‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 2)Chapitre 62 sur 116 · Institution chrétienne, III, ch. X, § J · texte numérisé non relu

Institution chrétienne, III, ch. X, § J

532 LA MAISON DE CALVIN

Maintenant, nous ne serons plus étonnés d'apprendre qu un des délassenaents et des plaisirs de Calvin était d'aller passer quelques jours à la campagne, en villégiature comme nous disons, à « rustiquer .., comme il le disait lui-même dans son langage plus pittoresque, - et pas seulement pendant la peste '.

Ici une parenthèse est à sa place. — Est-il permis de sortir d'un lieu pour éviter la peste qui y sévit? Cette question précise a été posée à notre Réformateur. Naturellement, il repousse toute idée d'avoir quelque indulgence pour la timidité, la lâcheté de ceux qui, par peur du danger, abandonnent leurs charges, par exemple pour le pasteur qui laisse son église. Mais, pourvu qu'on ne néglige pas son devoir, il n'est pas moins permis de chercher à éviter la peste que l'épée ou le feu. Et Calvin s'exprime ainsi: « Cette question vient de la stupidité de ceux qui sont complètement dépourvus de toute humanité {gusîu aliquo hiimanitatis). Ils déclarent que pour fuir la peste, on ne peut changer de lieu. 11 ne sera donc pas permis de choisir un air salubre {salubrem aerem)\ Il ne sera donc pas permis, dans les logements, de préférer une vue salubre (prospectum qiioque salubrem). Il ne sera donc pas permis d'éviter une odeur fétide! Il ne faudra donc craindre aucune contagion!... Paradoxes, dont la lin est de nous dépouiller de tous nos sens-. »

Cette humanité, qui consiste à respecter l'intégrité de tous les sens, à fuir tout faux ascétisme, alliée au sentiment si vif du devoir strict, au dédain de tout danger, en un mot, cet équilibre des pensées, des sentiments, est, nous ne cessons de le répéter, ce qui caractérise généralement Calvin.

Nous ne voulons pas rappeler l'exemple que nous avons signalé du calme, — aussi éloigné de l'hésitation que de l'enthousiasme, — avec lequel Calvin se préparait à devenir aumônier de l'hôpital des pestiférés ^ Mais qu'il nous soit permis de noter ici la façon dont il répond à la calomnie de ceux qui l'accusent non plus d'avoir fui la peste, mais d'avoir renié sa foi pour sauver sa vie : tt Jamais nostre Seigneur ne m'a admené jusques-là, qu'on m'ayt demandé confession de ma foy. Quand il luy eust pieu m'esprouver en cest endroict. Je ne me vante pas de ce que j'eusse faict, mais je ne doubte pas, que plus qu'il m'a donné ceste constance d'exposer ma vie en danger pour autruy , au regard scullcmcnt de sa parolle, qu'il ne m'eust adsisté par sa vertu, quand il eust este cjucstion de glorifier son nom.... Mais je loue le Seigneur qui n'a pas tant permis sur moy à Sathan, et mesme a supporté mon infirmité en ce qu'il ne m'a jamais csprouvé par examen ne par prison \ » — Pas de phrase, pas de jactance ! Jouir de la vie, sous le regard de Dieu, tant que Dieu le veut. Si Dieu appelle à

I. O/itra. XII, p 8, n. 31 : < Possible qu'il n'a pas daté ceste lettre à Genève, à cause que la peste y cstoit pour [lors] comme il est indiqui; dans la lettre au post [scriptum] à cause qu'ils estoient en quelque heu proche de C.cnÈvc. . — i. A un inconnu. <j juin 1560. Opéra, XVIII, p. 105. — 3. Voir plus haut, !'• ''lo ' . ■ uil 15^5. Of>tra, XII, p. 67, 6S.

la souffrance, à la mort, accepter, avec l'aide de Dieu, la souffrance et la mort. Tout mépriser pour sauver son âme, si Dieu le demande. Jouir de tout avec tous ses sens, si Dieu le permet. — Fermons notre parenthèse, et voyons comment Calvin « rustique. »

Le voici arrangeant avec Viret une partie de campagne (23 juillet i55o) : « Je ne sais plus qui m'avait dit naguère que tu allais venir ici ; j'ai saisi cette nouvelle, comme si je te tenais enchaîné par un pacte formel. Si tu comptes venir, je t'en prie instamment arrive chez nous samedi. Il n'y a pas dans toute l'année une occasion plus favorable. Dimanche (27 juillet) tu prêcheras en ville, moi j'irai à Jussy [petit village à une ou deux heures de Genève]. Après le dîner, tu me rejoindras. De là nous irons tous deux chez le seigneur de Falais [à Veigy, entre Jussy et Hermance]. De chez lui nous passerons du côté opposé ', et nous rustiquerons chez De Lisle {Insulanus) et Pommier, jusqu'à jeudi. Si tu veux, vendredi, faire une excursion jusqu'à Tornet ou à Belle-Rive, je t'accompagnerai aussi Fais en sorte de ne pas manquer-. »

Une lettre, postérieure de huit ans (16 mars i558), nous apprend que Calvin a continué, par ordre des médecins, ces parties de campagne. « J'ai reçu ta lettre, écrit-il encore à Viret, en dehors des portes de la ville au moment où je quittais la métairie {tuguriwn) de mon frère, pour aller dans un autre village, car les médecins m'ordonnent de faire des courses (cursilare).... Je ne reviendrai pas à Genève avant demain ^ Les amis qui rustiquent avec moi te saluent bien, Normandie, Varenne, mon frère et notre hôte du Saconnex*. »

On verra dans notre Appendice sur la métairie d'Antoine Calvin (nisticiiiu tugurium) les documents que nous avons pu recueillir pour en déterminer la situation exacte.

C'est ici [in nistico tugurio) qu'il vint cacher dans la « solitude », pendant quelques jours, sa tristesse et la honte que lui causa l'adultère de sa, belle-sœur '■'.

C'est ici que se passèrent les événements, moins lugubres, qui nous sont ainsi racontés : « Dimanche, commence Calvin, j'avais résolu de me retirer à la campagne, pour laisser tout autre travail et consacrer les trois jours suivants à

I. Voir Opéra, XIII, p. 603, n. 3. Les indications de Calvin ont donné lieu à divers malentendus. Voici, semble-t-il, comment on peut comprendre la chose. De chez M. de l-alais, Calvin et Viret iront chez M. De Lisle, près du lac : peut-être aux environs de Cologny. (Ceci justifierait la tradition affirmant que Calvin allait à Cologny. On y montre encore la maison, presque entièrement remaniée, où il aurait eu l'habitude de loger. Cette tradition a été recueillie par Fontaine-Borgel, Histoire des communes genevoises de Vandœuvres, Collonge, Bcllerive, Cologny et des Eaux-Vives, 1890, p. 190; elle nous a été attestée par les propriétaires : mais nous n'en avons trouvé aucune preuve directe.) De chez De Lisle et Pommier, Calvin propose à Viret de rentrer à Genève, le jeudi soir, et de faire, le vendredi, une excursion soit à Tornet (Tournay près de Pregny), rive droite, soit à Belle-Rive, rive gauche. — 2. Opéra, XIII, p. 603. — 3. La veille il datait une lettre à Macard : de la ferme de mon frère, dans laquelle notre hôte lui-mOme, Villamongius, Normandie, et Varenne ont dîné. Opéra, XVII, p. 97- I' élisait aussi : « L'ennui du repos me forcera, quoi qu'il arrive, à rentrer pour reprendre ma charge avant cinq jours. » Le lendemain, il ne peut plus attendre qu'un jour. « Je n'ai pas amené mon secrétaire parce que les médecins m'ordonnent de prendre des vacances complètes (prorsus feriari). » Ibid., p. 95. 97- — *• Le Petit et le Grand Saconiicx sont deux paroisses en allant de Genève à Ferney. Ibid., p. 92, 93- — ^- Mars 1562. Ibid., XIX, p. 327.

LA MAISON DE CALVIN

accommoder Caroli inrnando Carolo). Déjà tout était prêt pour la route et pour le séjour : tout à coup un accident a renversé tous mes projets. Je ne trouve pas les commentaires envoyés par Farel >, et qui devaient m'instruire de tout. Comme j'ai cru (et je le crois encore) qu'on me les a frauduleusement soustraits, cela m'a causé une indignation telle que le lendemain matin j'ai dû rester au lit. La perte m'était d'autant plus désagréable que j'avais remis jusqu'ici la lecture de ces commentaires. Cependant, après m'être calmé, je n'ai pas voulu abandonner le travail que je t'ai promis. Le soir avec la lune nous partons. Mais àTournay^ les puces nous ont tellement tourmentés toute la nuit, que nous n'avons pu dormir une demi-heure. Avant trois heures nous nous levons pour gagner Saconnex. La pluie nous arrête, serrée et continue. Vers cinq heures elle cesse et nous nous réfugions dans cet asile pour nous refaire du moins par deux heures de sommeil '. »

Le 14 juillet, Viret répond de Lausanne : «Je m'étonne vraiment qu'effrayé par tant de prodiges, qui se sont produits au moment où tu allais prendre k plume, tu n'aies pas été détourné du travail que tu méditais contre Caroli. Mais tu n'es pas troublé, je le vois, par la superstition des prodiges et des signes. Et cependant tant d'événements pouvaient à bon droit être tenus pour des prodiges : les commentaires perdus, la maladie, le combat nocturne contre les puces, la pluie continuelle, — choses qui ne t'ont laissé aucun repos, ni la nuit ni le jour. Pense ! si tu as été forcé de céder aux puces, quel courageux soldat tu ferais contre les punaises. Car, en descendant dans l'arène contre Caroli, tu entreprends bien le combat contre une de ces punaises, qui attaquent leurs ennemis non seulement par leurs morsures, mais par leur odeur. Je craindrais qu'il ne t'arrivàt ce que Luther répondit un jour à Eck, dans un vers magistral et élégant : « Je le sais bien; si je lutte avec un excrément, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali. » A moins que Caroli ne soit de cette espèce d'ennemis, (|ui ne peuvent salir et souiller qu'eux-mêmes.... »

Cela continue et finit ainsi : « Cet ennemi, quel qu'il soit, n'est cependant pas absolument méprisable : les morsures des puces qui avaient envahi ton lit ont dû te le prouver assez. Car, quoique la puce soit un ennemi vil et méprisable, il n'en est pas moins à la fin très désagréable. Courage donc! Continue à chasser ces puces et ces punaises, qui sont incapables de te nuire, mais peuvent tourmenter ceux qui les connaissent moins et ne savent pas aussi bien l'art de les détruire*. »

Va Calvm de répliquer : « Si le courage m'avait manqué pour repousser les morsures de Caroli, tu m'aurais complètement enflammé par ta comparaison élégante et plaisante des puces et des punaises ^ »

Ainsi, tout en rustiquant, riaient parfois, dans leurs grandes barbes pointues, nos vénérables Réformateurs, un peu haut, un peu fort, Calvin comme les autres.

I. l-4rçl, d'aprts sa lettre du m juin 15.15, lui avait envoyé des livres écrits par Caroli et des notes .,.Ml »ur«.t voulu faire recopier, mais le temps lui avait manqué. Opéra, XII, p. 93. - 2. Voir au mêmç Appcn.licc X 3 juillet .545. 1I>UI.. p. .00, et ,0., n. .. - 4. //W., p. ,02. 103. - ti. Ibid., p. ,07.

cal\in chez ll'i 535

Lorsque Calvin écrivait ou recevait ces lettres « plaisantes, » il n'était plus à la campagne, il était rentré dans sa maison de la rue des Chanoines. Rendonsnous y une fois de plus et écoutons notre Réformateur... continuer à rire. Et comme nous allons heurter les préjugés les plus enracinés, les erreurs passées à l'état d'axiomes aussi incontestés qu'incontestables, procédons textes en mains.

Calvin définit la joie : « Le fruit de l'esprit est... joie... une façon de faire joyeuse, ou une alaigreté {hilavilas) que nous démonstrons envers nos prochains, laquelle est contraire à chagrin [morosilas). » — Cette joie est un devoir'.

« Cela est naturel, si un homme est povre qu'il soit centriste, et si un homme est riche, qu'il s'esjouisse ; et ceste joye-là de soy n'est point mauvaise. Car il est dit : Tu t'esjouiras devant le Seigneur ton Dieu beuvant et mangeant. Si donc nostre Seigneur nous eslargit des biens, et que nous ayons de quoy nous substanter, c'est pour nous resjouir; et tant s'en faut que cette esjouissance-là desplaise à Dieu, ne qu'elle soit condamnée de soy, que c'est plustost un signe de foy, et de la crainte que nous avons à luy, yeu que nous apprenons de louer sa bonté, et de luy rendre grâces selon les biens qu'il nous distribue^. » — Et encore: « Comment? Dieu veut-il que nous soyons tousjours en mélancolie? Dieu est-il fasché et offensé quand nous avons quelque resjouissance? Et o\x sont les passages où il est dit, que Dieu ne demande sinon que les hommes se resjouissent, et qu'il leur donne de quoy pour ce faire ? Car il ne se contente pas seulement de les nourrir et substanter, mais il leur donne de superabondant pour les resjouir^ »

Et par plaisirs, réjouissances, joies, Calvin n'entend pas seulement les plaisirs mystiques, les joies éthérées, les réjouissances spirituelles. Cet ascète, qui n'a certes pas abusé du corps et de la terre, ne dédaigne ni l'un ni l'autre. Il est très permis, il est voulu de Dieu que nous nous réjouissions des biens de ce monde, du boire et du manger :

a Nostre Seigneur nous donne matière et occasion de nous rcsjouir, quand nous avons du pain à manger, et le vin pour boire, et les autres biens propres pour ceste vie '*. » Certainement, il est permis de manger et de boire; il est même permis de se réjouir et de s'égayer {licct etiam lœtari et exhilarari). Il taut seulement en toutes ces choses tenir la mesure ^.

Et sa théorie, Calvin la met en pratique. C'est à son ami Falais, qu'au milieu de douleurs si fortes qu'il peut à peine écrire, il envoie ces jolies lignes, écrites par Baudoin sous sa dictée : « Il me faict mal que je ne puys là estre avecque vous du moings ung demy jour, pour rire avecque vous, en attendant que l'on face rire le petit enfant en payne d'endurer ce pendant qu'il crye et pleure. Car c'est la première note pour entonner au commencement de ceste vie, pour rire à bon escient quand nous en serons sortys ". »

1. Galates v, 22. Opéra, L, p. 255. — 2. Sermon cxv, Job, ch. xxxi. Ibid., XXXIV, p. 679, 681. — :!. Sermon xcix, Job, ch. xxvil. IbUi. p. 476 et ss. V Ibiii., p. 47S. — «• HomOlic civ sur le I" livre de Samuel, ch .x.xx. Ibiii., XXX, p. 699. — 6. 16 août 1547. Jbiil., XII, p. 578.

LA MAISON DE CALVIN

A Farel (comme maintes autres fois dans sa correspondance) il écrit qu'il a parlé par manière de plaisanterie : « Je voulais plaisanter avec to. plutôt que me plaindre sérieusement ( jocari qiiam serio conqueri) '. y

De ses plaisanteries,' Calvin n'exclut pas les calembours. M. de Bure est le comte de Beurre; la cour de Malines est la cour de Malignes ^ Et si Ton veut voir comment Calvin entendait la plaisanterie littéraire, il n'y a qu'à lire son traité sur les Reliques. (On en trouvera des fragments dans notre premier volume, p. 44, 45.) — Du reste rien de tout cela n'est contredit par les premiers adversaires et calomniateurs de notre Réformateur, d'après lesquels il était porté « à rironie socratique » (Papire Masson) ; il avait « l'esprit vert, prompt aux reparties, et jetant tout à coup des saillies et des boutades d'un bel esprit » (Florimond de Raymond) ; il avait l'esprit « gaillard » (Carduino).

Mais la question s'élargit et devient plus curieuse et plus importante. Calvin a-t-il goûté, en matière de littérature, le genre plaisant?

Ses deu.x amis. Th. de Bèze etViret, cultivaient beaucoup ce genre. Que l'on veuille bien se rappeler les plaisanteries, les bouffonneries de l'Epître de Bèze sur le nez du président Liset ', et de sa complainte. Or Calvin en rit de tout son cœur. Il envoie un exemplaire à Blaurer en lui disant : « J'ai ajouté l'épître facétieuse de notre Bèze, sous le nom de Passavant; j'espère qu'elle te fera bien rire {qiiœ multos tibi risus, ut spero, eliciet)'\ » — Quatre ans plus tard, en juin iSSy, Bèze confie à Calvin son projet de faire de nouveau parler son Passavant : et Calvin ne l'en dissuade pas du tout "'.

Un adversaire de Calvin va souligner, en le lui reprochant, ce goût de Calvin pour la plaisanterie. Et quel adversaire? Castellion. C'est lui, Castellion, qui se pose en défenseur de la littérature sérieuse, en matière religieuse, vis-à-vis de Calvin qui goûte trop la littérature plaisante. « Je n'ai jamais plaisanté, écrit Castellion, des choses saintes. Mes jeux d'esprit n'ont porté que sur des sujets profanes. Bien loin d'aimer la raillerie en matière de religion, il m'est souvent arrivé de reprendre ceux qui s'y plaisaient : j'en puis citer comme exemple deux de tes amis intimes ; l'un, je l'ai fait avertir (n'ayant pu le rencontrer moi-même chez lui) au sujet d'un petit écrit bouffon, intitulé Zoographie. Il s'est si peu corrigé qu'il en a écrit dans la suite un autre, intitulé Passavant^ et depuis lors, il m'a voué une haine capitale, et il m'a prodigué les outrages dans ses discours et dans ses écrits. — L'autre est un homme qui m'a rendu des services (il m'a, lui, vraiment et non pas comme toi, nourri dans sa maison, et j'ai pu ainsi recon-

I. Il novembre i5.|i' Opéra, XI, p, 321. — 2. < Jamais nous n'avons entendu qu'estoit devenu cest (îccrvclé le conte de Hcurrc. . (A M. de Falais, 19 octobre 1546. Ibid., XII, p. 402). — « Ayant bonne espérance ijuc la raiRc qu'a jcctO sur vous la court de Malignes s'en ira tost en fumée. > Ibid. — A propos de CCS iMtrts de Calvin à Jai/iie de lioiir^ognr, Seigneur de Falais, etc., Amsterdam, 1744, l'éditeur dit dans son Avertissement : • On y' verra partout un grand homme de beaucoup d'esprit... soit qu'il négocie des mariages, des achats de maisons et de terres, etc., en un mot, on y verra un homme qui auroit excellé en tout, (luclqiie nenrc de vie qu'il eût embrassé. . P. iv. — 3. Voir Jean Calvin, I, p. 260, etc. — 4. C'est rKl^.istol.1 msKistri litncdicti Tassavantii, de 1553. - 3 février 1554. Opéra, XV, p. 25 et n. 11. — 5. Bernus, Thitxivrt dr lii:.,-, p. 58, 5^.

naître sa piété); je lui ai écrit au sujet de certains ouvrages légers pour l'avertir de ne pas traiter les choses saintes avec légèreté. Il s'est montré plus accessible que l'autre à mes exhortations. — Ton équité laisse donc à désirer, puisque tu te montres si peu rigoureux envers ces deux hommes, l'un que tu appelles ton frère, l'autre à qui tu as fait l'honneur d'une préface, précisément à un ouvrage de ce genre; et moi, tu me traites avec la dernière rigueur'. »

Précisons un peu tous ces reproches. Le premier auteur et ami de Calvin dont Castellion parle c'est Bèze. Nous n'avons rien à ajouter. Mais l'autre auteur et ami, c'est Viret : et le cas est extrêmement intéressant pour nous.

Viret a fait beaucoup de polémique, et de polémique plaisante. Et il faut, par quelques exemples, bien nous rendre compte de son genre. Dans son traité des Disputalions chrétiennes^ il montre, comme suit, que la religion catholique est une religion d'argent - :

« Hz ne se contentent point des dismes, prébendes, bénéfices, censés et revenuz qu'ilz ont continuellement, mais faut que tousjours nous leur contions argent frais, depuis que sommes conceuz au ventre de nostre mère, jusques à cinq cens ans après nostre mort, et encore d'aventage. Si la mère, qui nous porte, prend quelque mal, à cause de son enfant, elle fera incontinant un vœu à quelque sainct, et fera chanter quelque messe, et portera argent au prestre, et obligera son enfant à rendre le vœu et faire le semblable, quand il aura l'eage. Ne sommesnous donc pas desja arranconnéz au ventre de nostre mère? Ne commençonsnous pas à payer tribut avant que nous soyons nés? — Et après, l'enfant est-il né, il n'aura pas de bapstème et ne pourra estre chrétien si tu ne désbourses. Voylà le bonheur que nous avons tantost à l'entrée de l'Eglise! Faut-il enchresmer et confirmer l'enfant? Il faut conter : car on ne luy impose pas seulement les mains, et n'aurait pas le sainct cresme qu'il n'y ayt argent content. Se veutil confesser? Il faut conter. Veut-il faire chanter des messes et dire des oraisons? Il faut conter. Veut-il recevoir la Cène ? il luy faut acheter Jésus-Christ à beaux deniers contens.... Se veut-il marier? Il ne se pourra espouser qu'il ne faille conter. Se veut-il faire prestre? Dieu sait combien de fois il faut mettre la main à la bourse, avant qu'il ayt passé par tous leurs ordres. Mais aussi les se fera-il bien rembourser aux povres gens par après. — Tombe il malade, le faut-il enhuiller et luy bailler son dernier sacrement! Il faut conter! Je ne say comment nous ne sommes tous bons arithméticiens, quand nous n'aurions jamais veu ne arithmétique ne jettons. Car nous ne practiquons toute nostre vie autre science avec eux •'. »

Le fidèle meurt : il s'agit de l'enterrer. La plaisanterie fait place à l'amertume : « Les payens avoyent pour le moins des cimiticres et sépulchres communs

1. Scb. Castellion, Defensio, p. 358, éd. de Gouda, 1613, citée par K. Buisson, Sebastien Castellion, II, p. 125, 126. Voir aussi Ibid., p. 125, n. i; 131, n. 3; 252 et n. 2. — 2. Voir Jean Calvin, II, p. 185, 186. — .■). Dispiitations chrétiennes en matière de deviz, divisées par dialogues, dont l'ordre s'en suit en la page suyvante par Pierre Viret, avec une Epistre de Jehan Calvin. (Exemplaire de la Bibliothèque de Genève; Bc. 850 bis.) Opéra, IX, Prolog. Lxvi. Premier dialogue, p. 149, 150.

JEAN CALVIN III 68

LA MAISON DE CALVIN

pour le povre menu peuple, qui ne leur coustoyent rien. Mais entre les chrestiens, en plusieurs lieux, il n est pas seulement loisible qu^un povre mort soit couvert de terre, si premièrement tu n'as acheté la place et l'espace de terre, en laquelle tu voudras estre ensevely. Et selon le pris que tu bailleras, le lieu sera estroict ou large, et plus ample et magnifique. Si tu débourses beaucop, il te sera loysible de pourrir auprès du grand autel. Si tu débourses peu, tu seras en la pluye avec le populaire '. »

Enfin le fidèle se rend au purgatoire. La plaisanterie reparaît et même le calembour. Car il faut encore payer pour en sortir, et rinterlocuteur deViret de s'écrier : « Purgatoire est donc en noz bourses? Nous l'avons assez expérimenté. Car ilz les nous ont si bien purgées, que tu diroys qu'elles sont de peau de diable.... Il le faudra donc appeler dorénavant Pagatoire ou Purge-bourse ^ »

Toutefois 'Viret donne une raison pour ne payer les messes que le moins possible : « Celle qui est plustost dépeschée est la meilleure.... Pour ce disent ilz, comme je pense: Ite missa est. Allez vous en, c'est faict, et croy que alors les âmes ont congé, pour sortir du purgatoire. Mais à ce conte, les messes des chasseurs seroyent les meilleures, et les povres auroyent plus grand adventage que les riches. Car on leur dépêche leurs messes vistement, avec un petit Requiem, que les prestrcs mangent encore la moitié, à la grande haste qu'ilz ont. Il semble parfaictcment qu'ilz les veulent envoyer en paradis en poste ^ »

Eh bien, voilà le genre que Calvin a déclaré légitime, qu'il a couvert, au grand scandale de Castellion, de son approbation, de son autorité, dans une préface vraiment curieuse : « Il y en a plusieurs, et quasi la plus-part, qui seront beaucoup plus aises qu'on les enseigne avec une façon joyeuse et plaisante qu'autrement.... Ceux qui ont la grâce de tellement enseigner, qu'ilz délectent quant et quant, et induisent les lecteurs à profiter par le plaisir qu'ilz leur donnent, sont doublement à louer. » — Profiter par le plaisir (omiie tulit puuctiim qui misciiit utile dulci) : voilà Calvin avec un sourire d'Horace.

I^t il fait la théorie de la facétie : « Un homme qui veut user de facéties se doit donner garde de deux vices. L'un est qu'il n'y ait rien de contraint, ou tiré de trop loing; comme il y en a aucuns qui ont des froides risées, lesquelles il semble advis qu'on leur ayt arraché du gosier par force. L'autre est de ne point décliner à une jaseric dissolue, laquelle en latin se nomme scurrilité, en nostre langage plaisanterie. » — Calvin est donc opposé à \a plaisanterie, mais pas à la facette. On voit quel malentendu peut créer le changement de sens de ces mots à travers les siècles.

Il taut « tenir le moyen, » c'est-à-dire « savoir bien à propos, et avec grâce et par mesure, parler joyeusement, pour récréer tellement [de telle sorte] qu'il n'y ait rien d'inepte, ou jette à la volée, ou desbordé. »

C/cst ce milieu qu'a précisément tenu Viret, dont les dialogues nous apportent « instruction bonne et solide, » mais tout en nous « donnant occasion de

I. Ofitra, p. 156. — 2. Sixitmc ilialoRuc, p. 217. — .1. Second dialogue, p. 219, 220.

CALVIN CHEZ LUI SSg

rire. » C'est là ce qu'approuve l'austère, le morose Calvin. « Viret, ajoute-t-il, a prétendu à la doctrine, comme à son droit but, meslant cependant avec icelle les facéties, comme un accessoire.... Car la matière de soy est joyeuse, et est déduicte avec telle grâce, qu'il ne se peut faire qu'on ne prenne grand plaisir à la lecture. » — Tout à l'heure, Calvin parlait comme Horace : le voilà qui parle comme Rabelais.

Cependant, ces facéties et ces propos joyeux et ces rires sont-ils ici de mise, et « les matières de la chrestienté ne se doyvent-elles pas traicter avec une gravité correspondante à leur dignité et hautesse ? » — Oui et non, réplique Calvin: Il est certain que pour parler de Dieu « nulle facétie ne doit entrer en nos propoz; mais devons, en tout ce que nous disons, démonstrer quelle révérence nous portons à sa majesté, ne prononceant un seul mot que en crainte et humilité. » Mais il n'est pas moins certain que... « en racontant des resveries si sottes et des badinages tant ineptes, » nous pouvons user « de moqueries telles qu'ilz méritent ; » car « en descifrant les superstitions et folies dont le povre monde a esté embrouillé par cy devant, il ne se peut faire qu'en parlant de matières si ridicules on ne s'en rie à pleine bouche. »

C'est sans doute ce qu'a fait Calvin à la lecture des pages de Viret. Il n'hésite pas à le conseiller aux autres et à conclure : « Je ne crains pas d'avoir aucune reproche entre gens de bon esprit et sain jugement, d'avoir recommandé la lecture de ce livre, comme d'un livre auquel le temps sera bien employé'. »

Et voilà comment Calvin qui, dans des pages magnifiques que nous avons citées-, a réclamé le droit aux larmes, dans les pages que nous venons d'analyser a réclamé le droit au rire. Je ne sais lequel de ces deux faits, capitaux, est le plus inconnu et le plus contraire à la légende. — ■ Certainement, dans la maison de la rue des Chanoines, avec ses amis, avec Bèze, avec 'Viret, Calvin a plaisanté, Calvin a ri et, à la mode des hommes du seizième siècle, il a ri « à pleine bouche. »

Est-ce tout? Non, et peut-être nous faut-il aller plus loin encore et reconnaître que non seulement Calvin a ri, mais qu'il a souri, avec le sourire de l'indulgence pour les folies humaines. Pendant son séjour à Strasbourg, au moment d'une sorte de révolte des étudiants, sans vouloir sacrifier les droits de la discipline, il dit : « Certes, je le vois, il faut avoir quelque indulgence pour la folie humaine {aliqidd indulgendum), et il ne faut pas pousser la rigueur au point de ne pas leur accorder ici et là le droit de faire des inepties (ineplire liceat) ^ » — Dirat-on, il parlait ainsi en i53()? Nous voici en 1546. Il s'agit du théâtre et de représentations auxquelles certains pasteurs s'opposent violemment. Les esprits sont très surexcités. Calvin, personnellement, serait plutôt pour la tolérance (voir plus loin). Mais il ne se sépare pas de ses collègues, et demande qu'il ne

1. Pr<5facc des Disi.utations chrétiennes de P. Viret. Opéra, IX, p. 863-866. - â. Voir Jean Calvin, p. 215 et ss. : - Ne pas pouvoir pleurer, c'est un vice yimdc et illaaymabilh. iiomen est vitit a/xul aiitorcs). » — •■). A Karel. 31 décembre 1539. Opéra, X^, p. 441-

Page 1