le culte en langue française fut fait par Farel et Calvin dans les Articles de janvier 1537 '\ Ce n'est qu'à Strasbourg que Calvin put mettre à exécution les intentions qui y sont exprimées. Il agit avec sa décision accoutumée, aidé sans doute par l'exemple des communautés de langue allemande où le chant faisait régulièrement partie du culte public. Deux mois après les débuts de son ministère dans la « Petite Eglise » on y chantait les psaumes. En 1539, il publia un choix restreint de dix-huit psaumes avec trois autres compositions en vers français; — huit étaient de la plume de Clément Marot, dont le talent poétique devait faire le traducteur des psaumes le plus populaire du protestantisme français. Sept de ces pièces étaient de Calvin

^ Doumergue fait un très remarquable exposé de l'attitude de Calvin à l'égard de la musique dans le culte, ii, 505-524.

^ Ibid., p. 506 ; Rilliet et Dufour, Le catéchisme français de Calvin, p. ce.

8 Voy. plus haut, p. 209.

lui-même^ Si ces compositions n'étaient pas d'une haute inspiration poétique, elles étaient du moins dignes, claires et pas banales. Lui-même se croyait en quelque mesure doué pour la poésie et avait dans sa jeunesse, comme bien d'autres, composé quelques vers'. Mais lorsque parurent d'autres versions du psautier, le sens critique de Calvin l'amena à substituer de plus en plus les compositions plus inspirées de Marot aux siennes propres. Tout en s'en tenant essentiellement aux psaumes, Calvin ne voulait pas restreindre le chant aux poésies purement scripturaires. La liturgie genevoise de 1545 renferme, outre neuf psaumes, le Nunc Dimittis de Simeon, les Dix Commandements en vers, et un hymne intitulé « Salutation à Jésus-Christ l » Ce n'est pas à Calvin qu'il faut attribuer l'idée puritaine de s'en tenir exclusivement aux paroles de l'Ecriture. D'autre part, quels qu'aient été les sentiments de Calvin en ce qui concerne l'orgue comme instrument de musique, il n'approuvait pas son usage dans le culte public, de peur qu'en l'écoutant l'auditoire oubliât les paroles des cantiques \ Loin donc d'être un ennemi du chant dans le cuUe, Calvin a été le grand soutien et l'avocat de l'usage des psaumes dans les Eglises réformées.

Tandis qu'il était ainsi activement occupé comme pasteur à Strasbourg, il exerçait parallèlement ses fonctions de professeur, si bien qu'en y ajoutant le poids d'une correspondance étendue et sa lutte constante avec la pauvreté, ses journées durent être plus que remplies. Dès l'introduction de la Réforme à

' Doumergue, ii, 511.

* Ibid., p. 510, citant Opera, xvi, 488. ' Opera, vi, 211-224.

* Doumergue, ii, 521, citant Opera, xxx, 259.

Page 1