DE GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
doit' user non seulement du conseil, mais de l'aide des autres. En conséquence, pour ne pas avoir Fesprit écrasé par la masse des affaires particulières, il y a lieu de les renvoyer à des comités icœtus) de divers ordres, d"où ces affaires, si elles ne peuvent y être terminées, reviendront à sa décision définitive. Ainsi dans la vieille Eglise, sous les empereurs chrétiens, il y avait dans les villes des presbytères, il y avait des synodes". »
Mais tout cela est facultatif, et le pouvoir suprême, en politique, peut gouverner l'Eglise à lui tout seul. En effet, c. si le pouvoir suprême ne pouvait pas ordonner sans synode ce qu'il pourrait ordonner avec le synode, il recevrait du synode une partie du droit d'ordonner-'. *
Donc, le pouvoir suprême peut-il jamais ordonner quelque chose, relativement aux matières religieuses {in sacris), avec tout droit (recle), sans synode? Avec intrépidité, j'affirme que quelquefois il le peut''. »
Et c'est vraiment « un fait digne de grand étonnement, que certaines gens poussent l'audace à ce degré de soutenir que, même quand les pouvoirs prennent à eux la tutelle de l'Eglise, un synode légitime et légal peut se tenir malgré ces pouvoirs •'". »
2. L'histoire a ici de précieux renseignements à nous fournir. Au commencement du XVI !•" siècle, les doctrines d'Arminius s'étaient répandues en Hollande. En mai 1607, '' Y eut "ne conférence [conventiis prceparatorius) à La Haye, convoquée par les Etats généraux. Par i3 voix contre 4 (celle d'Arminius, celle de Uytenbogaert et de deux autres prédicants d'Utrecht), le maintien de la confession de foi fut votée. — Les Arminiens formulent alors leurs opinions (janvier 1610) dans une Remontrance aux Etats de Hollande (de là leur nom de Remontrants). Les cinq points de leur Remontrance sont cinq affirmations anticalvinistes, qui, toutes les cinq, opposent à la prédestination et à la grâce selon Calvin, la liberté et la force naturelles, selon Pelage.
Seulement cette quintuple négation de la théologie, de la dogmatique calvinistes est immédiatement suivie de ce qu'on appelle le sixième article du credo arminien : l'appel à la souveraineté de l'Etat en matière ecclésiastique. Les Arminiens demandent un synode sous la présidence de l'Etat, sous le contrôle de l'Etat, sous la direction de l'Etat.
C'étaient les théories que nous avons vues dans l'ouvrage posthume de Grotius, mais qui, à ce moment même, furent exposées avec éclat par le chef du parti arminien ou remontrant, par Uytenbogaert. Son fameux Traité^ est le programme arminien, celui que les Etats vont appliquer à la lettre, dans la lutte dramatique où, sous la conduite d'Oldenbarnevelt, l'anticalvinisme faillit écraser le calvinisme et perdre la Hollande.
1. Debel : mais nous avons vu plus haut que ce droit consiste seulement en ceci libetiUr aiidiat : débet, libenter. Tout cela est affaire de bon vouloir. — i. Ibid., p. 136. — 3. Ibid., p. 149. — i. Ibid. — ."i. Ibid., p. 163. — li. Tractaet, vaut Ainpt ende Aiitlwriteyt eener hooger c/irisllijcker Overheydt iit heyckelijcke Saecken. La dédicace aux Seigneurs est du 15 février 1610.
J'emprunte une analyse du traité de Uytenbogaert à un auteur ' qui Ta spécialement étudié, et qui appartenait lui-même à T Eglise arminienne. Il observe que le Traité parut avec l'autorisation des Etats, qui avaient interdit toute publication sur les sujets en controverse. Cela montre jusqu'à quel point Uytenbogaert exprimait le sentiment de la majorité des membres des Etats. Il est même probable qu'Oldenbarnevelt en personne n'était pas étranger à cette publication.
0 \u souverain, c'est-à-dire aux Etats provinciaux et pas aux Etats généraux-, et encore moins aux magistrats de rang inférieur, appartient Tautorité dans tout ce qui concerne la religion: i° culte extérieur, prédication, célébration des sacrements, discipline ecclésiastique et soin des pauvres; 2" ordre ecclésiastique en ce qui concerne le terme des assemblées de classe [nos colloques], de synodes et autres; 3° personnes ecclésiastiques, pasteurs, anciens et diacres.
» Quant aux rapports de l'Eglise et de l'Etat, il y a trois systèmes.
» L'Eglise romaine veut la supériorité de l'Eglise, ou du pape, sur l'Etat. (Naturellement, ce système est réfuté.)
» Le parti opposé réclame l'égalité' de puissance pour les personnes ecclésiastiques et les autorités séculières. Il soutient que le magistrat doit seulement protéger le culte et maintenir les lois ecclésiastiques. Il va si loin, qu'il refuse de rendre à l'autorité civile compte de ses procès ecclésiastiques, qu'il censure ceux qui se plaignent à l'autorité d'avoir été injustement traités par le conseil de l'Eglise ou la classe, qu'il conteste le droit des magistrats de se mêler des fonctions ecclésiastiques, parce que les pasteurs ne peuvent remplir aucune fonction séculière. Les derniers événements ont montré les résultats nécessaires de ce système. Il a été jugé par l'expérience.
1) Il ne reste plus donc que la supériorité de l'autorité civile, sous l'autorité de Dieu, sur l'Eglise. Tel est le principe que Uytenbogaert défend. L'autorité civile doit faire valoir sa puissance à propos de la nomination des pasteurs, de l'installation des anciens et des diacres, dans la surveillance de la prédication évangélique, dans l'exercice des autres offices ecclésiastiques, et par la fixation de lois ecclésiastiques. L'application de tous ces principes pouvait se lire dans la dédicace aux Etats de Hollande. « N'en doutez pas, nobles et puissants seigneurs, » votre autorité est de Dieu, qui vous a établis comme dieux (tôt Goden) sur votre n peuple... Voyez comment vos sujets sont instruits... Ne souffrez en chaire » aucune vaine dispute. Ne permettez pas que les heures précieuses soient
1. D'' H.-C. Rogge, Johannes Isic) Uytenbogaert en sijn tijd. 1875.
2. Uytenbogaert tranche d'un coup de plume la grosse question autour de laquelle se concentrait en ce moment le conflit politique : l'autorité souveraine réside-t-elle dans les Etats provinciaux (les Arminiens avaient la majorité dans la province la plus importante, celle de Hollande), ou dans les Etats généraux (les Arminiens y étaient en minorité).
:î. C'est le système que Uytenbogaert appelle collatéral, et qu'il prête aux Calvinistes. Mais ceux-ci protestent énergiquement en faisant observer que les deux puissances n'étaient pas collatérales, car elles n'étaient pas de même nature et ne s'exerçaient pas dans la même sphère. — Le vrai système calviniste ne parle d'égalité qu'en ce sens : les deux puissances sont de Dieu, mais elles sont indépendantes l'une de l'autre, et ont chacune leur sphère propre d'activité.