‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 160 sur 176 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Economie politique.

I. Contre l Anabaptisme : conservation. — i. La propriété. — 2. La loi. — 3. Le tribunal. — 4. Le serment. — 5. L'impôt. — 6. La peine de mort. — 7. La guerre.

IL Contre le Moyen Age : progrès. — i. Le travail, a) Luther et Zvvingle. — b) Calvin. — c) Contre le monachisme. — d) Contre la mendicité. — c) Contre les fêtes. — /) Le dimanche. — g) Le travail calviniste. — 2. L'agriculture, d) Luther. — b) Calvin. — 3. Le commerce et l'industrie. — 4. La loyauté des marchandises. — 5. Calvin et l'industrie genevoise. — 6. Le prêt à intérêt, d) Le Moyen Age. — b) Luther. — c) Zwingle. — d) Calvin. — e) Le prêt à intérêt à Genève avant Calvin.

— /) Les ordonnances de Calvin. — .§■) Calvin et Charles Du Moulin. — h) Bucer et Calvin.

IIL Pour la moralité. — i. Le luxe. — 2. Le vêtement. — 3. La nourriture et la boisson. — 4. Le jeu et les jeux. — 5. Les danses. — 6. Les lois somptuaires. — 7. La législation contre le blasphème et l'adultère.

IV. Conclusion. — i. Le moment unique. — 2. L'homme unique. — 3. La Hollande. — 4. L'Angleterre.

— 5. Le dix-huitième siècle français. — 6. L'Amérique. — 7. L'heure de la justice.

'EST en combattant les Libertins spirituels (anabaptistes, collectivistes, etc.) que Calvin inontre le côté conservateur de son économie politique.

I. La propriété est légitime'. « Dieu laisse à chacun ce qu'il a, soit d'héritage, ou par vendition, ou par quelque autre juste titre.... Dieu ne veut point que la police soit confuse, que le droit soit perverti.... Dieu ne veut point que les choses soyent mises en proye, comme s'il y avait communauté, mais que chacun possède ce qu'il a, et qu'il en jouisse sans contredict. Au reste, il ne veut point aussi qu'il y ait telle cruauté, que les povres ne soyent aucunement soulagés "^. »

1. Luther : « Nous avons extérieurement de l'argent, des biens, des terres et des gens; ce n'est pas en soi injuste, mais don et ordre de Dieu. Personne n'est sauvé par le seul fait qu'il est un mendiant et ne possède rien. Le Seigneur a dit : « Heureux les pauvres... en esprit. • Autre part : « L'or, l'argent, et tout ce qui est joli et beau, provoque naturellement notre amour; et Dieu le permet.... Si notre Seigneur Dieu ose créer de bons gros brochets, et du bon vin du Rhin, pourquoi n'oserais-je pas manger ceux là, et boire celui-ci. » (trhardt, I, 673, 674.) — 2- Opéra XXVIII, p. 129, 136.

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g56 CONCLUSION

11 ne s'agit pas de « plancquer là » nos biens, mais d'en « bien user'. » — Les « frénétiques » invoquent l'ordre donné au jeune homme riche (Matt. XIX, 21). « La solution est facile, car nostre Seigneur ne prononce pas là une sentence générale, qui convienne à tous, mais a esgard à la personne de l'homme, qui parle à lui. Il luy découvre sa maladie, qui luy estoit cachée. Il estoit riche et avoit son affection à ses biens ; et ne congnoissoit point que cela fust vice. Nostre Seigneur donc le vient gratter sur sa rognne.... [Mais] c'est une lourde sottise, de tirer ceste sentence, qui a servy à esprouver le cœur d'un homme en espécial, pour en faire une doctrine universelle'-.

On oppose ensuite les Actes IV, 32. Mais il n'est pas question, chez saint Luc, d'une société communiste, comme le veulent ces « accariastres ». Il s'agit d'une « compaignie d'amis, d'un si bon accord, que l'un ne vouloit point faillir à l'autre au besoing ; mais que chacun estoit prest d'aider à son prochain. On pouvoit dire que telles gens n'avoient rien de propre. Voire, combien que cependant chacun tenoit son mesnage, jouissoit de son bien, avoit le maniement de ses possessions et de sa chevance, sans que tout fust mis en un monceau, comme en confuse )) La preuve, c'est que « S. Luc ne dict pas que tous vendissent; et, touchant ceux qui vendoyent, il ne dict pas qu'ils vendissent tout, sans se rien laisser''. » « Chacun ne laissoit pas de tenir son mesnage, nourrir sa famille; et user des biens que Dieu luy avoit donnez. » — Tabitha faisait de grandes aumônes. « D'où les eust elle faictes, si elle eust quicté tout son bien ? » — Saint Pierre logeait chez Simon le corroyeur. Comment celui-ci l'eut-il reçu, s'il n'avait eu « maison et famille. » « S. Paul n'enseigne pas Timothée de commander aux riches de ce monde de tout quicter, mais seulement de ne se point enorgueillir, de ne point mettre leur espoir aux richesses corruptibles, et d'estre riches en bonnes œuvres.... Il ne commande pas de ne plus vendre ny achepter, mais seulement de ne point circonvenir ou frauder noz prochains, en vendant ou acheptant ^, etc. »

Au nom de la nature et de l'égalité, Calvin s'élève contre le droit de primogéniture ''.

1. Opéra VII, p. 216. « Contre la secte phantastique et furieuse des Libertins, qui se nomment spirituel/ » 1545. — 2. Ibid., p. 217. — 3. Ibid., p. 217. — 4. Ibid-, p. 218.

S. Ibid., p. 218, 119 — Les Libertins spirituels du seizième siècle avaient poussé le communisme jusqu'à la communauté des femmes, et avaient posé la question, dite moderne, du mariage libre. « Ils veuUent que chacun ait son appétit pour reigle, et que le cuer de l'homme soit le maistre de sa vocation, selon qu'il le poulse. > « Us appellent cela mariage spirituel. Si donc un homme ne prent point plaisir à sa femme, il se peut provoir ailleurs, où il pourra trouver son cas. » Même liberté est accordée à la femme — et du reste il serait difficile de dire en quels termes Calvin réfute cette « impudence. » (/AW., VII, p. 213).

(). « Quand il y aura des loix qui donnent ainsi toute la substance au premier-nay, et que le reste des enfans demeurent desproveus, cognoissons que ce sont loix iniques et meschantes.... Cela est contraire à toute affection de nature. Car un père doit-il pas aimer ses enfans? « O celuy-la est mon premiernay. > Et les autres, quoyr... Encores que les enfans ne soyent point dignes d'estre aimez, si faut-il que lousjours nature domine, quoy qu'il en soit. » (Opéra XXVII, p. 671.)

2. La lui est légitime. La loi est le « vrai nerfz, ou âme de toutes républiques » (validissimi renini publicanim nervi); c'est « un magistrat muet, » comme le magistrat est « une loy vive. »

iVlais voici Tobjection, qui sent bien son seizième siècle : il n'y a de bonne loi que la loi de Moyse. Nous avons déjà donné la réponse qu'il est bon de rappeler, en face de l'usage que Calvin a fait, et de l'usage qu'on reproche à Calvin d'avoir fait de l'Ancien Testament. L'objection est « dangereuse et séditieuse, » elle est pleinement faulse et folle '. » La loi « cérémoniale » était une « doctrine puérile. » La loi « judiciale « peut être « cassée et abolie. » Seule la partie morale de la loi « est la vraye et éternelle reigle de justice". »

3. Mais ces lois, les chrétiens peuvent-ils les invoquer ? Un chrétien peut-il plaider en justice ?

Parfaitement. — Sans doute les chrétiens sont « comme un peuple nay et faict à souffrir injures et contumélies. » Il faut « qu'ils portent tous ces maulx en patience. » Ils doivent faire « bien à ceux qui leur tiennent tort. » « Ils souffriront tellement les offenses, qui leur seront faites en leurs corps et en leurs biens, qu'ilz seront prestz de les pardonner incontinent. )> Mais cette douceur et modération n'empêchera pas « que, en gardant entière amitié envers leurs ennemis, ils ne s'aident du confort du magistrat à la conservation de leur bien ; ou que, pour l'affection du bien publicq, ilz ne demandent la punition des pervers et pestilens, lesquelz on ne peut autrement corriger qu'en les punissant^. » — Donc on peut plaider. Seulement à une condition : « Nul ne peut mener procès, quelque bonne et équitable cause qu'il ait, s'il ne porte à son adversaire une mesme affection de bénévolence et de dilection, que si l'afïaire, qui est débattu entre eux, estoit desjà amiablement traicté et appaisé. » Seuls, ceux qui plaident ainsi, sont « justes plaidoyeurs *. »

4. Devant le tribunal, les chrétiens peuvent prêter serment : « Le tesmoignage est une chose sacrée... Qui est-ce qui a institué cest ordre? Dieu n'en est-il point l'auteur?... Dieu est présent quand la justice s'exerce, pour ce que tout cela se fait en son authorité, et en son nom.... Les juges sont lieutenans de Dieu — ' »

Donc « si nous ne sommes creus », nous pouvons « jurer par le nom de Dieu. »

1. Sermon CXV sur le Deutéronome, chap. XIX. {Opéra XXVII, p. 577, 580 et ss. — i. 1541, p. 766. — IV, XX, 14.

3. 1541, p. 767. — IV, XX, 15. — •> Le peuple ancien, sous la loy, a eu une subjection plus estroite que nous n'avons pas aujourd'huy.... Aujourd'huy Dieu nous a donné libert'é plus grande.... Aujourd'huy Dieu nous a donné une façon plus libérale. » (Opéra XXVI, p. 580, 582.) — Bèze ne sera pas d'un autre avis. Dans sa lettre aux pasteurs de Neuchâtel, 18 mai 1566, il blâmera ceux •■ qui révent de gouverner l'univers d'après la politique Israélite : cette erreur est certainement trop absurde pour avoir besoin d'être réfutée. » (Epistolarmn tbeologicarum, Th. Bezœ Vezelii, Liber unus, 1573, p- 99)

4. 1542, p. 722. — IV, XX, 20. — .T. 1541, p. 770. — IV, XX, iS. — Ni les paroles de saint Paul (i Cor. VI, 6), ni celles de Jésus ("Matthieu V, 39) ne sont contraires à cette explication.

Et « n'est-ce pas une bonté inestimable, que nostre Dieu s'abaisse ainsi à nous, et qu'il nous permette que nous prenions son nom. « Mais, pas de profanation ! Il ne faut point a s'engabber ». — « Que nos sermens soyent sobres, et que le nom de Dieu ne trotte point comme plotte entre nous '. »

5. « Les tributs et imposts lesquels reçoivent les princes, leur sont revenus légitimes.... Ils en peuvent licitement user à entretenir assez amplement leur dignité domestique.... David... ont, sans offense de conscience, vescu somptueusement du public... Toutes fois, il doit souvenir aux princes, que leurs domaines [Jiscos sitos) ne sont pas tant revenus privez, que pour appliquer au bien publique de tout le peuple... ils n'en peuvent prodigalement abuser, sans faire injure au public -, ou plutost ils doivent penser, que c'est le propre sang du peuple, auquel ne point épargner i /^^rccre) c'est une très cruelle inhumanité. Outreplus, ils doivent estimer que leurs tailles, imposts, et autres espèces de tributs ne sont sinon subsides de la nécessité publique. Desquels grever le povre populaire (miseram plebem fatigare^ sans cause, c'est tyrannie et pillage {tyrannica vapacitas) ^. — Un auteur a eu raison de dire : « Une étude des mesures prises à Genève révélerait un soin sain et effectif pour le bien être social du peuple, et pour de saines conditions économiques ^. »

6. La justice criminelle est légitime, y compris la peine de mort. — « C'est une chose espouvantable que de mettre un homme à mort, d'autant qu'il est créé à l'image de Dieu. » Cependant « quand la condamnation est pour juste cause, » et qu'elle est prononcée par ceu.x à qui « Dieu a commis le glaive de justice, » ce n'est pas « une chose contre l'humanité^. » — Même Dieu déclare « que ce luy est une chose aggréable qu'on punisse ainsi les malfaicteurs.., car si cela n'estoit, nous viendrions en une confusion extrême ". »

Cette punition yw^/e et légale doit être publique, au sens du seizième siècle : c'est-à-dire que le corps du supplicié doit être exposé publiquement. « Dieu veut que le ciel en soit tesmoin, quand le corps est pendu au gibet, que tous les élémens soyent là pour dire : non '. » — « Que la justice soit en honneur, et que nous ne pensions point qu'il y ait opprobre en cela. Dieu veut que les corps soyent eslevez en l'air, qu'on les regarde et qu'il y ait là une approbation, que, quand un crime sera puni, le magistrat a fait un sacrifice qui est accepté au ciel, et par conséquent doit être reçu en terre *. » — Autrefois « le ministère de la justice n'était pas déshonorant (inhonestum) ; c'est avec la corruption du siècle qu'il est advenu qu'on a fait justice des criminels, seulement par la main d'un licteur public, ordonné à cet office. » Samuel met à mort Agag, que Saùl se refuse à exécuter. — Et Calvin en arrive à dire *• : « Comme l'esprit de Moïse, doux et bening, se vient-il à entlamber d'une telle cruauté, qu'ayant les mains

1. Opéra XXVI p. 271, 2741. — i. Le latin dit : ' Ce ne sont pas tant des cassettes privées {arcas), que des trésors publics {arcana). » — .3. IV, xx, 12, 13. — Ce texte est déjà dans l'édition de 1536. Rien n'a été changé en 1539, ni en 1559. — 4. Poster, o. c. p. 248. — .■;. Deutéronome, Opéra XXVII, p. 689. — li. Ibid., p. 690. — 7. Ibki. — s. Ibid, p. 691 692. — 9. Samuel XV, 33. Opéra XXX, p. 145.

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sanglantes du sang de ses frères, il ne face fin de tuer jusques à en avoir occiz trois mille? » (Ex. XXXII, 27.) Moïse a été ministre « de Tire de Dieu. » En exécutant l'ordre de Dieu, il a, « par icelle cruauté (si ainsi elle doit estre nommée), sanctifié ses mains, lesquelles il eut souillées en pardonnant '. » — Et nous ne contesterons pas qu'il y a lieu de frémir en sentant ainsi passer le souffle de la sainteté terrible de l'Ancien Testament : mais la médaille, au revers terrifiant, a une face plus lumineuse. Il faut tenir un juste milieu, ce que Calvin appelle un « moyen », un moyen terme « entre la rigueur delà justice et l'humanité qui doit être entre nous. Ce mnyen donc est bien à observer, car nous déclinons toujours à quelque extrémité. Si nous \oulons fuir cruauté, nous devenons lasches et ne gardons plus de justice ;... nous voulons qu'il y ait une licence à tout mal, sans correction. Si d'autre part, nous voulons estre sévères, il y a danger que ce ne soit par trop -. » — En conséquence « j'entend que trop grande et trop aspre rudesse n'y soit meslée [à la justice], et que le siège d'un juge ne soit pas un gibet desja dressé. Car je ne suis pas celuy qui veuille favoriser à quelque cruauté désordonnée, ou qui veuille dire qu'une bonne et juste sentence se puisse prononcer sans clémence. » — La clémence, au contraire, est « la vraie conservation du throne royal ; » c'est « la principale vertu des princes. » Donc, ni « sévérité désordonnée, » qui « navre plus qu'elle me médecine ; » ni « folle et superstitieuse afl'ectation de clémence, » qui soit « cruelle en son humanité ^ »

7. La guerre est parfois légitime. Nous devons avoir en « horreur » toute effusion de sang et les meurtres et les violences ''. — '< Si un seul homme est tué, c'est comme une pollution de tout le païs.... Nous voyons donc comme la vie des hommes est chère à Dieu "". » — Si tuer un seul homme est horrible, que sera-ce de la guerre ? « Quand on tuera en guerre les ennemis, combien que cela soit licite, tant y a que Dieu encores dit que les mains en sont souillées ; non pas qu'il le répute pour crime ; mais c'est à fin que celuy qui est contraint d'estre armé contre ses ennemis, gémisse, voyant que, par le péché des hommes, il faut que V ordre de nature soit ainsi troublé ; que nous, qui devons estre frères, que nous recognoissons nostre chair en chacun de ceux qui sont formez à notre semblance, et que néantmoins il nous faut ainsi les destruire.... Ceste énormité là n'advient point que d'une grande malice des hommes ''. » — a Nostre Seigneur lasche la bride de Satan, lequel irrite et pousse les meschans à ce qu'ils sentretuent, et qu'ils martellent sur les testes les uns des autres. Car Dieu aussi se sert d'eux comme de forgerons, ainsi qu'il le dit par son prophète Zacharie '. »

La guerre est donc chose horrible, contre nature, une énormité. La guerre est le produit du péché, l'œuvre de Satan.

Cependant la guerre est parfois légitime « pour la défense du païs. si on fait quelque agression '*. » — Elle est légitime contre ceux qui « troublent la com-

I. IV, 20, 10. — -2. opéra XXVII, p. 691, 692. — .!. IV,xx, 8, 10. — i. C'est répété Opéra XXVII, p. 542 et 640. - o. Ibid., p. 641. — e. Opéra XXVll, p. 543. — 7. JôM., XXVI, p. 18. — S. IV, xx. 11, 12.

mune tranquillité, » qui « se jettent sur le territoire d'autrui auquel ils n'ont nul droict, pour y faire pillages et meurtres. « — Et « de ce droict de bataille s'ensuyt que les garnisons, alliances et autres munitions civiles sont aussi licites'. »

Donc pas de guerre de conquête. Les bornes des royaumes sont « sacrées » comme les bornes des champs. — « Aller assaillir, ce n'est point batailler contre les créatures, mais contre le Dieu vivant. » — Mais même la guerre de légitime défense « contre les brigands armés » doit être évitée dans la mesure du possible. Il faut être « contraint par grande nécessité ". » « Apprenons de ne point irriter cestuy-ci, ne cestuy-Ia, pour donner occasion de nous fascher et molester ; mais que tous ceux qui nous sont ennemis, quils commencent la guerre, et que de nostre coste nous soyons paisibles. De nostre part, que nous cerchions la paix en tant que nous sera ^ «

En définitive, voici les conditions de la guerre légitime : « Il est licite de guerroyer en nécessité, en sorte que la guerre ne soit sinon pour procurer la paix.... Si nous voulons estre chrestiens, il nous faut estre comme agneaux.... Il n'y a nulle guerre juste, sinon que Dieu en soit l'autheur.... Il faut que son S. Esprit préside au conseil que nous prendrons ^ «

Dès lors la guerre même ne doit pas changer nos sentiments envers les hommes. « Le peuple de Dieu se devoit, mesmes en temps de guerre, maintenir en telle humanité, qu'il pardonnast à ses ennemis. » Car « les hommes, quoiqu'il en soyt, sont'formez à l'image de Dieu. » Nous devons « contempler nostre nature » en eux. Et nous aurions perdu la raison, si cette pensée ne nous inspirait K pitié de ceux qui sont nostre chair, et nos os, et mesmes qui portent la marque de nostre Dieu, de celuy qui nous a tous formez à sa semblance. » — « Il ne seroit point licite de donner une chiquenaude à nostre ennemy. » Il faut que « nous pourchassions la paix avec tout le monde, >> que « nous soyons frères à un chacun ^. »

Mais enfin la guerre n'a pu être évitée. Elle a beau être juste et sainte et approuvée, « par Dieu, il faut qu'elle ne soit pas cruelle. » « Que nul ne soit vexé, qu'il n'y ait ni pillage, ni saccagement, ni extorsion.... Si Dieu commande d'acheter l'eau qu'il boira, combien ceux qui font la guerre doyvent-ils acheter et vin et pitance, et choses qui coustent argent, de ceux qui ne sont point leurs ennemis ". » — Même en temps de guerre, « il faut se garder de toute chose mauvaise ; » résister aux tentations, aux « occasions », à « beaucoup d'alléchement. » « Quand vous viendrez en guerre, dit Dieu, ...pensez que rien ne vous sera pardonné, non plus que si vous estiez en vos maisons ; car il est question que vous bâtai lle{ sous mon enseigne, voire et que je soye vostre chef ' . »

Et alors voici des règles à suivre par les belligérants. Car « nous avons à

I. Opeia XXVII p. 11. — 2. IV, xx, 12. — 3. Opéra XXVII, p. 54.

l. Ihid., XXVII, p. 593, 594. — « Maudite est la paix, de laquelle le lien est un révoltement de Dieu; et bienheureuses les guerres, par lesquelles il est nécessaire de maintenir le royaume de Christ. » (Comimntaires, i Tor. XIV, 33.) — '■'•,. Ibid., XXVII. p. 617, 619. ~ il. Deutéronome II, 1-7. — Opcra XXVI, p. 13. — 7. Ibid., XXVIII, p. 96.

noter qu'encores que les glaives soyent desgainez, néantmoins il n'est pas licite d'exercer toute cruauté à l'appétit d'un chacune » 11 faut respecter les arbres et tout ce qui sert à la nourriture du peuple. « Despouiller la terre de ce que Dieu luy a donné pour la nourriture des hommes, » c'est vouloir « anéantir la bonté de Dieu, laquelle il a desployé sur le genre humain. » Alors « suis-je digne que la terre me soustienne r... Ne suis-je point comme un monstre? » — « Gaster arbres, et maisons et choses semblables, » ce n'est pas en réalité « faire la guerre au.\ créatures » (aux choses créées), mais au Créateur, « à celui qui nous monstre ici un miroir de sa bonté -. » — « Brusler les païs, c'est plus que coupper les gorges. Car que feront les povres habitans, quand il y aura dix lieues de païs bruslé ? Il faut qu'ils s'en aillent mourir parmi les hayes et les buissons.... On leur feroit plus de miséricorde, si on les escorchoit du premier coup ^. » — Mais « aujourd'hui, la loi du Turc domine entre les chrestiens.... On brusle tout. Et que bruslera-on ? Les povres sujets qu'un prince aura en sa protection". »

Et « s'il faut espargner les arbres fruictiers, que sont choses mortes, combien plus devons nous espargner les personnes ^ ? » — Calvin a beau trouver légitime la guerre de défense, on dirait que sa conscience, déchirée, lutte avec son cœur : « Quand il n'y aura qu'un homme tué, hélas ! voilà une image de Dieu qui est deflFaite. Mais quand on viendra à tuer une multitude qu'il y aura tant de vefves, tant d'orphelins ''.... » « Il semble que le monde doyve abysmer, qu'on oublie là quasi toute nature'. » — « Malheur sur nous, si nous sommes tuez ; » mais malheur « aussi bien, si nous tuons '^. » Car il ne suffit pas que « nostre cause soit bonne, » il faudrait qu'elle fût « aussi bien démenée, » qu'il n'y eût point en nous de « cholère », de « passion excessive et désordonnée. » C'est impossible. Et alors, même en cas de légitime défense, celui qui tue n'est point puni, « mais tant y a qu'il n'est point excusable devant Dieu ^ » « Et voici un acte horrible, que quand une ville sera assaillie, et prinse par force, que tous masles soyent exterminez. Qu'on face une telle effusion, cela nous devroit faire dresser les cheveux en la teste '". »

1. opéra XXVII, p. 636. — "2. Ibid., XXVII, p. 637. — « Nostre Seigneur a ordonné la terre comme pour estre nostre mère nourrice; et quand elle ouvre ainsi ses entrailles pour nous substanter, que nous cognoissions que c'est autant comme si Dieu nous tendoit la main, et que il nous présentoit les témoignages de sa bonté. . {Ibid., p. -639.) — 3. Ibid. — 4. Ibid., p. 638. — 5. Ibid., XXVII, p. 636. — 6. Ibid., XXVII, p. 636. — 7. Ibid., p. 621. — 8. Ibid., p. 622. — 9. Ibid.

10. Opéra XXVII, p. 621. — Et Calvin ajoute : « Et toutes fois c'est Dieu qui parle. » Il s'agit de re.xtermination des Amorrhéens, Cananéens, Jébusiens, etc. Calvin e.xplique que Dieu ne s'est pas montré si sévère... sans cause. « Ces peuples. Dieu les a supportés « longtemps », avec « patience ». Mais ils sont <■ empirez de mal en pis ». Déjà du temps d'Abraham, « ils estcyent si meschans que c'est pitié ». Ils n'étoient déjà alors « guères meilleurs que Sodome et Gomorrlie, leurs voisins ». Et cependant Dieu. s'est tenu « coy ». Et « combien attend-il? non point seulement dix, ou vingt ans. Mais il dit : « Je les ay condamnez, et ay prononcé la sentence sur eux, toutes fois je leur donneray loisir jusqu'à quatre cens ans. » Or, au lieu de « s'amender », ils se « desbordent encores plus ». « Quand nous voyons que Dieu s'est ainsi modéré, et qu'il a tenu une procédure tant douce envers ces peuples ici, que dirons-nous, sinon que nous avons bien de quoy le glorifier, et confesser qu'il est tant libéral envers le genre humain, qu'il ne faut point toutesfois se jouer avec luy, et que nous devons cheminer en sa crainte. » {Opéra XXVII, p. 626.)

Si c'est surtout contre les anabaptistes que Calvin maintient les principes économiques de conservation, c'est surtout contre le Moyen Age et les catholiques qu'il expose les principes de progrès.

I. Et voici d'abord l'obligation du travail. — N'oublions pas que nous sommes à l'époque des Ordres mendiants, c'est-à-dire de l'oisiveté élevée à la hauteur d'une vertu de premier ordre'.

a) Luther restitue au travail sa dignité. Selon lui il nous est ordonné de travailler jusqu'à ce que « la sueur nous coule sur le nez-. » — « Comme l'oiseau est fait pour voler, ainsi l'homme est fait pour travailler ■'. » — Zwingle n'est pas moins catégorique. « Le travail est une divine chose, » et, « ce qui est le plus joyeux, des mains du travailleur sortent les fruits et les produits, comme à l'origine de la création la main de Dieu rendait tout vi\ant '*. »

b) On peut prévoir l'attitude de Calvin en sociologie, si l'on pense que, dans sa théologie, il prêche un Christ « non oisif » {non oiiosus) ; un « évangile qui ne doit point estre oisif en nous, mais doit fructifier^ ; » qu'il admet seulement des « doctrines de pratique. » Puis, dans son ecclésiologie, il crée l'organe, par excellence, du travail dans l'Eglise, le diaconat.

Le travail a précédé la chute. « Nous sommes nais à cela.... Et mesme devant le péché, il est dit qu'Adam a esté mis au jardin pour le cultiver.... Devant que le péché soit venu au monde,... desja si falloit-il que les hommes s'éxersassent à quelque labeur. Et pourquoy ? Cela est contraire à nostre nature, d'estre comme des troncs de bois inutiles ''. »

En conséquence, « la paresse et l'oisiveté sont maudites de Dieu. » « L homme est créé afin qu'il face quelque chose. » C'est ce qu'enseignent « l'Ecriture » et la « nature ». « Il est donc raisonnable que ceux qui se veulent exempter de la loy et règle commune, soyent aussi privez de nourriture, qui est le salaire du labeur. » « Le bon sens le dit et S. Paul l'enseigne clairement, » quand il défend

1 . La question du travail a été étudiée par Weinand, Antike uiid moderne Gedanken ùber die Arbeit (hgg. vom Volksverein: dasKath. Deiitschland, 191 1).— Un critique, W. Thumme.dans la Tlieol. Literaturzeitimg, 27 avril 19 12, p. 268, 269), montre qu'Augustin a en eflfet souligné le devoir du travail manuel, surtout chez les moines, et qu'il a affranchi l'agriculture, pas tout à fait le commerce, du mépris, qu'avait pour eux l'ancien monde. Mais, selon Augustin, le travail est depuis la chute un fardeau que l'on porte avec obéissance et volontiers, une partie d'ascétisme utile. Quant à la valeur du travail en soi, quant à la joie du travail, il y en a à peine trace chez saint Augustin.

2. Wiskemann, Darstelhing der m Deiitschland sur Zeit der Reformatoren herrschenden National- Ansichten, 1861, p. 59. — 3. Erhardt, Die National-ôkonomischen Ansichten der Re for motion, dans les Studien iind Kritiken (i" oct. 1880; 2 ocl. 1881), I, p. 678. — 4. Erhardt, II, p. lu. — o. Psaume 115. Opéra XXXII, p. 459. — 6. Sermon XXXV sur le Deutéronome. Opéra XXVI, p. 296. « 11 n'y a chose plus vilaine qu'un homme paresseux et fainéant, qui n'estant utile ne pour soy ne pour les autres, semble cstrc nay seulement pour boire et manger. » Commentaires, i Cor. IV, 1 1.

aux Thessaloniciens « de les nourrir îles ventres paresseux] en leur train d'oisiveté, en leur baillant tous jours leur repas '. » Il ne faut pas toutefois ranger parmi les gens oisifs ceux qui « aident et portent profit par leur industrie à la société des hommes, » administrateurs des affaires privées ou publiques, conseillers, professeurs-, etc. — Il faut travailler toute la vie jusqu'à la mort. « L'apostre n'a point laissé de lire, combien qu'il se préparaît déjà à la mort \ « « Dieu n'entend pas que nous soyons oisifs... car il a donné aux hommes pieds et mains; il leur a donné industrie.... Il est bien certain qu'il nous faut appli quer à quelque labeur tout le temps de notre vie ''. »

Cette passion du travail a poussé notre Réformateur à une triple opposition : i" opposition au monachisme ; 2" opposition à la mendicité ; 3" opposition au chômage des fêtes ecclésiastiques.

c) Le moine est le type du « fai-néant ». « Plaute, poète latin ancien, quand il veut parler de gens qui vivent à leur aise, il dit qu'ils vivent musicalement, c'est-à-dire en chantres. Mais à la vérité on peut bien dire des moines, en tout sens qu'on le voudra prendre, qu'ils vivent musicalement ''. »

d) Ni moines mendiants, ni mendiants du tout. Les Ordonnances de 1541, « pour empescher la mendicité », chargent un « officier » de la ville d'aller « à l'issue des églises pour oster ceulx de la place qui vouldroient bélistrer, et si c'estoient affronteurs, ou qu'ilz se rebecquassent, les mener à l'ung de Messieurs les syndicques. Pareillement que, au reste du temps, les dizeniers y prinsent garde que la deffence de ne point mendier feust bien observée ^ » Calvin, dans une lettre de iSSg", et les Criées de i56o, rappellent et maintiennent ces règlements **.

e) C'est dans ce milieu qu'il faut se placer pour comprendre quels sentiments ont poussé Calvin à supprimer les fêtes catholiques. Ces fêtes avaient fini par dévorer la moitié de l'année de travail, et on a pu dire que la Réformation, en abolissant le culte des saints, avait doublé l'année. Calvin écrit : « Il y a trop de fêtes ; quatre suffisent, à condition qu'elles ne soient pas trop rigoureusement observées, et que ceux qui le voudront aient la liberté d'aller à leur travail après le sermon ^ » — Seulement, pour éviter les malentendus, il est nécessaire de distinguer entre fêler et chômer. Calvin ne veut pas interdire de fêter religieusement par un culte les quatre fêtes. Il veut seulement qu'on ne soit pas obligé

1. Opéra XVII, p. 454- — 2. Coiimientaires, 2 Thessaloniciens III, 10. — :S. Ibid., 2 Timothée IV. 13. — i. Opéra XXVI, p. 296. — o. Commentaires, 2 Thés. III, 10. — ti. Opéra X^, p. 25.

7. Lettre à Olevianus. Opéra, XVIII, p. 236; « Les dizainiers ont le droit d'enquêter dans les maisons, si on est paresseux. » — Les Criées de 1560 : « Que nul soit si osé ne si hardi de paillarder, yvrongner, vagabonder, ne perdre son temps folement, ne se desbaucher l'un l'autre ; mais qu'un chacun doive, travailler jouxte sa qualité, sur peine d'estre puni par justice, selon l'exigence du cas. » Edition R. de Cazcnove, 1879, p. 6.

8. Calvin à Poppius, février 1559. Opéra, XVII, p. 454. — « Calvin donnait l'exemple d'une activité étonnante, et il réclamait de ses concitoyens avant tout activité et travail. » (Kampschulte, I, p. 429. — Voir R. d. C, 12 déc. 1542 «...pour fere vuyder telles gens... » Vol. 36, f. 190. — S». Opéra X^, p. 191.

de les chômer, et qu'après le culte du matin, le fidèle ait le droit de travailler Taprès-midi, s'il le veut '.

Cette question souleva les plus nombreuses et les plus longues difficultés. Le 4 juin i537 il est arrêté « que chacuns doibve travailler... sans faire feste que le dimanche"'. Les pasteurs sont chassés de Genève, en partie à cause de ce règlement. A Zurich, le i"' mai i538, ils déclarent ne pouvoir concéder l'institution des quatre fêtes, « à moins que liberté ne soit accordée à ceux qui le voudront, de se rendre à leur ouvrage après le sermon ''. » — A son retour, Calvin n'obtient pas gain de cause, malgré ses tentatives auprès du Conseil, le 19 mai [542'', le 21 mars 1544-% le 22 mai 1544". Et cela dure jusqu'en i55o. Le 1 1 novembre, Calvin « remonstre de la diversité du peuple, à cause de ce que aulcungs ovrent leurs botiques, les autres non ; que est une division scandaleuse. » Le Conseil est, en effet, d'avis que « est chose de scandale '. » Et enfin le dimanche 16, le Conseil général décide « tout d'une voix, que dès icy à l'avenir. Ton ne face plus de feste, sinon le dimanche **. »

f) Vient la question du dimanche '\ C'est le seul jour de fête, le jour que Ton fête et chôme. « Il ne nous faut point plaindre de donner au Seigneur et dédier un jour certain, quand il nous en laisse six pour un. Comme s'il disoit : vous coùstera-il beaucoup à choisir un jour qui soit pleinement réservé à mon service, que vous ne faciez autre chose en iceluy que de lire, et vous exercer en ma loy, ou bien escouter la 'doctrine qui vous sera preschée, de venir au temple, afin que là vous soyez confermez par les sacrifices qui s'y font ; d'invoquer mon nom et protester que vous estes de la compagnie de mon peuple '" ? »

Mais ce que nous venons de dire le fait présager : l'interprétation du quatrième commandement sera large et pratique. Le septième jour, dit le catéchisme, « il n'est loisible de besongner. » Toutefois, le commandement interdit-il « toute besongne » ? Pas précisément, « car l'observation du repos est une partie des cérémonies de la loy ancienne. Parquoy à la venue de Jésus-Christ elle a esté abolie". »

1. En revanche, il faut chaîner \e. sermon du dimanche et les prêches de semaine. < Que nul n'ait à jouer ne vagabonder par les rues, pendant que l'on sera au sermon, les dimanches, ne d'ouvrir les boutiques le jour de la prière, pendant que l'on presche. » (Les criées, de 1560. — Ed. R. de Cazenove, 1879, p. 4.)

2. Annales, p. 211. — 3. Opéra Xb, p. 191. — 4. R. d. C, 'Vol. 36, p. 18. — o. Ibid., "Vol. 38, p. 131. — 6. Ibid'., "Vol. 38, p. 209V. — 7. lôid., Vol. 45, p. 125 et 125^. — 8. Ibid., p. 128^'. Ces fêtes ne devaient être rétablies qu'au début du dix-huitième siècle, après une lutte qui dura de 1638 à 1738. (Gaberel, Histoire de l' Eglise de Genève, III, 1862, p. 45, 49.) — !>. Voir Jean Calvin, IV, p. 183, 186. — 10. Sermon XXXV sur le Deutéronome, Opéra, XXVI, p. 296, 297.

\i. Le Catéchisme de Genève, 1545, Opéra VI, p. 61, 63. — « L'intention sociale et économique de ce jour apparaît dans la seconde édition du Catéchisme. » Foster, o. c. p. 414. — En 1538, parmi ceux qui refusèrent de prendre la cène le jour de Noël, se trouva un citoyen qui donna cette raison ; « Pour ce qu'il dist aux commandements de Dieu : Six jours tu travailleras, et que l'on avoyt faict le jour de Noël feste. » [Annales, p. 242. — R. d. C, vol. 32, p. 255, 27 déc. 1538.) Foster, o. c. p. 428, dit: ♦ C'est probablement le premier exemple d'un laique purilnin, protestant contre l'observance de Noël, ou contre l'imposition d'une fête religieuse par l'Etat. >

ÉCONOMIE POLITIQUE ôyS

g) Pour achever de caractériser le travail calviniste ', — ce travail qui s'interrompt avec peine même pendant les fêtes, et même le dimanche, — il faut voir de quelle façon il arrive à se combiner avec la confiance en Dieu. Certes, si un croyant a cru à la souveraineté de Dieu, c'est le calviniste, l'élu, le prédestiné. Eh bien ! la confiance la plus absolue en Dieu ne doit pas arrêter ni diminuer le travail, l'action de l'homme. « Joab, écrit Calvin, combien qu'il connoisse que l'issue de la bataille oi\ il entroit, dépendoit du bon plaisir de Dieu, et estoit en sa main {in arbitrio manuque), ne s'annonchalit point {inertiœ se dedil), qu'il ne regardast à exécuter (sedulo) ce qui estoit de sa vocation, résignant à Dieu le gouvernement de tout. Nous tiendrons bon, dit-il, pour nostre peuple et pour les villes de nostre Dieu. Le Seigneur face ce que bon luy semblera (2 Sam. X, 12). — Telle pensée aussi nous despouillera de témérité et do présomption pour nous inciter à invoquer Dieu continuellement et, d'autre part, elle soutiendra nos cœurs en bon espoir, afin que nous ne doutions point de mespriser hardiment et avec magnanimité les dangers qui nous environnent". »

Vingt ans plus tôt, parlant de Capiton, qui trouvait l'état de l'Eglise désespéré, Calvin disait déjà : « Mais si notre vocation est de Dieu, comme nous n'en doutons pas. Dieu nous bénira, quoique tout serait contre. Donc tentons tous les remèdes; s'ils ne réussissent pas, continuons cependant jusqu'au dernier souffle {ad ultimum spiritian) ^ »

C'est de cette mentalité que sortit une piété, pétrie de confiance et d'action, absolument originale et caractéristique. En iSSg, le duc de Savoie menaçait Genève. Un conseiller déclare : « Pour la souveraineté de Dieu et pour la parole de Dieu nous sommes décidés à hasarder nos vies. » Sur quoi le Conseil décide : « Que nous recommandans à Dieu, on face tous les efforts de se munir et fortifier ^ » — Et plus tard, apprenant le massacre de la Saint-Barthélémy, le Conseil ordonne « que chasecun ayt à tenir ses armes prestes et hanter les sermons '. »

On a dit : « Quelques puritains priaient avec leurs yeux ouverts, peut-être pour se conformer littéralement à l'ordre : Veillez et priez. » — Et c'est sur le sol réformé qu'est né le proverbe : « La foi transporte les montagnes, et y travaille avec la bêche et la pioche. »

2. Donc, le travail : tous les Réformateurs sont d'accord. Quel travail ? Les Réformateurs diffèrent.

1. « Calvin plus que qui que ce soit, a insisté sur ce point, que ce qui rend le travail productif ce ne sont pas seulement les forces physiques et intellectuelles, ce sont avant tout les forces morales. > — « La valeur objective du résultat obtenu par le travail, le gain économique, ne réside pas dans le gain apparent,, mais seulement et uniquement dans ce fait que l'on travaille reell (disent les allemands), c'est-à-dire d'une manière vraie, solide. » Une pensée d'une portée véritablement immense. D'' D. Arnold, Ca/ww, 1909, p. 31.

2. Texte ajouté en 1559, I, XVII, 9. — 3. Opéra Xb, p. 331 à Farel, mars 1539. — i. R. d. C, 4 sept. 1559, vol. 55, p. 91. — o. H. Fazy, La Saint-Barthélémy et Genève dans les Mémoires de l'Jnstiint national genevois, XIV, p. 9.

a) Luther, fils du paysan de Moehra, est un « agrarien » incarné *. L'état de paysan est meilleur que celui des princes, des négociants -. — Après le travail des champs, vient le travail manuel, les métiers. — Puis vient le marchand, qui vend ce qui est utile et nécessaire. Mais il est difficile qu'un marchand « soit sans péché », parce qu'il veut « vendre la marchandise aussi cher qu'il le peut. » Il devrait la vendre aussi cher qu'il le doit, c'est-à-dire ce qui est juste ^ Qu'estce qui est juste ? Grande difficulté. Le mieux serait que l'Etat fixât les prix, en prenant pour base de son appréciation le prix de la journée d'un ouvrier.

Surtout Luther est opposé aux grandes sociétés commerciales, qui reçoivent des monopoles, aux grands banquiers, les Fugger (ils s'étaient chargés du commerce des Indulgences).... Il est opposé au commerce et surtout au commerce d'importation, « qui des Indes, et de ces pays, nous apporte des soieries... tout ce qui favorise le luxe, mais ne sert à rien, et dévore l'argent du pays et des habitants. » Ce commerce devrait être interdit comme la Foire de Francfort.

Zwingle ne met pas l'agriculture au-dessus de tout ; mais il estime à si haut prix le travail manuel que, selon lui, aucun citoyen ne devrait être reçu dans la cité, s'il ne connaît pas un métier \

b) Calvin estime et recommande Yagriculture. Il blâme Jonathan d'avoir interdit à sa postérité de cultiver les champs (Jér. XXXV, 1-7)^. « Car l'agriculture en soi est une manière de vivre, non seulement pure et innocente, mais éloignée de toute am'bition, fraudes et rapines. Enfin, entre des manières de vivre elle paraît être, plus que tout autre (/// primis), simple et sincère ^'. « — Les laboureurs ont Dieu pour « maistre et docteur ". »

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