Mais ce qui rend ces
voûtes, ces chapelles, ces
coins et ces recoins singulièrement vénérables, ce sont les souvenirs qu'ils rappellent en foule.
(^ue de fois parlèrent ici Calvin, Farel,Coraud, Viret'!
Que de fois ils expliquèrent la parole de Dieu à des auditeurs de tous caractères:
ûmcs simples, unies violentes, ;\mes pieuses, Ames haineuses!... N'est-ce pas dans les temples qu'à cette époque se décidait, non seulement le sort de la religion, mais le sort des gouvernements?
C'est ici, par exemple, que, le dimanche de Pâques i538, « devant disné, » Farel expliqua au peuple pourquoi il ne pouvait pas distribuer la cène. Les
I. ('ommcncc' h liAtir, 20 mars 150.1, par Jean NVr;;az, procureur de l'hôpital pestilentiel, et détruit à la
Saint-Germain et Hi C. Saint-Germain. G. llôtcl-dc-Villc. H. Arsenal. J. Molard. K. Kusterie.
SAINT-(iKUVAIS
>^.Ahd4'^i
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« espées furent dcgaynées^" Heureusement, il n'y eut pas cependant effusion de sang. Mais, deux jours après, les Réformateurs partaient pour Icxil.
C'est ici qu'à deux reprises
il y eut « tumulte » à propos des baptc'mcs.
En 1546 (27 août), les ministres avaient paru devant le Conseil et s'étaient « lamentés » de ce quun « maystre Amyed, barbier, » leur avait demandé de baptiser son fils « aut nom de Abraam » et non « aut nom de Dieu''. »
" Plus se lamentent de ce que a plusieurs gens ydolàtres que, à tout propos, veullent fcre niestre les noms à leur enfant: Claude, quant l'on les apporte à l'église pour estre baptisés. » C'était la grosse question des noms tie baptême, qui était ainsi soulevée. Séance tenante, le Conseil, « à cause que l'ydolle appelée S' Claude, laquelle contre Dieu , est vénérée à sept petites Ihieux près d'ici, et pour anichiller telle idolâtrie, » fait défense « d'ymposer » désormais le nom de Claude à aucun enfant". Mais d'autres noms étaient aussi dangereux et idolâtres que Claude. Le 3o août, Calvin demande donc au Conseil de faire « remonstrances » à ceux qui portent leurs enfants au baptême, et leur donnent des noms a qui ne sont point de l'escripture '. » NaturcUe- Alors, ici à Saint-Gervais, le le ministre et aultres iiens à-
Mirdi. i'. chouct, 1655. a Tertassc. Q. Rhône. R. Chaînes fermant le port. Y. Arvc. Z. l'ont d'Arve.
ment, il y a difficultés, protestations, opposition. () novembre, se produit " quelque tumulte entre
Reformation. lîi.nivard, Oiro„i,/ur.s. Liv. Il, chai.. -WIll. édit. Kick, I, p. 303- - «• Voir : .M. U. G., VU, Bla-
LA VILLE
cause que l'on volloyt imposer nom à un enfant : Aymé ou Martin. » Le Conseil « advise de faire éditz ». » Sur nouvelles remontrances des ministres, il charge Calvin lui-même de « fère ung rôle des noms que ne sont de mectre, » et de le publier « au peuple; » après quoi les dizainiers seront chargés d'avertir « ung
chacung *. »
Enfin, le 22 novembre, la liste des noms « que Ton ne doybge imposer aux enfants, .. afin d'ùter « toutes superstitions et ydolàtries \ » est lue et acceptée. On donne un double de la liste à tous les dizainiers. Et désormais, il fut légalement interdit d'appeler son enfant Suaire, Balthasar, Dimanche. Sépulcre, Pentecôte, etc.
Ce n'était pas, semblc-t-il, pour gêner beaucoup de gens. Cependant, le 16 décembre i55i, encore à Saint-Gervais, on apporte un enfant. Le pasteur demande le nom : Balthasar, précisément le nom donné par l'Eglise catholique à l'un des trois Rois, des trois xMages ! Le père est un des citoyens les plus influents, Balthasar Sept. Le pasteur refuse. Il y a « insolence et scandale,... aulcungs firent tumulte... et y entrevenirent plusieurs blasphèmes et insolences*. » Dès le lendemain, Balthasar Sept porte plainte au Conseil, et se déclare « esbays, que l'on luy face tel reflFus, veu qu'il est homme de bien, pour quoy il supplie y avoir advys '. » Mais les ministres, et Calvin en tête, vont aussi au
vignac, Armoriai genevois, p. 57-59. — Ibid., V, J.-J. Rigaiid, « Recueil de renseignements relatifs à la culture des bcau.x-arts à Genève.» p. 3. — 3. 7 novembre 1541. «Pour ce que Genève est réduycte en troys parochcs assavoyer S'-Pierre, laz Magdeleine et S'-Gcrvex, advisé que les seigneurs prédicans Calvin et Vyrct doybgent scrvyr az S'-Pierre et S'-Gervex. » Registres du Conseil, Vol. 35, f. 383. — 4. Roset, p. 252. — .'>. Il semble que les procès-verbaux aient été rédigés par le secrétaire séance tenante, au cours de la discussion, de telle sorte qu'il y a quelquefois des confusions assez incompréhensibles. Nous en avons ici un exemple. En consultant le procès criminel de cet Ami Chappuis, on voit qu'il voulait faire appeler son enfant Claude, et que le pasteur l'appela Abraham. Et Ami Chappuis, pour se venger par une plaisanterie dans le goût du temps, serait allé disant « que le ministre n'avoyt poen baptisé son fils aut nom du père, du filz et du sainct esprit, mes il l'avoyt tant seulement baptisé au nom d'Abram. » A l'interrogatoire, il avoua son espèce de calembourg, en reconnaissant que le pasteur avait dit: «Je te baptise aut nom d'Abram, > ce qui signifiait sans doute : je te donne le nom d'Abram. Il demanda pardon. Archives, Procès criminels, N" 431, 28-30 août 1546. — fi. Registres du Conseil, 27 août 1546. Vol. 41, f. 184" et 1S5. 7. Ibid., f. 1X6.
I. Registres du Conseil, Vol. 41, f 238. — 2. 15 novembre 1546. Ibid., f. 242. — .'t. Ibid., f. 247. — Voici • l'cxtraict de l'ordonnance de Messieurs sur le faict de l'imposition des noms au baptesme » (Archives du Consistoire, i"^' vol. des Registres de la iicncrable compagnie, p. 37) : « Déffendent premièrement de imposer noms d'ydollcs qui ont régné au pais, pour ce qu'il y pourroit encores avoir de la superstition, et au.ssi que c'est ung mémorial de l'ydoliitrie de laquelle il a pieu à Dieu délivrer le pais par sa grâce, comme Suaire, Claude, Marna et autres, aussi les noms qu'on appelle des roys, tant pour ce que c'est ung aliuz, comme aussi qu'il y a eu faulce confiance. — Item les noms d'offices, pour ce qu'ilz n'appartiennent sinon à ceulx aus quel/ la charge en estoit commise et sont appelez de Dieu, comme Baptiste, Ange, Evangéliste, et autres semblables. — Item les noms apartenans à Dieu seul ou à nostrc Seigneur Jésus-Chri.st comme Dieu le filz, Esprit, Emmanuel, Sauveur, Jésus. — Item les noms ineptes, où il y a quelque .ibsurdité, dont on se peult mocquer, comme Tou.ssaint, Croix, Dimanche, Typhaine, Sépulchre, Noél, Pasque», Penlecoste, Chrestien par ce qu'il est commun à tous. — Item les doubles noms et aulrcs qui .lonncnt mal, comme Gonin, Mermet, Sermet, Allemand. — Item les noms corrompus, comme Tyvan, Tevcltc, au lieu d'Esticnne, Monet au lieu de Simon. » — \. 21 décembre 1551. Registres du Conaril, Vol. 46, f. iiy et '. — 8. 17 décembre 1551. Ibid., f. W]^\
SAINT-GKRVAIS ju
Conseil. Calvin affirme que « la chose est très mal et de maulvais exemple, » et se déclare prêt à se présenter devant le Conseil des Deux-Cents pour soutenir le bon droit de l'Eglise '.
Mais nous ne pouvons pas nous attarder plus longtemps, et en sortant par le portail, au pied de la tour, nous trouvons à droite la porte Sainte-Catherine-. I.a
Intérieur du Tcmi.li; de Saint-Gcrvais (avant la restauration de lyoj) d'aprts le dessin de P. Escuyer, vers 1825. (page 32.)
rue, ijui la traverse, condtiit, quelques centaines de mètres au sud-nucst, à une église, hors des murs, sur une colline escarpée, dominant la rive droite du ilhùne. Cette colline a conservé le nom de Saint-Jean, que lui a donné l'église. — La Corbière dit qu'elle était placée « précisément » où est la maison de campagne «appelée Sous-Terre» et écrit, en lyS^, tiuon en voit encore «quelques vestiges. » — «Le couvent était sur les terres du Duc, mais la souveraineté du terrain est parvenue à Genève, par l'élargissement tles franchises, soit avec
i. « ...Cette préoccupation à l'endroit des noms de baptOme était générale dans l'Eglise réformée;... M GalifTe fait fausse route lorsqu'il prête à Calvin l'intention d'affaiblir l'esprit national en proscrivant des noms auxquels la population genevoise était attachée. • (A. Roget, /listoire du pciipU de Genève, II, p. 249 et n.,1 (Ju'avaicnt de particulitrement genevois les noms de Ualthasar, ou de Dimanche? — i. Kn 1807, II. Mallct écrit: « Au devant du Temple est une place pourvue d'une fontaine, et où l'on voit encore les vestiges^d'une des deux portes par lestiuelles cet ancien faubourg communiquait A la campagne. » p. 122. 1 2V
LA VILLE
Berne, en i536 '. » Un acte de 1 1 13, de l'cvêque de Genève, Guy, en reconnaissance de l'hospitalité que ce prélat avait reçue dans le monastère d'Ainay, près de Lyon, donnait à ce monastère l'église Saint-Jean de Genève [ecclesiam Sancti Johaniiis genevensis), sauf une partie des oblations, une redevance annuelle et le droit de l'église de Saint-Pierre, au cas où des moines seraient introduits à Saint- Jean; cela'v-oulait dire que les chanoines de Saint-Pierre auraient autorité sur le prieur, et le droit de le nommer. Ce prieur existait déjà en 1 143 ^ — « 11 y avoit en oultre, dit Goulard (1600), une abbaye de riches moines à Saint-Jean vers les Grottes, deshors Saint-Gervaix, à costé du chasteau dict de la Bastie ^ »
En rentrant par la porte Sainte-Catherine, la rue nous fait descendre la colline vers le Rhône : c'est la rue de Saint-Gcrvais [caireria tciideii : a Ponte Rodani versus eccles. sancti Gervasii), aujourd'hui rue du Temple, sans doute un nom donné par la Réformation et une abréviation pour rue du temple de Saint- Gervais.
La rue a encore assez bien conservé sa couleur du XVP siècle. Les maisons, à droite, offrent le type qui nous apparaîtra comme le type genevois : au rez-dechaussée, un arceau de boutique et une petite porte donnant dans un corridor, c'est tout. — A gauche, les maisons, sauf deux ou trois, sont toutes vieilles, étroites* et hautes; beaucoup de portes ont l'arceau gothique. — En même temps, nous découvrons, pour la première fois aussi, Tallée, le couloir, la ruelle minuscule et couverte, qui va d'une rue à l'autre (ainsi les allées qui vont vers le Rhône, sur le quai du Seujetj^.
Entrons dans ces couloirs, à travers ces cours, et respirons leur odeur caractéristique. Pour apercevoir le ciel et le jour, il est nécessaire de lever la tête presque jusqu'à tomber à la renverse. On voit comment les pièces des divers étages communiquent entre elles, par des galeries superposées et entourant la cour. Nous trouverons plusieurs de ces galeries, de diverses époques, fort belles. Mais surtout quel coloris! Les bois sont noir-rouge, d'une couleur sépia foncée. Les vitres, couvertes de poussière, ne laissent guère passer dans l'appartement plus de lumière que les papiers huilés, auxquels elles ont succédé. Tout à coup, à lune de ces fenêtres, je vois de la vaisselle, dont on vient de se servir, entassée, et, picotant
I . Copii- lie (Ifiix livres que M. Jean Delacorbiére a prcseiitis à la vénérable conipng)iic des pasleiirs et /•ro/esseiirs île Genève, à savoir le premier le 29 septembre 1752, et le second le 28 septembre 1753. Copié et mis en ordre, suivant l'avis ci-derrière, par Pierre Hourrit, 1756. Archives de Genève, N° 117. — Nous citons ce manuscrit sous ce litre: Delacorbiére (copie Bourrit). — 2. M. D. G., IV-, p. 11. — .'J. M. D. G., seconde série, 11, Chroniques de Genève, p. 268. - II. Mallet, p. 123, 124 : < Une abbaye de riches moines, .située près du Rhône, s'appelait Saint-Jcan-lcs-Grottes, nom que le lieu porte encore, et qui le distinguait de celui où était une chapelle de Saint-Jean de Jérusalem, située dans le faubourg hors de la porte de Rive. • - i. A propos des maisons et tuut particulièrement de leur hauteur, voir plus loin notre chapitre surVrt maison genevoise. — r,. Depuis 1837, d'après le nom d'une famille qui a joué un rôle important au
SAINT-GERVAIS
de ci, picotant de là, et s'arrêtant pour me regarder, un énorme chat-huant. Si quelque sorcière ou « hérège », comme on disait, m'était apparue, je l'aurais trouvée à sa place. Dans la cour, à l'un des angles, est, en général, une tourelle avec son escalier en viret, en colimaçon. Telle cour est si sombre qu'on ne distingue presque rien : l'escalier lui-même est dans la nuit la plus noire. On a le sentiment que c'est visqueux. Les odeurs seules, pénétrantes, nauséabondes, guident un peu, et toute cette vision du passé, qui s'estompe dans une pénombre indistincte, ne vous saisit que plus étrangement à la gorge, pour ne pas dire à l'estomac Je suis sorti moins écœuré des fameuses courettes (ou cotirées) de Lille.
Nous arrivons ainsi sur la place de Saint-Gervais, où il nous faut faire halte.
Ln nous retournant, nous avons, à gauche, la rue que nous venons de descendre et, juste en face, la rue qui remonte, la rue de Coutance.
Coutance est une corruption de Constance {carreria Constancie), car le nom ne rappelait pas la petite ville de Coutance ', au nord de la France, ce qui, pour la plupart des Genevois, n'aurait rien rappelé du tout. Tandis que la ville de Constance était célèbre par le récent et fameux concile (1414-1418), qui avait essayé de réformer l'Eglise et n'avait guère réussi qu'à brûler le vrai Réformateur, Jean Huss. Ce concile avait été présidé par le cardinal de Brogny, qui était devenu évêque de Genève, le 3 décembre 1423. C'est lui qui fit construire la chapelle des Macchabées, à Saint-Pierre, et sous son épiscopat s'ouvrit cette rue de Constance (ce nom était, on le voit, naturel), que son neveu et successeur acheva -.
Ln réalité, la rue de Coutance sépare deux parties très distinctes de Saint- Ger\'ais : à gauche, la partie que nous venons de parcourir, dont l'emplacement et les origines sont antérieurs au XV' siècle; c'est le meus de 926^, où déjà se tient une cour de justice; — et à droite, la partie qui date seulement du XV' siècle et qu'il nous faut visiter maintenant. Jusqu'au XV' siècle, il n'y a guère eu qu'un
XV» siccic. (GalifTc, p. 172.) — Et quel rôle ? « Jean du Sougey, syndic en 1462, avait, parait-il, en présence des envoyés du duc [de Savoie] et du roi de France [pendant une séance du Conseil général], tenu des propos calomnieux contre ces deu.x princes. Dans leur réquisitoire, les syndics de 1470 attribuaient aux discours de du Sougey la perte des foires et d'autres graves dommages. Malgré les exagérations inévitables de ces accusations tardives, il est permis de leur accorder quelque créance. » (Frédéric Borel, Les foires de Genève au quitiziitiie siècle, 1892, p. 19, 20.) De telle sorti que Genève a conservé avec reconnaissance le nom de l'homme qui a porté le coup le plus funeste à sa prospérité. — Il faut distinguer le quai du Seujet, qui date de 1537, et la rue du Seujet (carreria du Soui^ey), qui date du moyen âge et descend en face de la tour du Temple.
J. M. D. G., VIII, Chaponnière, « Etat matériel de Genève pendant l.i seconde moitié du XV^' siècli'. ■ p. 302. — 4. GalifTc, p. 171, 172. — .1. A ce moment « création nouvelle » et « cependant pas toute récente, > dit GalifTc, p. 59, 60. — M. Denkinger nous écrit (déc. 1903): « A mon avis, Saint-Gervais n'a commencé à être bâti que sous les Romains. On a découvert il y a quelques mois, en creusant les fondations de la maison (jui fait l'angle de la rue Vallin h son débouché au bas de Coutance, en face de l'hôtellerie, le seul autel portatif romain trouvé en Suis.se jusqu'ici. »
JEAN CALVIN III 6
^2 LA VILLE
pré, une vigne dite « de l'Ile, » ou encore « de révêque. » En 1424, celui-ci a commencé à diviser ces terrains en lots, et à les donner en emphytéose, c'est-à-dire en ferme perpétuelle. D'abord, dix particuliers y construisirent des maisons, les premières de Coutance, reconnues en 14:^0. En 1475, il y en a une cinquantaine, et peu à peu toute la pente du coteau, depuis la rue de Cornavin jusqu'au lac, fut ainsi « abergée. » Alors apparaît (elle ne porte pas encore de nom à la fin du XV= siècle) la rue de Chevelu' (aujourd'hui Jean-Jacques Rousseau). Elle compte, en 1475, une vingtaine de maisons et de granges. La me de Villeneuve {carreria Villenove), comprenant les rues postérieures des F^tuves" et du Cendrier, finit aux remparts, au torrent de Cornavin {Inrrentem de Coniavinn). Là se trouve un pont, une tour, et, sinon une troisième porte, au moins une poterne, une sortie à char, traversant le torrent sur un pont en briques ■', par où l'on allait à la vieille tuilerie des Pàquis [pasciia, pâturages). Cette poterne servit jusqu'en i533 à la « poste du roi » de France, qui avait à Genève une station considérable et dont il est souvent question dans les Registres. Mais à partir de i533, à la suite des travaux de fortification, la poste dut passer par Cornavin. Et ce fut sur les chevaux de cette poste que le capitaine-général Ami Perrin, le fameux chef des Libertins, après la sédition de i555, s'enfuit avec sa femme et ses amis*. C'était la fin de l'opposition au régime calviniste.
Cette région de la rue de Villeneuve constitua assez longtemps la banlieue, la campagne de Genève. Beaucoup de citoyens des plus aisés, des plus riches, y construisirent des fabriques, des hôtelleries ou des villas. Le quartier était paisible. Calvin eut un moment le désir d'y louer une maison pour y fuir le tumulte de la rue des Chanoines"'. Et quelle maison? Celle du célèbre Clébergue, qui, en habitant ce quartier, lui a donné son intérêt liistoriquc.
I. En 1522, le dizainier du quartier de « la Villeneuve de Saint-Gervais, » dont cette rue faisait partie, se nommait Jean Chevellu ou Chevillie. Registres du Conseil, 29 août 1522. Galiffe, p. 170 et n. 2. — 2. « On a trouvé (vers 1884) à la rue des Etuves, dans la maison portant les N"* 5-7, un petit bassin ou bénitier sculpte. - La maison est un vieu.x bâtiment, à portes et fenêtres basses, en pierres taillées, mais sans décoration. L'escalier, en pierre de taille également, est en colimaçon. Au premier étage, on pénètre directement dans une salle carrée où se trouve, à gauche, non loin de la porte, une niche,... haute de 2ra25 et de peu de profondeur, ménagée dans la muraille très épaisse; à o'"8o au-dessus du plancher, on remarquait le petit bassin en question.. . L'ensemble fait une fort bonne impression et appartient, sans doute, au milieu du XV« siècle. Il se [)0urrait qu'à l'origine cette pièce ait fait partie d'un édifice de même style, d'une église ou d'une chapelle particulière, et que plus tard seulement, à la Réformation, par exemple, il soit venu échouer à la rue des Etuves. > Biillelin de In Sociale d'/iisloire el d archéologie de Genève, II, p. 125, 127.
- :i. 27 mai 1485. . ...pont étant vers les Pàquis et les tuilières de Saint-Gervais, au delà de la rue de Villeneuve, refait de briques. . Klournois, Fragments (Grenus). — . La rue de Villeneuve, dit encore Flournois (fin du .\VI1« siècle), c'est celle qu'on appelle aujourd'hui la rue du Cendrier. Le pont dont il est ici parlé était sur le petit torrent qui i.a.sse sous le pont de pierre d'aujourd'hui, lequel coulait alors par l'endroit où sont maintenant les fossés de la ville, et s'allait jeter au lac, près de Chantcpoulet. Ce pont devait donc Lire là où est le boulevard de Chantepoulct. . l-lournois. Remarques, p. 21. — -i. GaHffe, p. 75, 143, n. i
— ». I.e 2.S février 1547, Calvin écrit à M. de Falais : •< Pour vostre personne, suivant la charge que vous m'aviez, donnée, j'ay regardé, deimis mon retour, où il y auroit logis commode. Quant à celluy de Cleberge, vous seriez trop loing des voisins que vous cherchez. Combien que de long temps j'en avoye eu envye pour moy mcsme, affin de m'y desrober, quant je cherche d'avoir loysir. Et m'avoit on promis de m'en donner respon.se; mais rien n'est venu. Si je l'avoyc entre mes mains, comme l'on m'en avoit donné espérance, vous sçavcz qu'il sera à vostre commandement . Opéra, XII, p. 490.
SAIM-GERVAIS 43
Jean Klchci\L;cr, tui (licber^uc, est une des lli^iiies les plus sympathiques des débuts de la Réformation à Genève. Il mérita vraiment le surnom de « bon Allemand, » que lui décerna le peuple, et comme sa femme fut surnommée la « belle Allemande, » il se trouva qu'à eux deux ils représentaient la beauté unie à la bonté '.
Né, sans doute à Nurembcri;-, en 14S5 ou i4N("), iiourgeois de j-ierne en i52i, établi à Lyon en i5'-!2, mari en troisièmes noces ''i le 19 février i536, de la veuve du martyr Fstienne de la Forge, et l'hôte de Calvin '\ Cléberque, devenu très riche, ayant parmi ses créanciers le roi de France, François I", apparaît dès 1527 à Genève, où il achète une maison dans les Rues basses*. Il possède bientôt, entre la rue des Allemands-dessous et la rue du Rhône, une suite de maisons dans lesquelles fut longtemps Ihôtel de ÏEcii de Gciici'c. De l'autre C('>té du Rhône, vis-à-vis, il a une tour, ou maison haute, des jardins, une grange, un pré, un verger, etc. Tout à côté, se trouvaient les propriétés des Genevois les plus célèbres, Jean Philippe, le chef des Articulants, exécuté en 1540, dont le fils André Philippe conserva la maison, et surtout Besançon Hugues, le Genevois le plus illustre de la période qui aboutit à la Réformation, celui qui mérita si bien le titre de « père de la patrie. «
Les rapports de ces deux voisins, (Mébcrgue et Besançon Hugues, nous sont racontés dans une lettre qui est un document non seulement à l'honneur de ces deux grands hommes, le grand philanthrope et le grand politique, mais à l'honneur de la nature humaine elle-même.
Besançon Hugues possédait des moulins sur le Rhône. Un nommé Jean Portier, notaire et secrétaire de l'évéque (plus tard il devait être saisi et exécuté comme traître), vendit à Clébergue un terrain situé en amont de la jiropriété de Besançon Hugues, en lui disant qu'il pouvait prendre neuf toises sur le fleuve pour SCS usines. Ftait-cc pour brouiller entre eux les deux voisins? Toujours estil (|ue rétablissement de (Clébergue ne |)ouvait pas ne pas nuire à celui de Besan-
I . Il signait « CIcbcrgcr, » et les Registres l'appellent « CMbergue. » — Son portrait a été peint par Durer. M. O. (i., IX, Th. Hcycr, < Jean Klebergcr, le bon Allemand, p. 428, 435, 445, n. i. » — < M. R. de Cazenove a publié une reproduction de ce portrait dans Les tnblfmix d' A. Durer, au musée de Lyon. > Ihilletiii. XLIX, 1890, p. 265. Voir tout l'article. — 2. La première femme de Clébergue était la fille du célèbre Nurembcrgeois Willibald Pirkheimer. — .'t. Ce fait inconnu à Th. Ileycr qui parle de Jean de la Forge, au lieu de Kstienne, a été prouvé par la publication dans le liullelin, XLIX, 1890, p. 269Ctsuiv., d'une lettre de rémission, datée du mois de mars 1537, dans laciuclle Krançois \", après avoir rappelé que « Kstienne de la Korgc, pour avoir adhéré à la secte luthérienne, et en avoir esté actainct et convaincu, cust piéça, par arrest de nostre court de Parlement, esté condempné à souffrir mort, » mentionne la requOte de « Pellone Hossin [l'elone BouzinJ, veuve dud. de la Forge, et à présent femme de Jehan Cllcbergc, marchant. • Klle demande d'ttrc mise en jouissance d'une petite maison sise à la Villettc, près Paris, ayant appartenu à son précédent mari, et dont le fisc n'a pas encore « fait reccpte. » — Le roi accorde la requCtc. i. 7 juin 1527. • Il a été exposé... si la ville voulait vendre la maison qui fut autrefois à Cartelicr, A un grand riche (;/;;/ magno ilivili) a[)pelé Jo. Cleberguez, Allemand, demeurant h Lyon.... L'opinion de la majorité a été de vendre au dit Allcmanil, afin ([iic la ville puisse se libérer de ses dettes. • M. D. li., IX, p. 445. — Gautier, II, p. 251.
LA VILLE
con Hugues, et que les commis, les domestiques de ce dernier finirent par attaquer violemment le frère du premier, qui commençait les travaux. Ils rompirent une haie et il y eut échange de coups de pierre. Puis, les serviteurs de Besançon Hugues s'armèrent d'épces, allèrent devant le logis du frère de Clcbergue et se disposèrent à lui faire un mauvais parti. Celui-ci, heureusement, s'enfuit. Besançon, du reste absent à ce moment, prit le parti de ses domestiques et menaça de détruire le jardin de Clébergue. Alors celui-ci écrivit au Conseil :
« Fncores, pour la grant amour que je luy porte, je
ne me veulx pas faire partie contre luy, car j'estymc plus
l'onncsteté d'ung tel pcrson-
naige que je ne fais pas mon
dommaige ; c'est assavoir du
dit S' Besançon, que depuis
cent ans en ça n'avez eu en
vostre ville un si honneste
homme, lequel a retiré de
servitude vostre dite ville, et
icelle mise et réduicte en franchise comme scavez, s'effor-
çant tousjours de niectre
corps et biens pour maintenir
la liberté, que l'on peult bien
dire que c'est le père du pays.
Par quoy je diz que encores
mon dit frère ayt bon droict,
je luy donne encores le tort
de se mectre contre ung tel
homme de bien. »
Et un peu plus loin:« Puisque c'est contre la voullenté du dit S'' Besançon, je ne veulx riens fair&, et encore
ce qui y est, je le vouidroye hoster, s'il luy faisoit fâcherie... et avant que d'estre
à la malle grâce du dit S', je voudroye plus tost que le Rosne eust emporté le dit
L'île et les T b M. Tour (Je la Monnaie. N. Tour de l'île. P. Iles des barques. Q. Rhône. S. Rt r
SAINT-GERVAIS
«^««•fiHi^i^tXl»»
jardin... Si le dit S' Besançon ne veult souffrir mon dit frère et jardin comme ilz sont, je vendray le dit jardin, renvoyeray mon dit frère en ung aultre pais où il
pourra estre bien venu. I:!t
sera le tout ainsi que me conseillerez. Mais je [^suis] en espérance que le dit S' Besançon s'advisera, car tant plus il y a de gens de bien habitans dans une ville, tant myculx elle vault, et tant plus de bastyments l'on y fait et tant plus belle elle est. Vous priant Messeigneurs faire le possible et me recommander à la bonne grâce du dit S*^ Besançon très humblement et cordiallement, car je veulx estre son serviteur et amy veulle il ou non*.» — Ne croirait-on pas Abraham parlant à Lot ? Malheureusement, le fils unique de Clébergue, David, ne suivit pas les traditions paternelles, et entre ses mains l'immense fortune fut bientrk dissipée.
A la date du 19 novembre i562, le Consistoire de Genève parle de ce David, de « Clébergue et ung sien parent, qui ne semblent avoir ni foy, ni loy, et nulle religion. »
Or David désirait être parrain d'un enfant de sa demi-sœur (la femme de Clébergue avait eu de son premier mari, Usticnne de la Forge, trois enfants, un fils et deu.x filles; celle dont il s'agit ici s'appelait Claude, et avait épousé le fameux baron des Adrclsi, huiiicllc se trouvait alors à (îenèvc et venait de mettre au monde deux jumeaux. Le 21, David paraît devant le Cunsistnire et promet