‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 137 sur 176 · DK GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIKMK SIÈCLE · texte numérisé non relu

DK GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIKMK SIÈCLE

2. Avec la légitimité de la servitude disparaît le droit de résistance. N'oublions pas que le fameux livre De Jure, etc., est dédié au roi de France Louis XIII, — tellement ami de la justice, " qu'il est connu partout sous le nom de Juste, non moins que sous le nom de Louis. ^^ Et naturellement le livre justifie la dédicace' et mérite l'approbation du roi de France'. « Il faut d'abord rejeter l'opinion de ceux qui prétendent que la puissance souveraine appartient toujours et sans exception au peuple, en sorte qu'il ait le droit de réprimer et de punir les rois, toutes les fois qu'ils abusent de leur autorité. Il n'y a point de personne sage et éclairée, qui ne voie combien une telle pensée a causé de maux et en peut encore causer, si une fois les esprits en sont bien persuadés-. » — Le roi de France dut approuver beaucoup ce sage jugement, d'autant plus qu'ailleurs Grotius désigne parmi les fauteurs de ces idées dangereuses Hotman et .lunius Rrutus, les deux plus grands publicistes calvinistes.

Grotius va plus loin et combat vivement la distinction calviniste entre les smiples sujets et les autorités inférieures {magistratus inferiores), princes, ducs, bourguemestres, représentant d'une manière ou de l'autre le peuple, l'Ftat. C'est à ces magistrats que Calvin avait réservé le droit de résistance.

Mais (îrotius : « Il s'est trouvé dans notre siècle des personnes savantes à la vérité, mais trop prévenues en faveur des temps et des lieux où elles vivaient, qui ont tâché de persuader aux autres, après se l'être persuadé, comme je le croîs, à elles-mêmes, que ce que que je viens d'établir a lieu seulement par rapport aux simples particuliers, et non pas à l'égard des magistrats subalternes, qui, à ce qu'on prétend, ont droit de résister aux injures du souverain, et ne peuvent même négliger de le faire sans manquer à leur devoir. Mais cette opinion est insoutenable \ » « Un magistrat subalterne est bien une personne publique par rapport à ses inférieurs, mais à l'égard du souverain il n'est que simple particulier'*. »

Dans un ouvrage posthume dont nous parlerons tout à l'heure, Grotius

homme, un peuple peut aliéner sa liberté, et cette aliénation est irrévocable ; - . il s'agit d'un pouvoir, qui, quoiqu'il fût libre d'abord de le conférer ou non, ne peut être révoqué par celui qui l'a une fois conféré.» (I. m, g viii, ii.)

« C'est seulement à la fin de l'évolution du Droit naturel que l'on arrive à l'idée que l'homme ne peut pas être esclave. Oldendorp révère encore l'esclavage et le déduit du précepte : Tu dois honorer père et mère ; il invoque aussi l'autorité d'Aristote. Thomasius réclame, au nom du Droit naturel, de la modération : Non invitus alteri vendi poterit servus perpetims, mais il note calmement les prescriptions contraires du droit positif. Wolf tient pour légitime l'esclavage par contrat et pour dette et par naissance, jusqu'à ce que le maître soit rentré dans ses frais d'éducation. C'est seulement dans la période ultérieure (Montesquieu, Rousseau, Kant) que l'esclavage est nettement rejeté. » Stahl, p. i6o.

M. Ch. Beudant, après avoir montré que Grotius reprend « la thèse antique » de l'esclavage, dit : « Voit-'i 1 réellement quelque chose au-dessus et au delà de la puissance du fait? Pour être grande, la place de l'illustre Hollandais dans le développement du Droit naturel n'est pas celle d'un novateur » (o. c, p. 95, 96).

1. Grotius, dans son respect du pouvoir, va jusqu'à interdire la critique de ses actes. -< Il n'est pas permis, dit-il, de parler mal sans sujet, d'une simple personne privée ; donc il ne faut pas mal parler d'un roi, quelque vrai que soit ce qu'on en dit. » I. iv, i? vil, 6. — Le raisonnement est curieux. Parce qu'il n'est pas permis de parler mal, sans sujet (donc à tort) d'une simple personne, il ne faut pas parler mal, quelque vrai que snit ce qu'on en dit (donc avec raison'i, d'un roi. — 2. I. m, S VIII, i. — :!. I. iv, § VI, i. — '1. Ibid.

insiste : « II ne faut en aucune manière écouter ceux qui, contredisant les Saintes Ecritures, contredisant la droite raison, contredisant l'opinion de la pieuse antiquité, donnent à certains pouvoirs inférieurs le droit de prendre les armes contre le pouvoir suprême'... Le droit de tous les pouvoirs inférieurs dépend du mandat des pouvoirs suprêmes... Toute autorité (omne imperium) et toute juridiction émane du pouvoir suprême et dépend perpétuellement d'elle... Et il faut complètement regretter (plane dolendiim) que dans notre siècle il se soit trouvé des hommes érudits qui, par ce dogme nouveau, ont ouvert toute large la voie aux séditions et aux guerres*. »

En cas de persécution, même la plus violente, il n'y a donc pour tous les persécutés aucun recours. « Jésus-Christ leur permet bien de fuir, c'est-à-dire lorsqu'ils n'ont point d'emploi, dont les devoirs indispensables les attachent à quelque lieu ; mais il ne leur passe point d'autre ressource en ce cas-là'. » Ou encore : « Il reste la gloire de la patience ; on n'a pas le droit d'opposer la force. Il est permis de fuir et il est permis de prier... Aller plus loin est interdit (ultra ne/as procedere)''.

I. En fait de gouvernement, Grotius est partisan de la césaropapie. On peut dire qu'il a été le .théoricien spécial de la césaropapie. Il écrit tout un traité (posthume) pour la justifier : Du pouvoir des autorités supérieures dans le domaine sacré .

« Si tous les chrétiens, parmi lesquels tant sont rudes, occupés, obligés de chercher leur nourriture par un travail continuel des mains, ont une intelligence facile et toute prête de la doctrine évangélique, pourquoi les rois seraient-ils exclus de ce bienfait général^ ? »

« Sans doute, il faut tout d'abord avertir celui qui a le pouvoir suprême, — pour l'informer des choses que la loi divine indique comme devant être crues ou faites — d'écouter volontiers (libenter audiat) les avis des pasteurs distingués par leur piété et leur érudition'"'. » — Et de même qu'elle peut consulter des pasteurs, l'autorité suprême /le?// se faire aider dans son gouvernement de l'Eglise par des conseils ecclésiastiques : « Et je ne laisserai pas non plus ceci de côté, qui intéresse beaucoup la manière d'exercer son droit, à savoir que l'autorité suprême

1. Inferioribiis quibitsdam potestatibtis adversus summain induunt. — 2. De imperio snmmarum potestaltim circa sacra. Commentarius posthuiiiiis, Luietiœ Pansionmi. M.DC.XLVII, p. 48. — :i. I. iv, § vu, 7.

4. De imperio siinmianim potestattiin circa sacra, p. 59. Ici et ailleurs, la pensée de Grotius semble hésiter, comme si cet émincnt avocat cherchait à se ménager une porte de sortie. Après avoir démontre longuement « qu'on ne peut pas légitimement résister au souverain - (I. iv, S vin), il se hâte d'ajouter que ' quelques remarques sont nécessaires pour empêcher que le lecteur ne croie qu'on viole cette loi en certains cas, où l'on ne pèche contre elle en aucune sorte. » Et il énumère une série de cas, où la résistance est possible, cas plus ou moins subtils, qui rendent le lecteur hésitant. C'est beaucoup trop ou beaucoup trop peu. On ne sait si la restriction change complètement ou pas du tout la règle.

•■;. Ibid., p. 97. — (). Ibid., p. 116.

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