‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 163 sur 176 · Erhardt, I, p · texte numérisé non relu

Erhardt, I, p

8. Finalement Luther accepterait une loi fixant à 6 », 0 le taux de l'intérêt, si elle mettait un terme aux abus de ceux qui prêtent à 10, 20, 30 et 40 "/o- — Voir G. SchmoUer, Zur Geschichle der national-ôkonomischen Ansichten in Deutschland wâhrend der Reformationsperiode, dans la Tûbinger Zeitschrift fur die gesammtc Staatswissenschaft, XVI, 1860, i^^ et 4™» Heft, p. 554.

0. An die Pfarrherren wider den Wucher, 1540. — Luther, Opéra VII, p. 437, 10. De Boeck, Foi et vie, p. 241.

pour dix. Le Seigneur Dieu a des mines d'or et d'argent en quantité innombrable ^ »

c) Zwingle voudrait qu'il n'y eût pas de propriété. Mais du moment que Tégoïsme humain l'a constituée, on ne peut éviter le péché du prêt à intérêt. « Zwingle ne repousse pas seulement les intérêts trop élevés, mais aussi les intérêts sans gage, et sans partage des risques par le prêteur. »

Telle était la doctrine dont on a dit : « L'interdiction de l'usure était pratiquement le point central de toute l'économie politique selon le droit canon. » (Roscher.) Et encore : « La théorie de l'usure domine en quelque sorte la vie économique du moyen âge » (Brands) -.

d) « Calvin, dit Wiskemann, est le premier qui, sans y être forcé, et par la seule considération de la méchanceté de ce monde, approuve l'intérêt. Par sa discussion détaillée et, pour l'époque, vraiment digne d'admiration ibeivunderiingsivurdig) ^ » etc. — Lisons.

« Premièrement, il n'y a point de témoignage es escritures par lequel toute usure soit totalement condamnée. Car la sentence de Christ vulgairement estimée très manifeste, c'est asçavoir : prestez (Luc VI, 35), a été faulsement retournée en ce sens.... » — Le Christ dit seulement qu'il « faut ayder les pauvres vers lesquelz l'argent est en danger. » Il veut corriger la « coustume vitieuse du monde », et « commande de survenir aux pauvres (desquelz il n'y a point d'espoir de recouvrer) plustost qu'aux riches. Nous ne voyons donc pas encore que toute usure soit déffendue. »

Il y a l'Ancien Testament. Et sans doute le Saint Esprit se courrouce contre les usuriers. Car « usure a quasi tousjours ces deux compaignes inséparables, asçavoir cruaulté tyrannique et l'art de tromper, » et il est « bien rare de veoir ung homme de bien et ensemble usurier. » Mais sur ce point, comme sur d'autres, la loi des Juifs n'est pas la loi des chrétiens. La société actuelle n'est pas la société ancienne. Il n'y a pas même « situation de lieu, » et « beaucoup d'autres circonstances « diffèrent. « Nostre conjunction n'a point de similitude. » En conséquence, Calvin ne « recognoit pas encore que simplement les usures nous soyent défendues, sinon en tant qu'elles sont contraires à équité ou à charité. »

Il s'agit donc d'examiner le grand argument contre le prêt à intérêt, ce qu'on appelle la stérilité de l'argent. « Cette raison (de saint Ambroise et de Chrysostome) est trop /nVo/e à mon jugement, asçavoir que l'argent n'engendre point l'argent '*. » — « Certes je confesse ce que les enfants voyent, asçavoir que si vous enfermés l'argent au coffre, il sera stérile. » Mais aussi « nul n'emprunte

1. Ce qui n'a pas empêché un auteur catholique d'écrire : « Le père de la Réforme est bien le père de l'hérésie morale par excellence : la proclamation de la légitimité de l'usure. » G. Platon, La démocratie et le régime fiscal, 1899, p. 235. — Cité par De Boeck, Foi et vie, p. 245.

2. Cités par Diepenhorst, p. 30, 31. — .3. Wiskemann, p. 80. — 4. « On a prins ceste raison frivole: qu'argent n'enfante point argent. » — « Ceste raison est puérile: l'argent n'enfante point l'argent. » (Opéra XXVIII, p. 118, 119.)

de nous à ceste condition, » mais pour « le faire proffiter. Par quoy le fruit n'est pas de l'argent, mais du revenu.... Qu'est cecy aultre chose, sinon se jouer avec Dieu, à la manière d'enfants, de estimer des noms {ex midis verbis), et non pas de vérité de ce qui se faict ?... Il fault donc conclure que telles subtilités de prime fasce esmouvent, mais si on les considère de plus près elles s'évanouissent d'elles mesmes, car elles n'ont rien de solide au dedans. Je conclus maintenant qu'il faut juger des usures non point selon quelque certaine [c'est-à-dire isolée] et particulière sentence de Dieu, mais seuUement selon la règle d'équité. »

« On comprend, dit M. de Boeck, qu'une telle discussion de la question de l'usure ait suscité l'admiration des historiens de l'économie politique, tant en France qu'en Allemagne '. »

Mais après la règle les exceptions, ou plutôt après le principe, qui permet l'usage, les règles qui en préviennent l'abus : « Maintenant je viens aux exceptions : car il fault bien regarder, comme j"ay dict au commencement, de quelle cautelle [précaution] il est besoing ;... « Quand je permets quelques usures, je ne les fays pourtant pas toutes licites. »

I . Calvin « n'approuve pas si quelcun propose faire mestier de faire gain d'usure, n — 2. Il ne faut pas prendre usure du pauvre, ni contraindre celui qui est totalement indigent ou affligé de calamité. — « Que celuy qui preste ne soit tellement intentif aiigain, qu'il défaille aux offices nécessaires, ne aussi voulant mettre son argent seurement il ne défrise ses pauvres frères. « — 3. « Que rien n'intervienne qui n'accorde avec équité naturelle, et si on examine la chose selon la régie de Christ, asçavoir ce que vous voulés que les hommes vous fassent, etc., elle ne soit trouvée convenir partout. » — 4. « Que celui qui emprunte, face autant ou plus de gain de l'argent emprunté » (ce qui semble autoriser le prêt de production ; mais ne permettre le prêt de consommation que gratuit). — 5. Il ne faut point apprécier ce qui est licite d'après la coutume reçue et vulgaire, ni mesurer ce qui est droit et équitable par l'iniquité du monde; mais il faut prendre pour règle la Parole de Dieu. — 6. Il faut considérer non seulement la commodité privée, mais aussi ce qui est expédient pour le public. « Car il est tout évident que l'usure, que le marchand paie, est une pension publique. Il faut donc bien aviser que la pache [le pacte, contrat] soit utile au commun plustost que nuisible. » — 7. Qn ne doit pas excéder la mesure que les lois publiques de la région ou du lieu concèdent. « Combien que cela ne suffit pas toujours. Car souvent elles per-

I. Foi et Vie, 1900, p. 258, — Revue de théologie, VII, 1878, p. 690. — «Le bon sens de Calvin, ce bon sens qui aUeint en lui des proportions colossales, non seulement pour son temps, mais pour tous les temps, ce bon sens qui fait de lui l'un des plus grands jurisconsultes théologiens, et peut-être le premier interprète de la Bible, que le monde chrétien ait encore possédé, ce bon sens fut plus fort que le préjugé. » (Eglise libre, 4 août 1876.) « La nature de l'argent, dit Wiskemann, a été le mieux reconnue et appréciée par Machiavel, Firkheimer et Calvin. C'est celui-ci, qui, en étudiant le prêt à intérêt, exposa directement la productivité de l'argent, et repoussa l'opinion erronnée d'Aristote, des Pères de l'Eglise et des scolastiques, que l'argent ne produit rien. » (Wiskemann, p. 139.) — « Calvin vit ici beaucoup plus clairement et avec plus de précision que les autres Réformateurs. lElster, p. 19S et 199; voir plus loin, p. 685, n. 3.)

mettent ce que elles ne pourroyent corriger ou réprimer en défendant. Il fault donc préférer équité, laquelle retranche ce que sera de trop '. »

M. de Boeck conclut : « On ne saurait méconnaître la grandeur morale de cette discipline ; loin de lâcher la bride à la cupidité humaine, Calvin fait appel aux plus délicats et sévères scrupules de la conscience chrétienne et huguenote -. » Et Wiskemann : « Ce que Calvin dit de l'intérêt et des conditions à observer est tellement plein de sagesse que cela restera, en très grande partie, vrai pour toujours ^. »

Dans le document précédent, Calvin a donné, ex professa, une consultation juridique, scientifique. A propos de la parole des Psaumes : u il ne baille point son argent à usure », laissant de côté la question économique, il traite surtout la question morale. Et, selon son habitude, son bon sens commence par écarter les deux solutions extrêmes. « Si on condamne toutes usures, il y a danger que plusieurs se voyant pressez de si près, asçavoir que tousjours il y ait péché en ces matières, de quelque costé qu'ils se sçachent tourner, ne viennent par un désespoir à s'enhardir et s'y fourrer sans aucun advis ou discrétion ». — Mais il ne faut pas moins se garder de tomber dans l'extrême opposé : « Si tost qu'on aura permis quelque chose en cest endroit, il s'en trouvera beaucoup qui se lascheront la bride, pensans qu'on leur donne congé d'exercer usure sans aucune modération. »

Puis Calvin constate les faits, la pratique : « Il est bien malaisé de trouver au monde un usurier qui ne soit aussi ravisseur et pillard, c'est-à-dire adonné à gain déshonneste et inique.... Le but de telles manières de gens est de sucer le sang des autres. — Aussi il y a que c'est une chose fort estrange et inique, ce pendant que chacun gaigne sa vie avec grand'peine, ce pendant que les laboureurs se lassent à faire leurs journées, les artisans à grand sueur servent aux autres, les marchans non seulement travaillent, mais aussi s'exposent à beaucoup d'incommoditez et dangers, que messieurs les usuriers, assis sur leur banc, sans rien faire, reçoyvent tribut du labeur des autres. — D'avantage, nous sçavons que le plus souvent ce ne sont pas les riches, lesquels on mange d'usures, mais les povres gens qui n'ont guères, lesquels il faloit plustost soulager. » — ■ On notera certainement la préocupation du paysan, de l'ouvrier, du marchand, des pauvres gens, chez celui dont on s'obstine à faire un aristocrate sans entrailles et plein de mépris pour le peuple '*.

i. Opéra X», p. 245-249. — « Voilà la loy qui sera de 5 "/»• Or c'est une loy générale, d'autant que les magistrats ne peuvent point à chaque cas donner taxe certaine. Mais ils ordonneront qu'on prenne 5 "/o- Or est-ce à dire pourtant qu'il soit tousjours licite de prendre S "0? Nenni. > {Opéra XXVIII, p. 121.)

i. Foi et Vie, p. 259. — .'!. Wiskemann, p. 144.

1. Cette préoccupation se fait jour à propos des hypothèques et des gages. Il est permis de prendre hypothèque sur un pré, sur un champ. Mais « les gages que nous prenons ne doivent point estre de ce qui servira à un homme pour la nécessité ordinaire. Car si un homme est dépouillé, et qu'il fait froid, quand nous serons si cruels de prendre sa robbe, c'est comme une espèce d'homicide. ...C'est comme si un homme estoit en danger de s'estrangler ; et bien, je luy lâcherai le cordeau, mais je lui couperai la gorge au lieu. » {Opéra XXXIV, p. 283.)

Et alors, entre les deux erreurs contraires, Calvin pose la vérité simple et pratique : « Devant toutes choses », il ne faut pas s'imaginer « que quelque chose soit licite, qui grève nos prochains, et leur porte dommage. » — « Qu'on n'oppresse point cruellement les povres, desquels il fault plustost avoir pitié et compassion. » — « Que nous nous donnions garde de piller ou gourmander les povres gens, qui sont pressez d'indigence. »

Finalement voici la règle : « Dont s'ensuyt que le gain, lequel celuy qui preste argent prend sans faire tort à aucun, n'est pas tenu pour usure illicite. » Le mot dont se sert le texte hébreu vient d'un autre mot qui signifie mordre'. « Il monstre assez que les usures sont condamnées, en tant qu'elles emportent une licence de desrober et piller. » — Et alors « le sommaire de tout ceci, pour le faire brief, est que pourveu que nous ayons bien engravé en nos cœurs ceste reigle d'équité, laquelle Christ nous prescrit : qu'un chacun face à ses prochains comme il voudrait qu'on luy feist, il ne faudra point faire de longues disputes touchant les usures '-. » — 11 serait dificile de rêver une règle plus humanitaire, plus évangélique et plus débarrassée de toute casuistique '.

Enfin, Calvin aborde ailleurs un détail plus embarrassant encore : Est-il permis à un pasteur de prêter à intérêt ? C'est « une matière chatouilleuse », dit-il, « car de condamner simplement une telle façon de prester, il y auroit une trop grande

rigueur De fait, je n'oseroye pas affirmer qu'il ne soit licite », mais « cela est

sujet à beaucoup de calomnies et scandales ». "Volontiers, Calvin « s'abstiendrait de respondre, » et se bornerait à dire que « le plus seur et expédient seroit de ne point entrer en telles pratiques et contrôles ». — D'autre part, prêter ainsi est « plus supportable que de marchander »... et d'être « distrait de son office. » « Je ne voy point pourquoy le fait doive estre condamné en général. Mais ce pendant je vouldroye bien qu'on y gardast telle modération, que ce ne fust point pour en tirer profit certain, mais qu'on se contentast, en baillant son argent à quelque marchant homme de bien, de se rapporter à sa foy et loyauté à ce qu'il en fist profit équitable, selon que Dieu ferait prospérer son labeur '*. »

e) A Genève, du temps de la Savoie et du moyen âge on était bon catholique. L'Eglise interdisait l'usure. Les princes temporels, bons fils de l'Eglise, en profitaient pour en tirer, seuls, des revenus. En leur nom particulier, et moyennant fortes finances, ils autorisaient l'érection de a tables de prêts. » « Pierre et Philippe de Savoie couvraient donc de leur protection l'établissement d'un caorsin [lombard ou banquier), et plus tard d'un .Juif, qui étaient placés sous leur garde spéciale. Le caorsin payait pour cela un impôt considérable, 20 livres

1. « Notons que ce mot d'usure \'\ent du verbe qui est ici mis ronger. Il est dit : Tti ne rongeras point, de rongeiire (si nous le voulons translater mot à mot); ou, Tu ne morderas point, de morsure.... Car cela ronge et mine une povre personne, quand elle en est chargée. > (Opéra XXVIII, p. 117.)

■2. Commentaires. Psaume XV, 5. — 3. . Il ne faut point prendre simplement le mot d'usure, mais il faut regarder l'intention de Dieu. » — [Opéra XXVIII, p. 122.) — i. 10 janv. 1562. Calvin à Morel. Opéra XIX, p. 245, 246.

par an, le Juif, qui n'avait sans doute qu'un plus petit commerce, beaucoup moins. » 11 est question, en 1287, d'un prêt à 5o "/„ '.

Du reste l'Eglise, ici comme ailleurs était entrée en composition avec le siècle, et les franchises d'Adhémar Fabri avaient autorisé, dans la ville des Foires, le prêt à intérêt.

L'article 35 permet à « chascun... soit usurier public ou bastard » de faire un testament. — L'article 36 déclare que même s'il n'y a pas de testament, les enfants héritent toujours, même d'un usurier public ou non, bastart ou autre ^ » — Et l'article 77 protège les usuriers d'une manière générale. « Que nulz à cause de usure, faite publiquement par quelconque que ce soit, bourgeois, citoyen, habitant, clerc, ou lay, ou homme ou femme, par nous, nostre successeur, nostre vidomne, ou austres officiers, ne soit inquiété, accusé, argué, en en aulcune manière molesté '. »

C'est sur ces textes et ce fait que certains critiques se fondent pour dire que Calvin fut inspiré par l'exemple de Genève et se borna à le copier. — En vérité il ne s'agit pas d'un fait, il s'agit d'une théorie. L'importance et l'histoire de cette théorie dispense de discuter l'hypothèse de ces critiques. — Nous nous bornerons à faire observer que l'opinion des Genevois, relative au droit du prêt à intérêt, devait être, en tout cas, bien confuse. Non seulement le Duc

i. Mémoires et dociiinents de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, VIT, p. 269, 270.

•l. Ibid., II, p. 284, 285, 299 et 300.

.■!. Voici les te.xtes : Lundi 24 déc. 1543. — « Ordonné que tous renèves, tant blé que vin et aultres choses, soyent réduyctes à argent à cinq pour cent.^ R. d. C. Vol. 38, 8. i6>. — Mardi 19 fév. 1544 : Conseil général. « Nulz ne soyt si osé ne sy hardy de prester argent à usure, ny aultrement, pour en avoir de gaing, plus de cinq pour centz.» R. d. C. Vol. 39, 8. 81.

[Renève, renevoz, renouvellement.]

Mais il y a un texte antérieur. — Jeudi 17 janvier 153S. « Icy est proposé qu'il y a beaucoup de povres gens qui ont emprompté de l'argent à renevoz, et aulcungs pour di.x florins baillent une coppe de froment pour an, des aultres moings, des aultres plus, que semble gros renève pour autant que quelquefois le bled est chier ; et que de cela les pouvres débiteurs en sont bien chergés ; et sur ce est résolu et arresté que dès icy en avant tels renèvos soyent réduyts à cinq pour cent, et de tels renevos ne soit exigy, sinon à raison de cinq fl. pour cent. >•

E. de Girard, le très catholique économiste, s'est emparé de cette décision pour conclure qu'il y avait à Genève « un taux légal maximum avant le régime de Calvin. » Mais en 1538, Calvin était à Genève depuis deux ans, et il est difficile de prouver, et surtout de penser, que Calvin n'a été pour rien dans cette décision du Conseil. Car E. de Girard pose en axiome ce qui est contestable : <■ On sait en effet que son influuence sur le régime politique de la ville n'a commencé qu'au retour de son bannissement, en 1541.» Cette influence a été beaucoup plus forte après qu'avant. Mais sur quoi peut-on s'appuyer pour prouver qu'avant elle était nulle? — En veine d'hypothèses, l'économiste catholique en émet une autre. « Calvin a pu emporter le souvenir de la législation sur l'usure qu'il avait vue fonctionner en ce temps-là à Genève. > E. de Girard, Histoire de l'économie sociale jusqu'à ta fin du XVI' siècle. 1900, p. 222, n. 2. — Troeltsch adopte l'hypothèse de Girard : «Genève avait déjà avant Calvin une réglementation gouvernementale du prêt à intérêt: il se borna à l'accepter (die er einfach iibernahm). » Sosial-Lehren, I, p. 707, n. 384. — D' Ludwig Elster, Johami Calvin als StaaHmann, Gesetsgeber mtd Nationalokonom, dans les Jahrbiicher fur Nationatôlionomie und Statistili. XXI, 1878, p. 196 : = L'importance de Calvin en économie nationale réside dans sa conception sur la productivité des différents genres de travaux et dans sa politique de l'intérêt. »

permettait et protégeait ce que l'Eglise générale interdisait, mais il y avait contradiction entre l'Eglise générale et l'Eglise particulière. Bien plus, ce qu'un évéque, Adhémar Fabri, avait édicté (iSSy), un autre évèque, Félix V, administrateur, l'avait biffé de la loi (1414) ; et, pour comble d'imbroglio, malgré la loi, les usuriers étaient mis à l'amende, 1414, 1416. « Il est curieux de voir l'usure permise en droit, et l'usurier pratiquant condamné '. »

/■) Ce qui est autrement caractéristique, c'est que la réglementation du prêt à intérêt est introduite dans les Ordonnances de 1547 • " Q"^^ ""' "^ preste à usure ou à prouffit plus hault de scinq pour cent, sur poienne de confiscation du principal et d'estre condamné en amende arbitraire, selon l'exigence du cas-. »

Et enfin, le 22™' article du chap. XIV de la Discipline des Eglises réformées de France porte : « Toutes usures seront étroitement prohibées et réprimées, et on se réglera, en matière de prêt, selon l'Ordonnance du roi, et selon la règle de charité •'. » - Cet article est peu connu. Qui songerait à aller le chercher là où il se trouve ? Et précisément pour cela, il justifie les deux appréciations suivantes : « L'enseignement de Calvin fut, dans un sens réel, un turiiing-point (un point tournant) dans l'histoire de la pensée européenne''. » Et : « L'effet de cette interprétation fut grand ; car elle donna aux calvinistes qui l'acceptèrent, dans les deux grandes nations commerciales, les Hollandais et les Anglais, un avantage économique décisif sur les catholiques et les luthériens, qui restèrent attachés à la loi canonique, et à son interdiction de l'intérêt. Incidemment l'interprétation de Calvin illustra sa tendance vers un nouvel examen et une plus libre interprétation de la Bible, et vers une plus grande liberté intellectuelle et économique''. »

g) Il est impossible de comprendre et d'apprécier le rôle de Calvin, si on ne rapproche son œuvre de celle de Charles du Moulin, surtout, et de quelques autres jurisconsultes postérieurs.

11 y aurait toute une étude à faire sur les rapports de Calvin avec Du Moulin'' (né vers i5oo), le plus grand légiste de son temps, dont l'orgueil vaniteux ' était égal à la science, et qui fut un césaropapiste, un « gallican >* forcené. Ce césaropapisme explique sa carrière ultra-mouvementée, sa rupture avec Rome, son

1. Fr. Borel, Les foires de Genève au quinsième siècle, 1892, p. X31, 133. — •!■ Ordonnances sur la police des églises de campagne. Opéra X», p. 57. — 3. Cet article définitivement arrêté au Synode de Saumur 1596, date en réalité du Synode d'Orléans 1561, et du Synode de Lyon, 1563. — i. Ashley, Economie History, II, p. 458-460. Cité par Poster, Calvin s Programme for a Puritan State in Geneva dans le Harvard Theological Revieiv, oct. 1908, p. 426. — b. Poster, Ibid.

6. Moir Ommia qiiœ cxstant opéra, de Du Moulin, 1681; et la biographie de Julien Brodeau, en tête de ces œuvres; — voir Heelo, avocat général à la Cour de Cassation, Essai sur la vie et les ouvrages de Du Moulin, 1879; — Charles Appleton, Coup d'œil biographique sur quelques jurisconsultes français du seisième siècle : Du Moulin, son rôle en Suisse, Cujas, 1874; — Le Goff, o. c, 1905; — Opéra Calvini, XIV, p. 310. — France protestante, i" et 2""= éditions.

". Il avait choisi pour emblème le Dieu Terme avec cette devise, Nemini cedo (je ne le cède à personne), et en tête de ses consultations il écrivait : « Moi, qui ne le cède à personne et à qui personne ne peut rien apprendre. • {France protestante, V^ édit.)

ÉCONOMIE POLITIQUE 68y

adhésion au Calvinisme en 042, ses relations avec Calvin, qui le crut « son ami », son accord avec Berne, son adhésion au luthéranisme, sa rupture avec le Calvinisme, dont il devint un adversaire passionné ', et sa mort de bon catholique sans doute, en tout cas de bon gallican, ce qu'il avait toujours été en réalité.

En 1547, Du Moulin publia son Traité des contrats, de l'usure et des rentes constituées. Et ce traité soulève pour nous seulement deux questions.

1° Quelle analogie y a-t-il entre la pensée de Calvin et celle de Du Moulin ? Vu notre incompétence, nous nous bornons à reproduire les conclusions de M. Le GofF: « Les moyens, les raisonnements de Calvin et de Du Moulin diffèrent, comme différaient les hommes. Calvin fut un théologien, un Réformateur religieux. Du Moulin fut un jurisconsulte et un légiste. Tandis que Calvin exposait avec clarté une doctrine absolument nouvelle. Du Moulin, plus habile et plus pratique (?), ne cherchait, après tout, que les moyens d'échapper à une obligation gênante, d'accorder ce que réclamait le commerce, la situation économique, sans toutefois encourir les sanctions e'. les réprobations de l'Eglise -. » — « Du Moulin a, de moins que Calvin, cette hardiesse intellectuelle, dont nous avons parlée » — « Calvin semble avoir devancé son siècle plus que Du Moulin ''. » — « Le point par lequel Calvin est profondément original, c'est lorsqu'il prouve la productivité de l'argent, contre l'argumentation d'Aristote. Il fait preuve ici d'une profondeur de vues et d'une clairvoyance étonnantes.... Cette opinion très orio-jnale sera moins nettement et plus timidement, sans doute, reprise par Du Moulin ". »

De Calvin et de Du Moulin, lequel a la priorité ? M. Le Goff, nous venons de le voir, dit : Calvin. — M. Ch. de Boek, professeur de droit à l'Université de Bordeaux, sans avoir étudié cette question de priorité, est porté à croire que Du Moulin n'a rien connu des opinions de Calvin sur le prêta intérêt, et réciproquement. Du Moulin n'aborde pas le point de vue philosophique que Calvin a exposé en attaquant l'argument aristotélique sur la stabilité de l'argent ^ » — Ainsi rien ne prouve qu'un auteur ait connu l'autre. Seulement les historiens et les critiques sont d'accord sur un point, à savoir que Calvin seul a posé le fondement rationnel de la doctrine du prêt à intérêt. — Et cela suffit, sans doute, à son honneur. Malheureusement la date décisive qui permettrait de trancher le reste de la

1. C'est dans son libelle intitulé : La défense de Messire Charles Du Moulin, etc. Dans ce libelle, — où il attaque avec la dernière violence Calvin et les calvinistes, où il dénonce les pasteurs et les consistoires comme dangereux, et traîtres à la France, — il rend un double hommage, aussi curieux qu'inattendu, à Calvin. Dans l'hiver 1552, étant à Genève, il entre en discussion, dans le temple de Saint-Pierre, avec un pasteur qui veut le traduire devant le Consistoire- « Pourquoy on fit venir Calvin, lequel voyant les remontrances honnestes, et constance du dit Demolin, feit signe de la main, par le quel il feit tout cesser. » {Opéra III, p. 1431.) — Peu de temps après il y a un Synode à Neuchâtel. Calvin y arrive avec un projet d'ordonnances ecclésiastiques. « Le dit du Molin en feit casser et rayer trois, à quoy Calvin acquiesça paisiblement. » (Ibtd., p. 11 34). Il est vrai que si Calvin se montrait si doux, c'est qu'il avait peur de Du Moulin, pense et écrit Du Moulin.

•i. Le Goff, p 214. — '^. Ibid., p. 234 — 1. Ibid.. p. 222 et n. 2. — .S. Ibid., p. 169. — ti. Lettre particulière.

question manque. Le premier traité de Du Moulin est de 1547. De quand est le premier document, donnant la pensée de Calvin? 11 est sans date '.

C'est une lettre, une réponse. A qui ? On peut discuter, car il existe deux lettres posant à Calvin la question, à laquelle il répond. La première est de Sachinus, 7 novembre iS^o^; la seconde est de Utenhove, 26 novembre 1549 '. — Mais toutes les vraisemblances, toutes les probabilités sont que Calvin répond à Sachinus, parce que Tordre suivi par Calvin dans ses réponses est exactement l'ordre suivi par Sachinus dans ses questions : opinion des Ecritures, opinion des anciens docteurs, opinion d'Ambroise. — Utenhove n'écrit pas à Calvin pour le questionner simplement sur ce sujet. Et il lui envoie une réponse, qu'il a déjà faite lui-même à un ami, le priant de la corriger et de lui retourner son avis par le messager. Ainsi la réponse de Calvin cadre admirablement avec la question de Sachinus et ne rappelle en rien celle d'Utenhove. — Les éditeurs des Opéra '* voient donc sans hésiter dans l'étude si complète de Calvin un document écrit peu après la lettre du 7 novembre 15-45. — On peut considérer comme presque certain que Calvin a écrit avant Du Moulin, lequel sans doute n'a eu aucune connaissance de ces pages.

Calvin ^ avait de beaucoup devancé les temps. Sa théorie fut reprise par un des savants protestants les plus célèbres et les plus universels de la fin du seizième siècle, Saumaise (i588-i633). Ses trois traités sur la matière (i638, lôSg, 1640) soulevèrent les plus violentes oppositions des théologiens et des jurisconsultes*. — Hugo Grotius n'innova qu'en « apparence », a-t-on dit". — Et encore au dix-huitième siècle, Doniat lui-même, dans ce livre si célèbre, où il s'occupe à faire concorder les lois civiles et les lois naturelles ou plutôt à ranger les lois civiles dans leur ordre naturel, écrit que le prêt ayant pour but, non la commodité du prêteur, mais celle de l'emprunteur, l'intérêt dénature le prêt ^

A propos de cette question spéciale du prêt à intérêt, il ne nous reste plus qu'à examiner la thèse générale qui a été soutenue par G. Klingenburg ", à savoir que l'honneur de toute cette Economie politique revient à Bucer et non à Calvin.

Déjà le professeur Lang avait attiré notre attention sur l'influence théologique et ecclésiastique exercée par le Réformateur de Strasbourg sur le Réformateur de Genève. Et sans méconnaître l'intérêt et la valeur des idées nouvelles défendues par M. Lang, sans méconnaître l'importance qu'ont eue pour Calvin ses relations avec Bucer et son séjour à Strasbourg, nous avons cru devoir formuler quelques réserves. M. Klingenburg semble être un disciple qui, — cela se voit souvent, — a poussé à l'extrême et à l'excès l'enseignement de son maître.

1. Opéra X^, p. 245. — '2. Ibid., XII, p. 210. — 3. Ibid., XIII, p. 473. — i. Ibid., XII, p. 211.

a. « L'intervention de Calvin et de Molinaeus resta absolument la seule pendant un certain temps encore. » (Bohm-Bawerk, Histoire critique des théories de l'intérêt de capital. Cité par Le Goff, p. 213, 214-)

6. France protestante, i'^ édit., IX, p. 164, 165. — 7. De Gérard, Histoire de l'économie sociale, etc., p. 230. — Au lieu d'être en avance, il fut en retard sur Calvin. Diepenhorst, Calvijn en de Economie, p. 157.

8. Eglise libre, 4 août 1876. — 9. Lie. theol. G. Klingenburg, Das Verhâltnis Cah'ins su Butser, untersucht auf Grund der wirtschaft-ethischen Bedeutung beider Reformatoren, 1912.

M. Lang avait dit avec prudence : « L'originalité de Calvin n'a pas à souffrir de sa dépendance vis-à-vis de Bucer. Car ce que celui-ci voulait ne s'est vraiment réalisé que grâce à l'éclaircissement et à l'approfondissement de ses idées par celui-là. » Mais M. Klingenburg n'accepte pas un pareil jugement. « Bucer, ditil, apparaît tout à fait comme le premier et à côté de lui la prétendue originalité de Calvin éprouve une diminution K De plus, sur beaucoup de points, les pensées de Bucer n'avaient pas besoin d'être éclaircies ni approfondies par Calvin. Le Genevois est seulement celui qui historiquement a été la personnalité la plus influente et la plus remarquée (beobachtele), à qui il a été donné de rendre au loin fécondes des idées déjà représentées par son ami strasbourgeois, duquel au reste il se déclare lui-même être un imitateur '. »

Telle est la thèse que, avec soin, avec érudition, M. Klingenburg essaie de justifier, point par point, sur tous les chapitres de l'Economie politique. Je me borne à titre d'exemple inb itno disce omties) à analyser son plaidoyer à propos du prêt à intérêt.

Bucer aborde ce sujet en i523. A ce moment, nous dit-on, il en est à Luther ^ — Bucer parle de nouveau de l'usure en 1527. Il écrit : « Si quelqu'un veut rendre capital et intérêt à son avantage [ciim suo commndo)^ qui voudrait l'empêcher de se montrer reconnaissant? » Ici encore, rien qui présage Calvin. — En 1529, Bucer e.xplique dans le Ps. XV, 5 un mot hébreu comme l'expliquera Calvin ; il se moque des subtilités de la scolastique et trouve peu sage de condamner toute usure, même celle qui est exercée sans aucun détriment du prochain. Et cela ne constitue en aucune façon une théorie du prêt à intérêt. Enfin, en 1539, Bucer dit qu'on doit réduire à 5 "/o 'intérêt pris par les Juifs. — Luther avait déjà parlé de cet intérêt à 5 "/o- — Kt c'est tout jusqu'en i55o ; c'est tout ce qu'a trouvé M. Klingenburg, c'est tout ce que Bucer a publié avant la fameuse consultation de Calvin sur le prêt à intérêt de i545.

Nous nous fions, sans aucun contrôle, sans aucun examen, au résumé de M. Klingenburg, et nous nous demandons en quoi ces quelques déclarations, sages, prudentes, remarquables, si l'on veut, de Bucer, diminuent l'originalité de cette consultation ? D'après son panégyriste, Bucer n'a pas aperçu le fond de la question, à savoir la doctrine de la productivité de l'argent. Il n'a pas combattu l'idée régnante d'Aristote et d'Ambroise. Or, c'était l'essentiel. Tandis que Calvin pose ce fondement qui porte tout, Bucer n'en dit rien. — 11 n'en dit rien non plus dans son traité de Usiiris de i55o, traité fort intéressant par maintes considérations religieuses, morales, sociales, qui sont communes à Bucer et à Calvin, mais qui ne constituent pas une théorie, et sont en tout cas postérieures à 1545.

Il ne peut être question d'une influence exercée par Calvin sur Bucer, dit bien naïvement M. Klingenburg, évidemment non, puisque Bucer ne professa pas la

1. Neben dem die bisher behauptete Originalitât Calvins eine Einbusse erfâhrt. — 2. Zu dem cr selbst sich mit einem ImiMus mm bekennt. (Ibid., p. 95, 96.) — .S. Ibid., p. 33. Es klingt deutlich an Luther an.

théorie de Calvin. Mais comment serait-il question d'une influence de Bucer sur Calvin ?

M. Klingenburg imagine que Bucer et Calvin auront causé, à Strasbourg, de la question du prêt à intérêt, et que Bucer aura communiqué à Calvin ses idées. Il est incontestable que les deux Réformateurs ont pu causer. Mais comment et de quel droit imagine-t-on que Bucer aura émis dans ses causeries des idées, dont il ne soufflait mot dans ses écrits, c'est-à-dire qu'il n'avait pas? Et Ton est tenté de sourire en voyant le calme avec lequel notre auteur conclut « que Calvin a reçu aussi de Bucer des excitations directes pour son jugement sur la légitimité de l'intérêt. » Et encore : « Avant Calvin, Bucer a avancé dans la question de l'intérêt une opinion toute nouvelle qui jusque dans les détails se retrouve plus tard chez Calvin'. » — ■ C'est inexact et très bizarre.

Tout aboutit à la moralité, tout se résume dans la moralité. La moralité est l'alpha et l'oméga de toute cette Economie politique, la moralité religieuse du Décalogue, que le Christ a résumée dans l'ordre double : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. En conséquence, la conclusion de l'Economie politique, soit qu'elle travaille à la conservation, soit qu'elle travaille au progrès des nations, c'est la lutte contre les vices.

I. Le ///Are est-il un vice? Cela dépend : quelquefois, oui, quelquefois, non. Calvin combat-il le luxe? Cela dépend.

Baudrillart, dans son grand ouvrage sur l'Histoire du luxe^ range Calvin dans « l'école rigoriste, » et s'écrie : « Qu'apportez-vous donc à la place de ce mobile puissant : le besoin^ de ce principe moralisateur : le travail ? Son ennemi le plus redoutable, le plus destructif, la force d'inertie.... Oui, au fond de la théorie du retranchement, il y a tantôt la haine, tantôt le mépris systématique du travail et du mouvement -. » Et voilà Calvin dûment confondu avec les fakirs de rinde et les anachorètes de la Thébaïde ! — En effet, la question du luxe n'est qu'une forme particulière de la question générale de l'ascétisme.

Nous pourrions presque nous contenter de renvoyer le lecteur à ce que nous avons déjà dit sur ce sujet^? — Mais surtout, ne pourrions-nous pas nous contenter d en appeler au Dieu même de Calvin, à ce Dieu, qui est le Dieu du « superabondant », c'est-à-dire du superflu et du luxe '' ? Ce Dieu ne se contente pas de « donner maigrement » à l'homme ce qui lui est « nécessaire. » Dieu « s'eslargit^; » Dieu « use de superabondant ; » Dieu « nous veut resjouyr en toutes sortes ; » il

1. Ibid., p. 93. — i. Cité par Diepenhorst, p. 212, 213. — 3. Voir Jean Calvin, IV, p. 305-317.

4. Vers T532, Calvin a écrit quelques pages, De Luxu, sur le luxe. A cette époque, humaniste, il s occupait de Senèque. Ces pages sont mal ordonnées, des phrases ne sont pas finies .. et il n"y a rien à en tirer, à aucun point de vue. {Opéra X^, p. 203-206 et 203 n. i.)

o. Il y a lieu de noter l'emploi si fréquent que Calvin fait de ces mots : élargir, plus au large, eleganlitis, ornatiiis, liberalitis, liberaliter, etc., etc.

donne une foule « de choses qui sont pour délecter » ; « il adjouste de superabondant beaucoup de biens, qui nous servent de plaisir K »

Tel Dieu, tel homme. L'homme peut jouir du superflu, du « superabondant », que Dieu lui accorde. Seulement il doit en jouir en Dieu. Ainsi, Calvin ne condamne pas tout luxe du logement. « Ceux qui sont logez à leurs commoditez peuvent-ils estre chrétiens ? » — Sans doute. Mais « on ne sauroit tenir trop bonne mesure et sobriété en cest endroict. » Non pas qu'on puisse « imposer loy certaine ». En somme, la loi est « d'user des créatures [choses créées] de Dieu librement. Si nous faisions scrupule de toutes choses, qu'adviendroit-il ? » — « Jamais nous ne pourrions remercier Dieu des biens qu'il nous eslargit. » En conséquence « il nous faut bien user des maisons comme de toutes autres commoditez de la vie présente » ne pas nous faire « de scrupules de toutes choses », sans toutefois « lascher la bride à nostre chair "^ »

Et ce que Calvin dit à propos du luxe du logement, il va le répéter à propos de tout luxe, de toutes les formes du luxe, qui peuvent se ramener à deux principales, le luxe du vêtement et le luxe de la nourriture.

2. Calvin déclare « que le vestement ■* est une chose indifférente (comme sont toutes choses extérieures), » et que dès lors, « il est bien difficile de limiter et déterminer précisément jusqu'oili il est loisible de passer '*. »

u En nous accoustrant, Dieu veut que nous regardions l'usage et l'honnesteté^, » « l'honnêteté et la nécessité''. » — Avant tout, respectons la nature. « Il est certain que nature n'enseigne point... ces finferluches et desguisemens ;... ces « meslinges et déguisements;... ces asfiquets, ces finferluches;... ces fanfares pour desguiser les choses. « Tous « meslinges » sont mauvais. Il faut s'en « tenir à cest ordre de nature, qui est la vraye reigle ».... Pas de « fard, pour pervertir la simplicité que Dieu a mise en nature ^ ; » pas de « mignardises braves, pour nous faire reluire, comme si nous estendions nos ailes, ainsi que des paons pour nous y mirer **. »

« Quand il n'y auroit point de loy escrite, nature ne l'enseigne-t-elle point?... Ceux qui prennent plaisir à se desguiser despittent Dieu, comme en ces masques et en ces momons, quand les femmes s'accoustrent en hommes et les hommes en femmes ^. «

Il faut que la femme soit « modeste : voilà le vray ornement d'une femme

1. Deutéronome, Opéra XXVII, p. 108. — Nous avons cité le très beau passage où Calvin montre Dieu ajoutant à la 'nécessité^ pour nous <resjoiiir... outre la nécessité,» « plus qu'il ne faut» pour « nous resjouir en tous nos sens, en toutes sortes, » etc. (Opéra XXVIII, p. 35-38.)

2. Deutéronome. (Opéra XXVII, p. 401, 402.) — 3. On possède un traité de Lambert-Danneau, de 1580: Traité de l' estât honneste des chrestiens en leur accoustrement. — 4. Commentaires, i Timothée II, 9.

S. 0/«rrt XXVIII, p. 19. — 6. Ibid., LUI, p. 205. — 7. Ibid., XXVIII, p. 35-38. — 8. Ibid., LUI, p. 204. — Il ne faut pas « changer à chaque minute, » de costume, et < nous desguiser; » c'est « une chose desplaisante à Dieu », encore qu'il n'y ait rî?n de « mal ». (Deutéronome. Opéra XXVIIl, p. 22.)

9. Opéra XXVIIl, p. 18, 19. — ■< Ces grands seigneurs, et ces braves, qui voudront là porter des miroirs au col, c'est-à-dire, des poupées qu'on regarde de loin, on les devroit faire tous cousturiers, puisqu'ils prennent si grand plaisir à trouver tant de diverses sortes d'habits pour se desguiser. {Ibid., p. 21.)

6g2 CONCLUSION

qui craint Dieu. » Alors elle ne sera pas « comme une idole peinte, » avec des fards, des dorures, des fausses perruques et choses semblables... ; » « elles ne seront point ainsi doraillées', » bien que, même les bijoux en or, Calvin ne le défende pas absolument. « Non pas, a-t-il bien soin de dire, qu'il soit totalement défendu de porter de Tor ou des pierres précieuses -. » — c En tout cas, nostre ornement est intérieur. Car si nous pensions à nous orner devant Dieu et devant ses anges, nous n'aurions pas si grand loisir de chercher des paremens pour les corps. Celuy qui se soucie d'estre tant bien accoustré et bien paré, c'est signe qu'il a son âme rouillée, pleine d'ordure, et qu'il ne se soucie guère de la nettoyer, ni de l'entretenir '\ «

3. Comme les vêtements, les aliments '' doivent être naturels r « O voilà un bon cuisinier... quand ils ont meslé les choses pour faire des saupiquets nouveaux, et je ne say quoy pour complaire à ceux qui demandoyent d'estre traittez trop délicatement. Il faut détester tout cela, et seroit à souhaiter que telles gens fussent avortez au ventre de leurs mères ^. »

La nature, et pas d'excès : entre ces deux limites tout est compris. « Nous aurons honte de gourmander, de sorte que nous ressemblions à des chiens, ou à des porceaux, et que l'image de Dieu soit déffigurée en nous, quand nous serons crevez de boire et de manger à outrance ^. »

Encore une fois, tenons-nous au « moyen », à la bonne moyenne, au juste milieu. « Le moyen, dit-il, de reprendre et corriger un abus, n'est pas de le mesler et confondre avec le bon usage, pour condamner indifféremment l'un et l'autre ensemble. »

Comme exemple prenons le vin.

Calvin ne condamne pas du tout l'usage modéré du vin. « Si, dit-il, pour reprendre les abus (au boire et au manger) quelcun condamnoit totalement l'usage du vin, et de toutes bonnes viandes, ne seroit-ce pas blasphémer Dieu, d'ainsi vitupérer et réprouver les bonnes créatures qu'il a destinées à nostre usage ' ?» — Ce sont les Nazaréens, et non tous les fidèles qui « doivent s'abstenir de toute boisson enivrante,... et de toutes les délices communes (commimibus oiiuiibus delitiis) ^. «

1. opéra LUI, p. 201, 202. — "2. Commentaires, i Timothée II, 9. — :i, Upcra LUI, p. 205, 206.

l. Sur les repas, voir Jean Calvin, III, p. 83 et ss.

•"i. Opéra XXVIII, p. 35. — < Nous prophanons l'usage pur et naturel des bénéfices de Dieu, quand nous faisons des mi.xtions trop grandes par nos cupiditez, > comme si nous avions < conspiré de changer tout ce qui est en nature. " Faut-il alors dire que « tous meslinges . sont des péchés? . Je ne parleray pas si rudement, mais tant y a que ce principe est venu d'une convoitise mauvaise. »

r,. Deutéronome. OperaXXNW, p. 196. - 7. Opéra VII. p. 93T. Brève instruction contre les anabaptistes.

H. I Lib. Sam. Opéra XXIX, p. 267. — Calvin signale parmi les papistes, . qui ont grand soin de ne pas faire vœu de s'abstenir de vin, » les Chartreux, ces . demi-anges ., qui . se feroient scrupule de toucher à une bribe de viande, et se gorgent de vin . {vino vero ingurgitare). — [Opéra XXIX, p. 267, 368 ) — Qu'aurait-il dit des Chartreux fabriquant de la Grande-Chartreuse>

ÉCONOMIE POLITIQUE 6g3

En latin et en français, dans V histitittion ' et dans ses sermons, il commente le texte du Psaume, disant que le vin réjouit (laetijicat) le cœur de l'homme : <i Dieu ajouste le vin pour conforter [ad susteiitandiim) et resjouyr {ad exhilarandiim) le cœur de l'homme -. » On sent qu'il a bu avec plaisir maint verre de vin avec ses amis, quelquefois trois verres et plus. « Si un homme sent son cerveau débile et qu'il ne puisse porter trois verres de vin qu'il ne soit surprins, s'il boit sans discrétion, n'est-il pas comme un porceau^ ? » C'est à chacun de se connaître. Mais il n'en a pas moins horreur de l'ivrognerie, et il en parle absolument comme nous parlons de l'alcoolisme. C'est une malheureuse passion qui fait « préférer mourir plutôt mille fois que de s'abstenir » Ils sentent que cela « est nuisible à leur âme et à leur corps, » mais « cela leur fait plaisir \ » — « Ils se tuent d'eux-mesmes, comme s'ils se vouloyent coupper la gorge : quand ils viennent à table, ils s'y mettent comme chiens, et s'en lèvent comme pourceaux.... En un homme yvre il n'y a plus ni honnesteté, ni discrétion, non plus qu'en un asne ou en un cheval, et encores il est beaucoup pire. Car les bestes retiennent encores leur naturel, mais un homme est tout desfiguré, c'est un monstre ■'. » Son style réaliste vient en aide à son indignation et à sa répulsion. « Les yvrongnes sont tellement adonnez au vin qu'ils rendent à plein gosier une puanteur insupportable ; jamais ils ne sont soûls de boire, et d'entonner le vin en leur estomac, jusques à ce qu'en roulant, ils jettent, voire mesme en vomissant, une senteur pour tout empuanter *. « Bref, « l'ivrongnerie est la mère de tous maux.... L'ivrongnerie en soy mérite bien une griefve punition '. «

4. La question des jeux et du jeu nous amène en face du reproche le plus général fait à Calvin. La réponse est toujours la même : rien d'absolu, mais en tout de la modération.

Nous avons déjà eu occasion de voir que Calvin ne prétendait pas interdire tout délassement, tout jeu. A propos d'une révolte d'étudiants à Strasbourg, il écrit : « 11 faut avoir quelque indulgence pour la folie humaine (aliqiiid indiilgendum) et ne pas pousser la rigueur au point de ne pas leur accorder ici et là le droit défaire des inepties (ineptire liceat)^. ■> Plus tard à Genève, à propos de représentations théâtrales, contre lesquelles son collègue Cop a fulminé du haut de la chaire, il estime au contraire que le Conseil doit user d'indulgence [indulgeri), car « on ne peut refuser au peuple tout divertissement {non posse negari omnia oblectamenta)'^. » « Vray est, dit-il, que nous n'oserions pas condamner du tout les

1. III, X, 2. — 2. Opéra XXVII, p. loS; XXVIII, p. 36, 37; XXX, p. 565. - •!. Deutéronome. Opéra XXVI, p. 510. — 4. I Lib. Sam. Opéra XXX, p. 5S9. — o. Sermon sur Tite. Opéra LIV, p. 441, 4SO-

Page 1