‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 150 sur 176 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

L'esprit social du Calvinisme.

I. L'esprit social du Calvinisme. — i. Pratique. — 2. Actif. — 3. Fraternel et humanitaire. — 4. Social.

II. La théorie de Trceltsch. — 1. Exposé de la théorie. — 2. L'équivoque du mot moderne. — 3 L'équivoque du mot calviniste. — 4. L'équivoque du mot chrétien. — 5. — Les sources de la théorie.

III. La théorie de Max IVeber. — i. L'esprit du traditionalisme. — 2. Luther. — 3. L'esprit du capitalisme et le capitalisme. — 4. Le Calvinisme. — 5. L'idée de la vocation. — 6. Les deux ascétismes. — 7. L'ascétisme et la religion. — 8. L'ascétisme et le rationalisme. — 9. L'ascétisme protestant et l'ascétisme jésuitique. — 10. Un prétendu te.xte.

IV. L'esprit de Calvin. — i. Calvin, l'ascétisme et le luxe. — 2. L'argent bon en soi. — 3. Le but humanitaire ,de l'argent. — 4. Traditionalisme (?). — 5. Contre l'avarice et la gêne. — 6. Contre l'esprit du capitalisme. — 7. Les dangers de la pauvreté et de la richesse. — 8. Conclusion.

V. L étrange explication. — i. Genève et le Calvinisme. — 2. Rochfahl. — Schmidt. — Ziegler.

VI. La simple explication. — l. La création du monde moderne. — i . La richesse sociale et économique des protestants. — 2. Le travail et la moralité, causes de cette richesse. — 3- Preuve : la déclaration de Benjamin Franklin. — 4. Preuve : la déclaration de Calvin. ~ 5. Preuve : l'aveu de Trœltsch. — II. Les garanties du monde moderne. — i. Encore la doctrine des « contrariétés ». — 2. Contrariété entre les principes de progrès et les principes de conservation. — 3. L'esprit moderne et l'esprit anti-moderne. — 4. Les derniers aveux de l'école d'Heidelberg.

E chapitre qui va servir de transition entre notre étude sur la Politique et notre étude sur l'Economie politique de Calvin, pourrait aussi être intitulé : Christianisme social ^ ou même Socialisme ., si ces mots n'avaient pris, dans le langage actuel, un sens tout particulier. Par « socialisme », on entend presque toujours une conception sociale particulière : celle, par exemple, qu'a formulée Karl Marx. Et de cette conception fait partie intégrante une philosophie particulière, souvent matérialiste et antireligieuse. — De même, l'expression « Christianisme social » désigne ordinairement une façon particulière d'appliquer le christianisme à la solution des questions sociales. Et de ce « Christianisme social », formulé par MM. X ou Y, en qui il semble s'incarner, font aussi partie à peu près intégrante, une certaine dogmatique et une

certaine économie politique '. — Ce sont là de véritables usurpations. — Le socialisme est un plan de réformes sociales, un effort de réformes sociales ; le christianisme social est un ensemble de pensées, d'actes sociaux inspirés par le christianisme. — Et il est très fâcheux que le sens étroit de ces mots ait fini par obscurcir leur sens large et vrai.

Sans nous laisser arrêter par ces fâcheuses équivoques, procédons par ordre, et recherchons d'abord ce qu'a été l'esprit social du Calvinisme (de Calvin) :

1. Il n'est pas nécessaire de rappeler longuement le sens pralique qui caractérise le Calvinisme (par opposition à un certain quiétisme inné au luthéranisme. « Il ne faut pas que la doctrine soit froide », ni « frétillante ». Toute doctrine doit être une « doctrine de pratique -, » etc.).

2. En réalité pratique est synonyme d'actif. Tout le Calvinisme est tendu vers l'action =■. Nous avons vu que la doctrine de la prédestination, loin de paralyser

I. C'est ainsi — il y a presque de la cruauté à le rappeler aujourd'hui — que l'an de grâce 1900 (Voir La Vie nouvelle, du 25 août.), Calvin était solennellement exclu par un représentant du Christianisme dit social, du nombre des défenseurs du christianisme social. La preuve était administrée par deux affirmations théologiques sur le Royaume de Dieu, et par trois textes. L'un prouvait que le christianisme de Calvin était pessimiste : « Renoncer, mépriser, aspirer... voilà le christianisme. . ! L'autre prouvait que le christianisme de Calvin n'entrait pas en conflit avec les institutions sociales. !! Le dernier enfin prouvait que le christianisme de Calvin était quiétiste. !!! La transformation arrivera . encore que nous n'y pensions point, et que ne le désirions ni demandions. . L'auteur de cette étude concluait : « Nous nous abstenons de commentaire. » — Et nous aussi.

Tout ce qui est à noter, c'est la différence psychologique entre l'esprit social du Calvinisme et l'esprit social du Luthéranisme : différence notée par M. E. Durand dans sa thèse (Montauban) sur Ragaz et ses idées, 1913, p. 86, 87 : . Les Allemands religieux sociaux séparent nettement leur socialisme de leur religion; ils disent que la Réforme sociale n'est pas l'affaire de l'Eglise. . Au contraire, Ragaz, un des chefs des . religieux sociaux . de la Suisse, . reproche à l'Eglise de ne pas accomplir, dans la mesure de ses moyens, cette réforme. » Et il y a là une double conséquence : les uns sont fidèles à la pensée luthérienne ; les autres à la pensée réformée. « Pour Luther, la réforme sociale n'était pas l'affaire de l'Eglise. Ragaz remarque du reste que le christianisme social s'est développé surtout dans les pays où le Calvinisme s'était implanté. Il est dû à l'action même de l'esprit de Calvin. »

Du reste les luthériens les plus luthéranisant reconnaissent ce fait et s'en glorifient. « Avec quelle netteté Luther n'a-t-il pas toujours séparé ce qui est immédiatement religieux, et ce qui reste en dehors de l'évangile, et ce qu'il laisse ordonner par l'Etat, les jurisconsultes et les hommes du métier! • (D-^ Th. Brieger, Luther iind die Nebenehe des Landgrafen Philipp von Hessen, dans les Preiissische Jahrbiicher, janvier 1909, p. 42.) — Hélas! cette prétendue force a été la grande faiblesse de Luther, et précisément à propos de cette bigamie. On a expliqué que Luther aurait été induit en erreur par sa distinction entre l'Etat et l'Eglise. Il avait pensé que le premier mariage était seul valable devant le pouvoir civil, le second était seul valable devant Dieu. (Hermelink, Reformation und Gegenreformation, 191 1, p. 125.)

Notons enfin que cette distinction entre le type luthérien et le type réformé est faite par un savant jurisconsulte comme Bluntschli : « Tandis que Luther s'efforçait de toute son âme de renouveler et de purifier la foi chrétienne, et se dévouait exclusivement à cette tâche, Zwingle voulait être non seulement un homme d'Eglise, mais en même temps un homme d'Etat. » (Bluntschli's Geschichte des schweizerischen Bundesrechles. 2= Aufl. T., p. 293.) — Ce qui est vrai de Zwingle est encore plus vrai de Calvin.

2. Voir Jean Calvin, IV, p. 23, 24. — La définition protestante ordinaire de l'Eglise indiquait la prédication de la parole et l'administration des sacrements. Calvin ajouta : « l'exemple de vie. » Foster, o. c. p. 399.

3. « L'élection de Dieu est cachée et secrète de soy-mesme ; mais le Seigneur l'a manifestée par la vocation. » Commentaire sur St. Jean VI, 40. — ' La fermeté de nostre élection est conjoincte à nostre vocation. » B'', p. 491.

JEAN CALVIN V yg

cette action, l'avait au contraire excitée : car les bonnes œuvres sont la preuve de Télection. — Ce fait a été mis en une lumière particulière par l'école d'Heidelberg, bien qu il ne nous paraisse pas possible d'admettre telle quelle la différence qu'elle veut établir entre le Calvinisme de Calvin, et celui de ses successeurs, à partir de Th. de Bèze.

Calvin aurait donné au fidèle, comme preuve de son élection, sa vocation, et comme preuve de sa vocation seulement la foi. Cette preuve aurait bientôt paru insuffisante, et « déjà * » Th. de Bèze y aurait ajouté la preuve des bonnes œuvres. — Ce n'est pas exact.

Il est vrai que Calvin n'a pas fait de la vie extérieure la grande marque différentielle entre les élus et les réprouvés. « Ceux qui sembloient advis estre à Christ défaillent et tresbuchent ^ » et « ne différent en rien des autres ^ » Et ceux qui « n'ont jamais adhéré à Christ » ont « des signes semblables avec les esleuz '*. » — Et encore : « Il ne nous est pas encore donné de pouvoir discerner les esleus des réprouvez '' .» — Toutefois dans ces mêmes passages il est parlé de ceux qui font profession de foi et cependant sont réprouvés, n'ont pas « l'esprit de régénération *■', ne sont point vestuz de la sanctification de Christ. »

Il est vrai encore que pour Calvin la preuve de l'élection, c'est la foi. « Tout ainsi que par un lien indissoluble l'élection de Dieu tire avec soy la vocation, aussi quand Dieu nous a appelez ai>ec efficace à la foy de Christ, que cela ait un tel poids envers nous, comme s'il avait engravé son seau pour ratifier son décret touchant notre salut. Car le témoignage du S. Esprit n'est autre chose que le seau de nostre adoption. Par quoy à chacun sa foy est suffisant tesmoin de la prédestination éternelle de Dieu, en sorte que ce seroit un sacrilège horrible de s'enquérir plus haut ^ » — Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une certaine « fiance de cœur^ » de la « vraye foi '', » de la foi vêtue de la sanctification (selon l'expression que nous venons de citer), et qui se manifeste par la sanctification. De telle sorte que la sanctification est le signe dernier, suprême de la vocation. « Nous sommes esleus d'une vocation saincte. » La sanctification est à la vocation, ce que la chaleur est à la lumière. « Ne séparons donc point ce que Dieu a conjoint. » — Et nous voilà à l'action et aux bonnes œuvres : « Si le but de notre élection est de saiuctement vivre, elle nous doibt plustost poulser et stimuler à méditer saincteté, qu'à cercher couverture de nonchalance. » Le fidèle

I. Max Weber, II, p. 19, 23. — Max Weber écrit : "■ Avec force Calvin a repoussé les œuvres (Die IVerke ) comme signes de notre valeur (Geltiing) devant Dieu, quoiqu'elles soient pour Calvin, comme pour les Luthériens, les fruits de la foi. » Max Weber, II, 19, n. 27. Et il cite Institution, III, il, 37, 38. — Or dans ces lignes Calvin parle des œuvres non de l'homme, mais de Dieu ; et il dit qu'on ne peut juger de la bonté ou de la colère de Dieu d'après les événements de la vie de chacun : « Si quelqu'un veut estimer par les choses présentes, les.quels sont aimez, et les quels sont haiz de Dieu, il travaillera en vain; veu que prospérité et adversité sont communes tant au juste qu'à l'inique, tant à celui qui sert à Dieu qu'à celui qui n'en tient compte. Dont il s'ensuit que Dieu ne certifie point tousjours son amour envers ceux qu'il fait fructifier temporellement, et aussi ne déclare sa haine envers ceux qu'il afflige. >

•1. Bf, p. 492. — 3. Bf, p. 494. — 4. Bf^, p. 492. — o. Commentaires sur Psaume CIX, ï6.

•1. Bf, p. 494. — '7. Commentaire sur Saint-Jean VI, 40. — 8. B^, p. 491. — 9. B^, p. 492.

est « esleu, afin de s'adonner à bien faire ; » c'est « blasphémer », c'est « renverser meschamment tout l'ordre de la prédestination » que de ne pas se « soucyer de bien faire », sous prétexte que « l'eslection suffit » au salut *. — Et encore : « Combien que la foy ait son siège au secret du cœur, elle se communique toutefois aux hommes par bonnes œuvres -. » — Ainsi le sio-ne de l'élection, c'est la vocation ; le signe de la vocation, c'est la foi; mais le signe de la foi, c'est la sanctification, le « bien faire », c'est-à-dire les bonnes œuvres. — Il n'y a pas désaccord, il y a accord profond entre Calvin et Bèze ^

3. L'esprit social du Calvinisme (de Calvin) est de plus « fraternel », et je dirai : humanitaire.

Je ne sais comment il a pu se faire qu'un savant tel que Max Weber soit arrivé à tracer de l'âme calviniste le portrait suivant ''. Le Dieu calviniste, c'est « le caprice {willkïirlich schaltend.) » [C'est une erreur, voir notre précédent volume.] Et dans son émouvante inhumanité {paiheiische Unmensclrlichkeit)^ cette doctrine devait avoir pour conséquence « le sentiment de l'isolement inouï de chaque individu ^ » Personne ne peut l'aider, ni pasteur, ni Eglise, ni Dieu. C'est un « éloignement absolu » {unbedingle Gottferne) de Dieu.... Tout devient impersonnel. L'amour du prochain étant seulement (jiiir) un service pour l'honneur de Dieu, n'étant rien pour la créature, revêt un caractère particulier, positif {sachlich)^ impersonnel (unpersônlich) ; c'est une fïort rationnel {rational) pour transformer le cosmos social qui nous entoure '^. — Bien plus : à la place de l'amour du prochain, voici la haine. Pour l'élu, pour le saint, le péché du prochain ne provoque pas la pitié bienveillante et désireuse de venir en aide, en songeant à sa propre faiblesse, mais « la haine et le mépris contre celui qui, comme ennemi de Dieu, porte en lui-même le signe de la réprobation éternelle '. » — « L'humanité, le rapport avec le prochain est, pour ainsi dire, mort '^. " — On ne aurait imaginer une monstruosité plus grimaçante et plus repoussante. — Mais où a-t-on pu trouver dans le Calvinisme (de Calvin) les traits avec lesquels ce portrait est dessiné ?

C'est une des nombreuses erreurs que l'ignorance malveillante est habituée à commettre sur la théologie- de Calvin : elle en fait la théologie du salut uniquement, ou avant tout, personnel et individuel, c'est-à-dire égo'iste. — D'abord la théologie de Calvin s'occupe moins de l'homme que de Dieu. « Quelle est, — commence par demander le catéchisme, — la principale fin de la vie humaine ?

). Pour ces textes voir Jean Calvin, IV, p. 372, 373.

'i. Commentaire. Epitre à Philémon, verset 6. — < Nous apprenons à deviser, au lieu qui nous convenoit apprendre à vivre. » Lettre de Calvin à la famille de Budé, en 1547. Opéra XII, p. 645.

3. Du reste, ce ne serait pas Bèze, qui aurait commencé à donner les bonnes œuvres comme type et preuve de l'élection. La pensée et l'expression se trouvent tout au long et au clair dans le Catéchisme d'Heidelberg, en 1563, du vivant de Calvin, comme nous l'avons vu.

4. Max Weber, II, p. 9. — S. « Ein Gefiihl einer unerhorten inneren Vereinsamung des einzelnen Individuums. » Ibid., II, p. 9, 11. — 6. Max Weber, II, p. 17. — 7. Ibid., II, p. 32. — 8. < Die Menschlichkeit, die Beziehung zum Nachsten ist so zusagen abgestorben. » Max Weber, II, p. 16, n. 2i'>.

c'est de cognoistre Dieu. » Mais cette connaissance est « vraye et droite », seulement quand elle est pour « V honorer et le servir en obéissant à sa volonté ^)) C'est ce que Calvin n'a cessé de dire et de redire. Répondant à Sadolet, il lui reproche précisément de ne parler que du salut individuel, ft Cela sent peu son vrai théologien de tant vouloir astreindre Ihomme à soi-même, et de ne pas lui inculquer le principe pour former cette vie, qui est le désir d'illustrer la gloire de Dieu-. » Et de même, écrivant au roi de Navarre, i56i, Calvin lui dit qu'il a soin sans doute de son salut ; mais il ajoute : « 'Voire, d'une chose plus digne et prétieuse : c'est la gloire de Dieu et l'avancement du règne de Jésus Christ, où consiste le salut de vous et de tout le mondée »

Mais laissons la théologie proprement dite, — si c'est possible, — pour ne parler que de charité, de fraternité et de solidarité.

Il faudrait citer tout le chapitre VII '' de la troisième partie de Y Institution. Jamais Calvin n'a été plus éloquent que dans le ^ i ■'. — Il nous faut chercher « l'utilité de nostre prochain. » Tout ce que nous avons « nous a esté commis à ceste condition, que nous le conférions au bien commun (in commune bonum) de l'Eglise, » par « une amiable et libérale communication. « Tout doit être dépensé « au profit des autres ". » — ■ Nous ne sommes que des « dispensateurs ». Il nous faut « faire du bien à tous, sans exception » [omnibus in universum).

Peu iniporte que les hommes soient « indignes » de notre charité, même qu'ils nous aient « faict beaucoup d'injures et d'outrages. Nos frères, c'est assavoir nos ennemis et ceux qui nous persécutent, ceux qui voudroient nous avoir mangé : si faut-il encores que nous gardions fraternité avec eux.... Autant qu'il y a d'hommes, ce sont nos prochains '. » Car il faut considérer en eux tous « l'image de Dieu, à laquelle nous devons tout honneur et dilection ^. » Nous devons « les aymer, et leur faire plaisir et service, » « avec une vraye affection d'amitié ''. »

Et Calvin devient de plus en plus tendre : « Le Seigneur requiert bien autre chose des chrétiens, qu'un visage joyeux et alaigre (hilaritatem), à ce qu'ils rendent leur bénéficence amiable par humanité '". » « Il fault qu'ilz prennent en eux la personne de celuy qui ha nécessité de secours ; qu'ilz ayent pitié de sa fortune, comme s'ilz la sentoient et la soutenoient ; et qu'ilz soyent touchez d'une mesme aflrection de miséricorde à luy subvenir, comme à eux-mesmes". » Bref:

Page 1