‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 115 sur 176 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Le droit de résistance.

I. L'obéissance. — i. Lis textes. — 2. Les faits. — 3. La conjuration d'Amboise. — 4- La théorie de l'obéissance. — 5. Le loyalisme calviniste. — II. La résistance. — \. L'objection. — 2. La mentalité calviniste. — 3. Résistance, et non obéissance passive. — 4- Les limites de la résistance passive : la religion et la morale. — 5. Le libérateur providentiel. — 6. Les autorités constituées. — 7. L'opinion de Moyse Amyraut et du D^ A Kuyper. — III. La guerre de légitime défense. — IV. Conclusion de l'étude sur Calvin et le droit naturel ; la souveraineté du peuple.

E troisième principe du droit naturel est le droit de résistance. — S'il y a des droits imprescriptibles et inviolables, et s'il faut les proclamer, pour que nul n'en ignore, dans un Contrat, dans une constitution, il va de soi qu'une fois garantis légalement, si quelqu'un veut les violer, il faut les défendre. — Ces trois principes n'en font qu'un ; chacun postule et nécessite les deu.x autres; en affirmer un ou en nier un, c'est les affirmer ou les nier tous.

On a félicité ou accusé, et on félicite ou accuse encore tous les jours Calvin d'avoir exagéré tantôt l'affirmation, tantôt la négation du droit de résistance; c'est un révolutionnaire, à moins que ce ne soit le docteur par excellence de l'obéissance passive.

I. L'accusation de fomenter la révolution est une des premières contre lesquelles Calvin ait eu à combattre, puisqu'elle amena la transformation et précipita la publication de la première édition de V Institution chrétienne^ en i536. La fameuse lettre, ou dédicace, à François P"" dit : « Vous-mesme nous pouvez estre tesmoin. Sire, par combien fausses calomnies nostre doctrine est tous les jours diffamée envers vous : c'est asçavoir qu'elle ne tend à autre fin, sinon que tous règnes et polices soyent ruinées, la paix soit troublée, les loix abolies, les sei-

gneuries et possessions dissipées, brief, que toutes choses soyent renversées en confusion. » Et Calvin répond : « Nous sommes injustement accusez de telles entreprinses, desquelles nous ne donnasmes Jamais le moindre soupeçon du monde. ...Qui plus est, maintenant estans chassez de nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour vostre prospérité et celle de vostre règne'. »

Plus tard la même accusation se retrouve dans une sorte d'ultimatum adressé par Charles IX au Conseil de Genève, le 23 janvier i56i -. Le roi de France dénonce les « prédicans et dogmatisans », envoyés de Genève, qui « sèment diversitez d'oppinions et de doctrines » de maison en maison, et « impriment tacitement et occultement es espritz de la pluspart de nos subjetz une pernicieuse et dampnable désobéissance ; o qui, « par infiniz libelles diffamatoires... ont bien osé publicquement animer et exciter nostre dict peuple à une ouverte sédition ^ » — A quoi le Conseil répond, sans doute par la plume de Calvin '' : « Les ministres protestent que leur intention ne fut jamais telle ; mais qu'ils ont mys poyne de tout leur pouvoir d'obvier, et d'empescher qu'il ne se fit nulle esmeute, qu'ilz n'ont jamais donné conseil de rien changer ou attenter en Testât public, mais ont exhorté tous ceux qui les ont voluz croire, et induitz à se tenir quoys en la subjection de leur prince ^. »

Du reste, à ce moment (i56i), Calvin faisait imprimer ses leçons sur Daniel. Il les dédia « à tous fidèles serviteurs de Dieu, qui désirent que le règne de Jésus Christ soit droitement establi par le royaume de France. » 11 y disait : « Il n'est point nécessaire que je récite combien j'ay taché jusques ici doster toutes occasions de faire des tumultes, moiennant que, devant le Juge souverain, j'aye les anges et vous tous pour tesmoins, qu'il n'a pas tenu à moy, que le règne de Jésus Christ n'ait esté avancé paisiblement et sans aucune violence. Et j'estime n'avoir point perdu mon temps, aiant usé de toute diligence, pour engarder que les personnes privées n'outrepassassent leurs limites. » Il énumère « les feux innumérables allumez par l'espace de trente ans,... les indignitez et outrages que vous avez enduré ces six derniers mois passez.... Combien de fois vous avez esté assaillis, maintenant à coups de pierres, tantost à coups d'éspées,... comment les uns ont esté tuez en leurs maisons, les autres en plaines rues,... les pauvres femmes traînasses,... les maisons forcées, démolies et saccagées, » et il conclut : « Si est ce que pour vous monstrer vrais disciples de Jésus Christ... il vous faut mettre peine que la rage et furie des meschans... ne vous oste point cette modération, pour laquelle ils ont esté jusqu'à ceste heure vaincus et desconfits ^. »

2. Parlant ainsi, Calvin était sûr qu'on ne pourrait pas le démentir, en opposant ses actes à ses paroles. Ce qu'il disait, il l'avait fait. Dès i555 (q sept.), il écrit aux fidèles de Loudun, « trois ou quatre brebis au millieu d'un nombre

I. Inslitiition chrétienne, Lettre-préface. — i. Partie le 23 janvier d'Orléans, la lettre parvint à Genève le 28, soit cinq jours après. — .3. Opéra XVIII, p. 338. — 4. 28 janvier 1561. — 5. Opéra XVIII, p. 344, 345. — Vie de Calvin (Colladon). Opéra XXI, p. 90. — il. 19 août 1561. Opéra XVIII, p. 619, 620. Traduction en tète de la traduction du Commentaire, 1562.

infiny de loups ravissans » : « Tenez-vous cachez le plus coyement qu'il vous sera possible, ne provoquans point la rage de voz ennemiz, mais plus tost taschans par modestie, doulceur et honnesteté de vie, gaigner ceulx qui ne sont pas du tout incorrigibles '. » — En i556 (19 avril) il écrit « à une Eglise persécutée » : « Pour ce que j'ay entendu que plusieurs de vous se délibèrent, si on les vient oultrager, de résister plus tost à telle violence, que de se laisser brigander, je vous prie, très chers frères, de vous déporter de telz conseilz, lesquelz ne seront jamais bénictz de Dieu, pour venir à bonne issue, puis qu'il ne les approuve point. Je voy bien quelle perplexité vous presse, mais ce n'est point ny à moy ny à créature vivante de vous dispenser contre ce qui nous est commandé de Dieu.... Si vous estes tourmentez par les iniques pour avoir ouy la Parolle de Dieu, vous estre retirez et abstenuz des idolâtries, et avoir confessé que vous tenez l'évangile de Jésus Christ, vous aurez tousjours pour le moins cest appuy, que vous ne souffrirez que pour bonne querelle, en laquelle vous avez promesse que Dieu vous surviendra. Mais vous n'estes point armez de luy, pour résister à ceux qui sont establiz de luy pour gouverner Ainsi vous ne pourrez attendre qu'il vous garentisse, si vous entreprenez ce qu'il désavoue ! Que reste-il donques ? Je ny voy aultre refuge sinon qu'en vous despouillant de toutes voz affections, et remettant voz vies en la main de celuy qui a promis d'en estre gardian, vous attendiez paisiblement le conseil qu'il vous donnera, et ne doubtez point qu'il ne trouve ouverture telle qu'il verra estre propre pour vostre salut -. »

L'année suivante, 16 septembre iSSy, il écrit aux fidèles de l'Eglise de Paris pour les exhorter à être « benings et paisibles comme agneaux contre la rage des loups. » « Nous savons bien qu'en telz effrois on peut estre sollicité à beaucoup d'entreprises, ausquelles il est difficile de tenir bride.... De faict, il vauldroit mieux que nous fussions tous abismez, que l'évangile de Dieu fust exposé à ce blasme, qu'elle faist armer les gens à sédition et tumulte ; car Dieu fera bien tousjours fructifier les cendres de ses serviteurs, mais les excèz et violences n'aporteront que stérilité ^ »

Et en iSSg [?], à tous les fidèles de France, Calvin adresse les mêmes recommandations : « Qu'il vous souvienne quelles armes nous sont données d'en hault, c'est d'avoir tout nostre refuge à celuy qui nous faict ce bien et honneur de nous tenir en sa garde, et ainsi posséder nos âmes en patience. Car de le gaingner par force, il ne nous est pas licite.... Nous sçavons combien ceste tentation est dure et difficile à surmonter, de permettre aux ennemys d'exercer ainsi leur rage sur nous et sur les innocens. Mais si fault-il regarder à quoy nous sommes appelez''. •»

Tous ces efforts n'avaient pas été sans résultats : « Jusqu'ici (écrivait-il, le 5 octobre iSSg, à Bullinger), jusqu'ici nous avons contenu les Normands; mais il y a lieu de craindre, si on les accable trop, qu'eux aussi n'aient recours aux armes'. » — Et encore, le 6 septembre i56o, au même : « Si je ne m'étais

1. Opéra XV, p. 759. — i. Ibid., XVI, p. 112, 113. — :!. Ibkl., XVI, p. 630. — i. Ibkl., XVII, p. 715, 716. — 5. /A,V/., XVII, p. 656.

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interposé, beaucoup de contrées brûleraient d'un horrible incendie.... Nos efforts ont ce but que les nôtres ne causent pas de désordre {tuinultiientiir*]. »

Mais Teffort devient de plus en plus difficile ; il finit par échouer, et des révoltes particulières commencent à se produire. Calvin se hâte de les blâmer et de les apaiser.

Le 26 février i56i, il écrit à TEglise de Paris : « De s'esgaier beaucoup et occuper les temples, vous scavez que ce n'a jamais esté notre advis, sinon par congé. Quant on Ta faict ça esté en nous mesprisant. Si on continue, nous laissons les événemens en la main de Dieu. Nous craignons que ceste chaleur ne soit refroidie de quelque dur orage -. »

Le !'•''■ mai i56i, il écrit à l'Eglise d'Aix : « Nous sçavons bien que c'est une belle couleur et apparente, qu'il est licite de se revenger contre un populaire mutin, pour ce que ce n'est point résister à l'ordre de justice, mesmes que les loix arment tant grands que petits contre les brigands. » Toutefois « plus tost cent fois mourir que de fléchir. Mais cela n'empesche pas que nous ne souffrions, et qu'estant menez d'un esprit débonnaire, nous rompions, en ne bougeant, les impétuositez de nos ennemis ^ » — Au mois de juillet i56i, il écrit au Consistoire de Sauve. Un « fol exploit... s'est fait... de brusler les idoles et abattre une croix, » et c'est un pasteur qui a été à la tète du désordre. « De maintenir qu'il a fait cela en bonne conscience, c'est une obstination insupportable— Jamais Dieu n'a commandé d'abattre les idoles, sinon à chacun en sa maison, et en public à ceux qu'il arme d'authorité.... Or d'autant que Dieu ne l'a point authorisé [ce pasteur] à ce faire, sa bonne conscience, qu'il appelle, n'est autre chose que la bonne intention des papistes. En parlant ainsi nous ne sommes pas devenuz advocatz des idoles. Et pleust à Dieu que tout fust exterminé du monde, quand il nous devroit couster la vie. Mais puis qu'obéissance vaut mieux que tous sacrifices, nous avons à regarder à ce qui

nous est licite, et nous tenir entre noz bornes « Conclusion. II faut que «vous

désadvouyez cest acte, et déclairiez ouvertement au peuple, qui a esté mal conduit, que vous estes séparez de celuy qui en a esté le principal autheur, et que pour sa rébellion vous le retrenchez de vostre compagnie '*. >•>

Mais de plus en plus Calvin est débordé. Tout ce qu'il peut faire, c'est de redoubler d'inquiétude et d'énergie.

19 novembre i56i : « Je le déclare ouvertement ipassim): si j'étais juge, je ne me montrerois pas moins sévère contre ces violences furieuses (rabiosos istos impeliis), que le roi ne le recommande dans ses édits". » — Et nous ne notons plus que l'intervention de notre Réformateur dans les désordres de Lyon. Le i3 mai i562, il écrit au trop fameux baron des Adrets, un des capitaines protestants : » Si est-ce, Monsieur, qu'il vous y faut esvertuer, et surtout à corriger un abus qui n'est nullement supportable. C'est que les soudarts prétendent de

1. Ofiera XVIII, p. 176. — i. Ibid., XVIII. p. 37S. — :t. Ihid., XVIII, p. 437. - l. Ibid , XVIII, p. 581 et 580 n. I. — .•;. Ibid., XIX, p. 121.

butiner les calices, reliquaires, et tels instruments des temples. Qui pis est, on a rapporté que quelqu^un des ministres s'estoit fourré parmi, jusqu'à en exposer en vante quelque quantité. Mais en premier lieu, si cela advenoit, il y aura un horrible scandale pour diffamer l'Evangile. Et quand la bousche ne seroit point ouverte aux meschans pour blasphémer le nom de Dieu, si est ce qu'il n'est pas licite, sans auctorité publique, de toucher à un bien qui n'est à aucune personne privée '. »

Quant aux ministres de Lyon, eux-mêmes, il les admoneste le même jour, en ces termes plus vifs encore :

« Il y a des choses insupportables, dont nous sommes contraints vous escrire plus asprement que nous ne voudrions. Nous serions traistres à Dieu et à vous et à toute la chrestienté, en dissimulant ce que vous orrez icy à nostre grand regret. Ce n'est pas un acte décent qu'un ministre se face soudart ou capitaine : mais c'est beaucoup pis quand on quitte la chaire pour porter les armes. Le comble est de venir à un gouverneur de ville le pistolet en la main, et le menacer en se vantant de force et violence. Car voicy les mots qu'on nous a récitez, et que nous avons entendus par tesmoins dignes de foy : « Monsieur, il faut que » vous le faciez, car nous avons la force en main. » Nous vous disons rondement que ce propos nous a esté en horreur comme un monstre. Nous avons aussy fort détesté la crie qui a esté faite de par le gouverneur et les ministres. Nous mettons en mesme rang les passeports et choses semblables, desquelles l'énormité a desgouté, voire aliéné beaucoup de gens de Tévangile, et a troublé et fasché toutes gens qui ont quelque piété et modestie. Encore n"cstoit pas assez si on n'eust couru les champs pour lever butin, et pilliage des vaches et autre bestial, voire depuis que M. le baron des Adresses est là arrivé avec auctorité, lequel n'a point approuvé telles insolences, dont ceux qui se vantent d'estre ministres de la

Parole de Dieu n'ont pgint eu honte de se mesler Nous ne pouvons pas vous

remonstrer doucement ces choses, que nous ne pouvons ouir sans grande honte et amertume de cœur ^. «

Quelle grandeur dans le spectacle que nous offre cet homme, seul, malade, là-bas à Genève, qui régente et les fidèles vexés, exaspérés, et les soldats, lance au poing et dont les passions se déchaînent ; — qui s'oppose au flot de plus en plus furieux de ses propres amis et impose, par la seule autorité de la parole, un calme, une patience surhumaines !

3. Pendant ce temps avait eu lieu la conjuration d'Amboise, iC mars i56o. Les calomniateurs habituels de Calvin, à partir de Baudoin, ont accusé le Réformateur d'en avoir été le fauteur. La calomnie est grossière : Calvin désapprouva avant et après. — Le 23 mars i56o il écrit à Sturm : « Interrogé au début par les instigateurs, j'ai librement répondu que toute cette façon de faire ne me plaisait pas, et que j'approuvais encore moins la chose. » Il ajoutait : « Ce qu'ils avaient follement pensé, ils l'ont essayé d'une manière enfantine''. « — Un peu

I. Opéra XIX, p. 412. — i. Ibkl, XIX, p. 410. Voir note 5, p. 409. — .! Ihiti., XVIII, p. 39, et p. 38, 11. i.

plus tard, le i i mai i56o, il écrit à Pierre Martyr : « Mon long silence te paraîtra excusable lorsque tu sauras que j'ai été pendant six mois dans un état de souffrance intime, qui m'a empêché d'écrire.... La cause de ma souffrance, c'est ce zèle inconsidéré de nos gens, qui ont cru pouvoir obtenir la liberté en excitant des troubles, quand c'était par de tout autres voies qu'il fallait la chercher. Huit mois auparavant, ils m'avaient demandé mon avis. Je pensais que ma réponse les avait ramenés à des idées plus saines. J'appris bientôt après (trop tard cependant, car il n'était plus temps d'y remédier) qu'ils avaient repoussé mon conseil, et résolu d'exécuter leur premier dessein. « — Calvin n'estime même pas suffisante l'excuse (qui semblerait cependant cadrer avec les conditions mises par lui, comme nous allons le voir, à la résistance) que la conjuration est autorisée par un des princes, occupant, « suivant l'ancienne coutume du royaume et la loi écrite, » la première place, en l'absence de son frère, dans le Conseil suprême : « Ce spécieux prétexte {probabilis color) me déplut dès l'origine, à moins qu'on n'évitât absolument toute effusion de sang. Je disais en effet qu'il était impossible que d'une seule goutte de sang il ne sortit bientôt des fleuves, qui couvriraient la France '. »

Calvin s'explique plus longuement encore dans sa grande lettre à Coligny du 16 avril i56i (?). On lui a demandé « s'il ne seroit pas licite de résistera la tyrannie, dont les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez. » 11 donna « response absolue, qu'il s'en faloit déporter, » et s'efforça de montrer « qu'il n'y avoit nul fondement selon Dieu, » et que, « selon le monde, il n'y avoit que légèreté et présomption. » On lui objecta qu'on ne voulait rien « attenter contre le roy, ni son authorité, » qu'on voulait seulement « requérir un gouvernement selon les loix du pais, » que « l'inhumanité qu'on exerçoit pour abolir la religion » grandissait, même « que d'heure en heure on attendoit une horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidèles. » 11 répliqua que <i sH s'espandoit une seule goutte de sang., les rivières en découUeroyent par toute l'Europe. Ainsi qu'il valoit mieux que nous périssions tous cent fois, que d'estre cause que le nom de chrestienté et l'Evangile fust exposé à tel opprobre. » Tout ce qu'il accorda, c'est que, si « les princes du sang » prenaient la résistance en main, et si « les Cours de Parlement se joignoient à leur querelle, » tous les « bons sujects » pourraient « leur prester main forte. » Mais un seul prince du sang, et qui ne serait pas « le premier en degré », ne suffirait pas à légitimer la révolte.

Seulement les conseils et les efforts réitérés de Calvin, pas plus que ceux de Coligny, ne sont écoutés : « Si est ce que voyant la chose aller ainsi au rebours, je me lamentoye griefvement ; et souvent on a ouï ces propos de ma bouche : « Hélas ! je ne pensoye pas tant vivre que de voir le jour auquel nous eussions perdu tout crédit envers ceux qui se renomment fidèles. Faut-il donc que l'P^glise de Genève soit aussi mesprisée de ses enfants? Bref en tout ce temps là je ne faisoye que gémir '^. »

1. opéra XVIII, p. 82. — i. Ibid., p. 427, 428, Il faut lire toute la lettre.

Calvin est débordé : il continue néanmoins à résister pour qu'aucune goutte de sang ne soit répandue. « Le règne des Guise, écrit-il, est intolérable, et beaucoup ne peuvent supporter davantage que la religion soit opprimée par une barbarie si grande et si violente'. » Il y eut une tentative de réunion des chefs de la Réforme à Lyon. Se rendant à Fontainebleau, le roi de Navarre passe par Lyon. On accourt auprès de lui pour lui offrir des troupes. Calvin déconseille. « Au sujet du mouvement de Lyon, écrit-il le 14 octobre i56o, je t'ai naguère écrit. Certainement il y a eu quelque trouble {aliquid agitatum), mais peu y ont pris part {sed a paucis).... Je m'étais efforcé de le déjouer {conatus fiieram abrumpere).... Crois-moi, je te l'assure : il n'y a aucun danger de tumulte, car personne ne bougera, à moins qu'on n'attaque le roi de Navarre comme un ennemi : auquel cas, pour sa défense, je l'espère beaucoup se lèveront ^. » Il écrit encore : « Je n'ai jamais été d'avis que la cause fut décidée par la force et par les armes •'. » Quelques jours après (1'=' novembre) il est plus inquiet: « Ainsi voilà la guerre intestine en France... misérable et lugubre [luctuosa) dissipation du royaume ''. » — Et jouant le rôle de Cassandre, Calvin ne peut plus que gémir et protester '.

Malgré tous les avis, le roi de Navarre et le prince de Condé se sont rendus à Fontainebleau. « Il arrive ce que tous voient, comme si le roi de Navarre et son frère avaient voulu chercher la mort. Si on nous avait cru, ils auraient facilement échappé sans qiiiine goutte de sang fût répandue [ne gutta quidem sanguinis effusa). Cela a toujours été notre souci. Maintenant un désespoir extrême a découragé tout le monde, parce que partout s'agitent des soldats comme en pays ennemi. >> Et il ajoute : « Et cependant nos voisins [les Lyonnais] qui ont été la flammèche de l'incendie, font retomber la faute sur nous ^ » — H n'a donc pas approuvé leur tentative, il Ta désapprouvée et contrecarrée. Voilà pourquoi il est accusé.

11 le répète, en s'adressant à un autre correspondant : « Nous avons toujours également voulu tenir compte des intérêts de Sa Grandeur (du roi de Navarre) et éviter qu'une seule goutte de sang ne fût répandue ' . »

Le roi meurt de la façon la plus inattendue et la plus « opportune » (ecquid unquam opportunius':). Les esprits passent d'un extrême à l'autre : c'est dangereux, et dans leur « folie » ils critiquent la « mollesse » (segnitiem) de Calvin, qui reste prudent et ferme. Il se hâte d'écrire **.

4. Calvin réclame donc de tous les sujets l'obéissance à tous les supérieurs et une obéissance vraie, sincère, consciencieuse. — Le chrétien leur doit « grande

1. 2 oct. 1560. Opéra XVIII, p. 203. — -2. Ibki., XVIII. p. 218. — .i. !■=' oct. Ibid., XVIII, p. 208. — l. i" nov. 1560. Ibid., XVIII, p. 230.

"i. Les textes sont tout à fait contraires à ce que dit M. Fr. de Crue {L'action politique de Calvin, etc., p. 55) ; « Les deux frères Antoine de Bourbon et Condé se refusent à prendre aucune mesure qui provoquerait la guerre civile. En cette conjoncture, Calvin semble le regretter et il ne paraît même pas tout à fait étranger à un projet de tentative sur Lyon, dû à un lieutenant du roi Antoine, M. de Maligny. >

6. 4 nov. 1560. Opéra XVIII, p. 255. — 7. 11 déc. 1560. Ibid.. XVIII, p. 268. — «. 16 déc. 1560. Ibid., XVIII, p. 270, 271.

LE DROIT DK RÉSISTANCE 4g3

et haulte estime ; » il la leur doit « pour la crainte de Dieu, comme s'il servoit à Dieu mesme '. » — Il ne s'agit pas, en effet, de la personne du magistrat, mais de sa charge. Et, en iSSg, écrivant au moment oià régnait Henri II, ou plutôt son odieuse maîtresse Diane de Poitiers, Calvin intercale dans son ancien texte cette déclaration : « Je ne dispute pas des personnes, comme si une masque de dignité devoit couvrir toute folie, sottise ou cruauté, ou complexions meschantes, ou toutes vilenies, et par ce moyen acquérir aux vices la louange de vertus ^. » — Mais cette distinction ne fait que rendre l'obéissance plus obligatoire. Elle doit être non de « feintise », mais de « franc vouloir-' » ; et elle doit être rendue non seulement au bon magistrat « père du païs, lequel il gouverne, pasteur du peuple, gardien de paix, protecteur de justice, conservateur d'innocence, » mais au mauvais magistrat, lequel est le plus fréquent, celui qui, n'ayant souci de son devoir [« le plus souvent », « la plus part des princes »] « s'endort en ses plaisirs et voluptez, « celui qui, ayant « le cœur à Tavarice, met en vente toutes loix, privilèges, droictz et jugemens, ...pille le povre populaire... exerce droictes briganderies, en saccageant les maisons, violans les vierges, et femmes mariées, meurtrissant les innocents '*. »

N'importe ! cet abominable tyran, « les sujets, quant à ce qui appartient à l'obéissance deue à sa supériorité, luy doivent porter aussi grande révérence qu'ils feroyent à un bon roy, s'ils en avoient un •'. » Car, selon Calvin, c'est une « folle et séditieuse cogitation » que de penser : « un roy doibt estre traitté selon qu'il mérite » ; de refuser de nous tenir « pour subjectz de celuy qui ne se maintient point de sa part envers nous comme roy ^. n

Sans doute, ail y a aussi mutuel devoir des supérieurs envers leurs subjectz. » Mais les maris et les pères ont aussi des devoirs envers leurs femmes et leurs enfants. S'ils s'en acquittent mal, « fauldroit-il que leurs enfans fussent moins obéissans à leurs pères, ou les femmes à leurs maris ? Par la loy de Dieu, ilz sont assubjetciz à eux, encore qu'ils leur soyent mauvais et iniques '. »

Or Calvin sait parfaitement que l'obéissance est difficile à l'homme, même 1 obéissance la plus simple. Aussi enseigne-t-il que l'obéissance n'est pas naturelle, elle est surnaturelle. L'autorité des princes vient de Dieu ; l'obéissance du peuple vient de Dieu.

(i Lorsque les peuples se soumettent aux rois, princes, magistrats... certainement cela se fait par une impulsion et un instinct divins ; c'est Dieu qui a inspiré aux hommes cette crainte, sans laquelle il est certain qu'ils ne se soumettroient jamais. Nous savons quelle est l'ambition innée à chaque homme, et combien chacun est avide de domination, et qu'il est absolument contraire à notre nature de courber nos cous sous un joug ^ »

Si nous ne pensons qu'à nous, nous n'obéirons pas. Nous dirons : « Et fautil que je soye sujet à cestuy-ci, ou à cestuy-là ? Xe sommes-nous pas tous fils

1. 1541. Ofiera XVIII, p. 773, 774. ->. ,559. /6,v/., iv, xx, 22. — 3. Ibiii., p. 23, — 1. 1541, p- 775- Ibù/., IV. XX, 24. — ;;. 1541, p. 777- Ii>M., 25. — ti. 1541, p. 778. Ibnl, 27. - 7. /bùi., p. 780. - 8. Hom. xxxviij. I Sam., çh. xi. Opéra XXIX, p. 660.

4g4 LA PENSÉE POLITIQUE

d'Adam, et sortis de Tarclie de Noé ? » — Et si nous regardons aux autres, nous n'obéirons pas davantage, car nous dirons : « Et cestuy-ci est-il de plus grande qualité que moy ? A quel propos m'assujetiray-je à luy, quand plus tost il devroit estre mon inférieur ? Y a-il raison en cela ' ? » — Il faut que nous regardions à Dieu. Et voilà pourquoi seuls les croyants sont des sujets fidèles, car ils connaissent « ce que les incrédules ne peuvent point connoistre, à sçavoir que les princes dominent au nom de Dieu ^ « — Les autres peuvent « souffrir » d'être gouvernes, parce qu'ils ne peuvent faire autrement. Mais, « ne le font d'un courage alaigre » que ceux « que Dieu a enseignez, » ceux qui savent que les magistrats sont choisis par Dieu. « Ceux qui sont résoluz de ce poinct, s'assujetiront volontiers à la justice de ceux qui dominent ; mais nous serons tousjours sauvages, jusques à ce que cette raison ait gagné sur nous '\ »

Sans oublier, certes, ce qui, peut-être, est le principal, c'est que cette obéissance seule est digne d'un homme. Obéir à un égal, peut-être à un inférieur ? la dignité se révolte, et la raison a vite fait de démontrer que cette obéissance est trop servile. Au contraire, « quand nous obéissons aux hommes qui dominent selon la volonté de Dieu, nous obéissons à luy, qui les a constituez ''. »

Ainsi Calvin donne à l'obéissance le fondement le plus profond et le plus solide qu'il soit possible de trouver, d'imaginer ; il la légitime devant la conscience la plus indépendante, devant la volonté la plus fière. Obéir, c'est obéir à Dieu. Et voilà comment il peut arriver à ses fameuses paroles : « Parquoy si nous sommes cruellement vexez par un prince inhumain, ou pillez et robez par un avaricieux ou prodigue, ou mesprisez et mal gardez par un nonchallant, si mesmes nous sommes atïligez pour le nom de Dieu par un sacrilège et incrédule, premièrement reduisons-nous en mémoire les ofi"enses qu'avons commises contre Dieu, lesquelles sans doubte sont corrigées par telz fléaux. De là viendra l'humilité pour bien brider nostre impatience -'. Secondement mettons-nous au devant ceste pensée, qu'il n'est pas en nous de remédier à telz maux, mais qu'il ne reste autre chose, que d'implorer l'ayde de Dieu, en la main duquel sont les cœurs des roys, et les mutations des royaumes. Cestuy est le Dieu qui se asserra entre les dieux, et aura le jugement sur eux. Au seul regard duquel tresbucheront et seront confuz tous roys et juges de la terre, qui n'auront baisé son Christ, qui auront escript loix iniques pour opprimer au jugement les povres, et dissiper le bon droit des foibles, pour avoir les veufves en proye, et piller les orphelins *\ »

Et c'est en face de ces textes et de ces faits que M. Faguet a écrit : « La monarchie française en se défendant contre les protestants ne s'y est pas trompée, et si, toutes les Saint-Barthelemy sont des crimes, elles ne sont pas des

1. Opéra LIV. Ep. Tite, p. 555- — 2- Sermon V. Daniel, ch. VJ. 0/>era XLI, p. 375. — 3. Sermon XI. I Tim. Ibicf., LUI, p. 133. — 4. lèid., LIV, p. 558.

S. Cette phrase est ajoutée en 1559; sans doute Calvin sentait grandir <■ l'impatience » des sujets de Henri IL La conjuration d'Amboise se préparait et le commencement des révoltes.

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