I. De iitipeiio circa sacni, I, 3. ~ -2. I/iù/.. I
SRCONDK PARTIE De Grotius à Jean- Jacques Rousseau.
"ŒUVRE de Grotius fut propagée, développée et corrigée, par trois juristes célèbres, tous les trois protestants comme lui, Barbeyrac, Pufendorf et Burlamaqui. 11 suffit à notre but de quelques mots sur Barbeyrac et Burlamaqui, et cela presque uniquement au point de vue théologico-religieux. — Nous venons de voir que c'est le point sur lequel Grotius s'oppose à Calvin. Que pensent nos deux éminents défenseurs du Droit naturel :
1. lout de suite Barbeyrac, disciple, admirateur et traducteur de (îrotius, combattit son maître (dans les notes de la traduction), et s'efforça de démontrer que sans la volonté de Dieu il n'y avait pas d'obligation ni de devoir'. La raison peut bien, selon lui, découvrir la convenance ou la disconvenance) des lois naturelles, avec la nature même des choses, avec l'ordre nécessaire à la beauté de l'univers. Mais il continue : « La convenance ou disconvenance, que l'on peut appeler moralité naturelle des actions, est bien une raison qui peut porter à agir ou ne point agir, mais ce n'est pas une raison qui impose une nécessité indispensable, telle que l'emporte l'idée de {'obligation. Cette nécessité ne peut venir que d'un supérieur, c'est-à-dire d'un être intelligent hors de nous, qui ait le pouvoir de gérer notre liberté et de nous prescrire des règles de conduite. » Car en dehors de la volonté de Dieu, l'obligation ne pourrait venir que de la nature ou de nous-mêmes. Or la nature, la raison peuvent nous montrer notre plaisir, notre intérêt. Mais est-ce que nos passions, les penchants de notre cœur, « ne sont pas aussi naturels que les idées de notre esprit : » Et puis, « que l'on agisse tant qu'il vous plaira contre ses véritables intérêts, ce ne sera jamais qu'imprudence ; dans cette supposition, il n'y aura rien de contraire à un devoir ou à une obligation proprement ainsi nommée. » Au surplus, dire que notre raison nous oblige, c'est dire que nous nous obligeons nous-mêmes, et c'est un non-sens : « Notre raison, considérée comme indépendante de celui qui nous t'a donnée, n'est au
1. Grotius. De Jure. Disc. Prél., § il, et I, i, S -X, 2, et x, 2. 4.
DE GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE Sq^
fond autre chose que nous-mêmes. Or personne ne peut s'imposer à soi.... Car afin que la nécessité ait lieu, il faut qu'elle ne puisse pas cesser au gré de celui qui y est soumis.... Autrement il n'y aura point de véritable obligation. Le mot de devoir n'a lieu qu'entre deux personnes différentes. »
2. Burlamaqui, né à Genève, le 19 juillet 1694, mort le 3 avril 1748, dont l'influence fut immense à Genève, en Angleterre, en Europe, a été le plus grand professeur de Droit naturel. Son œuvre est contenue dans deux ouvrages : Principes du droit naturel, 1747, Principes du droit politique, i-jb\ '. »
(Jn trouve dans Burlamaqui une foule de pensées de Calvin, de Bèze, d'Hotman, de Jurieu, pensées exprimées parfois dans les mêmes termes-.
Et la pensée la plus frappante, c'est la pensée théologico-religieuse, qui le rattache aux politiques du calvinisme et le sépare des politiques selon Grotius. Son exposé des lois naturelles comprend deux chapitres, soigneusement traités, l'un sur l'existence de Dieu, l'autre sur l'immortalité de l'âme. « Le système, ou l'assemblage de ces règles, considérées comme autant de lois, que Dieu impose aux hommes, est ce qu'on appelle droit de la nature \ » — « Les états primitifs et originaux sont ceux où l'homme se trouve placé ^ar la main même de Dieu'\ » « L'état primitif n'est point l'ouvrage de l'homme ; c'est Dieu lui-même qui en est l'auteur ^. » « On entend par loi naturelle une loi que Dieu impose à tous les hommes et qu'ils peuvent découvrir et connaître par les seules lumières de leur raison. On ne peut se dispenser de remonter aux principes de la théologie naturelle, comme étant le premier et le vrai fondement du Droit naturel ", etc. «
En conséquence, « il y a trois principes généraux des lois naturelles... i" la religion "... ^ — Et " les vertus qui sont les plus nécessaires au Souverain sont i" la piété **... "
Nous retrouvons les distinctions de Th. de Bèze, Duplessis-Mornay et Jurieu dans ce qui est dit sur l'impossibilité où le peuple se trouve de vendre sa vie, sa
i. J.-J. Burlamaqui, Principes du droit naturel. Nouvelle édition revue et corrigée, 1762. — La première édition parut à Genève en 1748. — Ces deux traités ne sont autre chose que la mise au net, pour la publication, de cours faits pendant seize ans à l'Académie de Genève. — L'œuvre de Burlamaqui, traduite en plusieurs langues, devenue classique, a servi longtemps de texte aux lectures des professeurs de Cambridge. « On trouve dans son Droit naturel et politique, écrivait Senebier (et ce jugement a été ratifié par plusieurs générations de professeurs), Grotius, Puffendorf et Barbeyrac; mais leurs raisonnements sont présentés avec simplicité, exprimés avec exactitude, pressés avec force et liés avec discernement. > « Tandis que chez ses devanciers la recherche historique et ethnologique occupe la première place, chez Burlamaqui, cette place appartient à l'observation psychologique et morale ». Borgeaud, Histoire de l'Universilé de Genève. Burlamaqui et la Réforme des études juridiques, p. 517-518.
2. Il y a lieu de corriger certaines de mes expressions, qui se trouvent dans mes écrits antérieurs sur ce sujet. J'ai essayé, dans l'ouvrage actuel, de mettre les choses au point. Mais je suis obligé de maintenir ce que j'ai dit sur Burlamaqui, et ne puis accepter le jugement de Trœltsch, à savoir qu'il est ■> représentant du pur rationalisme, de la liberté et de l'égalité, mais complètement étranger à la pensée calviniste. » Die Social-Lehren der christlichen Kirchen und Gruppen. 1912, p. 699, n.). C'est tout ,i fait inexact, comme mes citations le montrent.
3. Droit naturel, p. t, 2. — i. Ibid., p. 21. — •'i. Ibid., p. 26. — li. Ihid.. p. -S. — 7. //«//., p. 107. — 8. Ibid., p. 79.
liberté, etc. ; cette cession serait nulle par elle-même et de nul effet ' ; sur les abus « médiocres » que le peuple doit supporter; sur ce qu est le peuple: « pas la vile populace ou la canaille du pays, ni une cabale d'un petit nombre de séditieux, mais bien la plus grande et la plus saine partie des sujets de tous les ordres du royaume -. »
Burlamaqui dépasse-t-ii nos vieux publicistes, quand il parle de la transformation du droit naturel en droit politique: Est-ce vraiment du Rousseau, quand il dit que l'établissement de la souveraineté « anéantit l'indépendance » primitive? N'est-ce pas une tautologie ? Et y a-t-il là rien qui ressemble à « l'aliénation » des droits naturels ? Non. « Cet établissement ne détruit point la société naturelle. — Au contraire, il sert à lui donner plus de force ^ » Et si Rousseau a quelques termes analogues, ils sont dans un autre contexte. « L'état civil donne une nouvelle force aux lois naturelles ''. » Ce n'est point de « l'aliénation » rousseauiste.
De plus, Burlamaqui, comme nos publicistes calvinistes, est pour le contrat de gouvernement, que Rousseau nie radicalement. Il est vrai qu'il fait précéder cette seconde convention d'une première, " par laquelle chacun s'engage avec tous les autres à se joindre ensemble, pour toujours, en un corps. » Mais c'est seulement en lisant ce texte à travers Rousseau, qu'on y peut voir un contrat de société à la Rousseau. Et, de plus, Burlamaqui ajoute une troisième convention par laquelle « ceux qui sont revêtus de l'autorité s'engagent à veiller avec soin à la sûreté et l'utilité communes, et les autres leur promettent une fidèle obéissance '\ » — Et tout cela n'est qu'une analyse des éléments du contrat de gouvernement.
Et Burlamaqui revient encore aux idées calvinistes, les plus spécifiquement calvinistes sur l'autorité de droit divin. « Quoiqu'il soit de la dernière évidence que la souveraineté doit son origine immédiate aux conventions humaines, rien n'empêche qu'on ne puisse dire avec raison quelle est de droit diviu, aussi bien que de droit humain ''. » Aussi appelle-t-il celui qui a cette autorité : « le lieutenant de Dieu sur la terre ". » — Enfin, comme Calvin et nos publicistes, Burla-
1. Droit politique, p. 72. — i. llnd., p. 75- — -l. /A/</., p. i. — V. Ibid., p. 10, l. — "i. Ihid.. p. 16. — 6. Ibid., p. 22.
7. Ibid., p. 23. — Bornons -nous à citer le Junius Brutus de Duplessis-Mornay : « Nous avons montré que c'est Dieu qui institue les rois, qui les eslit, qui leur donne des royaumes. Maintenant, nous disons que c'est le peuple qui establit les rois, qui leur met les sceptres en mains, et qui, par ses suffrages, aprouve leur élection. Dieu a voulu que cela se fist ainsi, afin que les rois reconnussent que c'est du peuple, après Dieu, qu'ils tiennent toute leur souveraineté et puissance..., qu'ils se souvinssent et connussent estre de mesme paste et condition que les autres, eslevez de terre par les voix et comme sur les espaules du peuple jusques en leur throne, pour porter puis après la plus part des charges de la République. » (o. c. p. 96.) « Les princes sont esleus de Dieu et installez par le peuple. » (Ibid., p. 241.) — "Le droit divin n'est pas la caractéristique du gouvernement d'un seul... Cela a été un fatal malentendu que le Droit divin et la Légitimité... ont été considérés comme un droit exceptionnel par ceux qui s'en réclamaient exceptionnellement et comme un privilège haïssable pour ceux qui s'y opposaient criminellement. C'est la même doctrine qui protège le trône et l'héritage du plus petit. » Groen van Prinsterer, Ongeloof en Revoliitie, p. 44, 46.
UE GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUlTlÈMfc; SIÈCLE SqS
maqui voit le meilleur gouvernement dans « une monarchie limitée ou une aristocratie tempérée par la démocratie '. »
Sur un seul point, Burlamaqui rompt avec le calvinisme : il est césaropape. « Comme la manière de penser des citoyens, et les opinions reçues, peuvent beaucoup influer au bien ou au mal de l'Etat, il faut nécessairement que la souveraineté renferme le droit d'examiner les doctrines qui s'enseignent dans l'Etat, afin que l'on n'enseigne publiquement que ce qui est conforme à la société, à l'avantage et à la tranquillité de la société. De là vient que c'est au souverain à établir les docteurs publics, les Académies, les écoles publiques et que le souverain pouvoir, en matière de religion, lui appartient de droit, autant du moins que la nature de la chose peut le permettre '. »
Malgré cette restriction importante, cela n'est plus du Calvin, et c'est déjà du Rousseau ; nous en convenons sans peine.
De Jean-Jacques Rousseau ' nous n'avons qu'à indiquer la situation particulière dans le mouvement général du Droit naturel que nous décrivons. En nous
I. Droit politique, p. 56, — i. Ibid., p. 38. — Voir aussi les chapitres II et III.
•t. « Toutes les fois que l'on parle de Jean-Jaques, il ne faut pas oublier que la contradiction est ce qui caractérise le XVIII'= siècle, avec l'Encyclopédie et Rousseau, celle-là accusatrice, celui-ci avocat de la morale, de la vie future et de la Providence » (G. Lanson, Histoire de la littérature française, 1896, p. 762). Cette contradiction caractérise Rousseau tout spécialement. Il disait : « J'ai fait cent fois cette réflexion qu'il est impossible dans un long ouvrage de donner toujours le même sens. » [Emile II, n. 14, p. 85.) Et M. Boutmy réclamait pour lui un droit particulier à la contradiction. « Les contradictions sont le propre des hommes, qui ont longuement pensé, etc. Les grands œuvres et les grands hommes ont leurs lois à part. >• Quoi qu'il en soit de cette maxime dangereuse, Rousseau l'a appliquée ; ses ouvrages sont « un arsenal dans lequel les doctrines les plus fausses et les plus funestes, comme les plus pures et les plus utiles, trouvent également des armes. » (Alfred Sudre, Histoire du coiiiiiiuiiisine, 1849, P 249.) — Rousseau, dans sa vie et dans sa pensée, a été la contradiction faite homme. On a pu dire que Rousseau a été Genevois, protestant et calviniste. (Voir G. Lanson, Ibid-, p. 777, et Faguet, Grands maitres du ^F//">'-', article Fénelon, et Dix-huitième siècle, 1890, p. 391-393.) Il a dit de Calvin ; « La rédaction de nos sages édits, à laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d'honneur que son Institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans notre culte, tant que l'amour de la patrie et de la liberté ne sera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera d'y être en bénédiction. » (Contrat social, Liv II, ch. VII, n.) Mais Rousseau n'en a pas moins été, il l'a été peut-être plus encore, représentant de l'anticalvinisme et de Sparte. Dans le Contrat, son amour du paganisme Spartiate et romain va jusqu'à l'approbation — inclusivement — de la dictature (IV, vi), jusqu'à une étrange explication de la nécessité de l'esclavage — du reste illégitime. (III, XV). — On s'explique ainsi que le Girondin Vergniaud, vingt jours avant de porter sa tête sur l'échafaud, et voulant défendre la liberté contre les folies des Jacobins, ait prononcé un de ses plus importants discours pour réfuter le Contrat social: « Soyez conséquents comme Lycurgue, ayez des étrangers pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et faites dépendre votre subsistance de vos esclaves. » (A. Sudre, Ibid., p. 302-303.) — On trouve un curieux parallèle entre Calvin et Rousseau dans Gaberel, Calvin et Rousseau, 1878, p. 3-8. Ce parallèle a été reproduit par un auteur hollandais, J.-H. Grunning, van Calvyn lot Rousseau, 1881, p. 25-27. — Enfin signalons le nouveau Rousseau que croient avoir découvert deux savants allemands, D"^ jur. et phil. M. Liepmann, Die Rechtsphilosophie des Jean- Jacques Rousseau, 1898, p. 10, et Franz Haymann, Jean-Jacques Rousseau s Sosialphilosophie, 1898. Il s'agit de délaisser les textes plus connus, pour s'en tenir aux textes moins connus, et surtout de lire entre les lignes (zivischen den Zeilen). En tout cas, ce nouveau Rousseau, parfaitement ignoré jusqu'ici, n'a pu exercer aucune influence.
plaçant à notre point de vue tout spécial, nous disons que Rousseau est venu pousser à Textrème Topposition de Tarminianisme au calvinisme et au christia-
nisme.
I. Nous voulons dire d'abord qu'il a poussé à l'extrême la proclamation de l'axiome fondamental et générateur de tout le paganisme stoïcien et pélagten (comme il est le générateur de tous les socialismes et les anarchismes): l'homme est bon. Personne n'a affirmé ce prétendu axiome avec une confiance plus stupéfiante : « Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ; il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain '. « — « Tout est bien, sortant des mains de l'auteur de toutes choses ; tout dégénère entre les mains de l'homme". » — « Pour former cet homme rare, qu'avons-nous à faire ? beaucoup sans doute : c'est d'empêcher que rien ne soit fait 3. „ « Je ne redirai jamais assez que la bonne éducation doit être négative. Empêchez les vices de naître, vous aurez assez fait pour la vertu. Le moyen en est de la dernière facilité dans la bonne éducation publique ''. » — C'est en vertu de ce principe qu'il en arrive à écrire ces prodigieuses affirmations : « La voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables '. » On peut tirer au sort, au hasard, les magistrats pour les places <( où suffisent le bon senS, la justice, l'intégrité,... parce que dans un FZtat bien constitué, ces qualités sont communes à tous les citoyens ". » — Et enfin : « Qu un seul homme te dise, Eternel, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là ' ; » « de tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi ; » « qui que tu sois, rentre en toi-même, tu seras bon, honnête, juste et vertueux. » Ni péché, ni repentir. — C'est bien le dernier mot de l'anticalvinisme et le dernier mot de l'autonomie : moi, moi, et c'est assez 1
Mais, — c'est le moment de le constater, — cette autonomie n'est qu'une pseudo-autonomie.
En eflFet, par sa dépendance de Dieu, l'homme rattaché à Dieu est relevé. Il dépend de Dieu, c'est-à-dire il ne dépend d'aucun homme. Or Dieu, dans la mesure même où il existe, c'est le Très-haut et Très-bon. Donc l'homme dépend de la sublimité, de la perfection, est indépendant de la bassesse, de l'imperfection humaine. Sa tête a beau être profondément courbée devant Dieu, elle reste infiniment élevée au-dessus des hommes. Rattacher le Droit naturel à Dieu, c'est l'exalter jusqu'à Dieu.
Tandis que l'indépendance de l'homme vis-à-vis de Dieu, de celui qui est le Très-haut, rend l'homme dépendant des autres hommes, qui sont bas, quelquefois très bas. L'autorité vient d'en bas : c'est le dernier mot de tout le système. Autonomie ? Et où est la dignité r — Cette autonomie n'est qu'une pseudoautononiie. Et cet homme, s'il n'est pas un esclave, est un révolté. S'il n'est pas
I. Eiiiik, II, p. 67. — -2. Jbùl, I, p. 7. — :t. Jùù/., I, p. 12. — 4. Jbùi., IV, p. 262. — ."i Contrai social, III, ch. VI. — f). Ibid., IV, ch. iv. — 7. Les Confessions, i'"^ part., Liv. I, p. i.
DE GROTIUS A LA KIN DU DIX-HUHIÈME SIECLE 5gj
un révolté, il est un esclave. Rousseau se débat dans des difficultés inextricables, que la pompe de son langage ne parvient pas à dissimuler '.
Séparer le Droit naturel de Dieu, c'est le rabaisser à l'humilité de l'homme.
Et les faits sont là qui ajoutent : c'est le supprimer. Qu'est devenu le Droit naturel avec Rousseau, son dernier et plus fameux représentant ? Il a disparu. Nous allons le constater.
2. Il n'y a pas de droits naturels et imprescriptibles pour l'homme vivant en société, pour le citoyen. Que l'homme en ait eu ou non, peu importe ; ce qui est certain, c'est qu'il les a abandonnés tous, absolument, par un acte préalable, ce qu'on appelle le Contrat social, celui qui constitue la société. « Ualiénatiou. — l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté, — se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être, et nul associé n'a plus rien à réclamer. Car s'il restait quelques droits aux particuliers, l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine -. « « Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu'elle se forme, tel qu'il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu'il possède font partie '. »
3. Pas de droits naturels, donc pas de contrat pour les énumérer et les consacrer. « Ceux qui prétendent que l'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n'est poirît un contrat ont grande raison ''. » — » Plusieurs ont prétendu que l'acte d'établissement du gouvernement était un contrat entre le peuple et les chefs qu'il se donne, contrat par lequel on stipulait entre les deux parties les conditions sous lesquelles l'une s'obligeait à commander et l'autre à obéir. On conviendra, je m'assure, que voilà une étrange manière de contracter.... Il n'y a qu'un contrat dans l'Etat, c'est celui de l'association ; et celui-là seul en exclut tout autre. On ne saurait imaginer aucun contrat public qui ne fut une violation du premier'. « — « Il n'y a pas, ni ne peut y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, » lequel « a un pouvoir absolu sur tous les siens. »
En conséquence, Rousseau est l'ennemi du gouvernement représentatif, autant que du gouvernement constitutionnel. C'est logique. " La souveraineté ne peut être représentée. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être des représentants ". » — « L'idée des représentants vient du gouvernement féodal,
I. « S'il y avait un peuple de Dieu, il se t^'ouverneiait démociatiqucuient ; un i^ouvernenient si parlait ne convient pas à des hommes. » (Contrat social, III, iv.i
■2. Contrat social. I, vi. — « Les clauses du contrat social se réduisent à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. » {Ibid., I, vi.)
:î. Ibid., I, VI. — Voici en quels termes M. Charment oppose Rousseau et la Déclaration des droits de l'homme : « Sans doute la notion du Contrat social, l'idée de la souveraineté du peuple, le style et la marque de Rousseau se retrouvent dans la Déclaration des droits, mais la conception du droit reste essentiellement différente. Rousseau, nous l'avons vu, aboutit à la négation du droit individuel et livre l'individu à la toute puissance de la volonté générale. Or ce qui est caractéristique dans la Déclaration, c'est l'affirmation, la revendication du droit individuel. (Charmont. La renaissance <iii Droit naturel, p. 53. 1
i. Contrat social. III, XV. — .'i. Ibid., III, .xvi. — il. Ibid.. III, V.
de cet inique et absurde gouvernement, dans lequel l'espèce humaine est dégradée et le nom d'homme est en déshonneur. »
4. Et naturellement, et enfin, pas de droit de résistance à l'autorité qui viole le contrat de gouvernement, les droits naturels, parce qu'il n'y en a pas. Ce que Rousseau veut, c'est uniquement le pouvoir absolu, et que le pouvoir soit
absolu.
Les paragraphes, où les publicistes calvinistes se préoccupent de sauvegarder et de régler le droit de résistance, sont remplacés chez Rousseau par des paragraphes où il se préoccupe de recommander la dictature. « 11 ne faut pas vouloir affermir les institutions politiques jusqu'à s'ôter le pouvoir d'en suspendre l'effet. Sparte elle-même a laissé dormir ses lois. » — « Si le péril est tel que l'appareil des lois soit un obstacle à s'en garantir, alors on nomme un chef suprême qui fasse taire toutes les lois et suspende un moment l'autorité souveraine '. » — « Le citoyen n'est plus juge du péril auquel la loi veut qu'il s'expose ; et quand le prince lui a dit : il est expédient à l'Etat que tu meures, il doit mourir, puisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu en sûreté jusqu'alors, et que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'Etat". «
Sans doute ici il faudrait expliquer le mystère inexplicable de la Volonté générale'. C'est impossible : les philosophes et les juristes qui ont essayé ont échoué. Je me borne donc à citer des textes aussi obscurs pour les philosophes et les juristes qu'ils paraissent clairs aux foules et aux masses: « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre •'. » — « Il n'y a ni ne peut avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contrat sociaP. » — " Le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens '■'. » — « La puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres ; et nous verrons ci-après qu'il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverain, par cela seul qu'il est, est toujours tout ce qu'il doit être ''. «
i. Contrat suiial-, IV, vi.
•î. /*W.,II, V. — Voir mon étude dans Foi et Vk, 1912, \>. 427, j^aI- Jean- Jacques Rousseau et la Déclaration des droits de f homme et du citoyen en ijSç. On y verra qu'il n'y a pas moins contradiction entre le Contrat social et la Déclaration, sur la propriété, la famille, la tolérance religieuse. Rousseau proscrit même la religion intérieure, ce qu'il nomme le « vrai théisme, et ce qu'on peut appeler le droit divin naturel ». Car « cette religion détache les citoyens de l'Etat comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire à l'esprit social. » (IV, VIII.) Et il établit une religion extérieure « civile >•, dont le souverain fixe les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité... < Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas... Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. > {IV, viil.) — Il est vrai qu'on se demande souvent si Rousseau veut bien dire ce qu'il dit, et si ses étranges et sonores paradoxes ne cachent pas des pensées qu'on ne devine pas.
:t. Ibid., I, vu. - l. Jbid., I, VII. — ••>. Ibid., Il, iv. — (i. Jbid.. I, vu.
DE GROTIUS A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE Ogg
Il ne reste rien, on le voit, des trois principes fondés sur le principe du Droit naturel.
5. Aussi bien, ce que Rousseau attaque, c'est la nature, la nature elle-même. Le contrat social a pour but et pour effet de « dénaturer l'homme. » « Les
bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer Vhommc '. » — « Lycurgue, le législateur, a dénature l'homme ■. » — « 11 faut considérer l'homme abstrait. » — Pour « instituer un peuple », il faut « changer pour ainsi dire la nature humaine; » mettre l'homme k dans un tout, dont l'individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; » « ôter à l'homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères *. » — c Heureux instant, s'écrie Rousseau, qui d'un animal stupide et borné en fait un être intelligent et un homme ''. » — A la place de la nature, la convention : « Ce droit ne vient pas de la nature : il est donc fondé sur des conventions^. »
6. La conclusion s'impose. Le christianisme tel qu'il a été réformé et professé au seizième siècle par Calvin, et depuis le seizième siècle par les publicistes calvinistes, contient tous les principes du Droit naturel, tels qu'ils sont entrés dans la Déclaration des droits de l'homme. Au contraire, les coryphées de la philosophie du dix-huitième siècle, et tout particulièrement Rousseau, ne professent pas les principes du Droit naturel. « Aucun d'eux, ni Montesquieu, ni Rousseau, ni Voltaire, n'adhère à la doctrine essentielle de l'Etat, l'affirmation du droit individuel. » M. Charmont continue : « Et cependant, par un contraste frappant, c'est cette doctrine qui inspire un des premiers actes de la Révolution, la Déclaration des droits de l'homme''. ». — En conséquence, nous sommes autorisé à conclure : comme on ne prend pas quelque chose là où ce quelque chose n'est pas, le Droit naturel de la Déclaration n'a pas été emprunté aux « grands esprits » du dix-huitième siècle. Et comme on ne prend quelque chose que là où ce quelque chose est, la Déclaration a emprunté le Droit naturel au seizième siècle calviniste.
Ce fait est constaté, indirectement dirais-je (et c'est, en l'espèce, ce qui est important), par les plus éminents jurisconsultes qui ont étudié le Droit naturel '.
I. Emile, I. — -l. Ibid., I. — :i. Contrat social, II, vu. — 4. Ihid., I, Vlll. — -ï. Ibid., I, l.
t). « Rousseau, moins encore que Montesquieu, ne nous paraît pas avoir appartenu à l'école du Droit naturel. » — « Malgré de si grands services rendus à la cause de l'humanité et du progrès du Droit, Montesquieu ne s'est pas soucié de justifier le droit individuel. Il y reste étranger, indifTérent aux préoccupations de l'Ecole du Droit naturel.' (Charmont, o. c, p. 38, 35.1
7. Il y a l'objection de l'incrédulité du XVIII"" siècle. Henry Michel a là-dessus des pages suggestives. Il dit que « le mouvement antichrétien ne s'est pas produit, tant s'en faut, à la veille de la révolution.» Les livres les plus antichrétiens ont paru au moins vingt ans avant. « En revanche, le livre de Necker sur l'importance des opinions religieuses, pour ne citer que celui-là, est de 1788.... On sent que le mysticisme sous les formes les plus variées, est en pleine floraison à la veille de la révolution. » — <■ Il est aisé de montrer quelle a été la part de l'influence chrétienne... Le souffle religieux a passé sur la Révolution française... La guerre faite à un moment donné aux croyances religieuses et à l'Eglise, les épisodes violents qui l'ont marquée, cachent trop cet aspect de la Révolution. » (Henry Michel, L'idée de l'Etat, essai critique sur l'histoire des théories sociales et politiques en France depuis la Révolution, 1896, p. 70, 69 (o. c. p. 77.) — Naturellement notre auteur ne nie pas l'influence de l'incrédulité; c'est elle, selon lui, qui prêcha
5oO LA PENSÉE POLITIQUE
Ch. Beudant, peu favorable à la Réformation, oppose à Técole absolutiste ctatiste, Técole libérale, qu'il définit ainsi : « lécole sortie du grand souffle du christianisme, relevée au seizième siècle après une longue éclipse. » Et en tête des chefs de cette école il met Duplessis-Mornay ' et Hotman. — Il ignorait Th. de Bèze et son Droit des magistrats, plus important encore. Il ignorait les idées de Calvin.
Courcelle-Seneuil est un adversaire du Droit naturel, au moins tel qu'il fut proclamé par la déclaration de 1789. — Mais il fait remonter ce Droit naturel au christianisme en général. « Cette conception, dit-il, née de l'enseignement chrétien. » Et d'une manière particulière il le fait remonter au seizième siècle. .•\pres avoir dit que les auteurs de la Déclaration s'étaient trouvés en présence de deux conceptions du Droit naturel, il ajoute : « Ea seconde, née de la philosophie plus ou moins théologique des seizième et dix-septième siècles, affirmait que le Droit naturel était gravé dans notre nature, selon l'expression de Domat. » « Ils adoptèrent cette dernière ^ »
Comment cela a-t-il pu se faire : C'est ce que nous verrons quelques pages plus bas.
la tolérance. Mais il ajoute: ' Faut-il s'étonner, pour le dire en passant, que, prêchée par des incrédules, l'autonomîe de la conscience n'ait pas abouti, chez nous, à ces fortes croyances morales, qui s'allient si bien à la profession de foi individualiste, et qui en sont le plus assuré soutien - » [Ibid., p. 32.)
1. Il dit: Languet, lui attribuant les Viudkkr. Ch. Beudant, le Droit individuel el l'Etat- 1S91, p. 63, 81, 82.
i. Etude critique de la Déclaration des Droits de l' homme, dans les Séances el travaux de I Académie des sciences morales el politiques, 1890, p. 392.