‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 131 sur 176 · XVII"" Pastorale, p. 396. — 3. Ibid., p · texte numérisé non relu

XVII"" Pastorale, p. 396. — 3. Ibid., p

4. « Un peuple n'a pas le droit de se détruire lui mesme ; les hommes ne sont pas maistres de leur propre vie et Dieu seul en est le maistre. Il n'est pas au pouvoir des hommes de se tuer eux mesmes ; ils ne sauroient donc donner à leurs rois le pouvoir de les tuer ou de les perdre, lorsqu'ils sont innocents. » {Ibid., p. 169.) — o. Ibid., p. 374, 375-

5y2 LA PENSÉE POLITIQUE

Ce n'est point que Jurieu soit un démagogue : il ne repousse pas le pouvoir absolu ; tout ce qu'il repousse, c'est le pouvoir sans bornes. « Quant à nous, en reconnaissant la puissance absolue, comme légitime, nous soutenons que la puissance sans bornes est contre toute sorte de loix divines et humaines. Le pouvoir absolu, c'est quand toute la souveraineté, sans partage, est réunie dans un seul ; mais il n'y a aucune souveraineté qui n'ait ses bornes '. »

Bref, « il est certain qu'il y a condition mutuelle entre le souverain et le sujet. Et quand un souverain abuse de son droit, il perd son sujet *. » « Il y a un pacte mutuel et nécessaire entre le prince et le peuple, et en tout pacte mutuel la partie qui viole ses promesses dégage l'autre de l'obligation ^ »

Donc droit de résistance, quand quelqu'un veut violer les droits naturels, garantis par le contrat. « De là il s'ensuit qu'on ne peut être obligé d'obéir à un prince qui commande contre les lois fondamentales d'un Etat, qui ordonne de tuer et de massacrer les innocents, de ruiner la société par quelques moyens que ce soit. Et ici la distinction d'obéissance active et passive ne vaut rien et n'est d'aucun usage '\ » Aussi Jurieu réfute-t-il avec vivacité Grotius et la césaropapie *. « Comme si les chrétiens étoyent obligez en toutes les occasions de se laisser tuer par d'injustes souverains, sans résister en façon du monde et sans repousser la violence par la force. Mais en vérité je ne sçai à quoi sont bonnes certaines maximes de morale outrée. Elles ne persuadent personne, elles ne vont point jusqu'à la pratique, et ne servent qu'à rendre la religion farouche aux incrédules et à augmenter les difficultés. Je voudrais bien sçavoir si le droit de conservation est un droit fondé dans la nature de l'homme ou non. S'il est fondé dans la nature de l'homme, ne convient-il pas à tous les hommes en tant qu'hommes? les chrétiens ont-ils dépouillé l'humanité? Ne sont-ils plus hommes parce qu'ils sont devenus chrétiens ? S'ils sont encore hommes, pourquoi auroyent-ils perdu le droit de conservation, qui ne se peut jamais aliéner^ ? »

Hâtons-nous d'ajouter que Jurieu n'oublie pas les précautions prises par le calvinisme contre toute anarchie, ni la grande distinction entre le simple citoyen et la nation. « Nous n'estimons pas qu'il soit permis à un particulier de résister aux puissances, encore que le joug qu'on lui impose fût injuste et violent.... Un particulier ne fait pas tout un peuple. » — Et même la « nation » tout entière « n'est pas en droit de demander raison à un prince, qui a le pouvoir absolu, du tort qu'il a fait à certains particuliers. » La « loi souveraine », c'est « le salut du peuple, » de la « société ». Donc le « peuple n'a le droit de conserver que ce qui fait la seureté et le salut du peuple même, c'est-à-dire de la société ^ »

Bien plus encore : le peuple, la nation, la société entière n'a pas le droit de résister sous prétexte de non observation de quelques lois et de quelques privi-

1. XVIl'"'- Pastorale, III, p. 375. — 2. Ibid., p. 372. — 3. Ibid., p. 389. — 4. Ibid., p. 369. — o. Ibid., p. 369. — Voir le chapitre suivant. — 0. Ibid.., p. 386, 387. — 7. Ibid., p. 413.

lèges. — Il faut que le Souverain aille directement et pleinement à la ruine de la Société. « Quand les lésions sont médiocres, et qu'il n'y va pas de la totale subversion des lois et de la perte de la vie et de la religion, il s'y faut soumettre '. »

En particulier, le droit de résistance ne va jamais jusqu'au tyrannicide. « Qui d'entre nous a jamais dit qu'il fût permis de tuer et d'assassiner les rois, quelque méchans qu'ils soient ? Grâces à Dieu, on ne trouvera point entre nous de Cléments, de Jean Chastels et de Ravaillacs : ces héros sont dus au parti de ceux qui nous font aujourd'hui procès sur ce que nous n'avons pas assez de respect pour les rois. Quelque grands que soient les maux dont nous avons souffert sous l'autorité du roi, il n'y en a pas un de nous qui ne frémisse à la seule image d'un attentat contre sa personne -. »

Et Jurieu peut appuyer sa parole sur un fait. Un moine bénédictin, Jean Dariol, vint offrir aux réfugiés de délivrer la Hollande de « son ennemi ». Il fut arrêté. « Dès qu'ils le sçurrent, » tous les Français réfugiés « en témoignèrent toute la joye qu'ils auroient pu avoir à Paris, comblez des bienfaits de la cour. » Et les magistrats « protestants », malgré les « derniers massacres, fournirent la main forte qu'on leur demanda, avec autant de promptitude et d'aussi bonne grâce que si ce scélérat eût proposé d'assassiner leur meilleur ami et le plus fidèle de leurs alliez ^. »

Reste la souveraineté du peuple, que (nous l'avons vu et nous le verrons encore) on a tort de considérer comme le dogme fondamental du monde moderne, et que, grâce à une série d'inexactitudes, on veut trouver chez Jurieu, de façon à l'opposer aux publicistes calvinistes qui l'ont précédé. « Les peuples font les rois et leur donnent leur puissance. Il est certain que personne ne donne ce qu'il n'a pas et ne peut avoir. Le peuple fait les souverains et donne la souveraineté. Donc le peuple possède la souveraineté et la possède dans un degré plus éminent.... '* Et l'exercice de la souveraineté, qui dépend d'un seul, n'empêche pas que la souveraineté ne soit dans le peuple comme dans sa source, et même comme dans son premier sujet ^. » C'est bien net.

I. XVIII™= Pastorale, p. 412, 413- — 2. XVII™'= Pastor., p. 401. — •'î. XV™ Pas/or., p. 357, 358. — i. Ibid., P- 367- — 5. Idid., p. 368. — «Il est permis aux peuples de choisir telle espèce de gouvernement qu'il leur plaist. » Ibid., p. 365. Jurieu avait été un loyaliste résolu. Encore en 1680, « il ne veut pas se départir du respect qu'on doit à un roy, à un grand roy, à son roy. » (Fr. Puaux, La politique de Jurieu et la politique de Bossuet, dans la Revue chrétienne, i" avril 1900, p. 294.) Il pouvait écrire ; « Nous défions nos plus fiers ennemis de trouver la moindre tache dans notre obéissance, où nos consciences n'ont pas été engagées. Il n'y a point eu de sujets plus prompts à porter les charges de l'Etat sans murmurer, à répandre leur sang pour la gloire du roi. » (XVI™= Pastorale, III, p. 363.) Mais le jour est venu où les rois ont étendu leur empire non seulement sur la chair et sur le sang. « Ils veulent régner sur nos âmes; ils veulent régner sur les cœurs et sur les consciences. Et nous entendons avec frémissement ces superbes paroles ; Le roi

Mais voici qui ne Test pas moins. L'obéissance au souverain, que le peuple s'est donné, n'en est pas moins de droit divin. Et nous revenons au plus fameux principe de Calvin, à sa plus fameuse antinomie. « Tout de même qu'un homme ne laisse pas d'être l'image de Dieu, quoi qu'il ait esté engendré "par d'autres hommes, ainsi les rois et les souverains ne laissent pas d'être les images de sa divinité, encore qu'ils tirent immédiatement leur pouvoir des peuples. » Et Jurieu déclare que « les rois sont les lieutenants de Dieu, ses vicaires, ses images vivantes '. »

Pour faire ressortir une figure, on place derrière un fond. Derrière Jurieu plaçons les ténèbres réactionnaires et césaropapistes, que s'efforçait de répandre son adversaire, le grand Bossuet, digne théoricien de la politique d'un Louis XIV, y compris ses dragonnades et sa Révocation de l'édit de Nantes.

Pour Bossuet il n'y a pas de Droit naturel". « La puissance publique, qui renferme toute autre puissance sous la sienne, a réglé les actions et les droits des uns et des autres ^. » Ce sera la maxime de Rousseau et de son jacobinisme.

Aussi l'idée d'un contrat de gouvernement est-elle pour Bossuet une « absurdité ». (i Qui est-ce qui a stipulé pour tous les enfants avec tous les pères ? — Les enfants, qui sont au berceau, ont-ils fait aussi un pacte avec leurs parents ? Qui a jamais ouï parler d"un tel prodige, que par l'abus du pouvoir paternel un père le perde ? »

L'esclavage est parfaitement légitime. « L'origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur, ayant tout droit sur le vaincu^ jusqu'à pouvoir lui nter la vie, la lui conserve '*. » — « L'esclave n'a ni voix, ni jugement, ni action, ni force qu'autant que son maître le permet. De condamner cet état, ce serait entrer dans des sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c'està-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste ; ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les loix, mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, et n'oblige point les maîtres à les affranchir ^ » — Cela suffit. « Bossuet est un prêcheur d'immobilité.... Il déteste tout l'avenir. Il nous a maudits par avance. Aussi nous est-il étranger et lointain. Il n'a rien à nous apprendre, lui qui n'a rien inventé et n'a pas voulu qu'on inventât rien. Bossuet n'est point dans la circulation des esprits ^. »

vous ordonne de quitter votre religion et d'en prendre une autre, de laisser votre Dieu et de ne servir que son Dieu. . (Réflexions sur la cruelle persécution que souffre l'Eglise réformée de France, i68s-) Cité par F. Puaux, Ib'd., p. 295.

1. XV'"» Pastorale, p. 357. — < L'origine des souverains n'est pas de droit divin, mais l'on est obligé d'obéir aux souverains de droit divin. > Ibid., p. 366. — 2. Voir ler avertissement aux protestants sur les lettres du ministre Jurieu. Le fondement des empires renversé par ce ministre (édit. Didot, IV, p. 372 et ss.). — 3. Ibid., p. 405. — i. Ibid., p. 404. — ."i. Ibid-, p. 405. — 6. Ernest Lavisse, Histoire de France, t. VII, il, p. III. — Au premier abord on pourrait croire que Fénelon partage les idées de Bossuet. Il ne veut pas de

LE DROIT NATUREL SELON CALVIN, DE CALVIN A I789 SjS

Les Pastorales avaient paru, 24 en 1686, 24 en 1687, et puis 21, dont la dernière est datée du i" juillet i68g. A peine cette première Gazette avait-elle cessé de paraître que Jurieu en publia une autre : Les soupirs de la France esclave^ qui aspire à la liberté^ : nouveau périodique tantôt de la quinzaine, tantôt du mois, composé de quinze Mémoires, le premier du i^'' septembre 1689,1e dernier du i5 octobre 1690. C'étaient les idées des Pastorales ^ développées, et pour ainsi dire expliquées.

L'effet des nouveaux pamphlets fut immense, comme celui des précédents, et le gouvernement fit tous ses efforts pour les supprimer'. Et tout à coup, en 1788, ils reparurent '' sous ce titre : Les vœux d'un patriote. Il s'agissait de préparer les Etats généraux. « Les Etats du royaume élisoient les rois et les déposoient, par conséquent ils étoient leurs juges.... Ils étoient consultés sur toutes les grandes affaires. Enfin ils étoient en droit de corriger tous les défauts du gouvernement, même ceux dont les rois étoient auteurs. Par tous ces articles, il

contrat, ni social, ni de gouvernement. — Il nie l'existence des droits naturels ; voilà pourquoi il ne veut pas de constitution civile, c'est-à-dire « de lois écrites, toujours constantes et sacrées, et ceux qui gouvernent, n'ont d'autorité que par elles et autant qu'ils les exécutent » (Essai philosophique sur le gouvernement civil. Œuvres de Fénelon, éd. Didot, III, p. 389 et 390). Fénelon est un grand partisan de l'inégalité des classes. Cette inégalité est « le fondement sûr et immuable de toute autorité légitime >• {Ibid., p. 360). — < Fénelon veut relever l'aristocratie, la fortifier, la sauver. » (Voir E. Faguet, Les grands maîtres du dixseptième siècle, 4™= éd., 1888, p. 362, 359.) Son gouvernement est dynastique et aristocratique. Mais il est aussi libéral et parlementaire, parce que Fénelon a adressé au Grand Roi la fameuse lettre, où il lui dévoile ses erreurs et ses fautes avec une clarté implacable. Il réclame non pas la liberté religieuse, mais la liberté de conscience. < Les souverains n'ont aucun droit sur la liberté de l'esprit ou de la volonté des citoyens ; leur pouvoir ne s'étend qu'aux actions extérieures. Nul souverain, par exemple, ne peut exiger la croyance intérieure de ses sujets sur la religion. Il peut empêcher l'exercice public ou la profession ouverte de certaines formules, opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la république, par la diversité et la multiplicité des sectes ; mais son autorité ne va pas plus loin. » (Œuvres P-371.) — Enfin Fénelon en arrive jusqu'à cet étrange et admirable E.vamen de conscience sur les devoirs de la royauté, auquel devait se livrer son élève, le duc de Bourgogne. Il reprend la tradition nationale, celle de la Gaule franque d'Hotman, et réclame les Etats générau.x : « Vous savez qu'autrefois le roi ne prenait jamais rien sur les peuples par sa seule autorité : c'était le Parlement, c'est-à-dire l'assemblée de la nation, qui lui accordait les fonds nécessaires pour les besoins extraordinaires de l'Etat. Hors de ce cas, il vivait de son domaine. Qui est-ce qui a changé cet ordre, sinon l'autorité absolue que les rois ont prise? > (Examen de conscience, etc., art. III, § XVIII. — Œuvres, III, p. 339.) Et dans ses Plans de gouvernement \\ proclame des Etats généraux ainsi composés: « de l'évêque de chaque diocèse; d'un seigneur d'ancienne et haute noblesse élu par les nobles ; d'un homme considérable du Tiers-Etat élu par le Tiers-Etat. » Et il ajoute : « élection libre, nulle recommandation du roi. » (Œuvres, III, p. 431.) L « A Amsterdam, M.DC.LXXXIX . (sic).

2. < Il les a fait acheter, nous est-il dit, chez tous les libraires et à toutes les ventes de bibliothèques. M. le chancelier Maupeou est un de ceux qui ont le plus senti combien ces Mémoires étoient capables d'éclairer la nation sur les e.xcès du despotisme, sous lequel il vouloit l'asservir de plus en plus. Aussi les a-t-il fait rechercher avec le plus grand soin. Le dernier exemplaire qu'il a fait acheter à une vente en 1772, a été poussé jusqu'à 500 livres [mettons 1000 ou 2000 francs] sur l'enchère de feu M. le duc d'Orléans. > Les vœux d'un patriote, 1788. Avertissement, p. vi, vil.

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