DEVANT LA PORTE DE CORNAVIN
Et « marchent après, au rang des médecins et des professeurs, et hommes doctes es lettres humaines, » Benoit Textor, l'ami et le médecin d'idelette et de Calvin, Philibert Sarasin, qui lui donna aussi ses soins, « et dont la fille Louise Sarasin, savante en lettres hébraïques, grecques et latines, est encore l'épouse de Marc Offred, docteur en médecine, de la noble famille des OiTred de Crémone ; » Joseph Scaliger, « l'honneur des lettres en ce siècle, » fils du grand Jules-César Scaliger; Pierre Ramus, le philosophe assassiné à la Saint-Barthélémy; Conrad Badius, imprimeur et pasteur; Pierre Davantès, le musicien ami de Calvin; Bourgeois, le l^alissy de la musique, l'auteur des mélodies du Psautier; Robert et Henri Esticnne, les princes de l'imprimerie; Mathurin Cordicr, le doux pédagogue, qui instruisit les enfants et Calvin lui-même
Ft puis la noblesse d'Italie, Celso, comte de Martinengo, fondateur et pasteur de ri^glise italienne de Genève; le marquis de Vico, qui renonça à son père, à sa femme, à ses enfants, à ses biens pour se charger de la croix de Christ ; Bernardino Ochino, Blandrata, Fauste Socin'....
Et puis les Anglais, comtes, barons, savants, Whitingham, le prétendu beaufrère de Calvin; Bodley, sa femme, cinq fils, trois domestiques: son fils fondera la Bodléienne, la fameuse bibliothèque d'Oxford; Knox, le réformateur écossais, sa femme, sa belle-mère et son fils Nathanaël; Christophe Goodman, le collègue de Knox, et W. Stafford, le premier par le rang, puissant et riche, avec sa femme, sa sœur, une cousine, un fils, une fille, cinq domestiques. On lui permet de porter son épée. Il prend Calvin pour parrain d'un nouvel enfant, auquel il voudrait donner le nom même du Réformateur. Celui-ci ne put être décidé « pour choses du monde. » Seulement quand, le père mort, la mère voulut ramener l'enfant « en la papistrie, » Calvin, s'autorisant de son serment de parrain et des dernières volontés du père, malgré toutes les menaces, refusa de laisser partir l'enfant : « Arresté, dit le Conseil, qu'on ne s'estonne [de] rien en bien faisant -. »
Et les gentilshommes français et flamands se succèdent, Jacques de Bourgogne, seigneur de Palais, proche parent de Charles-Quint, marié à Yolande de Bréderode ; un frère du maréchal de Monpczat, un vidamc de Chartres, les seigneurs de Téligny, de Lautrec, de la Noue et la propre sœur du grand Stathoudcr de Hollande.
Et voici les seigneurs allemands, comte palatin, duc de Lunebourg, duc de Holstein, ducs et comtes de Nassau, de Solms, de Hanau....
Bref, s'écrie l'auteur de 1606 ■', à la fin tic cette énumération homérique et incomplète, « bref, (]ui en voudroit en ce lieu comprendre l'entier dénombrement, le catalogue scroii |ilus long que de Genève à Chambéry. » — Or, que serait-ce si l'on voulait dénnmiirer tous ceux dont le nom seul est connu, et tous
1. Voir J.-l!.-G. GalifTc, Le Refiti^c italien de Genève aux XVI' et Xl'II' siècles, 1881. — i. Th. Hcycr, M. D. G., IX, « Notice sur la colonie anglaise établie à Genève de 1555 à 1560, » p. 352. — Registres i/ii Conseil, 30 juin 1556. Vol. 51, f. 201. — ',i. Le Citadin de Genève, ou res[)onsc au cavalier de Savoye, 1606. — Voir Th. Dufour, M. D. G., XIX, p. 318-348, « Notice bibliographique sur le Cavalier de Savoie, le Citadin de Genève et le Kléau de l'aristocratie genevoise. »
JEAN CALVIN III 2
ceux dont le nom même est inconnu, mais dont l'héroïsme, la vertu ne furent pas moins dignes de respect, foule énorme de ceux qui, après les massacres de Mérindol et de Cabrières, de la Saint-Barthélémy, après la Révocation de Fédit de Nantes, pendant ces siècles de persécution, vinrent à Genève, « refuge mémorable des pauvres fidèles, » « port et havre tranquille parmi les orages et les tempêtes ? » — Le peu recommandable rimeur et calomniateur, qui s'appela Arthur Désiré, a cependant très bien rendu, en 1 558, l'impression qu'éprouvaient les hommes de ce temps :
...Par tous les costez de l'rance,
On ne rencontre sus les champs,
Que apostz [apostats], bourgeoys et marchans,
Femmes, chambrières et filles.
Qui passent par citez et villes.
Et s'en vont, sans estre arrestées,
A Genève, à grans charretées,
Avec tous leurs pctis cnfans '.
Et un pieux anglais, John Bâle-, la même année, écrivit que c'était non seulement un miracle, mais le « miracle des miracles ■'. »
Le premier « Registre et rolle des estrangiers » (le premier des trois ou quatre autres qui ont échappé, en 1794, au vandalisme révolutionnaire) va de i54g à i556. Il porte comme titre : « Registre et rolle des estrangiers françoys, italiens, normans, provencalz, gascons, néapolitains, flamans, bourgaignons, bretons, lorrains et aultres \ » Parmi ces autres, il y avait des Savoyards, des Suisses, des Allemands, des Anglais, des Espagnols, des Portugais, des Grecs, même des Juifs orientaux et des Turcs baptisés ''. (jalifFe a rassemblé plus de i3oo noms, pour le Refuge italien du XV I" et du XV IT' siècle^. Quant aux Français, en 1559, l'année même de la paix de Catcau-Cambrésis, on en reçut à l'habitation
I. A. Cartier, Les Genevois en ijjS, M. D. G., a'-' série, V, p. 177. — 2. John Bâle, 1495-1563, évêque (l'Ossory. « Fragment de lettre d'un anglais, > traduite et publiée à Genève, par Conrad Badius (Th. Dufour, M. D. G., 2= série, II, p. 378, 379): < Que les autres se forgent des miracles tant qu'ils voudront; certes, Genève me semble estre le miracle des miracles, de dire que tant de gens de tous costez abordent W comme en un lieu de franchise et de refuge, non point pour s'enrichir, mais pour avoir indigence; non point pour se soûler, mais pour avoir faim; non point pour estre plus heureux, mais pour estre subjets à meintes misères; non point pour conserver leurs biens, mais pour les perdre. Plusieurs marchands s'as- .scmblent où ils sentent le gain et les gend'armes vont où le butin est; brief, tous vont où le proufit les invite; mais c'est une chose comme monstrueuse de veoir tant de gens se transporter d'abondance à indigence, de repos au travail, d'un estât riche et opulent à povreté, qui est tant ignominieuse au monde. Or cestc villo-là est un Paris, c'est un Londres, c'est un apport d'une traffique nouvelle, et un nouveau Francfort, là où on accourt, non pour faire du gain, non pour acheter de la marchandise, ou vendre et faire cHchange des choses caduques, mais pour souffrir, pour perdre, pour changer les choses terrestres aux célestes, et pour, au lieu des thrésors du monde, en acquérir de divins et permanens au ciel.... N'est-ce pa.s un miracle de veoir plusieurs de leur bon gré descendre d'un estât tlorissant, et de grandes richesses et dignitez. jusques h manier les rasteaux, fouir la terre et estre aides à maçons, pour servir aux fortifîcatjons, c'e.st-.Vdire d'évesqucs devenir musniers, et de juges, tireurs à la rame?» —3. < Bàle, Zurich et Genève en 1538. . Iliiil. \. Archives, Manuscrits historiques, îi" 121. — 5. Galiffe, Le Re/iige italien, y- 72. 73' •'■ //'«A, p. fi9.