I.K CONTRAT DE GOUVERNEMENT OU I,A CONSTITUTION
de Jurieu. qui a flétri l'esclavag-e : « C'est, dit-il, condamner le droit des gens comme il paraît par toutes les lois ; mais ce serait condamner le S. Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de S. Paul, de demeurer en leur état, et noblige point les maîtres à les affranchir '. »
2. Cette théorie du contrat se retrouve dans toute la théologie réformée. Si Zwingle ne semble pas en parler". BuUinger l'expose, non pas seulement dans son Compeiidiiim de 1 556, mais dans son traité de i534: Du iestaïuent ou contrat unique et éternel de Dieu '.
Voici une série de titres de chapitres de cet ouvrage : « Raison et mode du Contrat ; » « Instrument du Contrat « ; « Dieu a commencé le Contrat avec la semence d'Abraham ; « « Toute l'Ecriture se rapporte au Contrat comme à son but ; » (I Christ, la signature et la confirmation du Contrat ; » « La circoncision, sacrement du Contrat; « « Les enfants mourant sans le signe du Contrat''. »
Indiquons l'idée principale. La religion chrétienne remonte à la plus haute, à la première antiquité. Elle est antérieure à Moise, à Abraham. Elle remonte à Noé, Enoch, Seth, Abel, -Adam, à Torigine du monde ^. « Le Dieu éternel s'est éternellement obligé à nous par serment, et ce Contrat éternel il l'a observé très saintement avec tous les saints, dès le commencement ''. »
3. C'est aussi la théologie du Contrat qui inspire le rédacteur du célèbre catéchisme d'Heidelberg, Ursinus : tout repose sur deux Contrats".
L'Ancien Testament est résumé dans le Décalogue ; le Nouveau Testament se résume dans le Symbole apostolique '\ Or le Testament, c'est le Contrat : « Dans l'Eglise on a commencé à prendre le mot de Testament pour Contrat {nomen Testamenti pro fœdere) ■'. » Le premier Contrat est le Contrat de création (m creatione fœdus), ou Contrat naturel (fœdus naturale) ; le second est le Contrat de grâce [gratiœ fœdus) ^^ — L'homme n'a pas observé le Contrat de création, la loi. II serait perdu s'il n'y avait pas le nouveau contrat, le Contrat gratuit [fœdus gratuilum). Ces deux testaments, en réalité, sont « le même testament, sont le Contrat de Dieu (fœdus Dsi) avec tous les élus, à partir de la première promesse faite dans le paradis à la semence de la femme; » mais les circonstances et les signes sont différents". — Et le Catéchisme avec ses quatre articles principaux a pour but d'exposer ce Contrat '-.
1. Voir F. Puaux, L'évolution des théories politiques du protestantisme français pendant le règne de Louis XIV, dans le BiUletin du protestantisme, LXII, 1913, p. 4S6. — -2. Otto Dreske, Zivingli und das Naturrecht, 191 1, cite à peine une allusion. — :!. De Testamento seu fadere Dei unico et œterno. — 4. De Testamento, p. 155, 158, 159, 160, 169. - .ï. Ibid., p. 16S. — 0. Ibid., p. 169. Fœdus illud œternum omnibus ab initio sanctis sanctissime servavit. — 7. Voir Ursinus, Catecliesis : Summa theologiœ, texte publié par A. Lang dans Dcr Heidetherger Kaiechismus, p. 152 et ss. — x. Summa theologiœ (10). — '.1. Ibid. (32). - 10. Ibtd. (10) (36). — 11. Ibid. (33).
li. A. Lang. Voir Der Heidelberger Katechismus, 1907, p LXIV-XVII. — L'idée du Contrat se trouve aussi dans le Catéchisme de Léo Juda (1534), le premier ouvrage catéchétique important en Suisse allemande. Voir A. Lang, Ibid., p. xx-.xxxv. — Voir encore sur le célèbre catéchisme l'étude : A. Lang, Der Heidelberger Katechismus, zum 350 Jahrgedachtnis seiner Entstehung, 1913.
Or le catéchisme d'Heidelberg a exercé une influence immense, peut-être plus considérable encore que le catéchisme de Calvin lui-même. Les Eglises réformées du Palatinat, de Hollande, d'Amérique faisaient chaque dimanche matin, avant le sermon, la lecture du sommaire du catéchisme ou de Tune de ses sections. D'autres fois, toujours le dimanche, mais l'après-midi, il y avait prédication sur l'une des sections. A la base de leurs cours, des professeurs de théologie plaçaient le catéchisme d'Heidelberg. Le Synode de Dordrecht, 1G19, le sanctionna comme livre canonique de l'Eglise réformée, et il fut traduit dans presque toutes les langues du monde.
4. Enfin ces idées sur le Contrat aboutirent à la théologie féiiéraliste, contractuelle, de Joh. Coccejus, théologien hollandais, i6o3-i66g.
Sa theologia federalis repose sur la distinction entre Falliance des œuvres {fcedus uaturœ) avec Adam, à l'état d'innocence, et l'alliance de la grâce {fœdus gratiœ s.fidei)^ qui fut conclue après la chute, et dont l'évolution {œconomia) a eu trois stades.
L'importance de cette théologie si profondément calviniste est évidente : elle ébranle la scolastique, essaie de renouveler et d'enrichir la dogmatique ecclésiastique par la théologie biblique ; elle met en honneur une méthode bibliohistorique et veut écrire l'histoire de la révélation.
La discussion fut d'abord théologique, mais elle devint vite politique : les adversaires de Coccejus, les Vœtiens, soutenant le Statthouder, et les fédéralistes cocceiens soutenant les Etats généraux.
C'est ainsi que la mentalité calviniste et réformée, toute imprégnée de l'idée du Contrat, se répandit dans le monde : Les rapports de l'homme avec Dieu ont la forme d'un Contrat bilatéral.
Or le Contrat est une forme de la Conslitution. Il était donc singulièrement naturel que l'Eglise apparut au calviniste sous la forme d'une société constitutionnelle, reposant sur une constitution, sur un Contrat. — Et c'est ce que nous avons déjà vu. Sans doute l'Eglise est une institution créée par Dieu, mais cette institution divine n'en est pas moins une association humaine. Comment unir ces deux termes? par un Contrat. Il y a contrat entre Dieu et les hommes, comme il y a contrat entre les hommes. Il y a une charte, qui est la confession de foi. Cette charte doit être signée par tous les hommes, qui veulent faire partie de la société, au moment de la constitution de cette société. C'est la façon dont cette charte est proclamée par la société. Et ensuite tous les chefs, pasteurs, laïques, de quelque autorité qu'ils soient revêtus, doivent signer cette charte au moment de leur entrée en charge. Voilà le régime constitutionnel de l'Eglise, de toutes les Eglises calvinistes, à Strasbourg, à Genève, en France et partout. 11 ne pouvait pas en être autrement : telle théologie et telle ecclésiologie.