‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 14 sur 176 · I. Aymon, 11, p. 678, 679. — i. Rieker, p · texte numérisé non relu

I. Aymon, 11, p. 678, 679. — i. Rieker, p

l'église \IS1BLK Kl' SA CONSTITUTION H3

départir, par quelque persécution qui survienne, de l'union sacrée du corps de l'Eglise^ pour se procurer une paix et une liberté à part '. »

Cette union consiste à acquiescer aux « résolutions des assemblées générales et provinciales. » Ceux qui s'y opposent seront poursuivis par toutes sortes de censures -.

Le .célèbre « Serment de l'union des Eglises réformées, » de Privas, porte « qu'il n'y a rien de si nécessaire pour entretenir la paix et maintenir l'établissement des Eglises, qu'une sainte union et une concorde inviolable, tant dans la doctrine que dans la discipline, et tout ce qui en dépend. » On jure donc « de demeurer inséparablement unis dans la confession de foi des Eglises réformées de ce royaume... de garder inviolablement la discipline ecclésiastique... et de suivre l'ordre porté par nos règlemens, tant pour la conduite des dites Eglises, que pour la correction des mœurs ■'. »

Et finalement, après avoir encore une fois rappelé que « les assemblées ecclésiastiques des Colloques et des Synodes, tant provinciaux que nationaux, sont les liens et les appuis de l'union et de la concorde contre les schismes, les hérésies et tous les autres inconvénients, » la Discipline menace les Eglises particulières, qui refuseraient « de contribuer aux assemblées ecclésiastiques, » de les censurer. Même le Synode de Montauban \ 1594, voulut les priver de ministres « comme rompant l'union, qui doit être entre nous, pour notre commune conservation, )) et défendit aux pasteurs « d'y exercer leur ministère, sur peine d'être déclarés schismatiques '. »

3. Détail bien significatif à noter : la nomination du pasteur était considérée comme un de ces actes de « grande conséquence », qui ne relèvent pas de l'Eglise locale toute seule. En effet le pasteur est membre du Colloque, membre du Synode provincial, membre du Synode national. Il tient dans sa main, en grande partie, les intérêts généraux de l'Eglise. Aussi jamais l'élection du pasteur n'a-t-elle été confiée exclusivement, souverainement à l'Eglise locale. Le pasteur est nommé par le Synode provincial. C'est ce Synode qui fait passer l'examen et envoie le pasteur dans une Eglise : « laquelle sera avertie de son élection par les actes et lettres du Synode au Colloque, portées et lues par un ancien ''. »

1. Discipline ecclésiastique, VI, 3. Article voté au Synode de Sainte-Foy, 157S. Le texte d'Aymon porte: « de ne se séparer jamais de l'union de l'Eglise, ni des membres de son corps. > Aymon, I, p. 130. — i. Du Synode de Tonneins, 1614. — :i. Aymon, I, p. 398-399.

i. On a tort d'épiloguer, comme on l'a fait, sur le changement opéré par le Synode de Montauban, qui dans la Confession de foi remplaça le mot unité par le mot union. Il ne faut pas transporter nos préoccupations et nos subtilités dans les cerveaux des hommes du seizième siècle. Pour eux le mot union n'indiquait pas une moindre conformité doctrinale ou disciplinaire que le mot unité. C'est ce que déclare le Synode de Montauban. « Sur l'article 26, au lieu du mot d'unité, il faut mettre union, comme plus propre à proposer l'antithèse de ceux qui se retirent à part et se contentent dedévotions particulières. > (Aymon, I, p. 175.) Il faut non seulement l'unité des esprits, mais la réunion des corps et des âmes dans les mêmes assemblées. Le changement de termes a pour but de combattre une des formes de l'individualisme.

.'). Aymon, I, p. 177. — 6. Discipline ecclésiastique, I, 5.

8^ LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQI'E

« Celui du quel l'élection aura été notifiée à l'Eglise, proposera publiquement la Parole de Dieu par trois divers dimanches, sans pouvoir administrer les saints sacremens, ni bénir les mariages, tout le peuple l'oyant, afin qu'il puisse reconnoitre sa manière d'enseigner. Ledit peuple étant expressément averti que s'il y a quelqu'un qui sache quelque empêchement, pour lequel l'élection de celui qui sera ainsi nommé ne puisse être amenée à efi^et, ou qu'il n'agrée point, on vienne le faire entendre au Consistoire, qui ouïra patiemment les raisons d'un chacun pour en juger. Le silence du peuple sera tenu pour exprès consentement. Mais s'il y a contestation et que le nommé, étant agréable au Consistoire, ne le fût au peuple, ou à la plupart d'icelui, sa réception sera diflPérée, et sera le tout rapporté au Colloque, au Synode provincial, pour connoître, tant de la justification du nommé, que de sa réception. Et combien que le dit nommé fût là justifié, il ne sera toutefois donné au peuple contre son gré pour pasteur, ni même au mécontentement de la plus grande partie ; ni le pasteur aussi contre son gré à l'Eglise ; et le différent sera vidé par l'ordre que dessus, aux frais et dépens de l'Eglise qui l'aura demandé'.» — C'est grâce à une union ainsi entendue, à cette combinaison de la liberté intérieure de chaque Eglise locale, avec la souveraineté de l'Eglise nationale, que les Eglises réformées eurent la force de résister aux persécutions extérieures et aux hérésies intérieures.

Ainsi le calvinisme a pris toutes les précautions possibles contre le faux subjectivisme, contre le faux individualisme ecclésiastique. — Rien n'est moins contestable : rien n'est plus ignoré. Et toutes les ignorances se trouvent exprimées dans des déclarations comme celles-ci : « Le bon sens se trouve d'accord avec l'esprit démocratique moderne qui veut que l'autorité vienne d'en bas, comme aussi avec notre vieille discipline ecclésiastique, qui exigeait l'assentiment du peuple pour la nomination d'un pasteur"-. » — Ou encore: « Le régime traditionnel du protestantisme huguenot est démocratique et non oligarchique.... C'est la méthode du catholicisme, où rautorité vient den haut ^ » Phrases vraiment typiques. — D'abord le bon sens ne dit pas que l'autorité vienne d'en bas ; au contraire, il dit que l'autorité vient d'en haut (nous aurons plus tard à examiner cette question). Et l'histoire ne dit pas que le calvinisme a fait venir d'en bas l'autorité dans l'Eglise. Au contraire, le calvinisme a dit et répété : dans l'Eglise toute autorité vient d'en haut, vient de Dieu. C'est le fameux principe calviniste de la souveraineté de Dieu, qui après avoir été le fondement de la théologie se trouve être naturellement le fondement de l'ecclésiologie, comme il sera le fondement de la sociologie.

1. Ibid., I, 6. < Jusqu'à quel point le presbytérianisme primitif (gettuiné) des Eglises des bords du Rhin était éloigné de l'Indépendantisme, c'est ce que montre le fait qu'aucune communauté n'avait le droit de choisir à elle seule un pasteur ; le Synode avait la décision définitive. C'était lui que regardait l'examen et l'envoi à la communauté. » Ed. Simons, Niederrheiitisches, p. 15. — i. Bulletin évangélique . Journal des Eglises réformées de l'Ouest, 15 avril igo6. — .'i. Bulletin évangélique, x" mai 1906.

CINQUIKMH PARTIl':

Les trois pouvoirs de l'Eglise

'PZGLISE complètement organisée, constituée, avec les divers membres , dont nous étudierons plus loin les charges diverses, possède la vraie autorité, l'autorité spirituelle. Cette autorité consiste, peuton dire, en un triple pouvoir : le pouvoir doctrinal, le pouvoir constituant, le pouvoir disciplinaire'. Tous les trois ont pour but « Téditication », sous l'autorité du « seul maistre en l'Eglise, » Jésus- Christ.

Le pouvoir spirituel, attribué par l'Ecriture aux ministres quels qu ils soient, est attribué non « à leurs personnes », mais à leur « ministère » « ou, pour dire plus clairement, à la Parole de Dieu, à l'administration de laquelle ils sont appelez {non proprie hominibus... sed ministerio... vel verbo ciijus ministerium il/is est commissuni)'^ ». Prenons les prophètes. Le Seigneur les « orne de tiltres magnifiques, » mais c'est après « qu'il les a restreints de ceste bride, qu'ils ne puissent rien enseigner ne dire, sinon ce qu'ils auront receu de luy *. » — Prenons les apôtres. Ils sont appelés lumière du monde ; mais ils doivent « ne babiller point ce que bon leur semblera, mais fidèlement apporter le mandement de celuy du quel ilz ont este envoyez '*. »

Bien plus ! Le Seigneur lui-même s'est soumis à cette condition c( afin que nul ne refusast d'y estre sujet.... Celuy qui a tousjours esté le conseiller éternel et unique du Père, et a esté constitué de luy maistre de tous, » a dit : « Ma doctrine n'est pas miene, mais du Père qui m'a envoyé '. »

Quant à la Parole de Dieu, nous connaissons la pensée de Calvin. Il s'agit de la parole communiquée aux patriarches, couchée par écrit dans la loi et les prophètes, sortie enfin de la bouche de Jésus-Christ, « la sagesse de Dieu manifestée en chair, laquelle nous a déclairé à bouche ouverte tout ce qui peut entrer de Dieu en l'humain esprit, et tout ce qui s'en peut penser {quidquid hiimana mente

1. C'est ainsi que nous croyons pouvoir traduire en français moderne le latin : /;/ doctrina, in jiirisdiclione, in legibus ferendis ; le français de 1560 dit : « en la doctrine, ou en la juridiction, ou en la faculté d'ordonner loix et statuts » (IV, VIII, i (1543)- — Le chapitre VIII de l'édition de i;jç est presque tout entier de IS4J. — "i. IV, VIII, 2. — :!. Ibid., VIII, 3 (1543). - '»• Ibid., vill, 4. — "i. Ibid.

de Deo comprehendi potest et cogitari débet) ». Oui, le Christ a parlé de telle sorte « qu'il n'a rien laissé à dire aux autres après soy '. »

Voilà le fondement de l'Eglise et du ministère, fondement solide comme un roc. Et même qu'est-ce que le roc le plus dur, comparé à ce diamant indestructible de la Parole de Dieu ?

Aussi quelle n'est pas l'autorité du ministre appuyée sur ce fondement ! Lui n'est rien, mais sa parole n'est pas de lui : c'est la parole de Dieu. Donc « que celui qui parle, parle les paroles de Dieu-, » dira Calvin dès i543. Et en iSSg il ajoutera, dans son latin, dont je donne une traduction plus littérale que celle de i56o :« C'est-à-dire sans hésitation (;zo« dubitanler) comme ont l'habitude de trembler (ut irepidare soient) ceux qui ont mauvaise conscience, mais avec une haute confiance, celle qui convient à l'esclave de Dieu, muni d'un mandat certain ^ «

Au nom de ce principe, de cette autorité divine et objective, sur laquelle la foi peut seule « être fondée en une telle fermeté qu'elle puisse consister invincible et sans s'estonner {invicta et intrepida) à l'encontre de Satan, toutes les machinations d'enfer, et toutes les tentations du monde», Calvin repousse le subjectivisme humain de l'Eglise catholique, c'est-à-dire l'autorité de la tradition et l'autorité des conciles ''.

D'abord la tradition. L'Eglise, dit Rome, est gouvernée par « l'esprit de Dieu ». Cet esprit suffit « sans la Parole », et c'est cet esprit qui dirige la tradition. De même que les ultra-protestants opposent à la Parole de Dieu l'illumination d'une conscience individuelle, l'Eglise oppose l'illumination d'une conscience collective, la conscience de l'Eglise. Les extrêmes se touchent et il est difficile de savoir ce qui a été le plus dangereux pour le christianisme, les négations enfantées par le subjectivisme des consciences individuelles ou les superstitions inventées par le subjectivisme de cette conscience collective, romaine.

Calvin est tout de suite net. «Voyci doncques le difi^érent qui est entre nous : ils [les papistes] attribuent authorité à l'Eglise hors la Parole : nous au contraire conjoignons l'un avec l'autre inséparablement. » Et avec une rudesse qui sent son seizième siècle : « Ce n'est point de merveille si Tespouse et l'escholière (sponsa ac discipula) de Christ est sujette à son maistre et à son mari (sponso magistroque)^ pour s'arrester entièrement à ce qu'il dit et commande {lit ab ejus nre assidue ac sedtilo pendeat), car la façon d'une maison bien reiglée requiest cela, que la femme obtempère à son mari et le tiene pour son supérieur •' (itl mariti imper io iixor obtempevet, dit le latin dans sa brièveté.) "

Les conciles. Calvin en parle avec une singulière impartialité, sans « crainte », dit-il, car, s'il voulait, il pourrait très bien s'en servir ^ pour l'approbation de sa

I. IV. VIII, 7. — i. 1543. Oui lotjuitiir, loquetnr ser)iiones Dei. — 1559- Qui loquilur loquetur tanquam sennones Dei. — •'). Ibid., vill, 9. Voici la traduction française de 1560; « C'est-à-dire hardiment, et non pas en chancelant comme font ceux qui ne sont pas authorisez d'en haut, et n'ont pas la magnanimité qui est requise en bons serviteurs de Dieu. > — Nous avons cité plus haut les autres passages relatifs à l'autorité du pasteur. — '1. Ibid., vili, 9. — -'i. Ibid., vill, 13.

(.'ÉCiLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION 87

doctrine et pour ruiner toute la papauté. » Il lui suffit de poser la vraie règle. «Voyci le droict et rauthorité qui appartient à Jésus-Christ, c'est de présider en tous conciles, et n"a\oir homme mortel, pour compagnon en ceste dignité. Or je di que lors il préside, quand il gouverne toute l'assemblée par son esprit et par sa parole '. » Alors l'assemblée est un concile : sinon, non.

Or .que de faux conciles, depuis ce concile juif assemblé à Jérusalem, « par les sacrificateurs et les Pharisiens contre Jésus-Christ », et assemblé selon toutes les règles, présidé par le grand prêtre, où tout le clergé se trouve, et où cependant « Jesus-Christ est condamné et sa doctrine mise au bas '''. »

Même le concile de Nicée, « duquel la dignité a esté prisée par dessus tous autres », a eu ses tristes épisodes. Ne vit-on pas les évèques « ne se soucians point en quel danger estoit l'Eglise, commencer à se mordre, accuser et injurier l'un l'autre '' : » L'empereur Constantin fut obligé de « réprimer ces débats ».

Mais ce n'est pas à dire que les conciles ne doivent pas être respectés. Calvin est aussi loin de l'irrévérence que de l'aveuglement. « Toutes fois et quantes qu'on met en avant un Décret de quelque concile, je voudroye qu'on poisast diligemment en quel temps il a esté tenu, pour quelle cause, et à quelle fin, et quelles gens y ont assisté; puis après qu'on examinast à la reigle de l'P^scriture [ad scripturœ amiissim : anuissis, cordeau, règle, niveau, équerre] le point dont il est question, et que le tout se feist en sorte que la détermination du concile eust son poids, et qu'elle fust comme un advertissement {iiisiar pra'jiiJicii, un préavis), toutes fois qu'elle n'empeschat point l'examen que j'ay dit''.... Si cela se faisoit, les conciles retiendroyent leur authorité [majestas] qu'ils doyvent avoir, et toutes fois l'Escriture demeureroit en sa prééminence [superiore locn einineret scriplura), à ce que le tout fust assujéti à la règle d'icelle. Suyvant cela nous recevons volontiers les anciens conciles, comme de Nice, de Constantinople, le premier d'Ephèse, Chalcédoine, et les semblables ''.... Nous leur portons honneur et révérence en tant qu'il appartient aux articles là définis. Car iceux conciles ne contiennent rien qu'une pure et naturelle interprétation de l'Escriture, laquelle les saincts Pères, par bonne prudence, ont accomodée, pour renverser, les ennemis de la chrestienté '"'. » — Mais la Parole de Dieu demeure ^' la balance à laquelle sont sujets, non seulement les hommes, mais aussi les anges '. »

Et nous voyons ici se dessiner une singulière illustration de la fameuse devise de saint Augustin : servire Deo, vera libertas. Soumission absolue, dit Calvin, à la Parole de Dieu. Donc liberté absolue devant les paroles des hommes, paroles des conciles, paroles de toute l'Eglise **.

1. IV, IX, I. (Le chapitre ix date aussi de 1543.) — ^. Ibid., ix, 7. — 3. Ibid., ix, 10. — 4. IhhL, l.x, 8. — .ï. « Libenter araplectimur revemurque ut sacrosancta, quantum attinet ad fidei dogmata. » — t>. Ibid., IX, 8. — 7. Ibid., IX, 9.

8. Il nous faut noter cette phrase : « Sttyvant cela nous recevons volontiers les anciens conciles, comme de Nice, de Constantinople, etc. » En latin ; « Sic priscas illos Synodos... libenter amplectimur. » Ce qui dans la Confession , dite de la Rochelle , est répété ; «: Et suyvant cela nous advouons les trois simboles, assavoir des Apostres, de Nice et d'Athanase. pour ce qu'ils sont conformes à la Parole de Dieu. > Ainsi il est bien clair que ces symboles sont admis seulement en tant qu'ils sont conformes à la Parole de Dieu {sic,

LA PENSÉE ECCLESIASTIQUIC

C'est surtout à propos du second pouvoir de F Eglise, son pouvoir constituant, que cette devise va être audacieusement appliquée.

Quand nous n'avons « affaire qu'à Dieu », alors même » qu'il n'y auroit homme vivant sur la terre, » nous sommes obligés « simplement et du tout'. » Telle est l'autorité de la Parole de Dieu.

Mais les constitutions de l'Eglise ? Ah ! celles-là ne lient pas nos consciences. Et Calvin proclame la liberté des consciences en face de l'Eglise. Il le fait dans la vibrante proclamation que voici : « On ne doit point imposer nécessité aux consciences es choses des quelles elles sont affranchies par .lésus Christ, et sans la quelle franchise elles ne peuvent avoir repos envers Dieu. Il faut qu'elles reco-

siiyvaiit cela). Et V Institution ajoute : « quantum attinet ad fidei dogniata, en tant qu'il appartient aux articles IV, IX, 8) là définis, > seconde restriction, pas moins importante que la première. Dans ces symboles il s'agit uniquement de la définition des dogmes. — A propos de ce mot sic, suyvant cela, l'histoire d'une discussion va nous permettre de préciser la pensée de Calvin. Dans le journal L'Eglise libre (26 novembre 1S97) se trouvait cette phrase; « La vieille orthodoxie a attribué une vertu salutaire à la croyance ellemême et elle a solennellement déclaré que celui qui n'a pas la croyance officielle, orthodoxe, telle que l'Eglise l'a formulée, est éternellement damné {absqiie dubio in œternum peribit).... Cette doctrine catholique reçue dans nos confessions de foi protestantes, etc. » Etonné d'une affirmation aussi inattendue, un corresdant du journal se hâta de demander dans quel article de la Confession de foi de la Rochelle se trouvaient cette doctrine et cet anathème {Eglise libre, 3 décembre). Il lui fut répondu ; •> J'ai mentionné le fait que le Symbole quicumque, dit d'Athanase, qui prononce la damnation éternelle de ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité, tel qu'il se trouve formulé dans ce symbole, aurait été reçu dans nos confessions de foi protestantes. » La réponse était bien singulière ! Mais même telle quelle, elle oubliait quatre faits : 10 Calvin était si loin de tenir à la lettre du symbole d'Athanase que dans une discussion célèbre, au moment où il lui était extrêmement important de prouver son orthodoxie, il refusa de le signer. « Il ne voulait point, disait-il, introduire dans l'Eglise cet exemple de tyrannie, que cellui là fut tenu pour hérétique qui refuserait de parler sur la dictée d'un autre. » (Voir Jean Calvin, II, p. 261.) Et Calvin rappelle le propos de saint Augustin qui, pour clore la bouche de l'hérétique Maximin, lequel précisément débattait « touchant les décrets des conciles, » lui répondit : « Je ne doy pas mettre en avant le concile de Nice, et tu ne me dois pas aussi alléguer celuy d'Ariminie, comme pour oster la liberté de juger ; car tu n'y es pas sujet, ne moy au second. Que la chose soit débatue par bonne cognoissance de cause et par raison, et que le tout soit fondé en l'authorité de l'Escriture, laquelle est commune à toutes les deux parties. » (IV, IX, 8.) Même le concile de Nicée, le plus pur, lui paraissait composé d'hommes parfois entraînés par leurs passions coupables, et, d'après lui, le symbole de Nicée, dont l'autorité est singulièrement supérieure à celle du Quicumque, ou symbole d'Athanase, lui faisait l'effet d'une battologie, faite plutôt pour être chantée que pour confesser la foi » ; 2° Il se trouve que si les symboles sont visés par \' Institution et par la Confession de foi, c'est après qu'il a été longuement expliqué et affirmé que les livres de la Bible sont la règle très certaine de la foi (voir la Confession de foi de la Rochelle), à laquelle il n'est permis ni aux hommes, ni même aux anges d'ajouter, diminuer ou changer. En dépit de l'antiquité des coutumes, des édits, des décrets, des co«cî/es .« toutes choses doivent estre examinées, regglées et réformées selon icelle. • Et c'est après ces explications, précautions et restrictions que vient le mot sic (suyvant cela). Sic, suyvant cela, on vise, on accepte les symboles! 3° Il se trouve que cette acceptation, ce visa n'est valable que pour la définition des dogmes, « pour ce qu'ils sont conformes à la Parole de Dieu » (Confession de la Rochelle) et que par conséquent cette acceptation, ce visa ne valent pas pour tout ce qui n'est pas définition du dogme, donc ne valent pas pour les anathèmes ; 4° et enfin il se trouve (comme nous allons le voir) que Calvin a expressément blâmé les anciens docteurs pour l'usage qu'ils avaient faitde ces anathèmes. \. IV, X, 4 (1550). En général (et sauf quand nous indiquons le contraire) le chapitre X date de 1543.

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gnoissent pour leur roy un seul Christ, et pour libérateur ; et qu'elles soyent gouvernées par la seule loy de liberté, qui est la sacrée parole de l'Evangile, si elles veulent retenir la grâce qu'elles ont une fois obtenue en Jésus Christ ; et qu'elles ne soyent assujéties à servitude aucune, ne captivées sous quelques liens '. »

Tous ces mots sont à noter. Et comme ils résonnent ! D'un coté, plus de nécessité, plus de captivité, plus de servitude, plus d'assujettissement ! — de l'autre côté, la grâce, la seule loi de la liberté, la franchise, l'affranchissement ! — A quoi il faut ajouter les expressions que Calvin accumule dans les quelques lignes que, en iSSg, il met avant celles de 1543 : Le pape a exercé « une cruelle tyrannie et géhenne sur les âmes » ; il a inventé des « cordeaux pour estrangler les povres âmes » ; ce sont des « fardeaux importables», une « cruelle torture », une «violence énorme», qui oppriment « tyranniquement les consciences». Or il faut « que la liberté spirituelle demeure sauve » ! Voilà contre quoi il faut combattre pour « refréner cet empire tant excessif et barbare -. » — On se demande souvent comment il a pu se faire que les Réformateurs aient parfois si peu pratiqué la liberté de conscience, et cependant aient donné au monde moderne cette liberté. De pareilles paroles, de pareils appels à la libération des consciences sont une des explications demandées.

Et Calvin attaque impétueusement les constitutions ecclésiastiques « inutiles, et mesmes quelquefois sottes et contre raison, » et encore « inutiles et ineptes », dont le monde oppresse « les consciences fidèles '■'. » — N'est-ce pas « cent fois plus horrible péché en eux (les papistes) de ne s'estre confessé une fois l'an en l'aureille d'un prestre, que d'avoir mené meschante vie tout au long de l'année ? avoir touché de la chair au bout de la langue au vendredi, que d'avoir souillé tous ses membres chacun jour par paillardise ?... avoir passé par devant une idole sans oster son bonnet que d'avoir contemné tous les hommes du monde ? n'avoir point barboté à certaines heures longues paroles sans sens, que de n'avoir jamays prié en vraye affection '' ? »

Et qu'on ne dise pas : mais les rudes ? C'est pour les rudes qu'on a inventé toutes ces « cérémonies ». Calvin réplique : c'est une singulière « façon de s'accomoder de l'infirmité des rudes », que de leur imposer « un grand tas de cérémonies pour les oppresser. » Et puis, si Calvin confond trop souvent l'ancienne et la nouvelle alliance, ici il les distingue. Sans doute Dieu a voulu instruire le peuple ancien « par signes et figures à la façon des petits enfans.... Mais nous, nous sommes semblables aux jeunes gens, qui sont sortis d'enfance, et n'ont plus besoin d'estre en curatèle ny en discipline puérile "'. »

Ne faut-il donc aucune cérémonie ? Ce n'est pas du tout la pensée de Calvin. 11 veut des cérémonies, mais à certaines conditions, que nous ramènerons à quatre principales.

1" Décorum. Je ne vois pas d'autre mot pour bien exprimer cette « mesure »

1. 0/>era IV, x, i (i543)- — -■ l/'i(f-, x, i. ■'). />'«>/'., x, 11. — 4. //M., x, 10. — .ï. Jdid., X, 14.

que*Calvin réclame. C'est du reste le mot de Calvin lui-même ', que le français du seizième siècle traduit par « honnêteté ». Calvin explique ce qu'il entend par décorum, quand il réclame que les cérémonies soient « en petit nombre », « aisées », et « en leur signification ayent majesté et évidence"^; « qu'elles donnent « révérence et majesté aux sacremens, » afin que les cérémonies reçoivent « révérence et majesté... gravité et modestie ^ » afin que tout se fasse « décentement et avec bon ordre S » afin que « l'acte en soit orné décentement, » non pas « d'une façon sordide et deshonneste '. »

Ici apparaît l'erreur de la légende sur la sécheresse, la pauvreté du culte calviniste. Sans doute Calvin est scandalisé par les « folles singeries et sottes cérémonies, lesquelles des asnes de prestres [insulti, dit seulement le latin), qui ne sçavent n'aller^ ne parler, sçavent toutes par cœur' ; » — par les accoutrements, que 0 des singes ont eu une folle affectation de coudre pièce sur pièce», et par « le badinage et jeu de farce que nous voyons à présent à la messe avec tout le reste du bagage ^ » Mais il n'est pas moins scandalisé par les manières de faire de ceux qui traitent les sacrements de notre Seigneur « irrévérement et d'une façon sordide et deshonneste ''. » Et après avoir rappelé « la grande simplicité des apostres en administrant la cène de nostre Seigneur, » il approuve les additions faites à l'âge postérieur. « Leurs prochains successeurs, pour orner la dignité du mystère, ont adjousté quelques façons de faire, lesquelles n'estnyeut point du tout à condamner '". »

■2" Liberté. D'abord le grand principe : ni les cérémonies ni les ordonnances ne doivent être « estimées nécessaires à salut pour lier les consciences ". »

« La conscience ne laissera point d'estre libre et franche quand on réputera que ce ne sont point ordonnances perpétuelles {non fixas esse et perpétuas), ausquelles on soit astreint, mais que ce sont aides (rudimenta) externes de l'infirmité humaine, desquelles, combien que nous n'ayons pas tous besoin, toutes fois il nous en faut tous user, d'autant que nous sommes tous obligez les uns aux autres mutuellement à entretenir charité '"^. » Ainsi libre lui-même, il sera facile à chaque fidèle de respecter la liberté de son prochain. « Nous ne contraindrons les autres trop rigoureusement à les observer.... Une Eglise ne contemnera point l'autre pour la diversité de l'extérieure forme de faire '^. »

En conséquence point de minutie servile. « Quant à la discipline externe et aux cérémonies. Dieu ne nous a point voulu ordonner en particulier et comme de mot à mot (sigillatim) comment il nous faut gouverner... Doncques il nous faut avoir recours à ces reigles générales que j'ay dites : c'est asçavoir que tout se fasse honnestement {décorum) et par ordre en l'Eglise ''*. »

1. Illitm décorum, ceste honnesteté.... Decori finis est. La fin de l'honnesteté est.... (IV, x, 28); — Décorum non vocabimus.... — Ulud nobis décorum est.... (Ibid., 29.) — i. Opéra IV, x, 14. — ^. Ibi'd., x, 28.

— 4. Ibid., X, 27. — 3. Ibid., x, 39. — t>. L'expression ne sçavent n'aller est un non-sens, mais la traduction de 1560 la prête bien gratuitement à Calvin. Le texte latin dit: nec nare sciunt, ce qui signifie: « ne savent nasiller ». — 7. Ibid., x, 18. — «. Ibid., X, 19. Le français a beaucoup « corsé » la violence de langage du latin. — 9. Ibid., x, 29. — 10. Ibid., x, 19. — 11. Ibid., x, 27. — 1-2. Ibid., x, 31. — 1.'?. Ibid., y., 32.

— 14. Ibid,, x, 30.

L EGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION

Donnons un exemple. Pour Calvin il est aussi inconvenant de ne pas se mettre à genou pour prier que de ne pas envelopper un mort dans un linceul. (Ce qui montre l'ignorance de tant de protestants s'imaginant quil faut être catholique-romain pour s'agenouiller en priant.) Cependant Calvin se hâte d'ajouter : « Y a-il une telle religion à tleschir le genouil, ou envelopper un corps mort qu'on ne puisse laisser ces choses sans crime ? Non certes.... Il n'y a nul empeschement qu'un malade qui ne se peut agenouiller ne prie tout droict. Finalement, s'il n'y a point de drap pour ensevelir un mort, il vaut mieux l'enterrer nud que de le laisser sans enterrer K »

3° Variété. Les cérémonies dépendent « de la diversité des temps « et « une mesme forme n'eust pas esté propre ny utile à tous aages -. » — « Pour nous gouverner bien en ces choses nous avons à siiyvre la coustiime et les loix du pays où nous vivons [mos regionis) •*. » Comme toutes ces cérémonies ne sont point « choses nécessaires à nostre salut, » nous avons le droit « d'en user en diverses sortes selon la nécessité {pro moribiis uniiis cujitsqiie gentis ac sœculi varie accomodari). » Donc on « les peut changer, et en instituer de nouvelles, et abolir celles qui ont esté, selon qu'il est expédient pour l'utilité de l'Eglise '*. » — Il faut tenir compte n de l'opportunité du temps. » — « Selon les exigences de l'édification,» nous devons être «prests d'endurer non seulement que quelque cérémonie soit changée, mais que toutes celles qu'aurions eues auparavant, soyent ostées et abolies, » même celles qui « de soy n'estoyent ne mal convenables, ne meschantes, » et qui, « possible, n'avoyent pas esté jadis instituées sans cause ^. » — Inutile de dire que Calvin n'entend pas donner le conseil « d'innouver tout ce qu'on voudroit bien, à chacunes fois, ny à tout propos, pour légère cause. » Ici, comme partout, il faut de la mesure, et w la charité nous monstrera très bien ce qui pourra nuire ou édifier, par laquelle si nous souffrons d'estre gouvernez [moderatricem esse) tout ira bien {salva erunt oimiia) ''. »

4° La charité. La charité pour l'édification, voilà en efl^et le critère dernier et supérieur. C'est lui que Calvin a posé dès i538, dans une page qui est comme le commentaire anticipé de la dernière phrase que nous venons de citer. Celle-ci est de 1543 et elle a été reproduite en oSg, comme pour bien montrer que du commencement à la fin de sa carrière notre Réformateur est resté fidèle à luimême. Voici la page de i538 :

« Si nous tenons à faire fleurir parmi nous l'union et la paix, recherchons l'unité dans la doctrine et dans les sentiments, plutôt que de nous attacher avec pédanterie à l'exacte conformité des cérémonies du culte. Il est, en efi'et, indigne de nous d'introduire dans les choses où le Seigneur nous a laissé l'usage de notre liberté, pour le plus grand avantage de l'édification, une conformité servile qui n'édifie pas. Certes quand nous paraîtrons devant ce tribunal suprême, où nous aurons un jour à rendre compte de notre administration, ce n'est pas des cérémonies qu'il sera question. On n'examinera point ce qui concerne la confor-

I. opéra IV, x, 31. — 2. Ihid., x, 30. — 3. Jhid., x, 31. — \. JbkL, x, 30. — a. Ibid., .\, 32. — •;. Ibid., X, 3o.

g2 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

mité dans les choses extérieures, mais l'usage que nous aurons fait de notre liberté; il ne sera déclaré légitime que s'il a servi à l'édification. L'édification, voilà le but auquel doivent tendre toute notre sollicitude, notre vigilance, nos eflForts et notre application. Sachons que nous ne pouvons l'atteindre que par une sérieuse crainte de Dieu, une piété sincère et une pureté de mœurs qui ne soit pas de l'hypocrisie '. »

Je ne prétends pas que cette page, et toutes celles que je viens de citer, doivent faire oublier le bûcher de Servet. Je prétends seulement que le bûcher de Servet ne doit pas nous faire oublier ces pages. Car ce sont celles qui expliquent le soupir de soulagement avec lequel les âmes religieuses acceptèrent la Réformation. Elles gémissaient accablées sous le poids des cérémonies, obligatoires, minutieuses, desquelles dépendait le salut éternel. La liberté souffle en tempête sur toutes ces cérémonies, les renverse. Ce sont les murs de la prison qui croulent. Les âmes sont libérées. Edification, charité, liberté !

De cette Parole de Dieu, acceptée par la liberté du croyant, va sortir la Discipline. Le pouvoir disciplinaire de l'Eglise s'adresse à un peuple de franche volonté. « L'Eglise n'a point de glaive {non jus gladii) pour punir (exerccat) les malfaiteurs, ne commandement pour les contraindre (impcrium ut cogat)^ ne prisons, ny amendes, ne les autres punitions dont les magistrats ont accoustumé d'user. Elle n'est point à cela, que celuy qui a péché soit puny maugré soy [invitus plecta/ur), mais que par un chastiment volontaire {voluutaria castigatione) il face profession de sa pénitence ". »

Je sais que Calvin énonce ainsi un principe, souvent contredit, indirectement par l'intervention de l'Etat au moyen âge, au seizième siècle, et même à Genève, et même par lui, Calvin ; mais enfin c'est la théorie et le principe vrais.

Le fondement de la discipline ^ a été posé par deux paroles du Christ conférant à ses apôtres et à ses disciples le pouvoir des clefs : Mat. XVI, 19 et XVIII, 17. Ainsi les apôtres et les fidèles sont dans la certitude, « pas vaine ne frivole, mais plene de vertu et de puissance. » Cette puissance des clefs, explique Calvin, c( est simplement la prédication de l'évangile K » Que l'Eglise donc condamne ou reçoive en grâce, elle ne peut faillir. Sa loi a n'est pas opinion incertaine ou terrienne, mais la saincte volonté [de Dieu] et oracle céleste. » Quant aux catholiques romains, il est facile de voir l'abus qu'ils font des fameuses clefs de saint Pierre. « Ils sçavent tant bien approprier leurs clefs à toutes serrures et à tous huis, qu'on diroit qu'ils ont exercé l'art de serrurier toute leur vie ^ «

\. Préambule de la version latine (1538) AuCalécInsme et de la Confession de foi, p. 143. — Opcra V p. 322. — ■>. Ibid., IV, XI, 3. Le chapitre XI date presque complètement de 1543. Voir Opéra I, p. 596, n. i. ;>. La discipline a trois fins : 1° de ne pas laisser compter, au nombre des chrétiens, les « gens de mauvais gouvernement, . comme si l'Eglise . estoit un réceptacle de meschans et mal vivans ; 2° de ne pas laisser corrompre les bons par les mauvais; 3° de faire venir à amendement . ceux qui chastiés par excommunication se repentiront de leur honte. > ilbid., IV, xii, 5.) — 4. Ibid., .xi, i. — o. Ibid., .xi, 2.

L EGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION n3

A l'exercice de cette discipline Calvin met deux conditions : i" Que « ceste juridiction spirituelle » ne soit point « meslée avec la justice terrienne ' ; que ceste puissance spirituelle soit du tout séparée du glaive et de la puissance terrienne-. » Nous aurons à insister sur ce point quand nous parlerons des rapports de l'Eglise et de FEtat ;

2° Que la discipline « ne s'exerce point au plaisir d'un seul homme, mais par une bonne compagnie députée à ce\a(per legitimum consessiim)^ y>. — Et c'est ce que nous verrons à propos du Consistoire. Cette intervention de l'Eglise est surtout nécessaire quand il s'agit d'excommunication, laquelle est « la vengeance extrême de l'Eglise {severissUna ecclesiœ viudicta et quasi iilliiiunn fiilmen)'\»

Or cet ordre a été absolument renversé par l'Eglise romaine. « Ce qui estoit donné à toute l'Eglise les évesques l'ont usurpé (contra jus et ne/as) à eux seulement ■'. » Puis le dédaignant, ils l'ont abandonné à des fonctionnaires spéciaux, aux « officiaux" ». — Et par cet « acte trop téméraire et désordonné, par ce crime trop méchant, dit le latin {f admis uimis imprnbiim), ils ont ouvert la porte à une tyrannie desbordée '. »

La vraie discipline est aussi nécessaire à l'Eglise que la bonne doctrine. C'est la déclaration classique : « Comme la doctrine [salvifica, ajoute le texte latin] de nostre Seigneur Jésus est l'àme de l'Eglise, aussi la discipline est, en icelle, comme les nerfs [pro nervis) sont en un corps, pour unir les membres et les tenir chacun en son lieu et en son ordre **. »

Il y a la discipline pour le clergé. « J'use de ce mot de clercs, répète Calvin, pour ce qu'il est commun : combien qu'il soit impropre ". » Autre part, parlant du mot laique, Calvin dira : « Comme ceste canaille et vermine du clergé papal ont controuvé ces mots *". » Ainsi Calvin n'est pas pour cette distinction qui a fini par causer tout ce mal. Car c'est bien en pays de prêtrise romaine que le laïcisme a fini par devenir un système antireligieux. Pour le calvinisme, il ne peut pas y avoir de laïcisme (au sens religieux) parce qu'il ne peut pas y avoir de prêtrise (au sens romain). Toutefois Calvin admet très bien que les pasteurs aient moins de liberté que le peuple » et soient tenus plus court ". » — Cependant, il ne veut pas qu'on leur impose le célibat. « Sous ombre de ceste sainteté infecte et puante... ils se sont endurcis à toutes vilenies... », et on a «apporté un horrible amas et bourbier de beaucoup d'énormitez, et plongé beaucoup d'âmes au goufre de désespoir *-, » — tandis que nostre Seigneur « fait cest honneur au mariage de le nommer image et représentation de l'unité saincte et sacrée qu'il a avec l'Eglise ". »

Il y a la discipline générale pour les fidèles '''. Ici notons à titre d'exemple ce

\. OfieralV, xi, 4- — 2- tbid.. XI, 5. — .!. Jbid., xi, 5. — l. Ibùt., XI, 5. — :;. Ibid.. XI, 6. - ti. Ibid., xi, 7. — 7. Ibid., XI, 6. — 8. Jbid., xil, i. — 9. Ibid., xil, i. — 10. Sermon IV sur l'Epitre à Tite, I, 5-6. Opéra LIV, p. 424. — H. Ibid., IV, XII, 22. — 12. Ibid., XII, 23 (1559). — 1.1. Ibid., xn, 24. — 14. « La discipline est comme une bride {frœniim) pour retenir et donter ceux qui sont rebelles à la doctrine, et comme un esperon {stimulus) pour picquer ceux qui d'eux mesmes sont tardifs et nonclialans ; ou bien quelquefois comme une verge paternelle (paterua feruld) pour chastier doucement (cleinenkr) et avec mansuétude chrestienne (pro spiritus Christi mansuetudine), ceux qui ont failly plus griefvement. » Ibid., xii, i.

g4 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

qui est dit du jeûne. Nous jeûnons, dit Calvin, quand « nous restreignons nostre vivre... Geste restriction gist en trois choses, au temps, en la qualité des viandes et en la mesure. J'enten par le temps que nous soyons à jun quand nous avons à faire ce pourquoy nous jusnons.... La qualité gist en cela que nous n'ayons pas des viandes friandes et délicates pour provoquer le palais à manger, mais que nous soyons contens de viandes simples, communes et vulgaires. La mesure est que mangions moins et plus légèrement que de coustume, seulement pour la nécessité et non point pour plaisir et volupté. « — A ce jeûne religieux et moral, Calvin oppose le jeûne romain qui se joue « de Dieu, comme d'un petit enfant.» Car « en somme toute la saincteté du jusne commun est de s'abstenir seulement de manger chair. » Ce serait « une impiété extrême et un crime digne de mort de manger un morceau de lard, ou un lopin de chair salée avec du pain bis, » mais il est licite » d'abonder en toutes délices, et gourmander à plaisir, moyennant que ce ne soit qu'une fois le jour. « Tels encore ces chrétiens, dont parle saint Jérôme, qui vouloient mater la nature. Pour cela « ils ne beuvoyent point d'eau, mais usoyent de je ne sçay quelles liqueurs précieuses et friandes au goust, lesquelles ils humoyent non point en verre, ou en un gobelet, mais en une coquille '.»

Et enfin il y a la discipline au sens particulier de ce mot, qui consiste en la répression ecclésiastique des péchés et des vices. C'est la discipline proprement dite.

Il importe de bien en observer les degrés.

Il y a d'abord les fautes " cachées » ou connues de peu de personnes"^. Il faut alors commencer par a les admonitions privées « ou secrètes. Après quoi viennent les admonitions « en la présence de deux ou trois témoins ^. »

Si le pécheur s'obstine, ou si la faute est « publique et notoire «, le cas est remis au jugement de l'Eglise, » et le pécheur est admonesté « plus à bon escient par l'authorité publique '\ »

A son tour l'Eglise elle-même distingue deux nouveaux degrés : les fautes légères et les fautes graves. Dans le premier cas, « ce n'est point raison d'user d'une même sévérité envers un délict moindre, qu'envers un crime ; mais il suffit d'user de répréhension de paroles, voire douce et paternelle, laquelle ne soit pas pour rompre et aigrir le pécheur [noti exasperet nec confuiidat), mais le réduire {reducat) à soy mesme, afin qu'il se resjouisse plus d'estre corrigé, qu'il ne s'en contriste ^. »

Mais enfin, quatrième et dernier degré, si tout a échoué, le pécheur doit être « exclu et banni de la compagnie des chrestiens ^ w — C'est l'excommunication.

— Toutefois ici encore des recommandations extrêmement remarquables viennent contredire les idées reçues. D'abord, nous l'avons vu, il faut éviter tout caprice, tout despotisme, en ne laissant pas l'excommunication aux mains des ancien 3 seuls, mais en exigeant « le sceu et consentement de l'Eglise » [conscia

K. Opéra IV, xu, i8, 21. — 2. Ihid., xii, 6, Le chapitre XII est aussi de 1543. (.Voir Opéra I, p. 905, n. i.)

— 3. Ibid., XII, 2, 6. - 4. Ibid., xu, 23. — 5. Ibid., Xli, 6. — (i. Ibid., Xii, 2.

L ICGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION q5

et approbante ecclesia), de telle sorte que le peuple ne diriire pas la procédure, « mais qu'il en soit tesmoin, pour prendre garde que rien ne se face {a paucis geratiir) par convoitise désordonnée'. » Et Calvin ajoute : pas plus de rigueur que de despotisme ! « Il ne nous faut point oublier que la sévérité de l'Eglise doit estre {debere) telle, que tousjours elle soit conjoincte avec douceur et humanité {cum spiritu mansuetudinis). Car ce danger est tousjours à éviter, comme S. Paul commande, que celuy qu'on chastie ne soit englouti de tristesse. » Sur ce point, Calvin blâme l'excès de sévérité [immodica austeritas) des anciens, qui privoient les pécheurs de la cène pour trois ans, sept ans, jusqu'à leur mort, et n'admettaient à la pénitence nul qui était tombé « de rechef-. » Il ne faut pas davantage s'imaginer que l'Eglise est capable de fermer les portes du ciel. Excommunier n'est pas damner. « II ne nous faut point condamner à mort éternelle la personne qui est en la main d'un seul Dieu. » — « Nous ne devons point effacer du nombre des esleus les excommuniez, ou en désespérer, comme s'ils estoyent desja perdus ''. «

Sans cette « modération » [huiuanitas), diligemment gardée, soit en particulier, soit en public [lam privatim quant communiter), la discipline deviendrait une « manière de géhenne », et nous courrions le danger que «c de correcteurs nous ne devenions bourreaux » (plus bref le latin dit : ne ex disciplina niox delabaniur ad cavnijîcinam) '*.

C'est la différence entre ïexcnmniiinication, qui en dénonçant au pécheur sa « damnation future, le retire en voye de salut, » et l'anathème, cette « exécration » qui ôte à l'homme «toute espérance de pardon, et le donne au diable.» L'anathème doit être employé « guères souvent (per quant rarus) », ou «du tout point (au! nul/us omninn) ■'. d

1. Opéra IV, xii, 7. — 2. IbitL, xii, S. — :!. Ibiii., xii, 8, 9. — \. ML, xii, 10. — ri. Ibid:, xii, 10.

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