‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 110 sur 176 · LE CONTRAT DE GOUVERNEMENT OU LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

LE CONTRAT DE GOUVERNEMENT OU LA CONSTITUTION

mencé à conclure des contrats avec Adam. « Quand la première promesse fut, au commencement, donnée à Adam, lors il y étoit seulement comme des petites estincelles allumées. Depuis, petit à petit la lumière est creue '. .. — C'était le Contrat de miséricorde imisericordia Dei fœdiis).

Après le contrat avec Adam vient un contrat plus précis avec Noé. « Le monde entier ayant été rejeté, le Seigneur veut conclure un contrat spécial {peculiare fœdus) avec le seul Noé « (Gen. VI, i8) \ Mais Noé est le père de tous les hommes. Ce contrat spécial (pecii/iare) n'est donc pas un contrat privé (priraliim, .. conclu avec une seule maison ; mais il est commun (commune) à tous les peuples, et pour rester en vigueur pendant tous les siècles jusqu'à la fin du monde » (Gen. IX, 7) ■'.

Après « les promesses faites à Adam, Noé et autres, qui appartenaient indifféremment à tous peuples, « vient . ïalliance solennelle qu'avoit esté faite spécialement avec Abraham et sa semence » ''. On peut même dire que cette dernière alliance est double : « Dieu a fait deux accords avec les hommes. Le premier accord a esté fait en la main d'Abraham, le second en la main de Moyse ^ » Voici sur l'alliance avec Abraham quelques détails de plus. Gen. XII, 3 : « Ici se montre l'admirable bénignité de Dieu, en ce qu'il fait un pacte familièrement {faniiliariter paciscitur) avec Abraham, de même que les hommes ont coutume de le faire avec leurs compagnons et leurs égaux. C'est la formule solennelle des traites {fœdernm) entre les rois et les autres [et alios\ qu'ils promettent d'avoir mutuellement {miituo) les mêmes ennemis et amis «. » — Dans Gen. X\II, I, 2, Calvin trouve un contrat (fœdus), les termes du contrat et le signe, la garantie (tessera) du contrat ', un contrat bilatéral (bi membre).

Sur quoi il y a lieu de faire deux observations également importantes. — La première, c'est que la théorie du Contrat est, chez Calvin, le complément de la théorie sur la prédestination, comme le dogme de la Grâce générale est le complément de celui sur la Grâce particulière. La prédestination comporte une élection individuelle, purement individuelle, et c'est le fondement de l'individualisme calviniste. Mais la théorie du Contrat comporte une élection sociale : — ou bien de toute la société humaine, par les contrats avec Adam et Noé, et ces contrats sont éternels (Gen. XIII, 14) «; ou bien d'une société humaine particulière, le peuple juif. Car non seulement le choix du peuple juif est fait dans l'intérêt de toute l'humanité, pour préparer la prédication du salut à tous les hommes, mais le contrat avec le peuple juif est évidemment un Contrat social. Individueilisme et socialisme.

La seconde observation c'est que, tout en étant dans la théologie, nous ne sommes pas dans l'abstraction. Calvin ne cesse de répéter que le contrat conclu

Moïse. . - Un coup dœii jeté sur le contexte montre qu'il ny a ici aucune contradiction. L'alliance (fœdus) de Dieu est éternelle, etc. (Jérémie XXXI, 32. Opéra XXXVIII, p. 687.)

I. II, X, 20. - -2. opéra XXIII, p. 124. - :!. Opéra XXIII, p. ,48.'- '■ . Commenlaires, Luc I 55 - :.Co.,,^un,tatres, Galates III, ,7. - 6. Gen. XII, 3. Opéra XXIII, p. ,77. - 7. Ibid., p. 234, 235. - 8. Ibid., XXIII, p. 193.

par Dieu est absolument semblable aux contrats conclus par les hommes. Dieu contracte avec le dernier des « porchers », et il y a « un notaire au milieu '. » (( Quand il plaist à Dieu nous appeller en son Eglise, et nous recevoir comme de sa maison, alors il contracte avec nous, comme si deux parties venoyent passer quelque obligation mutuelle.... Celuy qui donne parle le premier, et celuy qui

accepte est là. Aussi il y aura des conditions apposées le veux que celuy à

qui je donne me soit tenu ainsi. Le donnataire (qu'on appelle) accepte la donnation, et s'oblige de son cosié, et tous deux promettent : Voici, je renonce à tous mes droicts, je les remets en la main de cestuy-ci ; et de moy, je les accepte à telle condition, que je feray aussi ce qull requiert de moy. Tout ainsi donc que les instrumens se passent entre les hommes, ainsi Dieu en use-il -. »

11 s'aoit donc d'un Contrat bilatéral au premier chef : c'est une « alliance mutuelle^ », « réciproque'' » ; c'est une « foi mutuelle », avec retour (vicissim). » — Dieu « s'oblige aux enfants d'Israël; Israël s'oblige à Dieu^ » — « Dieu adopte des enfans à ceste condition qu'en retour (vicissim) il obtienne la place et honneur d'un père ^ » Dans le contrat, voici l'engagement de Dieu : « Or ça que j'entre avec vous en paction, et que vous me cognoissiez pour vostre Dieu ; que vous ne doutiez point que je ne vous aime, et en vous aimant que je ne soye vostre Sauveur, que vous m'invoquiez en ceste fiance. » Et voici l'engagement de rhomme : « Et, au reste, que vous me soyez aussi enfans paisibles, que je vous gouverne, que vous soyez comme de ma maison '. »

On comprend à quelle profondeur dans l'esprit, dans la mentalité du fidèle devait s'enfoncer cette idée du Contrat, idée pratique. Le calviniste était un homme habitué à faire contrat avec Dieu. Comment n'aurait-il pas été conduit à faire contrat avec un simple prince ?

Et quel soubresaut quand de la mentalité de Calvin on passe à la mentalité de Bossuet! Comme Bossuet proteste contre la doctrine du Contrat: « Comment oublier que l'origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur a tout droit sur le vaincu jusqu'à pouvoir lui ôter la vie ? Vouloir que l'esclave en cet état passe un pacte avec son vainqueur, qui est son maître, c'est aller ouvertement contre la notion de servitude. » Et avec c ce front d'airain et cette surprenante ignorance, » dont parle .lurieu, avec un aveuglement parfait, avec une inintelligence politique absolue, le grand évèque de Meaux se moque

1. Opéra XXVIII, p. 28b. « S'il y avoit deux parties qui feissent quelque contract solennel, le notaire sera là pour les faire jurer ; ainsi Dieu avoit ordonné que le peuple fust là pour ouyr, et recevoir la doctrine de salut, et qu'il respondist de son costé, comme s'il eust passé un contract solennel.... Notons que Dieu a voulu toucher plus au vif le peuple par ce moyen-là, quand il avoit ainsi accordé une telle paction. » [Opéra XXVII, p. 146. Sermon LXXIX sur le Deutéronome.) — « Moyse parle de l'alliance et du serment, et monstre que cela estoit réciproque entre Dieu et les Juifs.... Quand Dieu nous fait passer obligation solennelle avec soy, en premier lieu il s'oblige aussi envers nous... Il est là comme un homme qui aura passé un contrat de donation. » Opéra XXVIII, p. 513.)

i. Opéra XXVIII, p. 286. Sermon CXLIII sur le Deutéronome, ch. XXVI.

'i. Ibid., p. 306. — '1. Ibid., p. 513. — o. Ibid., XXVIII, p. 306. Sermon CXLIX sur le chap. XXVII. — 6. Ibid; XXIII, p. 235. — 7. Ibid., XXXII, p. 485.

Page 1