‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 13 sur 176 · I. Au surplus, Rieker en indique plusieurs · texte numérisé non relu

I. Au surplus, Rieker en indique plusieurs

I. C'est sur le sol réformé qu'est née l'Eglise qu'il faut appeler non seulement ♦ libre >, mais « volontaire », c'est-à-dire l'association uniquement formée par les volontés individuelles, le Voluntarism (Rieker, p. 76 et n. 2). — De plus, Rieker est prêt à reconnaître que toutes les impulsions vers l'Eglise- Association au sein du luthéranisme sont venues du calvinisme. Après avoir cité la série des confessions de toi modernes, rédigées par l'Eglise libre du canton de Vaud, l'Eglise évangélique libre de Genève, l'Eglise évangélique neuchâteloise indépendante, etc., Rieker ajoute : « De tout cela il résulte que les efforts tendant à former au sein des paroisses nationales, en Allemagne, des cercles particuliers, des ecclesiola' dans VEcclesia, trahissent un esprit non pas luthérien, mais tout à fait réformé. Chez Spener, qui a le premier introduit ces tendances dans l'Eglise luthérienne d'Allemagne, les rapports avec les idées réformées se manifestent sur ce point et ailleurs. » (Ibid., p. 77, 78.) Et aujourd'hui encore la Gemeinschaft-Bewegiing ne provient-elle pas du sentiment que le luthéranisme offre ici une grave lacune et de l'influence anglosaxonne qui indique la manière de combler cette lacune ? — On a cité cette parole de Vinet : « L Eglise n'a pas fait les individus ce qu'ils sont ; ils l'ont faite et la font incessamment ce qu'elle est; ce sont, en

Ainsi ridée de la prédestination. Ce qui donne à l'individu la certitude de son salut, c'est le sentiment de son élection et non le sentiment de son incorporation dans l'Eglise par le baptême. — Il y a bien un peu d'exagération dans l'exposé de Rieker, qui sépare trop l'élection de l'Eglise. Mais, enfin, c'est vrai, celui qui se sent élu par Dieu est porté à se sentir plus indépendant, plus autonome devant les hommes.

De plus le Réformé est essentiellement actif, même agressif {Chrisîus non ntiosiis). — Le Luthérien est satisfait si l'Eglise à laquelle il appartient par le baptême lui assure la prédication de la Parole et l'usage des sacrements. Le Réformé, au contraire, voit dans FEglise le champ dans lequel il doit exercer son zèle, son activité pour amener le règne de Christ. Champ, et champ de bataille I On a remarqué que Calvin, pour parler de l'activité du chrétien, se sert beaucoup des mots : combats, armées, étendards, soldats. « Rien n'est plus caractéristique, dit l'historien Marcks, pour le calvinisme que les termes militaires dont les lettres de Calvin sont remplies '. » — « C'est seulement sur le terrain réformé, dit Rieker, que pouvait naître l'Armée du Salut ^ »

Evidemment ce sont là des germes, et plus que des germes. Nos contradicteurs faisant de tels aveux, nous pouvons considérer les résultats de nos précédentes recherches comme suffisamment confirmés. Le calvinisme, dès son origine, a constitué une Eglise à la fois Institution et Association. Et toute la question, que nous avons à examiner, est celle-ci : Par sa tendance vers l'Eglise- Association, le calvinisme a-t-il eu une action, une influence dangereuse, néfaste?

2. Nous sommes très loin de contester que dans le calvinisme le plus authentique, le plus primitif, celui de Calvin, il y a eu une tendance, une impulsion à ce subjectivisme qu'on appelle l'individualisme. Nous le contestons d'autant moins que nous voyons dans cet individualisme une des forces et l'honneur même du calvinisme.

Car, nous l'avons bien souvent répété, il ne faut être dupe d'aucun mot. Il y a un subjectivisme bon, excellent, et il y a un subjectivisme mauvais, extrêmement dangereux. Il s'agit donc de distinguer.

Le subjectivisme bon, c'est celui qui proclame les droits de la personne, de l'individu; qui demande à l'individu de s'approprier. — personnellement, donc subjectivement, — les dons de Dieu, d'être transformé par les dons de Dieu; qui en définitive fait de la piété un changement du cœur, un changement de l'homme tout entier, dans ce qu'il a de plus intime, mais cela sans rien enlever à l'objec-

un mot, les individus qui sont religieux, non la société. > (Astié, Esprit cf Alexandre Vinet, I, p. 259.) Mais il faut se garder de tirer trop vite des conséquences d'une parole isolée de Vinet, car il est facile de trouver d'autres paroles qui complètent celle-là. « En un sens spirituel, c'est l'Eglise qui vous sauve, parce que c'est elle qui vous donne Jésus-Christ.... Dieu fait des chrétiens au moyen de l'Eglise. » {Ibid., p. 258, 257.)

— Il faut s'^naler ici tout le mouvement actuel, en Allemagne, et relatif à la constitution de véritables communautés ; mouvement qui a ses conférences périodiques et déjà toute sa littérature.

1. E. Marcks, Gaspard von Coligny, I, p. 321. — Voir Opéra XVI, p. 744. — XVII, p. 7, 9, 10, 117, 437-

— Hundeshagen, Kleine Sc/uiflcii, 11, p. 58. — i. Rieker, p. 72 et n. 2.

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tivité de Dieu et de ses dons. — Le subjectivisme mauvais, c'est celui qui fait de l'appropriation de la vérité la mesure de la vérité, et qui supprime cette objectivité des moyens de grâce, de la Parole de Dieu, des principes et des faits de l'évangile. — De telle sorte que le subjectivisme est ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire.

Le calvinisme a réintroduit dans l'Eglise le subjectivisme : oui, mais le bon. — Peut-on l'accuser d'avoir, ipso facto^ par cela même, et du même coup introduit le subjectivisme, le mauvais : — Au fond, là est toute la question. On comprend que des esprits, ou superficiels ou malintentionnés, ne la soupçonnent même pas. Mais ce n'est vraiment pas une raison suffisante pour adopter la façon dont ils la tranchent.

Que d'un subjectivisme à l'autre la pente soit glissante et que, entre eu.x, une limite infranchissable soit bien difficile à tracer, nous l'accordons, mais pas plus que entre l'usage du feu bon, celui qui éclaire et fait vivre, et l'usage du feu mauvais, celui qui incendie et détruit. — ¥a parce que les anciens firent des Lares avec les divinités protectrices du foyer familial, leur reprochera-t-on d'avoir fait de ces mêmes Lares, et du même coup, les divinités protectrices de l'incendie ? Cependant il est bien certain que plus il y a de foyers allumés et plus il y aura d'incendies, et que si tous les foyers étaient éteints il n'y aurait pas d'incendie du tout.

En réalité, les bienfaits de Dieu sont tous des dangers, d'autant plus dangereux qu'ils sont plus bienfaisants, à commencer par la liberté, le grand don de Dieu à l'homme. C'est de la liberté que proviennent tous les maux, comme c'est de la liberté que proviennent tous les biens. Sans liberté il n'y aurait pas de mal, mais aussi pas de bien ! Il n'y aurait pas d'homme.

Donc la vraie question n'est — raisonnablement — pas : le calvinisme a-t-il introduit le subjectivisme, — le bon, — dans l'Eglise ? Mais : a-t-il pris le plus grand nombre de précautions possibles pour que le subjectivisme bon ne dégénérât pas en subjectivisme mauvais ?

Or à cette vraie question il n'y a qu'une seule réponse vraie : oui. Nous en appelons précisément à l'école de Rieker. Le calvinisme a pris tellement de précautions pour que l'Eglise Institution et Association ne dégénérât pas purement et simplement en Eglise-Institution que. d'après l'école de Rieker. l'Eglise calviniste ne serait plus qu'une Eglise-Institution !

L'école de Rieker se trompe ; mais on voit maintenant en quoi son erreur consiste. Il est parfaitement vrai que le calvinisme primitif n'a pas été et n'a pas voulu être simplement une Eglise-Association. Les Eglises réformées, qui le sont devenu, le sont devenu par une évolution, comme dit Rieker, mais (ajoutonsnous) illégitime, par une révolution, comme le dit von HoflFmann, et ceci est tout à fait exact. La révolution a été illégitime, non point parce que le calvinisme ne voulait pas du tout être Eglise-Association et voulait être seulement une Eglise-Institution, mais au contraire parce que le calvinisme voulait être une Eglise à la fois Association et Institution, c'est-à-dire voulait être aussi une

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Eglise-Institution pour prévenir les dangers d'une Eglise uniquement Association.

La révolution illégitime a consisté en ce que certains calvinistes de nom ont démoli les unes après les autres toutes les barrières, toutes les digues que le calvinisme authentique avait opposées aux débordements du subjectivisme. — De cette démolition, le constructeur primitif est-il responsable ? Est-ce sa faute?

Les Réformés n'ont pas maintenu dans son objectivité la foi en la souveraineté de Dieu et de la Parole, en son autorité, source unique de toute autorité. Et le subjectivisme de l'individu a grandi en face de Dieu, quand l'objectivité a diminué. Il en a été dans l'Eglise comme dans la société. — Les tidèles qui sont devenus subjectifs, tout en gardant personnellement ou en voulant garder la foi ancienne, se sont laissés aller à un mysticisme qui a produit les Eglises dissidentes, les Eglises de saints, de convertis, avec toutes leurs variétés. — Tandis que les fidèles, devenus subjectifs, sans garder personnellement la foi ancienne, se sont laissés aller à un rationalisme plus ou moins mystique aussi, mais qui a produit les Eglises où chacun croit ce qu'il veut, enseigne ce qu'il veut, ce que Ton appelle aujourd'hui les Eglises fidéistes, avec toutes leurs variétés aussi. — Et si l'on nous disait : oui, mais ce mouvement, — évolution ou révolution, — a été plus radical au sein du calvinisme qu'ailleurs, nous répondrions d'abord : peut-être ; et ensuite : en tout cas cela n'est pas pour nous étonner. Le subjectivisme calviniste mauvais a produit des effets d'autant plus funestes que le subjectivisme calviniste bon était plus puissant. De même que la liberté bonne est ce qui grandit le plus les peuples, et la liberté mauvaise ce qui les ruine le plus sûrement. Plus la machine est puissante, et meilleure est son action, si elle est bien dirigée, ou bien pire si elle est mal dirigée et éclate : corruptio optinii pessima. — Encore une fois, accusera-t-on un libérateur d'avoir affranchi sa patrie et d'avoir brisé les chaînes de sa servitude, parce que certains descendants des patriotes glorieux sont tombés dans la licence ? — On nous permettra de faire observer que toutes ces idées ne nous sont pas uniquement personnelles. Sous une forme plus ou moins différente, nous les retrouvons chez un spécialiste allemand qui a écrit en 1S99, par conséquent sans aucune préoccupation des questions ecclésiastiques actuelles, et de France : « Pendant longtemps la lutte dure, dans l'Eglise réformée, entre l'individualité et la discipline. D'abord il s'agit de la discipline doctrinale. Mais les attaques furent pour le moment repoussées ; elles donnèrent même à l'Eglise de Calvin l'occasion d'une sorte de développement œcuménique au Synode de Dordrecht.

» Mais, précisément à ce moment, l'individualisme commence à s'agiter dans le domaine de la vie rehgieuse et peu à peu la rupture se produisit avec l'Indépendantisme. Dans cette nouvelle théorie, l'unité de l'Eglise passe à l'arrière-plan. L'Eglise est considérée comme purement invisible, spirituelle, qui n'a pas d'importance pour la réalité. L'Eglise de Christ ne se réalise pas dans de grandes organisations, mais seulement dans des communautés particulières complètement indépendantes ; et ces communautés se constituent avec des individus élus, qui règlent en même temps toutes les affaires de la communauté et

L EGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION

qui ont aussi le droit, dès que l'individualité de l'un ou de l'autre paraît gênée, de se séparer et de fonder avec deux compagnons une communauté indépendante et égale aux autres. On voit comment ici l'individualisme triomphe de l'idée de société.

» Les Réformateurs, par la doctrine de l'élection, en soulignant ce qu'il y a dobjectif dans cette doctrine, avaient vaincu le principe donatiste qui se trouvait chez les anabaptistes; mais maintenant les éléments subjectifs de cette doctrine, la complète assurance du salut, la liberté de chaque individu sont soulignés et le principe donatiste revient avec toute sa force.

» Il est vrai que c'est pour passer, — après très peu de temps, — de l'enthousiasme religieux au rationalisme et au moralisme pratique du déisme. Avec cette réaction, le principe propre du congrégationalisme, l'individualisme, ne perdit pas sa force. 11 devint, dans les temps modernes, un principe politique et plus tard il pénétra dans tout le protestantisme, il faut dire dans tout le monde moderne, et il imprima un caractère nouveau à la constitution ecclésiastique réformée '. "

Mais arrivons aux faits et montrons que le calvinisme a pris toutes les précautions possibles contre les excès du subjectivisme ecclésiastique, par ses décisions et ses actes, non moins que par ses théories.

I. Une des manifestations du subjectivisme (mauvais) est l'importance croissante accordée à l'Eglise particulière aux dépens et au détriment de l'Eglise totale. Nous voulons parler du cnngrégatioualisnie , cet individualisme (mauvais) des Eglises -.

Rieker s'exprime ainsi : « La théorie d'après laquelle l'Eglise particulière est légalement antérieure aux grands corps de l'Eglise est inconnue au protestantisme réformé primitifs » — M. Lang : « D'après l'ancienne conception, la communauté particulière est la réunion locale des membres de l'Eglise générale ; ses membres sont libres dans ce qui ne les concerne qu'eux ; mais ils doivent toujours l'administrer en pensant à la généralité. Cette préoccupation est si forte que, par exemple, nulle part la communauté particulière n'a le droit de choisir son pasteur en liberté complète. C'est par l'Indépendantisme que les Eglises particulières furent placées au-dessus de l'Eglise ; l'Eglise fut absorbée par les Eglises. C'était aussi une conséquence de l'invasion de l'individualisme ^ »

Dans notre Eglise réformée de France, par exemple, il y eut d'abord naturel-

I. Lang, Gnindsiitze reformirter Kirchen-Verfassimg dans Refoniiirte Kirclieiiscilitiig, 6 août. 1S99.

-2. Nous disons congrégationalisme et non autonomie. Car le mot autonomie, comme tant d'autres, a deux sens: un sens absolu, c'est la souveraineté proprement dite; un sens relatif, c'est la liberté intérieure. — Or nos pères du seizième siècle étaient opposés à la souveraineté de l'Eglise locale (à un degré qui peut nous choquer); mais ils étaient en même temps favorables à sa « liberté intérieure » (à un degré aus.si qui peut nous étonner). — :!. Rieker, p. Si. — 'i. I.ang, Réf. Kirclienseitiing. 6 août 1S99.

lement des fidèles isolés, puis des Eglises locales plus ou moins bien constituées : on ne sait pas combien. A un moment, les Eglises envoyèrent à Paris des représentants : on ne sait pas combien. Et cette assemblée de Paris, notre premier Synode national, en iSSg, décréta la Confession de foi et la Discipline, c'est-àdire la Constitution que toutes les Eglises locales durent adopter. — Les détails, certaines particularités, etc., étaient laissés à la liberté intérieure de chaque Eglise, mais les intérêts généraux étaient soustraits à sa souveraineté.

Tout le monde ne fut pas toujours de cet avis et la question même de la souveraineté de FEglise locale fut portée en 1644 devant le vingt-huitième Synode national, celui de Charenton.

Il y fut exposé que certains étrangers, appelés " Indépendants », étaient venus dans les « provinces maritimes » et enseignaient « que chaque Eglise particulière devoit être gouvernée par ses propres loix » sans dépendre de personne ni être subordonnée à qui que ce fut en matière de religion, et sans être obligée de reconnoitre l'autorité des Coloques ou des Synodes, pour ce qui concerne la Discipline et Tordre. »

Le Synode, « craignant... la contagion de ce poison, » de cette « peste », déclara que " la dite secte d'Indépendans » était « préjudiciable à l'Eglise de Dieu, parce que ceux qui faisoient profession de cette doctrine ne taschoient qu"à mettre tout en confusion et à ouvrir la porte à toutes sortes de singularités, d'irrégularités et d'extravagances, empêchant, autant qu'ils pouvoient, qu'on ne prévint de pareils désordres. » Il ajouta que « si leur opinion prévaloit et qu'elle fût en vogue parmi nous, on y verroit former autant de religions qu'il y aurait de paroisses et d'assemblées particulières. » Et il enjoignit surtout aux provinces maritimes de prendre garde « que ce mal ne jettât point de racines parmi les Eglises de ce roiaume, afin de pouvoir conserver inviolablement la paix et l'uniformité dans la religion '. »

De cet avis on peut rapprocher celui de l'assemblée générale d'filcosse, 1641 : « Les charges dans une congrégation particulière doivent être exercées non pas indépendamment, mais dans la subordination aux grands presbytères et Synodes particuliers et nationaux.... Les décisions de ces corps sont non pas seulement consultatives, mais autoritatives et obligatoires.... Cela est fondé sur la Parole, de Dieu et conforme au modèle des Eglises primitives et apostoliques ^ »

Rieker a donc le droit d'écrire: de ces témoignages il ressort clairement que « l'ancien protestantisme réformé ignorait complètement une souveraineté des Eglises locales, qui se réuniraient seulement entre elles par un lien fédératif. La Discipline pose en règle générale (VI, art. 2) : « Nulle Eglise ne pourra rien faire de grande conséquence, où pourroit être compris l'intérêt, ou dommage, des autres Eglises, sans lavis du Synode provincial, s'il est possible de l'assembler. »

2. Va maintenant voici tout un chapitre de la Discipline intitulé L'union des Eglises. « Les Eglises, dit l'article 3. et les particuliers seront avertis de ne se

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