‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 2)Chapitre 55 sur 116 · Et les pasteurs · texte numérisé non relu

Et les pasteurs

Le 8 juillet i538, le traitement de Marcourt est fixé à 3oo fl., « voyant, dit le Registre, qu'il az grosse charge de femme et d'enfans ". » — Mais c'est trop peu. Et Marcourt fait faire a plusieurs doléances, comment ne porroy bonnement sodre [payer] ses enfans avecque gages que l'on luy ballie '. » On le fait attendre six mois : et alors, 28 novembre, comme il est « chargé d'enfans, » on lui donne « pour ausmone » (le mot y est) douze coupes de froment **.

Le salaire « accoustumé » d'un pasteur, à Genève, est de 240 fl. '••. — Or, avec ce salaire, le pasteur est réduit à la mendicité : c'est le fait essentiel que nous avons de nouveau à constater '".

i" juillet 1544 : Geneston « fayct fère requeste de ly baillié ung peult de vin, en récompense de ce qu'il consellie les affères de la ville. » Le Conseil ordonne

I . Annales, p. 287. — Voir plus haut, p. 379. — i. Annales, p. 328, 329, 339. — 3. Registres du Conseil, Vol. 38, f. 258. — Th. de Bèze avait 200 fl., le logement, deux muids de blé, deux tonneaux de vin; il était obligé d'avoir des pensionnaires. Le prix ordinaire de pension pour un jeune homme, traité largement, était de 20 couronnes par an. Bernu'î, Théodore de Bèse à Lausanne, 1900, p. 28. — 4. Voir Thévenaz, p. 68 et ss. — a. En 1559, pour les professeurs, ou lecteurs publics, on arrête leurs gages à 280 fl. Annales, p. 712. ~ 6. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 97. Herminjard, V, p. 63, n. 8. — 7. 21 mars •549- Registres du Conseil, Vol. 33, f. 54". — 8. Ibid., f. 357". — 9. 4 août 1544- Annales, p. 341. — 10. Une lettre de Calvin à Viret, du 28 juillet 1542, nous donne quelques renseignements. On vient de nommer à Genève deux pasteurs : Philippe Ozias, surnommé de l'Eglise, et Pierre Blanchet. Le Conseil leur accorde le traitement des autres pasteurs, « douze vingt florins, > soit 240 tl. (22 juillet 1542. Registres du Conseil, Vol. 36, f. 76.) — On voulait laisser vide la maison occupée par Viret, Sur le conseil de Calvin, elle fut donnée à Philippe de l'Eglise. (Herminjard, VIII, p. 84.) — A Mathieu de Geneston, docteur, on donne seulement 200 fl., et encore parce qu'il est capable de « conseiller les afi'ères de la ville. » Et Louis Treppereau, « pour ce qu'il est seult, » c'est-à-dire qu'il n'a pas de famille, reçoit seulement 140 fl. Le 27 novembre 1542, Treppereau expose au Conseil qu'avec ses 140 fl. < il ne peult vivre; » et le Conseil lui accorde 200 fl. par an, (Registres du Conseil, Vol. 36, f. 178.) — Calvin avait fait ce qu'il avait pu pour obtenir davantage. Non suinus consecuti qiiod volebamus, dit-il. Il n'avait pas réussi et devait se contenter de l'espoir que ces situations seraient améliorées. [Opéra, XI, p. 420. Herminjard, VIII, p. 83.)

LA MAISON DE CALVIN

« qu'il ly soyt ballié d'argent ' quant il conseillera, et quant au vin qu'il aye patience jusquez à vendanges prochaines ^ » — 7 juillet : Calvin « propose que les prédicans de la ville, aut chier temps qu'est à présent, ne peulve vivre de leur gage, requérant les avoyer pour recommandée » — i"' août : Calvin venant parler « pour les prédicans » propose « qu'en ce temps de céreté il n'est possible de vasque à leurs ministère que Ton ne les aydaz à supporté les charge, attendu les petit gaige qui hont [qu'ils ont] : requérant leurs augmenter de quelque chose. » On décide d'aviser « sur ceux qui hont des enffants \ » En conséquence, le 14, il est distribué des secours à ces nécessiteux : 20 fl. à Champereaulx, chargé d'enfants; 3 écus à Ecclesia ; 20 fl. à Geneston et « un présent à part de quelque chose; » 3 écus soleil à Abel ; 20 fl. à de l'Ecluse, outre ses gages \ — 4 novembre 1544 : Le prédicant de Moyin expose « la nécessité estant en luy, causant (causée par] la chierté du temps, requérant ly assistyr et fère du bien pour vivre luy et son ménage, et tant mieulx son ministère rendra son debvoyer, tellement que Dieu et la seigneurie ce pourra contenter de luy^ » On lui donne 20 fl. — 21 novembre 044 : M'' Simon, le prédicant de Troynex, « expose sa grande nécessité, en laquelle il est constitué, causant qu'il a esté malade, requérant ly fère quelques bien, et ly permectre fère copper du boys en la commune ^ » On lui accorde la permission demandée et 10 fl. — i" janvier i545 : Au nom des prcdicants Ferron, de Geneston, Abel Poupin, Nynaulx, Nicolas Petit, P. de l'Ecluse, Henry de la Mare, Aymé Megret, Champereaulx, Ph. de Ecclesia. Louis Cugnye, Calvin présente supplication au Conseil. Il expose « la nécessité estant en eulx, causant la chierté du temps, » et demande qu'on leur « establysse ung gracieulx estât pour vivre. '» Le Conseil charge ses délégués, ceux qui ont pour fonction « de mectre ordre sus les povres, » d'intervenir et de (I fère du bien aux prédicans, qui auront nécessité **. » Le lendemain, les Commis des pauvres proposent de donner 40 fl. « pour ceste année, oultre leurs gages accoustumés ^ » à chacun de ces nécessiteux. Et comme les prédicants des villages exposent qu'ils ont aussi « nécessité, » on leur donne 3o fl. '". — ig février : On accorde à Treppercaulx, pasteur de Céligny, un curtil (ou jardin) « aux salayres de la ville ". » — 21 avril : Philippe de Ecclesia, pasteur à Vandœuvres, expose « la nécessité estant en luy » et demande qu'on « l'assiste » : on lui fait a présent » de 3 écus soleil '-. — 22 mai : H. de la Mare, pasteur à Jussy, demande, comme gratification, « une petite vigne et un petit pré pour en gaudyr jouir] '■'. » — 5 novembre: Le prédicant de Russin expose qu'il s'est marié « suyvant le commandement de Dieu » et qu'il a d'autres charges à supporter, « tellement qu'il a nécessité. » On lui alloue 4 écus "'.

Le i5 mars 046 : « Maystre Abel, ministre, avecque luy aultres ministres,

i. Arjjcnt et non aigret. — 2. Registres du Coiiseï,, Vol. 38, f. 271. — :t. Ibid., f. 27S. — l. lùicl. f. 309.

Annalea, p. 341. - ii. Ibid., Vol. 38, f. 325. Annales, p. 342. —^6. Ibid., Vol. 39, f. 27V. Annales, p. 345- -

7. Ibid., f. 47. Annales, p. 345. — 8. Ibid., f. 85'. Annales, p. 346. — il. Ibid, f. 87V. Annales, p. 346- —

i». Ibid. Annairs, p. 347. — u. Ibid., Vol. 40, f. 28. Annales, p. 348. — M. Ibid., f. 87. Annales, p. 352'

1:1. Ibid., f. 123V. Annales, p. 354. — 14. Ibid., f. 283. Annales, p. 364.

lesquieulx tant aut nom de ceulx de la ville, que de ceulx que sont dehors, a exposé la nécessité estant en eulx et qui [qu'ils] ne peulvent vivre de leurs gages, requérant avoyer esgard sur eulx et les IVavoyer pour recommandé, causant la cherté qu'a esté par cy devant et qu'est encore de présent. Ordonné que les S«" Jehan Lambert, Claude Dupan, consendiques, Jaque des Arts et Domene Arlo, conseillers, se doybgent assemblés et adviser cieulx hout [où] il aura nécessité, affin leur fcre ung présent pour ceste année'. » C'était le troisième de la dite année. — Le 2 avril suivant, le pasteur de Russin, Louis Cugnier, « supplie verballement luy assistyr es sa grande nécessité -. » — Le 16 avril, le syndic Lambert et le contrôleur Mallagniod reçoivent commission de « adviser cieulx [des ministres hors de la ville] que seront povres affin leur ballié quelques possessions en augmentation de leur gages ^. » — Le 4 mai, le Conseil ayant entendu la « lamentation » du ministre Abel Poupin, ordonne qu'il « soyt assistyé pour un copt [coup^ de six escus soley. » Et Messieurs, en veine de générosité, ajoutent : « Et semblablement soyt assistyé aux aultres ministres, esqueulx aura nécessité S » — 14 mai : Les ministres Perron et Dagnyon et ceux de Russin et Neydens supplient « respectueusement qui plaise à Mess'* avoir regard à leurs povresse et leurs establir leurs estât affin qui puissent avoir moyen pour vivre et que ne fâche point la seig"*. » On avisera ^. — 11 juin : Calvin « au nom de tous les aultres [ministres] a requis qui plaise à Mess""* avoir regard sur leurs sallaire, mesme qui ne peuvent vivre par si peult de gaige ". » — 25 juin : Les prédicants de Chancy, Neydens, Bossey et autres des villages « ce lamentent de leurs gages et qui ne peulvent vivre honnestement d'icelluy. A esté par nous ordonné que les S'* Jehan Lambert, consindicque, et Jehan Chaultemps, consellier, doybgent pourvoystre esd' ministres en possession [c'est-à-dire augmenter leurs possessions] jusques à 20 fl. pour année. » Et quant aux ministres de la ville, « là out il aura pitié leur soyt baillié à un chascung d'icieulx, pour ceste foys, six escus soley pour homme". » — 17 août : Calvin intervient pour les ministres des villages, afin que l'augmentation de 20 fl., en « possession, » qui a été « establie, » leur soit enfin donnée**.

3 janvier i558 : « M. Calvin et M. Jaques Bernard pour les aultres ministres; lesquelz ont icy proposé que les ministres, tant de la ville que du village, estans congrégés et ayans conféruz ensemble, ont advisé de proposer à Messieurs la pauvreté qui est aux ministres de la parolle de Dieu, à cause des petis gages, et prier iceux augmenter, etc.... Arresté affin qu'ilz puissent vivre honestement, etc., que les biens qui autrcfoys ont esté gormandez par les prestres et loups ravissans soient maintenant appliquez à bons usages : considéré qu'il nous fait tant de bien que de donner gens qui administrent fidèlement la parolle de Dieu. Car maintenant totes choses sont beaucoup plus enchéries qu'elles n'estoient du passé, tellement qu'on veoit à l'œil la pauvreté qui y est : mesmes quant ung

1. Registres du Conseil, Vol. 4", f- 52. — ^- IbUI., f. 63^. — :i. Ibiii., f. 74- — 4- //W., f. 80. «. Ibid., f. 90V. — 6. Ibid., f. 113. Annales, p. 382. — 7. Registres du Conseil, Vol. 41, f. 121. — «. Ml.. f- 174'.

LA MAISON DE CALVIN

des ministres décède, que la seigneurie demeureLrJa chargée des enfans, qui n'ont rien : non pas qu'ils se prétendent enrichir par cela, mais seulement entretenir honnestement.... Arresté qu'on communiquera avec Mons"" Calvin comme et de quelle façon faudra solager les d' ministres, d'autant qu'on est très volontaire à s'employer librement à ceste œuvre *. » — 20 janvier : « Suyvant ce qu'on avoit parlé cy-devant de leur augmenter leurs gages, à cause de leur pauvreté et chierté du temps, » on arrête que dorénavant « on accroît leurs gages tellement qu'ils auront chescung 25o fl. d'argent et 12 copes de froment. » On avisera pour les ministres des villages"-. — Enfin, 6 décembre : Il y a des difficultés avec les douze coupes de froment; ce n'est pas « commode. » Les ministres « se lamentent que le blé ne soie pas beau. » On décide que « le tout soit réduit à argent », et que désormais chacun ait 3oo fl. « pour an, et Théodor de Bèze, lecteur en grec, aussi ^. »

On croirait lire en vérité le rôle pitoyable des miséreux d'un diaconat, des assistés d'un bureau de bienfaisance.

Il est vrai que, d'après GalifFe, il faut conclure : c'étaient des mendiants, des mendiants de profession. Précisément parce qu'on leur donnait trop ils demandaient trop, car (c'est son observation) « l'appétit venait en mangeant *. » 0 Les ministres étaient en outre de tous les banquets officiels que le Conseil calviniste se permettait aux dépens du public, et on ne tuait pas un sanglier ou un daim dans les bois de Jussy ^ ou du mandement de Peney, sans qu'ils fussent invités à en prendre leur part.

» Assurément nous sommes bien éloigné de vouloir reprocher aux ministres de l'époque d'avoir cherché à améliorer leur position : rien de plus naturel [une de ces phrases, dont l'école GalifFe se sert quelquefois et qui font un eflFet pénible]. Nous rappellerons seulement que le minimum fixe de ces ecclésiastiques français, pour la plupart célibataires [sauf tous ceux qui étaient chargés d'enfants], était de 200 fl., environ 2400 francs [nous savons que l'évaluation est fausse], c'est-à-dire beaucoup plus que celui des magistrats et des employés les plus occupés [c'est un quiproquo dont abuse Galifi"e, et dont nous parlerons plus tard], et que la plupart, entre autres tous ceux de la ville, avaient 240 fl., 2880 fr. [même exagération]. On sait qu'en outre ils jouissaient tous d'une maison meublée assez vaste pour y tenir de nombreux pensionnaires, souvent aussi d'un jardin productif, et que ceux de la campagne y joignaient des terrains souvent assez considérables ; à quoi il faut ajouter, pour tous, leurs provisions annuelles en nature, telles que blé, vin, bois de chauffage, etc.,

I. Registres du Conseil, Vol. 54, f. 31, 32^'. Annales, p. 683. — 2. Ibid., f. 53^. Annales, p. 685. — 3. Ihid., f. 342V. Annales, p. 709. — 4. Nouvelles pages d'histoire exacte, p. 45. — 0. Ici Galiffe indique une référence, la seule: Registres du Conseil, 7 février 1546. Il s'agit d'un sanglier pris dans les bois de Jussy. Le Registre mentionne: « Distribution du senglard, lequel a esté apporté en la moyson de la ville; et sur ce ordonné qui [qu'il] soyt destribuyé tant aux s" sindiques, conselliers, prédicans et aultres apparans de la ville. » (Vol. 41, f. y.) On voit quel festin ce sanglier, partagé en une cinquantaine de familles, dut procurer à chacune d'elles.

leurs jetons de présence au Consistoire [erreur : nous le verrons tout à l'heure] (alors payés à raison de 2 fr. par séance), souvent aussi au Conseil [erreur : nous le verrons tout à rheure[ (3 fr. par séance), le produit de certaines amendes disciplinaires qu'il ne tenait qu'à eux de multiplier beaucoup Lcalomnie pure], enfin des cadeaux d'argent continuels, comme nous venons d'en avoir la preuve [il s'agit des aumônes que nous avons énumérées ; tous les mendiants reçoivent des cadeaux continuels] et l'exemption de toutes les charges. En un mot, ce n'est pas exagérer que de dire que les honoraires de ces prédicants étrangers étaient, toutes proportions gardées, au moins le triple de ceux de nos excellents pasteurs actuels, à qui nous ne ferons pas l'injure de les comparer à leurs prédécesseurs de cette époque'. » — Conclusion : Sous ces espèces de mendiants, c'étaient de fort gros richards. Voilà l'histoire néo-documentaire des Galiffe, des Janssen, des Denifle, etc., etc.

Pour mettre les choses au point, nous constaterons que ce sont là de vieilles calomnies monacales dont Calvin avait déjà fait justice : « C'est bien faussement que les moines estiment mes collègues bien fournis d'argent (peciiniosos) ; car celui-là seul, je parle de Cop, qui peut être estimé riche, est trois ou quatre fois endetté. Abel et des Gallars sont riches... en enfants. Bourgoin et Raymond ont deux filles, et rien de plus-. » — Et précisément sur ce pasteur Abel Poupin, voici les notes trop authentiques des procès-verbaux. Elles complètent nos précédentes indications et constituent une monographie singulièrement suggestive.

25 novembre 1544 : M. Poupin, ministre, «est infectz de peste et a fayct supplié l'havoyer pour recomandé et le solager en sa nécessité. Ordonné qu'il soyt comandé à M. le trésorier de ly advancer son gage, ayant entendu sa lamentation '. »

4 mai 1546 : On assiste de 6 écus M" Abel « et semblablemcnt les aultres ministres esqueulx aura nécessité ''. »

19 décembre i55o : On alloue 3 coppes de froment à Aber\ etc.

23 septembre i555 : « Icy est parlé de la grande pitié il y a aud' ministre Abel; et est arresté de luy faire aulmosne. Arresté qu'on luy donne pour le coup 20 fl. et 2 copes de froment ^'. »

7 novembre i555 : « Icy est arresté que Messieurs allent veoir et visiter le d' ministre Abel pour adviser, selon sa pauvreté, à luy faire aulmosne, à leur discrétion. Et touteffois pour le présent luy soyt donné dix florins et troys copes de froment ". »

6 janvier i55() : « Icy sont ouyes les misères et pauvretés de ministre .Abel Popin, qui est en longue maladie, et mesme que en la maison y a des ruines.

1. Nouvelles pages d'hisloire exacte, p. 45-48. — 2. Septembre 1549. Opéra, XIII, p. 377. — 3. Registres du Conseil, Vol. 39, f. 51. Annales, p. 345. — t. Ibid-, Vol. 41, f. 86. Annales, p. 380.— .S. Annales, p. 471. — 6. Registres du Conseil, Vol. 49, f. 188. Annales, p. 614. — 7. Ibid., Vol. 50, f. 28». Annales, p. 618.

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Arresté qu'on visite les dictes ruines et qu'on luy donne 25 florins et 6 copes de froment, et aussi qu'on luy donne la robe qu'il a acheptée ^ »

Enfin, il meurt deux mois après, 5 mars i556 ^ — Voilà où aboutissaient les banquets, les gibiers, les pensionnaires, les maisons meublées, les jardins productifs, les jetons de présence, les amendes iniquement prélevées, les cadeaux, les gros honoraires et les exemptions de charge! — C'est odieux.

4. Ainsi, le fait général qui ressort avec une douloureuse évidence de tous ces faits particuliers, c'est qu'avec leur traitement les pasteurs étaient dans la nécessité, dans la pauvreté, dans la misère, étaient réduits à une véritable mendicité vis-à-vis des pouvoirs publics.

Or, leur traitement, outre les 25o fl., comprenait une maison et au moins le pain. — Si on donne au florin le pouvoir que lui attribue Heyer, à savoir 10 fr. de notre monnaie, on a 25oo fr. de traitement en argent, 5o fl. de blé, d'après l'évaluation du Conseil lui-même, ou 5oo fr., soit environ 3ooo fr., plus le logement. — Or aujourd'hui, dans cette situation, un pasteur de Genève ne serait pas riche : en tout cas il ne serait pas pauvre, il ne serait pas dans cette misère qui tourmentait les pasteurs du seizième siècle. Aujourd'hui, les pasteurs de France s'estimeraient heureux de recevoir 3ooo fr. de traitement et un logement. Donc, laissant de côté la quantité d'argent fin contenu dans le florin, le prix du marc d'argent et les tableaux sur le pouvoir de l'argent, et toutes les quadratures du cercle économique, on peut conclure que le florin du seizième siècle n'avait pas \e pouvoir qu'a aujourd'hui une pièce d'or de 10 fr. C'est exagéré.

Admettons que, outre leur logement, les pasteurs de Genève aient reçu un traitement de i5oo fr. environ : cela nous expliquera leur gêne. Et dès lors, Calvin qui avait le double a dû recevoir un traitement de 3ooo, de 35oo fr. — Ce qui porterait à peu près à 7 fr. le pouvoir du florin à l'époque de Calvin.

Cette conclusion n'est évidemment qu'approximative : mais elle nous paraît raisonnable et pour des raisons que tout le monde est à même d'apprécier. — Nous remarquerons de plus que nous aboutissons à un chiff"re qui se trouve être une moyenne de tous les chiflFres indiqués. Et peut-être est-ce une forte raison en faveur de sa probabilité.

Sans doute il reste que Calvin avait un traitement double de ses collègues. Mais le double de ce qui réduit à la pauvreté n'élève pas nécessairement à la richesse. Un pasteur de Genève qui aurait aujourd'hui, outre le logement, 3ooo ou 35oo fr., serait-il riche, trop riche? D'autant plus, comme le dit la décision du Conseil qui lui attribua ce traitement, que Calvin avait des charges particulières, « passants^ » et autres frais de représentation, selon l'expression moderne. Et comment nous étonner de cette inégalité quand nous constatons que MM. de Berne donnèrent précisément ce traitement de 5oo fl. à Caroli, le moine défroque,

i. Re^'islres du Conseil, Vol. 50, f. 91. Anna/ex, p. 624. — -2. Annales, p. 630. — :t. Bornons-nous à noter un seul chifTrc : en moins d'une année, du 13 octobre 1538 au 4 octobre 1539, on fit l'aumône à 10653 passants à rH6pilal général. M- D. G., III, p. 167 et n. 2.

qui fut tour à tour la honte des deux Eglises, entre lesquelles il fit alterner ses services. Calvin, traité comme un Caroli, était-ce trop?

On a essayé de comparer le traitement de Calvin, qui recevait 5oo fl., avec celui d'un syndic', qui se contentait de 25 ou 3o, en i532. Calvin vingt fois plus payé qu'un syndic! Le fait très simple est que les syndics étaient des personnages en général riches, ayant leur commerce, et dont les fonctions étaient gratuites. Les 25 ou 3() 11. qu'ils recevaient étaient une insignifiante indemnité et non un traitement". Et la preuve, c'est qu'à un moment, 6 septembre i536, il fut question d'élire un des quatre syndics comme « résident » ; c'est-à-dire qu'il devrait résider dans la Maison de ville, assembler les Conseils, noter les résolutions et les faire exécuter, bref, « vaquer tout entier aux affaires de la ville en abandonnant les siennes propres. » Et alors, « pour le dit temps, dès à présent, à la prochaine fête du dimanche, après la purification de la vierge en février, » soit pour six mois, on décide de lui donner « pour gage quatre cent florins. » Cela faisait 800 fl. par an. La décision est confirmée le 10 septembre'', il est vrai que, le 14 février i537, on réduit le salaire du résident « à deux cent florins pour an, oultre ses gages ordinaires. » Mais l'institution ne subsista pas*. — Et enfin nous notons qu'en 1541, le traitement syndical est fixé à 5oo fl. par an, payable par trimestre de i25 fl., à celui des quatre syndics qui était spécialement en fonction pendant ce trimestre : « Les gages des sindicques az ung cheseuug d'icieulx I25 florins que sont en somme 5oo florins payé quartemps pour quartemps ''. » — De telle sorte que Calvin n'était pas payé vingt fois plus qu'un syndic. En apparence (et la réalité était singulièrement inférieure) il était payé également.

Nous noterons enfin que des hommes moins célèbres que Calvin, qui avaient été ses collègues, avaient des traitements bien supérieurs. A Bourges, Hugues Donneau recevait 3oo écus d'or soleil à 48 sols, ce qui faisait 1200 fl., et le doyen François le Duaren recevait 400 écus d'or soleil, soit 1600 fl. ".

Hotman ipour ne pas citer d'autres traitements, comme celui d'Alciat, plus important encore) avait à Strasbourg 160 fl. par an, puis 3oo et 36o, et le logement, sans compter une partie de ses revenus de France, trois pensionnaires à une couronne par mois, et sans compter leurs leçons. Quand le duc de Prusse voulut l'attirer à Kônigsberg, il lui fit offrir 400 fl. d'or (évalué pour la période

l. Ici encore Kampschulte a eu le tort de se laisser aller jusqu'à suivre Galiffc. — 2. « Il n'est guère possible de trouver exactement les gages des syndics et conseillers, attendu que, outre leur traitement fixe, ils étaient payés pour différents travaux qu'on ne penserait pas à rétribuer de nos jours. . M. D. G., XVII, p. 124. — Il faut noter une décision du 7 février 1507, d'après laquelle ceux qui refusent d'accepter une charge sont frappés d'une amende de 25 fl., et ceux « qui acceptent volontiers sont exempts de tous péages, tailles, gabelles et autres tributs que les citoyens et bourgeois supportent. » Flournois, Extraits. — Nous ignorons l'histoire exacte de ces privilèges. Mais Galiffe note qu'ils étaient fort importants pour certains marchands. Les pasteurs profitaient-ils de ces privilèges ? Galiffe le dit, mais, comme le plus souvent, il ne cite aucun texte. — -l. Registres du Conseil. 6 et 10 septembre 1536, Vol. 29. 2= partie, f. 4V. — i. Ibid., 14 février 1537, f 44. — ~>. Ihid., 18 janvier i54t, Vol. 35, f. iS. — 0. Raynal, Histoire du Berry, III, p. 563.

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466 LA MAISON DE CALVIN

de i55i à iSyS par Tabbé Hanauer à 18 fr.), soit 6400 fr., plus 100 fl. (soit 1800 fr.) en payement de ses consultations, plus le logement, la nourriture et Thabillement pour lui et pour un dornestique % et les frais de voyage ^ — A Genève, en 1574, Hotman avait comme professeur de droit 800 fl., plus des honoraires de consultation, plus des pensions payées par ses élèves, plus le produit de nombreux ouvrages. « En réunissant toutes ces ressources Hotman avait à peine de quoi vivre ^ » En iSyS. l'université de Leyde lui ofi"re 800 tl. par an, et 3oo fl. pour le voyagea

Que valaient exactement les 5oo fl. du traitement de Calvin? Nous ne le savons. Ce que nous savons, c'est que ce traitement était modeste ■'. — Et de la question monétaire, nous pouvons passer à la question morale.

i. Dareste, lieviie historique, I (2), p. 12, 14, et n. i. — i. Ibid., p. 11. — .!. Ibid., p. 388, 389. — l. Ibid., p. 392. — 3. Le 10 mai 1563, recommandant François Porto, ancien professeur de grec à Ferrare, (alors professeur à Genève, comme successeur de Béraud, depuis le 25 septembre 1561), et rappelant à la duchesse, Renée de France, sa promesse « de faire quelque bien à sa fille pour la marier, > Calvin, aux autres recommandations, ajoute celle-ci : « Ses gaiges sont sy petis, comme de nous tous, qu'il luy seroit impossible d'en vivre, s'il n'avoit support d'ailleurs pour le soulaiger de ses charges. » {Opéra, XX, p. 17, 18; p. 484, n. 5, et Annales, p. 771. 9 janv. 1562.) — Le 16 mars 1558, Calvin s'adresse à l'hébraïsant Mercier, et lui propose d'échanger Paris et le collège de France pour Genève. Seulement il ne le lui dissimule pas, « c'est une condition modeste qui lui est offerte. » {Opéra, XVII, p. 94.) Ecrivant le même jour au pasteur Macard, à Paris, il ajoute, parlant de Mercier : « Je ne puis lui promettre qu'une petite maison {donwnculam) et un gage égal au tien. Cependant, il y aura d'autres affaires (occiipationes) qui compenseront l'e.xiguité du salaire. > (Ibid., p. 98.) En 1563, 17 octobre, Calvin revient à la charge et écrit à Mercier : « Le traitement est petit (exiguttm), je l'avoue : 200 livres. On donne une maison assez agréable et spacieuse. Mais pense que les dépenses sont moins grandes ici que chez vous [à Paris]. {Ibid., XX, p. 170.)

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