‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 161 sur 176 · Mais Calvin approuve également le commerce et Vindusirie · texte numérisé non relu

Mais Calvin approuve également le commerce et Vindusirie

On invoque à l'encontre son Commentaire de Sophonie I, 1 i , où il dit que « pour le plus souvent les marchans, par leurs astuces et artifices, attirent à eux la plus part des richesses du monde. » Et « il est vraysemblable que les marchands [dont parle le prophète] s'estoient enrichis pour lors par fraudes et traffiques illicites et meschantes. » Mais où a-t-on vu que blâmer un abus soit condamner un usage ?

Les commentateurs citent également l'explication de Gen. XLVII, i3-2i où Joseph achète pour Pharaon les troupeaux et les terres des Egyptiens pressés par la famine. Mais au contraire Calvin défend la conduite de Joseph. « Il n'y a eu, dit-il, ne fraude, ne circonvention, ne force, ne menaces.... Il a conduit les affaires du roy de bonne foy. »

A propos de Jean II, 16 et des vendeurs dans le temple, il n'y a pas un mot

1. Dr D. Arnold, Calvin, 1909, p. 29. — Nous avons vu plus haut comment Trœltsch voit en Luther le prédicateur de l'agrarianisme prussien. — 2. Wiskeman, p. 48. — .!. Erhardt, I, p. 685, 687. — 4. Wiskemann, p. 40, 50. « Il a manqué à Luther la complète intelligence du commerce et des relations commerciales > fErhardt, T, p. 6qi, 693.) — .". Ihid., p. 71. ~ f,. Leçovs sur Janvie XXXV, 1-7. — 7. Esaïe XXVUI, 25.

contre la marchandise et la vente. Tout ce qui est mauvais, c'est « de convertir le temple en un lieu de marché, » de le « faire servir à usages estranges \ »

Knmpschulte reconnaît que Calvin « a recommandé le commerce et l'industrie. » — Bien que « dans ce sens il ne soit pas allé trop loin. » C'est exact et bien. Pourquoi ajoute-t-il : « Le jugement défavorable, plein de colère {^iirnende) qu'il porta plusieurs fois sur les grandes villes de commerce et d'industrie de son temps, Venise et Anvers, démontre suffisamment combien peu il réclamait pour lui le mérite que ses admirateurs du seizième et du dix-neuvième siècles lui ont attribué -. » — Kampschulte est dans une erreur complète : nulle part Calvin ne porte sur ces deux villes le jugement en question.

A propos de Esa'ie XXIII, 2, 3, 8, 12 et XLII, i, Calvin nomme Tyr, Venise, Anvers ; mais il n'y a pas l'ombre de jugement.

A propos d'Esa'ie XXIII, g, 10, Calvin dit que les « Tyriens estoient orgueilleux, ambitieux, avaricieux, paillards et dissolus. Les richesses et l'abondance de toutes choses trainent ces vices avec elles; et les villes marchandes en sont volontiers entachées. » Mais il ajoute immédiatement : « On se demande si Dieu hait la grandeur des princes et seigneurs ? » Et il répond : « C'est luy qui les esleve.... Comme donc pourroit-il les haïr? « Et il distingue l'essence de la richesse de ce qu'il appelle Vaccideht, à savoir de mal user de la richesse. « La hautesse, en laquelle les princes et seigneurs sont eslevez, n'est point haye de Dieu, sifjon à cause du vice accidentel [vicium accidentale), assavoir qu'estans haut montez, ils méprisent les autres. »

Même distinction au verset i5 : « Par la chanson de paillarde, il entend la marchandise... nnn pas que de soi elle doive estre condamnée, veu qu'elle est profitable et nécessaire en la république ; mais il taxe les fraudes et meschancetez dont elle abonde. »

Même distinction, chap. XLII, 8 : « Le prophète adjouste que Babylone a esté enivrée de délices : car encore que la prospérité ne soit pas à condamner en soy, à cause que cest un don de Dieu, toutes fois on sait assez combien les enfans de ce monde sont sujets à tomber de délices en arrogance. »

Toujours la même fermeté de bon sens : aucun excès, ni à droite, ni à gauche. Le commerce et les richesses mêmes de Venise et d'Anvers sont bons en soi ; ils sont de Dieu ; il faut seulement en bien user.

4. C'est à quoi Calvin s'efforce de pourvoir par tous les moyens (nous l'avons vu), — mais en particulier par ce moyen pas le moins Important : la loyauté

I. Naturellement Calvin fulmine contre les spéculateurs, < qui aimeront mieux laisser gaster le bled en un grenier, qu'il sera mangé de la vermine, qu'il se pourrira, plustost que de le vendre, quand il y aura nécessité ; car ils ne demandent que d'affamer le povre peuple. » {Opéra XXVII, p. 639.) — Autre part, il appelle les accapareurs et les exploiteurs, « ces pillars et larrons... qui, au temps de cherté, tiennent comme le pied sur la gorge aux povres gens et les font comme leurs esclaves... qui, quand la nécessité presse le povre peuple, vendent l'orge au lieu du froment, les pillons et le.s vannures au lieu d'orge. » (Amos VIII, 6.) — 2. Kampschulte, I, p. 4291 , 430.

des produits du commerce et de Tindustrie, la loyauté des marchandises. Voilà qui est capital dans cette Economie politique : « Dieu vouloit qu'il y eust loyauté... que la marchandise fût loyale... tellement qu'on peust dire : voila du bled, voila de l'orge, voila des fèves, voila des pois'. » — « Quand il y aura fausseté ou en l'argent, ou au poids, ou en la mesure, voila le lien de communication rompu entre les hommes.... C'est pour pervertir l'ordre commun, tellement qu'il n'y aura plus quasi d'humanité.... Dieu nous a ici ordonné de tellement traffiquer en marchandise, que celuy qui achète apporte de l'argent loyal..., « et « que ceux qui traffiquent en marchandise, advisent d'avoir juste balance, juste mesure, d'avoir aussi marchandise loyale '^. »

De la loyauté, de la rondeur, en tout, jusque dans les matières dont l'industriel et le commerçant se servent. Pas de malfaçon. — Et voici une application curieuse de ce principe : Calvin n'aime pas le coton, l'étoffe en « laine et fil ». « Voila le lin, le chanvre, et toutes choses semblables. Et bien ! on s'en doit servir à tel usage. Après, la laine est pour faire du drap, et ceci et cela. Quand les hommes suyvront une telle sobriété, et bien, ils sont tousjours admonnesté en se vestant de la provoyance de Dieu, de ce qu'il a eu un soin plus que paternel de nous. Car avons-nous besoin d'estre vestus ? Nous avons la chemise, nous avons une robe, nous avons la chaussure. Nous voyons: voila le cuir qui nous sert pour nous chausser ; voila le drap, qui est pour nous couvrir; l'oila la chemise qui est encores de superabondant '. Et Seigneur ! comme tu as bien proveu à tout. »

Calvin fait observer que, sans doute, la loi pour les Juifs n'est plus la loi pour les chrétiens. « Nous avons desja dit que la servitude n'est pas telle aujourd'huy, comme elle a esté sous la loy. » Mais sa piété désire conserver les choses telles quelles avec leur marque de fabrique divine. — Et puis sa loyauté commerciale s'alarme de tous ces mélanges. ^ Qu'on ne s'occupe point tant à cercher des inventions nouvelles, que cela soit pour oster toute loyauté entre nous, et qu'on ne regarde qu'a faire des attrape-deniers : comme toutes ces subtilités tendent là. 1) « Et cela fait que le prix des marchandises hausse ; et puis les marchandises ne sont plus loyales, comme elles devroyent estre, si chacun y alloit en rondeur et intégrité. » — Or il semble « qu'on ait conspiré de changer tout ce qui est en nature. Je vous prie ne voila point une souillure quand on desguise ainsi l'ordre de Dieu ? » Est-ce à dire que « tous meslanges sont autant de péchez ? Je ne parleroy pas si rudement '*. » Mais le principe de ces mélanges est vicieux.

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