‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 2)Chapitre 84 sur 116 · WHITINGHAM, LE PRETENDU BEAU-FRERE DE CALVIN · texte numérisé non relu

WHITINGHAM, LE PRETENDU BEAU-FRERE DE CALVIN

Ce fut, ajoute la notice publiée par Lorimcr, tout à fait malgré lui. Il résista longtemps aux instances de Calvin, disant que dans ses voyages il s'était préparé pour un emploi dans l'Etat et non dans l'Eglise, qu'il n'avait ni les connaissances ni les dons nécessaires. Mais Calvin persista et le décida, plutôt en le conjurant qu'en le persuadant. Elu ancien le lé décembre 1555 et le 16 décembre 1556', il fut élu diacre le 16 décembre 1558-; et en 1559, il succéda à Knox comme pasteur ^.

Toutefois l'archiviste Th. Heyer, dans sa notice sur Whitingham, dit qu'il n'a trouvé nulle part trace ni de son premier séjour à Genève, ni de sa consécration au saint ministère, et que le Livre des Anglais le cite, dans chaque élection, parmi les anciens ou parmi les diacres. — Il lut reçu à l'habitation le 24 octobre 1555 et à la bourgeoisie le i" juillet 1557*.

C'est lui qui fat le principal traducteur de la célèbre Bible Je Genève''; pour l'achever, il laissa partir tous ses autres compatriotes, et ne rentra qu'un an et demi après que la reine Elisabeth tut montée sur le trône, 17 novembre 1558. C'était donc vers le milieu de 1560'^. — Il avait aussi traduit en vers quelques psaumes''. — Presque tout de suite il accompagna le comte de Bediord, envoyé par la reine Elisabeth à la cour de France pour porter ses condoléances à propos de la mort du roi ^ Puis, quand la guerre éclata entre la France et l'Angleterre, Whitingham repartit encore et accompagna le lieutenant d'Elisabeth, le comte de Warwick, au Havre, comme prédicateur.

L'auteur de la notice ne peut rapporter tous les éloges que Whitingham mérita alors de la part de tous les plus grands personnages, préchant, découvrant les stratagèmes des assaillants pour

i. .. To bc senior, » Livre des Anglais. — 2. « To be diaconus, » Ibid. — ;i. Dans le procès qui, plus tard, fut intenta contre Whitingham, ses adversaires lui reprochèrent surtout, à part son zèle iconoclaste, l'invalidité de son ordination. . On admettait qu'il n'avait pas été ordonné selon les rites de l'Eglise d'Angleterre. Mais le parlement avait passé un vote, reconnaissant la validité de l'ordination des ministres soit selon les rites catholiques, soit selon les rites des églises réformées du continent. Sandys (l'archevêque d'York et l'accusateur de Whitingham) maintenait que Whitingham n'avait pas même été ordonné validement d'après le rite genevois, et qu'il avait été seulement prêcheur, sans l'imposition des mains. Huntingdom (l'un des membies de la commission, partisan de Whitingham) écrivait cependant: « Il ne peut qu'être pris en mauvaise part, par tous les hommes savants et pieux en Angleterre et dans toutes les églises réformées du continent, que nous admetlions dans notre clergé les prêtres de la messe papale, et que nous en repoussions les minisires faits (maiie) dans une église réformée. » - 4. M. D. G., IX, p. 345. 353, 354- Notice sur la colonie anglaise établie à Genève, de 1555 à 1560 (lue à la Société d'histoire et d'archéologie, le 24 mars 1853). - Covelle, Le livre des bourgeois, 1897, p. 256. - A la page 354, Th. Heyer indique par erreur la date du 31 mai 1558, comme étant celle de la réception à la bourgeoisie de W. Whitingham. C'est Bodley qui fut reçu B. G. ce jour-là. Mais à la page 345, Th Heyer donne pour W Whitingham la vraie date : i" juillet 1557- - ■'■ " faut indiquer le rôle, si considérable, que cette DMe de Genève a joué en Ecosse et en Angleterre. « La Bible de Genève est souvent appelée Breeclus-Bible (Breeches est l'expression qui, dans ccUe Bible, remplace l'expression usuelle aprons; Genèse IV, 7). WTiitingham avait déjà publié une version du Nouveau Testament, in-12, achevée d'imprimer à Genève, par Conrad Badius, le .0 juin 1557. Cette version dilTère de celle suivie dans la Bible de Genh,:. Néanmoins de celle-ci et de, sa prilace, Whitingham est regardé aussi comme le principal auteur. 11 prit part également à la revision de l'Ancien Testament, et le fait qu'il resta pour veiller à rachôvement de l'œuvre, tan<lis que la plupart des traducteurs rentraient en Angleterre, montre assez q..'il peut revendiquer dans cet ouvrage la part la plus importante. Cette version de là Bible est. a différents points de vue, remarquable; les anciennes lettres gothiques sont remplacées par les caractères roma.ns; les chapitres sont, pour la première fois, divisés en versets, et le volume est un i.,.q„arlo, au lieu d'être un .n-frlio. Ce fut un manifeste des Calvinistes. Pour la première fois les apocryphes sont supprimés; supprimés aussi, dans le calendrier mis en tète, les noms et les jours des saints; et les notes critiques et explicatives ont un caractère calv^ niste prononcé. Le volume fut imprimé à Genève par Rowland Hall, en ,560, et ce fut bientôt la version delà B.bic la plus répandue en Angleterre. Envirpn soixante éditions furent publiées avant l'npparilion de la vcr,.on autorisée de .6.: quatre fois le nombre des éditions de la Bible des «..,"'*. Publiée en .568. précisément pour eontrccarrer les tendances puritaines de la version de Genève. MOmi après ,6., la vogue de celle-ci ne fut P- ^P'"^^- »' <)éditions parurent de .6n à .640, Ce fut la Bible qui servit à l'éducation de la plupart des Anglais de 1 Angleterre d'Elisabeth, et, après l'apparition de la version autorisée, elle resta 1^ Bible favorite des.fam.lles pur ...ces. > Du^o,u.O' • - r.. C'est'le 30 mai ,560 qu'ii prit congé du Conseil de Genève. - 7. . L'influence de Whitingham sur le Ps.u.ie s'exerça d'abord par une revision savante, grâce à sa connaissance de l'hébreu, de l'œuvre de Stcm^d et des sept anciens psaumes de Hopkins; et en second lieu par une imitation des mètres frança.s. . D.ct.onary. - 8. J.nv.er .560.

APPENDICE V

s'emparer de la ville, etc., aussi digne « de Mars que de Mercure. » Envoyé par le comte de Warwick auprès du Rhingrave, qui commandait les troupes ennemies, il voit tout à coup celui-ci piquer des deux son cheval, accourir ventre à terre, et tirer son épée ou sa rapière, comme pour le pourfendre. Whitingham saisit, à l'arçon de sa selle, un pistolet et le braque sur le Rhingrave, qui étonné, s'arrête et entre en conversation, du reste charmé de l'aventure. Il emmène le négociateur dîner avec lui. Pendant le repas, un convive parle mal de l'Angleterre. Whitingham réplique, et si vivement qu'un Français furicu.x se lève, son poignard à la main. On l'arrête. Le Rhingrave, de plus en plus charmé, fait apporter une coupe pleine de vin et offre à son hôte le vin et la coupe. Whitingham refuse celle-ci. Le Rhingrave la lui fait porter au Havre.

Le comte de Warwick, non moins enthousiaste (cela se comprend) que le Rhingrave, employa tout son crédit pour faire nommer Whitingham doyen de Durham. Là où le frère du comte et le secrétaire même de la reine avaient échoué — car la reine avait déjà promis le doyenné — le comte réussit, comme nous l'apprend une lettre de son frère (24 juillet 1563) '.

Ce n'est pas que Whitingham eût dissimulé ses sympathies calvinistes. Il s'était même attiré une lettre de Cecil, le célèbre secrétaire, lui rappelant qu'il devait, au Havre, observer les cérémonies du culte anglican (9 décembre 1562). Il avait respectueusement mais nettement répondu, et parmi les raisons de sa conduite, il avait donné celle-ci : « J'ai toujours trouvé cet ordre [calviniste] le meilleur, comme s'accordant le mieux avec la parole de Dieu, se rapprochant le plus de l'exemple de l'église primitive et le plus approuvé par les hommes savants et pieux. »

Néanmoins, quand il fut doyen, il accepta les cérémonies anglicanes, fidèle au principe qu'il avait appris, disait-il, de saint Augustin, qu'il fallait se conformer aux habitudes du pays où l'on était. Et quand un ancien compagnon d'exil à Genève lui reprocha cette conduite, il répondit : « Nous avons entendu Calvin dire que, pour ces choses extérieures, nous ne devons pas négliger notre ministère, car ce serait prendre la dinie de la menthe, et négliger les grands commandements de la loi. »

Cecil étant devenu lord trésorier, on voulut nommer Whitingham à sa place de secrétaire -. Il refusa, comme cinq ou six ans plus tard il refusa de se laisser nommer évêque de Durham ou archevêque de York ^. Mais sa modestie laissait intacte sa fermeté habituelle, et l'archevêque de York ayant voulu violer la liberté de l'église de Durham, Whitingham lui ferma littéralement la porte au nez *. De là un conflit, qui abrégea peut-être les jours de notre héros. Après neuf semaines de maladie, il mourut le 10 juin 1579.

Et ce que nous remarquons, c'est que ce récit si vivant, fait par un historien au courant des détails intimes de la vie de Whitingham, ne dit pas un mot du mariage de celui-ci avec une sœur de Gilvin.

2. Quatre lettres de Whitingham à Calvin, publiées par les Opéra, vont nous permettre d'ajouter quelques détails à ceux de la notice anglaise.

Une lettre du 1 1 mars (le millésime manque) nous dit que Whitingham est depuis dix jours à .Strasbourg, attendant une occasion de s'embarquer {iiavigandi opportitnitaleni). Il a appris {inlel- Uxi)\cs désastres causés par la peste de 1552; les hommes dont il avait autrefois tant entendu parler ne sont plus : Hédion, Christophore Soell, mari de la fille d'Oecolampade, devenue la bellefille de Bucer, etc., et aussi le Français Dryander (mort le 30 décembre 1552)^, à qui Calvin avait récemment envoyé des lettres pour les faire parvenir à Mélanchthon. Il a trouvé ces lettres, ouvertes, aux mains des tuteurs des enfants de Dryander. Il va s'occuper de les faire parvenir à

1. la n .minalion est du 19 juillet 1563. — i. En 157a. — :t. En 1577. — 4. Même année. — 3. Opéra, XIV,

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leur adresse. Et il se livre aux protestations les plus hyperboliques de son dévouement au Réformateur. Il parle de son « affection merveilleuse {mirifica), » et il déclare que Calvin ne peut rien faire qui ne soit très digne d'être approuvé par le jugement non pas uniquement d'un seul homme, mais de tous les hommes {omnium whittim alqiie hominum judicio comprobalum iri meritissimo debciit) ' .

Cette lettre est placée par Th. Heyer en 1555, et par les Opéra en 1554 : les deux dates nous paraissent également impossibles. Comment Whitingham apprendrait-il, et aurait-il presque l'air d'annoncer à Calvin, plus de deux ans, ou même plus d'un an après les événements, les ravages de la peste, la mort d'Hédion, etc. ? Comment les lettres de Calvin seraient-elles res'tées plus de deux ans, au moins plus d'un an, ouvertes, entre les mains des tuteurs des enfants de Dryander, sans que personne s'en occupât? Si la lettre de Whitingham est du 11 mars 1553, alors tout est naturel. J'ajoute que les éloges dithyrambiques de Whitingham, si l'on s'en rapporte aux mœurs du temps, conviennent fort bien à la première lettre, par laquelle on entrait en relations épistolaires avec un homme célèbre. Whitingham, qui a connu Calvin à Genève, lui écrit pour la première fois.

C'était le moment où il se rendait en Angleterre; il attendait l'occasion de s'embarquer, sans doute pour descendre le Rhin, et traverser la mer en partant d'Anvers. C'est précisément cette route, en sens inverse, qu'allaient suivre P. Martyr et un de ses amis, quelques mois plus tard-.

Une seconde lettre est du 27 mai (sans millésime). Elle est écrite de Londres. Whitingham parle à Calvin des difficultés à surmonter pour devenir pasteur. « Personne ne peut être créé ministre de la parole, s'il n'a d'abord revêtu le diaconat... rite superstitieux et pleinement papistique.... Je ne puis parvenir au ministère sans ce moyen, et je ne pense pas qu'il me soit permis de le devenir par ce moyen.... J'ai résolu, repoussant ces niaiseries, d'en appeler aux évêques, comme à de justes seigneurs auprès du roi, pour qu'il me soit au moins permis de prêcher (concionari). Je ne demande aucune récompense, aucun gain. Il me suffit qu'il me soit permis d'accomplir mon devoir, la conscience libre ^. »

Ces efforts ne devaient pas aboutir à ce moment, car le roi Edouard VI allait mourir (6 juillet 1553)- Mais ils réussirent après l'exil, en 1561, lorsque Whitingham était sur le point de revenir en France avec le comte de Bedford. C'est ce que nous dit la lettre de Des Gallars à Calvin, datée de Londres, 25 janvier 1561 *, et ce que confirme la lettre de Goodman à Calvin, datée de S. Andrew en Ecosse, le 13 février 1561. « On a délié la langue à notre Whitingham, à qui on avait imposé silence, et cela sans condition, car il n'a voulu en accepter aucune *. »

Il ne s'agit, en 1553, et en 1561, que de la liberté de prêcher {concionandi).Et nous observons que le doyenné de Durham, confié quelques années après (1563) à Whitingham, était une église sine cura animarum ", sans cure d'âmes ''.

La lettre du 27 mai est placée naturellement par les Opéra en 1553, peu de temps avant la mort du roi, dont elle parle encore comme vivant, et cette détermination s'accorde bien avec notre détermination précédente. Parti en mars, Whitingham est en Angleterre en mai.

1. opéra, XV, p. 76, 77 et n. i. — Lettre déjà publiée par Th. Heyer, p. 375, ce que les Opéra ont oublié d'indiquer. — 2. Voici comment cet ami, Julius Terentianus, parle de ce voyage, dans une lettre à John [ab Ulmis), datée de Strasbourg, le 20 novembre 1553 : « Je ne veux pas mentionner les périls auxquels nous avons échappé : la peste, les troupes, le Rhin. Et comme nous avons eu un temps doux dans notre voyage jusqu'à Strasbourg, chacun peut en conclure que Dieu nous a certainement fait revenir ici. Mais précisément, comme nous entrions dans la ville, Jacques Sturm, qui n'attendait plus que l'arrivée de Pierre Martyr, mourut (30 octobre 1553), et nous fumes ainsi trompés dans notre espoir. » (Original lelters relative to the english Reformation, 1, p. 373.) — 3. Opéra, XX, p. 415. — V. Ibid., XVIII, P- 34'' — S. Ibid , p. 365. — 6. Lorimer, p. 310. — 7. Ces doyennés sint cura animarum étaient en général regardés comme des bénéfices semi-séculiers. Mais Whitingham prit très au sérieux tous ses devoirs religieux. Diclioiiary, etc.

ôyo

APPENDICE V

Les deux autres lettres (toujours sans millcsime) de Wliitingham à Calvin n'offrent aucune difficulté quant à la date. La première est datée « de Francfort, le 25 mars ', » et ne contient aucun détail pouvant ici nous intéresser; l'autre est datée « de Francfort, le 21 septembre. » Whitingham annonce à Calvin que son mobilier est parti pour Genève, et qu'ils vont se hâter de venir eux-mêmes (ipsi qiuinlis posmmiis maximis îtbwibus ad vos contendimus -).

Et ici encore nous le remarquons : il n'y a pas dans toute cette correspondance une seule expression, qui permette de supposer que Whitingham est le beau-frère de Calvin. Aucune allu-

1. opéra, XV, p. 523. — 2. Th. Heyer, p. 377. Opéra, p. 786. Notre système chronologique est-il confirmé ou renversé par une lettre de Hubert à P. Martyr, que les Opéra publient à la date de janvier 1553, et où nous lisons ce détail sur Whitingham: « Valde his diebus quatuordecim nos colloquium Guilielmi Witingami e.\hilaravit. Hic enim tibi ante triennium familiarissimus de rébus tuis multa nobis narravit exoptatissima, ita ut nunquam fere cibum una sumeremus quin in nicntionem tui et tuorum honorificam incideremus. Et certe felicitatis alicujus loco istud reputandum nobis duxi, poslquam luo conspectu frui non dalur. •. (Opéra, XIV,p. 466.) - A Strasbourg, Hubert et ses amis ont eu un grand plaisir à posséder Whitingham pendant une quinzaine de jours, ce Whitingham qui trois ans avant vivait si familièrement avec P. Martyr. — Whitingham peut-il avoir passé à Strasbourg quatorze jours en janvier et di.x jours en mars? En soi, ce n'est évidemment pas impossible. Il aurait pu aller à Strasbourg pour préparer son départ, et puis être revenu pour partir, au moment fixé, moment qui aurait été, malgré lui, de jour en jour retardé. — Mais en fait, si Whitingham avait passé quatorze jours à Strasbourg en janvier, comment peut-il être étonné de ce qu'il voit, moins de deux mois après, des ravages de la peste qu'il a déjà eu tout le temps de constater? Comment ne s'est-il pas préoccupé des lettres de Calvin restées en souffrance, dès sa première visite, mais seulement à sa seconde? Evidemment les deux voyages ne s'accordent pas. — Seulement nous remarquons que la lettre, mise par les Opéra en janvier 1553, ne porte ni jour, ni mois, ni année, et qu'il faut la dater d'après son contenu. Examinons-le donc de près. 11 indique évidemment tout de suite un terminus ad qiiem, après lequel la lettre ne peut être reculée. P. Martyr avait quitté l'Angleterre et était rentré à Strasbourg, le 30 octobre 1553- A partir de ce moment Hubert ne pouvait se plaindre de ne pas le voir. — Il y a une autre indication. Hubert émet le voeu d'apprendre, bientôt, que la femme de P. Martyr est délivrée de sa fièvre. Or la malade mourut le 15 février 1 553 (Schmidt, Pc/cr .Woc/y»- Vermitjli, 1858, p. 129). Et c'est évidemment la raison pour laquelle les Opéra parlent non seulement de 1553, mais encore de janvier. Seulement, si l'année est incontestable, le mois l'estil autant? Tout ce que la phrase sur la maladie de la femme de P. Martyr réclame, c'est d'avoir été écrite, non pas avant la mort, mais uniquement avant que la nouvelle de la mort fût parvenue à Hubert. Or, combien de temps l'événement, arrivé à Oxford le 15 février, mit-il pour être connu à Strasbourg ? Est-ce trop de dire un mois ? — La correspondance même de P. Martyr nous fournit une indication non pas précise, mais suggestive. Bucer était mort en Angleterre le 28 février I55r. Ecrivant le 25 avril à BulHnger (donc deux mois après),P. Martyr ne lui dit pas: « Vous avez appris, il y alongtemps la mort de mailrc Bucer, » mais : n vous avez appris, il y a longtemps, je pense » ; il n'en est pas sur. {Original Iclters, 11, p. 465.) — Or, un mois après le 15 février, c'est le 15 mars; et ainsi la lettre de Hubert serait à peu près de la même date que celle de Whitingham, et toutes deux parleraient du même séjour de celui-ci à Strasbourg. D'autant plus que Whitingham, quand il dit : dix jours, n'est pas encore parti, et que, dans les deux cas, nous sommes en présence d'un séjour identique de quatorze jours, c'est-à-dire d'une quinzaine (les Allemands disent encore « vierzehn Tage ", quand nous disons quin/c)- Dès lors les deux lettres se confirment et s'éclairent. Il est bien naturel que, venant à Strasbourg pour la première fois depuis la peste de 1552, Whitingham ait vu, comme le dit sa lettre, les ravages avec surprise, ait recueilli les lettres de Calvin en souffrance à cause de la mort de Dryander. Et il est très naturel que, partant pour l'Angleterre où il allait trouver Pierre Martyr (où il allait même, ce qu'il ne pouvait savoir, il est vrai, lui sauver la vie par sa protection courageuse), il ait tant parlé de P. Martyr avec tous les amis de celui-ci, comme le dit la lettre de Hubert. — Il ne rcalc qu'une difficulté. C'est l'affirmation d'Hubert, que trois ans avant, c'est-à-dire en 1550, Whitingham vivait dans la plus grande familiarité avec P. Martyr. Où ? Dans la notice anglaise nous trouvons l'affirmation suivante : « llaving spent ail king Edward the 6's reign in those transmarine universities, returned into England in the very latlcr end of llie samc king Edward his reign. 1, (Lorinier, p. 304.) — Parti en 1547, Whitingham rentre en Angleterre en '.S53- Or, c'est précisément de 1547 à 1553 que P. Martyr resta en Angleterre, à Oxford. Il y était en 1550. Nous avons de» Icllnn de lui datées d'Oxford du 27 janvier 1550, et du i" juin 1550. De plus, cette année-là il fut malade. — Il est vrai que nous trouvons dans A. Wood {Athena oxonienses, Vol. I, a"' éd., p. 57) une indication importante : « Le 17 mai i.SV. ayant obtenu I» permission (/f«w) de voyager pour trois ans, Whitingham passa ce temps surtout dans l'université d'i )rltan3... » El l'article du Diclionary ne parle que d'un séjour de trois ans fait par lui sur lï continent, de 1550 à i55'i Alors il n'y u pas de difficulté. - Mais si l'on doit penser que Wood n'a pas inventé la date du 17 mai 1550, il " "■'■ ')""= ''•"" de Whitingham, si au courant de ses faits et gestes, ait inventé le chifire de six ans, •••j.'ur de WhilinKhani hors de l'Angleterre, durée, remarquc-t-il, exactement égale à celle du règne 'Ml .Klmellre, senible-t-il, que Whitingham interrompit son séjour sur le continent par une visite •i sa pairie, en 1550. Des deux façons, il a pu voir intimement P. Martyr, en 1550, à Oxford.

WHITINGHAM, LK l'KKlKNDU BKAU-KUKRK DK CALVIN 67 1

sion, même la plus indirecte, à cette parenté!- Et, au contraire, les adresses, les souscriptions de toutes ces lettres ne se comprendraient pas de beau-frère à beau-frère : Illustrissimo ac optimo ecclesiiv orthodoxe- doctori D. Joanni Calvino... tuus humillimus demissimusquc scliolasticus, — Clarissimo viro D. Joanni Calvino Genevensi pastori vigilantissimo. — Ornatissimo viro D. Calvino theologo illustrissimo ; tibi deditissimus. — Ornatissimo viro D. Joanni Calvino theologo integerrimo; discipulus tuus. — Doctissime atque optime vir; omatissime et optime vir.

C'est un élève, un disciple, qui écrit, ce n'est pas un beau-frère. Au moins jusqu'à son arrivée à Genève Whitingham n'avait pas épousé la sœur de Calvin. — Et nous verrons plus tard, par un document authentique, qu'il ne l'épousa pas davantage étant à Genève; le sage archiviste Th. Heyer a eu ses raisons pour ne rien dire du prétendu mariage de Whitingham avec une sœur de Calvin.

3. Et cependant la tradition qui fait de Whitingham le beau -frère de Calvin est aussi répandue qu'incontestée, sauf une exception, capitale, il est vrai, celle de l'article du Diclionary, en iqoo '.

Mac Crie, l'historien classique de Knox écrit: « Whitingham... alla d'abord à Francfort, et ensuite à Genève, où il épousa Catherine, la sœur de Jean Calvin -. » — Et l'on peut dire que tous les historiens anglais ont copié Mac Crie. Je me borne à citer un livre justement populaire, celui de Ch. J. Guthrie, John Knox and John Knox's House, 1898, p. 16 : « Mai 1557, naissance de son fils Nathanael à Genève. William Whitingham, beau-frère de Jean Calvin (brolher-in-hnv), plus tard doyen de Durham, fut parrain 3. » — On peut dire qu'il s'agit ici non pas seulement d'un fait, mais d"un axiome.

C'est sur l'autorité de Mac Crie que les éditeurs des Opéra, à leur tour, malgré toute leur prudence et leur science critique, ont accepté l'affirmation. Opéra, XIV, p. 46e, n. 8, nous lisons à propos de Whitingham: Dnxil Calharinam Calvini sororem, il épousa Catherine, sœur de Calvin; et XV, p. 76, n. I, Calvini sororem Calharinam duxit nxorem. Ici les Opéra donnent leurs références : Mac Crie, Life of Knox, I, 418 (sans doute une autre édition que la nôtre», et Zurich lellers, II, 764. Mais les Original letters (et non les Zurich letters) à la page indiquée, si elles parlent de Whitingham, dont elles reproduisent les lettres du 25 mars et du 21 septembre, ne disent rien de son mariage. Donc sur ce point les Opéra ne s'appuient que sur Mac Crie.

Et à son tour, sur la foi évidemment des Opéra, un calvinien aussi exact que M. Lang, de Halle, a écrit dans la Reformierle Kirchen-Zeilung, 20""= année, 14 mars 1897, p. 83 : « Whitingham, mari de la sœur de Calvin, Catherine. »

Nous pouvons borner là nos citations.

Seulement, cette tradition, d'apparence solide comme le roc d'un axiome, si nous en recherchons l'origine, nous allons la trouver en réalité friable comme un tas de sable qui se répand par terre, dès qu'on y touche.

Tous les auteurs sont d'accord que Whitingham a épousé Catherine. Mais ils ne savent si c'est Catherine Calvin, ou Catherine Jaquemayne, l'une ou l'autre, ou bien l'une et l'autre successivement. Et dans ce cas, ils ne savent pas dans quel ordre. Ils ne savent pas davantage si Catherine

1. L'article du Dkliomny, n'admet pas que Whitingham ait épousé la sœur de Calvin, i" parce que nous ne connaissons pas à Calvin une sœur de ce nom ; 2° parce qu'il n'y a aucune allusion à ce mariage dans les écrits de Calvin ni de Whitingham, et 3° parce que la chronologie rend la chose presque impossible. — 2. Thomas Mac Crie, Li/e of John Knox (6- édit., 1839). Note AA, p. 422, 423. - Comme références, Mac Crie indique Hutcliinson Hislory and Antiq„ilies oflhc county palatine of Durham, II, p. 143-152. 378- - •'l- Naturellement U livrt dis Anglais se borne, au baptCmc de cet enfant, 23 mai 1557, à noter : « William Whitingham, the Godfather. •

APPENDICE V

Calvin fût épousée à Orléans, et Catherine Jaquemayne à Genève, car il pourrait se faire que Catherine Jaquemayne eût été épousée à Orléans, et Catherine Calvin à Genève, à moins que, ajoute un dernier, le mariage ait eu lieu à Francfort, et que Catherine Jaquemayne soit non pas la sœur, mais la belle-sœur de Calvin, une sœur d'Idelette ' 1 En vérité n'est-ce pas une preuve sans réplique que le prétendu mariage de Whitingham avec la prétendue sœur de Calvin, Catherine, n'est attesté, n'est même indiqué par aucun, absolument aucun document?

Vérifions.

Christopher Anderson, The aimais of ibe eiiglish Bible, 1845, Vol. II, p. 311, s'exprime ainsi : «...Whitingham s'étant retiré à Genève, où il arriva en automne 1555, épousa Catherine, la sœur de Jean Calvin (Catherine, the sister of John Calvin). Quelle qu'ait pu être la date de ce mariage, c'était l'époque où il était très assidûment occupé à sa traduction du Nouveau Testament. » Et la note 46, dont l'appel est au mot Calvin, ajoute : « Wood, dans ses Athena, parle, quoique avec hésitation (ihoiigh with hésitation), de Whitingham, comme ayant été marié à Orléans, à sa première visite sur le continent, avec la fille de Lewis Jacqiiierre, près de cette cité. Mais nous n'avons aucune preuve («0 evidettce whalever) que Whitingham se soit marié plus d'une fois; et qu'il ait épousé la sœur de Calvin, c'est ce qui est certain, d'après les mots de son épitaphe : Mariti Catharince sororis Johannis Calvin theologi (Willis, I, p. 253), où il n'est fait mention d'aucune autre. » — Toutefois, dans la seconde édition de l'ouvrage de Ch. Anderson, « a new and revised Edition, edited by his nephew Hugh Anderson, 1862 » (p. 450), toute la note a disparu, et le texte reste sans référence, ni preuve.

William Hutchinson, F. A. S., The History and anliquities of the county palatine of Durham, 1787, Vol. II, p. 150-152, s'exprime ainsi: « Le doyen Whitingham mourut à Durham, le 10 de juin 1579, et fut enseveli dans l'église-cathédrale. L'inscription, donnée dans les notes, fut placée sur son monument, qui, bientôt après son érection {soon after), fut traité de la même façon qu'il avait traité les autres [c'est-à-dire qu'il fut brisé et profané, comme on lui reproche d'avoir détruit et profané les anciennes sépultures]. » — Quant à l'inscription, donnée en note, elle se compose de deux parties, une introduction en prose et l'inscription elle-même en vers. L'introduction dit : « In obitum doctissimi viri Gulielmi Whittingham, decani olim Dunelmensis, mariti Catherinx- sororis Johannis Calvin theologi, qui obiit anno 1579.» Suit l'inscription en vers latins: « Qux' Whittinghamii cernis monumenta sepulti.... » etc. — Et Hutchinson donne comme référence : Willis, Vol. I, p. 25 3.

Ici nous avons l'autorité: W. Hutchinson, sur laquelle Mac Crie s'est appuyé; et l'autorité sur laquelle W. Hutchinson lui-même s'appuie : Willis, qui est apparu, puis qui a disparu dans les éditions d'Anderson. Ainsi tout remonte à Willis et à l'inscription qu'il donne.

Or, cette inscription citée par Hutchinson provoque tout de suite au moins une remarque importante : elle a été composée longtemps après 1 579, longtemps après la mort du doyen. Elle dit en effet: « decani olim Dunelmensis. » En effet la tombe de Whitingham fut détruite en 1640 par les Ecossais. Or Hutchinson dit qu'elle fut détruite bientôt après (soon after) son érection. — L'mscription datait donc de plus de cinquante ans après la mort de Whitingham et de près de quatre-vingts ans après le prétendu mariage. Nous avons donc affaire à un document postérieur, tardif, et par conséquent d'une autorité douteuse. Au sujet de cette inscription, le Dictionaty s'exprime de cette façon : « Dans l'inscription placée sur la tombe de Whitingham, il est dit qu'il a été described comme marilus Calharina sororis Johannis Calvini theologi. » Et l'auteur de

I. Doré, ou DibUs, .888, p. 190-191 : . Nous trouvons Whitingham établi à Francfort s. M., en juin 1554. Ici (hère) le is novembre 1556, Whitingham épousa Callierinc Jaquemayne, la sœur de la femme de Calvin (Ihe sister of John Calun's wi/e). n

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