‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 136 sur 176 · UK GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

UK GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

l'entendement, est la source du Droit naturel ' proprement ainsi nommé, et qui se réduit en général à ceci : qu'il faut s'abstenir, et religieusement, du bien d'autrui et restituer ce que Ton peut en avoir entre les mains, ou le profit que l'on en a tiré, que l'on est obligé de tenir ce qu'on a promis, que l'on doit réparer le dommage qu'on a causé par sa faute, et que toute violation de ces règles mérite punition, même de la part des hommes -. »

Or qui ne découvre tout de suite la substitution d'une idée à une autre ? En apparence, la source du Droit naturel est. un instinct, et cela est naturel ; mais tout de suite la raison est chargée de faire sortir de cet instinct ce qui y est et surtout ce qui n'y est pas. En effet, l'inclination à la sociabilité ne contient pas, en soi, la série des règles que (jrotius formule, et elle contient encore moins l'obligation de s'y soumettre. « Les principes que (irotius confère au Droit naturel j s'abstenir religieusement du bien d'autrui, tenir sa promesse, réparer les dommages causés, etc.], ne se déduisent pas simplement des propriétés psychologiques de la nature humaine en général ^ « Et la preuve, c'est que Grotius et Hobbes voient dans la nature des instincts contraires, et que Grotius et Kant ne s'entendent pas sur la liberté.

Donc quand Grotius parle ô.ii)ie source du Droit naturel, il se fait illusion. Il y en a deux d'après lui, la nature et la raison '*, et la raison est plus importante que la nature ; c'est elle qui interprète la nature. — Aussi bien, arrivant à la définition, Grotius ne parle plus que de la raison. « Le Droit naturel est le dictatuni de la droite raison, nous faisant connaître qu'une action, d'après sa convenance ou sa disconvenance avec la nature raisonnable elle-même, est moralement déshonnéte, ou moralement nécessaire, et en conséquence un tel acte est défendu ou ordonné par Dieu, l'auteur de la nature '. »

3. Eaut-il ajouter que ce Droit naturel, selon Grotius, qui est « indépendant » et rationaliste, est, en troisième lieu, subjectif? Le rationalisme est déjà un nom du subjectivisme.

En effet, c'est au moyen d'une abstraction que Grotius obtient la base de son droit. L'instinct de la sociabilité n'est pas le seul des instincts naturels. Hobbes ne s'occupe que de l'instinct égoïste, lequel est le contraire. Kant ne s'occupe que de l'instinct de liberté. — Parmi les instincts, Grotius en v^ abstrait » un : celui qui lui plait, et sa raison l'interprète. (]'est du subjectivisme au second degré, si l'on peut dire.

I. Discours prcliminaire, ^\m. — i. Ibid.. S viil. — :!. Liepmaiiii, Die Rechtspliilosophic des Jean- Jacques Rousseau. 1898, p. 27.

i. C'est ce que reconnaît son traducteur et annotateur Barbeyrac au S VIII, n. i. < De là il paraît que l'auteur ne veut pas que l'instinct seul de la nature soit la règle du Droit naturel, mais qu'il y joint la raison pour diriger cet instinct et ce penchant, qui, sans cela pourrait nous égarer. >•

■">• I, I, § X, I. Je traduis e.Kactement. Ici Barbeyrac a cru pouvoir changer quelques mots. « Jus natu raie est dictatum rectse rationis, indicans actui alicui ex ejus convenientia cum ipsa natura rationali, inessc moralem turpitudinem aut necessitatem moralem, ac consequenter ab auctore naturœ Deo talem actum aut vetari aut prœcipi. »

4. Un clcment spécial de ce subjectivisme, c'est Taxiome que (jrotius commence par mettre à la base de sa conception : la société est le fait de la volonté des hommes '. Ils ne vivaient pas à Torigine en société ; ils ont voulu vivre en société, et ils ont conclu le contrat social (qu'il ne faut pas confondre avec le contrat de gouvernement). Ce contrat social était déjà connu, mais Grotius lui donne une place toute nouvelle, et ce contrat finit, avec le dernier représentant du Droit naturel, avec Rousseau, par tout absorberai tout dévorer. Grotius l'admet comme un a.xiome-. — Or un contrat, c'est une convention. Le Droit naturel est ainsi un droit volontaire et conventionnel.

Tout de suite, de son Droit naturel (irotius fait sortir la Sociologie de l'humanité, telle qu'il la désire, (jrotius est absolutiste et césaropapiste. Son droit naturel sera absolutiste et césaropapiste. comme le Droit naturel des philosophes libéraux ou révolutionnaires, sera le droit de la liberté ou de la Révolution.

1. Les individus et les peuples constituant librement leur société, selon leur raison ou leur volonté, peuvent légitimement aliéner leur liberté ou en être privés.

ft 11 est permis à chaque homme en particulier de se rendre esclave de qui il veut. » '— « La servitude parfaite consiste en ce que celui qui est complètement esclave est obligé de servir toute sa vie son maître, pour la nourriture et les autres choses nécessaires à la vie, qu'il doit lui fournir. Et cette sujétion ainsi entendue n'a rien de trop dur en elle-même, car l'obligation perpétuelle de servir son maître est compensée par l'avantage qu'il a d'être assuré d'avoir toujours de quoi vivre''. , !] » — « Rien n'empêche qu'un roi n'ait un droit de propriété sur certains peuples en vertu duquel il pourra les aliéner, s'il veut '. «

11 vaut la peine de le noter : la liberté est si peu un droit naturel, fait si peu partie logiquement et nécessairement du Droit naturel, que les disciples du Droit naturel continuèrent à nier la liberté, et Oldendorp, et Thomasius et Wolf, jusqu'à ce que viennent Montesquieu, Rousseau et Kanf' !

1. « Grotius place le contrat social à la base de sa définition de l'Etat, et il eu tire une série de conséquences importantes... sans entreprendre une démonstration régulière de ce qui lui parait un axiome évident. » (Qierke, p. loi.) Un auteur a même nommé, — à tort, il est vrai, — Grotius « le créateur de la théorie du contrat. » (Ibid., n. 70.)

2. « Tous ces écrivains (Grotius, Hobbes, Puffendort) partent également de l'hypothèse d'un clai de nature antérieur à l'ordre social, qu'ils font naître d'une convention ou d'un contrat source de toutes les institutions civiles et politiques.... Ce qui caractérise d'une manière éminente cette nouvelle doctrine d'un état de nature, c'est que l'ordre social est conçu comme un produit de la volonté de l'homme, d'une convention, d'un contrat, c'est que la force créatrice de l'homme est élevée au-dessus de toutes les autres puissances morales, au-dessus des mœurs, des conditions historiques, de la volonté de Dieu même, qui se sont manifestées dans l'œuvre traditionnelle de la société. L'homme veut former l'ordre social à son image, tel qu'il le comprend en scrutant sa propre nature. L'état de nature est dépeint par chaque écrivain d'une manière différente, selon les opinions qu'il s'était formées sur la nature humaine. » H. Ahrens, p. iS, 19. — .!. IL V, § xxvn, 2. — 4. L III, § XII, 3.

;>. < La souveraineté peut être aliénée, comme toutes les autres choses, par celui à qui elle appartient véritablement. > II. vi, m. — C'est ici le point où Grotius et Rousseau se séparent. D'après Grotius, un

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