‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 144 sur 176 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'influence politique du calvinisme.

I. Le fleuve calviniste. — i. Le courant français. — 2. Le courant écossais. — 3. Le courant américain. — n. Les Bills of rights et la Déclaration des droits de l'homme. — III. Le fleuve païen. — i. La bonté de l'hornme. — 2. La tolérance. — 3. 1789 et 1793. — 4. Le parti calviniste et anti-révolutionnaire en Hollande.

RRIVE à peu près au terme de nos études sur La pensée de Calvin, il nous faudrait indiquer l'influence de cette pensée sur notre monde moderne actuel. Ce serait une étude nouvelle et très considérable. Nous nous contenterons d'en écrire trois chapitres : influence politique, influence sociale, influence économique .

Pour l'influence politique, restreignant tout à fait

notre sujet, nous allons seulement indiquer les rap-

^ ports entre le Calvinisme (de Calvin) et la Déclara-

tion des droits de l'homme de 1789 '.

La Déclaration des droits de l'homme de 178g est le résultat de lapport à

Paris de deux fleuves. Et le premier de ces fleuves est le fleuve calviniste, avec

trois courants faciles à discerner.

1. Le premier courant va directement de Calvin par Th. de Bèze, Hotman, Duplessis-Mornay à Jurieu, etc.

2. Le second courant va de Calvin, par Knox et Goodman, en Ecosse, puis en Angleterre, aux Puritains, dont les manifestes, a-t-on dit, proclament « non

I. Voir : E. Doumergue, Calvin, le fondateur def libertés niudenies, dans la Revue de théologie et des questions religieuses, i" déc. 1898; Les grands principes de 8ç, Ibid., 1=' janv. 1906 , et surtout ; Les origines de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dans la Revue du droit public et de la science politique, oct. et nov. 1904; on y trouvera des textes plus nombreu.x et plus développés. Quant à la philosophie de cette histoire, que nous avons exposée dans nos précédents écrits, elle doit être, parfois, rectifiée par la philosophie de l'histoire que nous présentons dans ces pages.

seulement lesprit, mais la lettre même des théories révolutionnaires du dix-huitième siècle >> (y compris les native-rights, les birth-rights et le suffrage universel)'. . .

L'effort puritain réussit à moitié et échoua à moitié. Le courant se subdivisa en deux : il y eut le courant anglais et le courant américain.

En Angleterre les théories calvinistes écossaises aboutirent à la « glorieuse Révolution » de i688, qui est bien, comme le reconnaît M. Boutmy 2, un triomphe des idées calvinistes (contrat de gouvernement, déclaration des droits). Ce fut le constitutionalisme des Presbytériens, avec Locke pour théoricien. En Locke, fils de parents puritains, se mêlèrent les tendances des Puritains et le latitudinarisme de TEglise anglaise.

Et les idées de Locke passèrent en France, il faut dire envahirent la France au dix-huitième siècle. Il y eut une nuée d'ouvrages initiant les Français aux conceptions politiques de l'Angleterre, et il y eut surtout les voyages par lesquels les chefs de la pensée philosophique du dix-huitième siècle allèrent s'initier en Angleterre aux idées qu'ils répandirent ensuite avec un tel éclat. Jules Barni, admirateur du dix-huitième siècle, écrit : « Le mouvement philosophique du dixhuitième siècle est essentiellement un mouvement français, » mais il ajoute : « C'est d'Angleterre que les écrivains français, Montesquieu, Voltaire, Rousseau reçurent leur première impulsion, ou tirèrent leurs principaux modèles. »

Montesquieu séjourna deux ans en Angleterre, 1729-1731, et s'y éprit d'admiration pour le gouvernement anglais. — Voltaire passa trois ans en Angleterre. « Ce fut là, comme on l'a dit, son hégire. » « C'est au sage anglais Locke, comme il l'appelle lui-même, qu'il faut faire remonter en partie l'action si puissante exercée par Voltaire sur la formation de l'esprit moderne. Mais ce point est acquis et je n'ai pas à insister '\ » — Et enfin Rousseau, le Genevois, a énormément emprunté à Locke pour son Emile. Et Jules Barni conclut : « Locke peut être considéré à juste titre comme le père de la philosophie du dix-huitième siècle.... Et comme c'est la Reforme, comme c'est le triomphe de l'esprit protestant qui avait fait l'Angleterre ce qu'elle était alors, il suit]] que le mouvement philosophique du dix-huitième siècle se rattache ainsi au mouvement religieux du seizième siècle ''. » — « Se rattache »... ; ne disons ni plus ni moins, et ne recherchons pas ici quelle était la nature exacte de ce lien.

3. Mais le triomphe du constitutionalisme des « Presbytériens » avait co'incidé avec la défaite de la démocratie des « Indépendants ». Ceux-ci, sur le May Flo-

K. Ch. Borgeaud, « Les papiers de Clarcke, » dans les Annales de l'école libre des sciences politiques, 1892, p. 145-151. — i. E. Boutmy, Etudes de droit constitutionnel. 1885, p. 46, 49. — 3. Henri Marion, y. Locke, sa vie et son œuvre, 1893, p. 81, 82.

i. Jules Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au' XV!!!''' siècle, 1865-1867 I, p. 18-23. — Dans le Journal de Barère (journal publié au début de la Révolution et cité par Walsch, La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen à f Assemblée constituante, 1903, p. 23), le « Point du jour », organe de la majorité, on lit; « Si les Anglais ne s'étaient servis d'aucuns matériaux antérieurs, ils auraient eu la double gloire de découvrir pour toute l'Europe, et le vrai système du monde physique [allusion à Newton], et le vrai système du monde social. -

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wer, se réfugièrent en Amérique. Kt c'est le troisième courant dont nous avons parlé, le courant américain. — Le 14 janvier i638-i63g furent adoptés « les ordres fondamentaux » du Connecticut, qu'on a appelés « la première constitution écrite de la démocratie moderne. >< — C'était du Bèze, du Duplessis-Mornay, du Jurieu. Roger 'Williams, le prédicateur de Harlem, fonda Providence et, en 1647, '^ constitution votée fixa " la première grande date de l'histoire de la démocratie moderne '. »

Et alors ce courant calvino-américain, traversant de nouveau l'Océan, vint inonder la France, plus encore que ne l'avait fait le courant calvino-anglais. C'est un historien, aussi peu disposé à restreindre Toriginalité de la Révolution française et à augmenter l'importance des idées religieuses et calvinistes que M. Aulard, qui le dit : " L'Amérique contribua d'une façon bien plus immédiate et bien plus efficace [que l'Angleterre] par un exemple vivant à républicaniser les sentiments des Français". » — Franklin dit : « Les Français lisent avec enthousiasme les constitutions de nos colonies devenues libres. » — Mirabeau s'écrie : « On applaudit bien généralement au sublime manifeste des Etats-Unis d'Amérique, » et il s'eflPraie. Condorcet écrit : « L'acte qui a déclaré l'indépendance de l'Amérique est une exposition simple et sublime de ces droits si sacrés et si longtemps oubliés. Dans aucune nation ils n'ont été ni si bien connus, ni conservés dans une intégrité si parfaite '. "

Des traductions françaises des Bills of Rights se succèdent. Une propagande systématique s'organise, avec un comité secret, une correspondance secrète '\ La F'ayette part pour l'Amérique. C'est « l'inoculation américaine », selon le mot de Mallet du Pan'' ; c'est « l'ère américaine », selon La Fayette. C'est lui qui présentera le premier un projet de Déclaration à l'Assemblée constituante, et il reconnaîtra plus tard que son modèle a été la Déclaration de Virginie ^. Le Constituant Lameth déclare, — c'est l'opinion de ses contemporains, • — que « la Constitution des Etats-Unis civait donné l'idée. » — Un journaliste de 1789 estimait « que si dans le nouvel hémisphère les braves habitants de Philadelphie avaient donné l'exemple d'un peuple qui ressaisit sa liberté, la France devait le donner au reste du globe '. » Et le rapporteur du comité de Constitution, l'ar-

I. Voir Borgeaud, « Première constiliiliun tic la démocratie aiiiéricaiiie, - Annales de l'école libre, ch. vi, 1891, et l'article déjà cité, « Le premier programme de la démocratie. • Ces deux articles, traduits en anglais et réunis en un volume, sont devenus classiques en Amérique : The rise of modem Democracy in old and new England, 1894. Ch. Borgeaud, Etablissement et revision des constitutions en Amérique et en Europe, 1893. — Aulard, Histoire de la Révolution française, p. 4 et ss. — F. Bocquain, L'esprit révolutionnaire avant la révolution, 1878. E. Walch, La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen à l' Assamblée constituante, 1903.

i. Aulard, Histoire de la Révolution française, \i. 4. — :!. Œuvres de Condorcet, VIII, p. 11.

i. Aulard, ibid. p. 4. — 3. Cité par Aulard, p. I9, n. i.

•i. Jellinek, p. 13 : « La déclaration de la Virginie fut un modèle pour toutes les autres, et pour celle du Congrès des Etats-Unis lui-ménie. » — Aulard, Histoire politique de la Révolution française, déclare que la Déclaration de la Virginie est •< presque la future déclaration des droits français,» p. 11 et n. 2.

7. L'origine religieuse et américaine de la Déclaration de 17S9 a déjà été soutenue par M. le professeur Ch. Borgeaud, Etablissement et revision des constitutions en Amérique et en Europe, 1893.

chevèque de Bordeaux, s'exprima ainsi le 27 juillet 1789 : « Cette idée [de faire une Déclaration des droits], conçue dans un autre hémisphère, devait de préférence se transplanter chez nous.... L'Amérique nous montre sur quels principes nous devons appuyer la conservation de notre liberté; et c'est le nouveau monde, où nous n'avions autrefois apporté que des fers, qui nous apprend aujourd'hui à nous garantir du malheur d'en porter nous-mêmes '. « — C'était un archevêque qui faisait cette allusion à l'influence esclavagiste de la catholique Espagne et à l'intluence libératrice de l'Amérique protestante et calviniste.

Après tous ces faits, — et on pourrait les multiplier, — incontestables et incontestés, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'un grand juriste, le professeur Jellinek, ait apporté la démonstration, il faut dire la constatation, que les articles de la Déclaration des droits française (1789) sont la transcription plus ou moins libre des Déclarations américaines des Biils of rights -. A côté de chaque article de la Déclaration de 1789, il lui a été facile de placer quelque article des Bills of rights. Le plus souvent il y a identité jusque dans les termes. — L'éminent directeur de la Reme de droit public, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Paris, M. F. Lafnaude, dit dans la Préface : « Ce qui étonnera peut-être quelque peu les députés qui, dans une séance récente de la Chambre (17 mai 1901), ont lait voter l'affichage de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dans les écoles, églises, temples, synagogues, casernes, mairies et même dans les ministères, c'est que l'origine première de la Déclaration est toute religieuse et non politique. Ce que l'on croyait jusqu'à présent l'œuvre de la Révolution n'est en réalité qu'un produit de la Réforme et des luttes qu'elle a engendrées. »

Il m'est impossible de faire autre chose que de mentionner l'opposition faite à l'étude de Jellinek par M. Boutmy, le si distingué fondateur de L Ecole libre des

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