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Calvin résumait la situation en ces mots : « Les nôtres ' s'efforcent d'établir la discipline, avec une grande énergie, mais en dissimulant, de peur que les méchants, en étant avisés, ne s'opposent aux débuts. Si Ton constitue ici un ordre tolérable, ce sera une bonne voie tracée pour que vous y passiez [la lettre est adressée à Farel], au cas où, à la première réunion, elle serait demandée par la réunion unanime des frères "^. »
« Des efforts; ...en dissimulant.... Si.... » « Cachons-nous », dit Mélanchthon. Et Capiton, croyant l'Eglise perdue, demande la mort ■'.
Et alors, c'est Calvin qui relève tous ces courages abattus '*. « Si notre vocation est du Seigneur... le Seigneur nous bénira.... Tentons tous les remèdes ; s'ils échouent, n'en continuons pas moins jusqu'au dernier souffle ■'. »
11 introduisit donc la Discipline dans sa communauté. Il interdit la Cène à une certaine « peste ». « J'ai mes combats, et certes pénibles (ardita) ; ils m'exercent, mais ils ne m'écrasent pas ''. » — « Jusqu'ici beaucoup avoient l'habitude de se présenter à la Cène témérairement. Mais pour la communion de Pâques ' je signifiai que nul ne serait admis par moi à moins d'en avoir demandé d'abord l'approbation. » A la discipline de l'excommunication, il ajoute ce qu'il appelle l'examen, une sorte de confession calviniste, dont nous avons parlé **. — La première Eglise française était « dressée » et elle allait servir de modèle à toutes les Eglises de France.
2. Aussi quand l'heure du retour à Genève sonna, Calvin était décidément prêt. Il posa ses conditions et la première " fut qu'on lui promît « de tenir la discipline, » c'est-à-dire d'avoir un « Consistoire ordonné » et par conséquent des Anciens '".
l. Les pasteurs de Strasbourg selon M. Herminjard, Correspondance, etc., V, 144, n. 13. — i. Opéra Xi\ p. 279, — 3. Mars 1539. Opéra X^, p. 331.
4. On ne se trompera pas sans doute si l'on pense retrouver l'influence de Calvin dans deux documents, présentés l'un par Mélanchthon et l'autre par Bucer au Colloque de Ratisbonne, et insérés par Calvin dans ses Acles de Ratisbonne (1541). Mélanchthon, tout en s'exprimant à sa façon sur le rôle du magistrat, ajoute: « Que les jugements [sur les mœurs] soyent commis aux esleuz, qui seront en certain nombre, gens graves, sçavans, et équitables, etc. > {Opéra, V, p. 624.) Et Bucer: « Il sera donques besoing d'y [à ce ministère des clefz] ordonner personnages, plusieurs en nombre, de bonne gravité, et ayans bonne prudence spirituelle, et qu'on les eslise de tous les estatz de l'Eglise, tellement que cette puissance ne soit point par devers un seul. » — Un peu plus loin Bucer dit : « Saint Paul en nommant les gouvernementz, ne parle pas tant seulement des ministres, mais de ceulx qu'on eslisoit de tout le corps de l'Eglise, pour avoir regard sur les meurs. » {Ibid., p. 638, 639.) Et cela ressemble fort au passage que nous avons cité du Commentaire de Calvin sur les Romains (1539). — « Sur plusieurs points (examen des ministres, catéchisme, consistoire) on ne saurait méconnaître une ressemblance entre les réformes proposées à Ratisbonne par Bucer et Mélanchthon et les Ordonnances de Calvin. > (Kampschulte, I, p. 391, n. 2.) A Ratisbonne, Calvin avait causé avec Mélanchthon et Bucer, et il est facile de deviner celui qui avait poussé les autres.
.5. Opéra X>, p. 331. — li. A Farel, 1539. Ibid., p. 339. — 7. 29 mars 1540, Opéra XI, p. 31. — •8. Voir Jean Calvin II, p. 412. — it. L'autre était de « tenir catéchisme. » Discours d'adieu aux ministres. Opéra IX, p. 894. — 10. « Calvin, dit la Vie par N. Colladon, protesta de n'accepter point la charge de ceste Eglise, sinon qu'il y eust Consistoire ordonné et discipline ecclésiastique convenable, pour ce qu'il voyoit que telles brides estoyent nécessaires. • Opéra XXI, p. 64.
l68 i.A PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
Même avant son retour, une première tentative est faite, 5 avril 1541, par Viret, son ami, son correspondant, qui voudrait lui préparer les voies. « Afin qu'il est besoing fère plusieurs remonstrances à plusieurs que vive mal, aussi des causes de mariage, ordonné qu'il soit érygé un Consistoyre, lequel se debvra tenyr tous les jeudiz, et qu'il soient présent deux du Petit Conseyl et deux du Grand et un secrétaire'. « — Mais la césaropapie genevoise ne montrait aucun empressement à laisser entamer ses prérogatives -. — Le vendredi 8. l'affaire est renvoyée « az une aultre foys ■'. » Le samedi 23, l'affaire est renvoyée « selon les affères que surviendront''. » — Le mardi 17 mai, l'affaire est renvoyée « à laz venue de noz ambassadeurs estant a Basle ^ » — Et lorsque Calvin arrive, rien n'est fait. Il dut « tout recommencer comme à nouveau ''. «
Rentré à Genève le 10 septembre, il se présente devant le Conseil dès le surlendemain, le i3, et prie « mectre ordre sur l'Lglise. » « J'ai exposé au Conseil, raconte-t-il lui-même, que l'Eglise ne peut subsister, si on ne constitue une certaine police (regimen), telle qu'elle est prescrite par la Parole de Dieu et quelle fut observée dans l'ancienne Eglise '. » Séance tenante, le Conseil décide : « Quant aux Ordonnances sus l'Eglise et Consistoyre, az esté résoluz que Ton doybje suyvre apprès icelles fère**. » Une commission est nommée pour avoir « conférence » avec les prédicants.
Cinq conseillers, sur six ^, sont dévoués à Calvin, et les trois prédicants '" partagent ses idées. Le Réformateur a de l'espoir : « Quelque chose sera sans doute obtenu ". »
En quatorze jours '^, dit Calvin à Bucer (en treize, exactement), c'est-à-dire le 26 septembre, le projet de la Commission est terminé et déposé. Les Ordonnances « hont esté lisues '■'. »
Mais, n'osant lui résister en face (« le peuple, avait dit Calvin, est en somme consentant /'/e^e/7z habemus iitciiuque obsequeniem... mais il y a beaucoup de vice
1. Annales, p. 277. R. d. C, mardi 5 avril 1541, Vol. 35, p. 145'.
i. Elle en avait montré moins encore, le 13 janvier 1540, lorsque, par une ouverture assez curieuse, Berne lui conseilla d'ériger un Consistoire ou Cour spirituelle. Les Genevois avaient répondu : « Pour ce que n'avons pas grand pays ny terres, des choses spirituelles la cognoyssance s'en fayt en Conseil estroyt, ayant convoqués avecq eulx les sieurs prédicants. » (R. d. C, Vol. 34, f. 127.) Et cependant il est très probable que le Consistoire à la mode bernoise, et tel qu'il existait, par exemple, à Gex et à Ternier, « était entièrement dépendant de l'autorité des baillis et n'avait d'autre analogie, que celle du nom, avec l'institution que Calvin parvint à établir à Genève. » A. Roget, Histoire du peuple de Genève, II (1873), p. 3, n. I. — Genève était encore plus césaropapiste que Berne.
.!. Annales, p. 277. R. d. C. Vol. 35, p. 148. — 4. Jbid., p. 278. R. d. C. Ibid., p. 173. — 0. Ibid., p. 279. R. d. C, Vol. 35, p. 207. — fi. A Myconius, 14 mars 1542. Opéra XI, p. 377. — « Il fallut donc commencer par ce commencement [principio /une fuit inchoandtim) que des Ordonnances ecclésiastiques fussent rédigées, » à N., janvier 1542. — Opéra XI, p. 363. — 7. i6 sept. 1541, à Farel. Opéra XI, p. 281.
8. Annales, p. 282. R. d. C, Vol. 35, p. 324. — 9. C'étaient Claude Pertemps, Ami Perrin, Claude Roset. Jean Lambert, A. Porral et Jean Balard. Le choix de ce dernier, resté bon catholique, était curieux.
10. Les ministres étaient donc Calvin, Viret et les trois pasteurs restés en exercice. — H. Opéra XI, p. 281. — 1-2. Autre part Calvin dit en vingt jours, « intra viginti dies formulant composuimus >• [Opéra XI, p. 363, janvier 1542). On ne voit pas trop comment il compte. — 13. Annales, p. 283. R. d. C, Vol. 35, P- 339-
Les anciens lég
et dans la tête et dans le cœur o), quelques ministres étaient allés voir les conseillers en particulier', et leur disaient « de ne pas jeter à leurs pieds ce qu'ils avaient dans la main, de ne pas abdiquer le pouvoir que Dieu leur avait confié-. » Nos césaropapes n'avaient vraiment pas besoin de la perfidie de ces serpents tentateurs. Aussi plusieurs membres du Conseil témoignent d'une nonchalance sio-nificative. Ils ne se montrent pas « obéyssant az comparaystre pour adviser sur les dictes ordonnances. » Il faut que « encore de rechief soient demandés, avec demande, sus le serment, » et que « remonstrances » soient faites « à ceux que ne sont comparus •'. « Le lendemain, 29 septembre, on u suyvit az lyre aulchongs articles des ordonnances, » et ont été « les ungs acceptées, les aultres rejectées^ »
— Le i5 octobre il n'y a pas encore de réponse définitive. « Et cela ne me déplait pas, écrit Calvin, qu'ils soient un peu lents ; nous espérons que ce qu'ils nous accorderons sera d'autant plus assuré \ « Optimisme méritoire! Le 26 octobre on « suyvyt apprès az adviser sus le Consistoyre ''. » Et le 3 novembre on arrive « jusque aut but '. »
Les ministres avaient désiré avoir connaissance des modifications (des « réparacions », dit le procès-verbal du g novembre), apportées au projet de la Commission. Ce désir, naturel, est vertement repoussé : « az eulx n'appartient les revoyer ; et il est décidé que le même jour (9 novembre), le texte sera soumis aux Deux-Cents **.
9 novembre 1541 (Séance des Deux-Cents), a Liseu les Ordonnances de l'esglise. Unq sindique doive assister au Consistoire ^. » Bonivard le dit : « Et fut drécé ainsy: Que des quattre sindiques, Fun seroit tnusjours juge du Consistoire et le chef'".» 'Voilà bien le cri du cœur... de la césaropapie. — Calvin confirme dans sa lettre : « A cela un des syndics préside ". »
Les Ordonnances, sous cette forme, sont acceptées, — « sont estes passées d,
— par le Conseil général, le dimanche 20 novembre, « sans contredicte » ; le 24, les prédicants sont « advertys » du fait '-, et le 25 on leur communique le double des Ordonnances, ainsi qu'« aux députés au Consistoyre '^ » Ils auront à prêter serment.
Ce fut le 6 décembre 1541 que le Consistoire siégea pour la première fois'''.
Nous possédons : 1° le projet sorti des mains de la Commission, 2" les annotations, faites au cours de la discussion dans le Conseil, de la main du secrétaire, 3" le texte définitif, officiel, après une dernière revision du Conseil. La comparaison de ces textes, surtout du premier et du dernier, est instructive '"'.
I. Nov. 1541, à Farel. Opéra XI, p. 322. — '2. A Myconius, 14 mars 1542. Opéra XI, p. 379. — ;t. R. d. C, Vol. 35, p. 34p. A. Roget, Histoire, II, p. 5. — t. Annales, p. 283. R. d. C. Ibid., p. 346. — .'!. A Bucer, 15 oct. Opéra XI, p. 298. — 6. Annales, p. 285 R. d. C. Vol. 35, p. 370. — 7. Annales, p. 2S5. Ibid., p. 378. — 8. Annales, p. 286. Ibid., p. 384*'. — 9. Les Annales (p. 286) disent : « Il ne suit point de procès-verbal d'une séance des 200. » — Mais cette séance se trouve indiquée R. du C. Vol. 35, p. 406.
10. Bonivard, De l'ancienne et nouvelle police de Genève (De la police ecclésiastique), éd. Fick, p. 154.
— 11. Ad ha;c unum fere ex ipsis syndicis praîsidere. Opéra XIV, p. 679. — li. Annales, p. 287. Ibid., p. 410*. — i:i. Ibid. — Ibid., p. 412. — l'i. A. Roget, Histoire, etc., II, p. 21. — l.-i. Opéra X', p. 15 et n. I. — Cornélius, Historisctie Arbeiten vornehmlich sur Refornialionsseil, 1899, p. 353.
JE.\N c.'iLViN V 22
lyO LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
« Comme ceste esglise est disposée, il seroit bon d'en eslire deux du Conseil estroict, quatre du Conseil des soixante et six du Conseil des deux cens, gens de bonne vie et honeste, sans reproche et hors de toutte suspection, sur tout craignans dieu et ayans bonne prudence spirituelle. Et les fauldra tellement eslire qu'il y en ait en chacun quartier de la ville, affin d'avoir l'œil par tout.
» La manière de les eslire semble estre bonne tellement que le Conseil estroict advise de nommer les plus propre qu'on pourra trouver et les plus suffisans, et, pour ce, faire appeller les ministres pour en communiquer avec eulx, puys qu'ilz présentent ceulx qu'ils auront advisé au Conseil des deux cens, lequel les approuvera. S'il les trouve dignes, qu'ilz facent serment particulier dont la forme se pourra facillement dresser. Et au bout de l'an, après avoir esleu le Conseil, qu'ils regardent s'ilz les deveront continuer ou changer. Colombien qu'il ne seroit expédient de les changer souvent sans cause, quant ilz se acquiteront de leur debvoir fidellement '. »
Grande, immense était la part faite au magistrat, au pouvoir civil. C'était lui qui choisissait, seulement il est vrai, après avoir fait « appelé les ministres pour en communiquer avec eux; » ce qui garantissait, au moins en une certaine mesure, l'influence et le droit de l'Eglise. Mais ce qui était plus grave, c'est que seuls des conseillers, des membres du gouvernement étaient éligibles. Et toute intervention de l'Eglise, toute simple approbation, comme tout veto, étaient passés sous silence, absolument.
Cependant le césaropapisme genevois trouva que ce n'était pas assez de suzeraineté. 11 tint à mettre dans les Ordonnances sa définition du mot Ancien : « ...Anciens, que ce dyront estre comys ou députe^ par la Seygneurie au Consistoyre. » Ce mot de « comys » est répété à chaque instant, à satiété. Non moins nombreuses sont les modifications analogues dans les autres articles, et le paragraphe qui règle les admonitions, l'excommunication se termine par cet article additionnel : « Et que tout cela se face en telle sorte que les ministres n'aient nulle juridiction civile et ne usent sinon du glaive spirituel de la Parolle de Dieu, comme sainct Paul leur ordonne, et que par ce Consistoire ne soit en rien dérogé à Fauctorité de la Seigneu) ie ne à la justice ordinaire. Mais que la puissance civile demeure en son entier -. »
A propos de ce dernier article il y avait eu une lutte extrêmement caractéristique. Le projet, parlant de l'excommunication, disait : « Qu'on luy inter-* dise la communion de la Cène et qu'on le dénonce au magistrat. » — « Qu'on le sépare de TF^sglise et qu'on le dénonce. » A quoi le Conseil avait ajouté : (I Item nous avons ordonné que les dictz ministres n'ayent à ce [se] atribuy [attribuer] nulle juridiction, mes seulement doybjent aoyr les parties et fère les remonstrances susdictes. Et sus leur relation pourrons adviser et fère le jugement, selon l'exigence du cas ■'. »
I Opéra X', p. 22, 23. — Buisson, Sébastien Caslellioii, sa vie et son œuvre, 1892, I, p. 137, 138. i. Opéra X', p. 30, 11. I. — 3. Ibid., X-', p. 29, et 11. S.
LES ANCIENS
Ainsi on n'osait pas effacer le droit du Consistoire, mais on le contredisait formellement ; on Fannihilait. C'était retirer d'une main et d'un cOup ce qu'on avait accordé de l'autre, peu à peu. La césaropapie triomphait comme à Zurich et à Wittemberg.
Tout était-il donc perdu : La Commission para le coup en proposant un autre article additionnel, article habile et qui, accordant au magistrat tout ce qu'il pouvait réclamer justement, l'empêcha de refuser injustement le droit du Consistoire.
L'article additionnel du Conseil refusait au Consistoire toute juridiction ; l'article additionnel de la (commission lui refusa seulement toute juridiction cii'ilc et reconnut ainsi que la « puissance civile » demeurait en son entier. — L'article additionnel du (>onseil réduisait le Consistoire à « ouïr » les parties, et aux remontrances. L'article additionnel de la Commission spécifie : « Où il sera besoing de faire quelque punition ou contraindre les parties: » uniquement dans ce cas, le Conseil advisera et fera jugement '. »
Ainsi le projet de la Commission ne répondait pas tout à fait, — loin de là, — au.x principes toujours affirmés par Calvin. Le texte définitif s'en écartait encore plus. Calvin, qui avait lutté habilement, avec ténacité, regretta et accepta. « Les Ordonnances ne sont pas tout ce qu'elles devraient être [non salis absnlu/am), mais, vu l'infirmité du temps, elles sont tolérables {tolerabilem)-. »
Le 2() novembre 1541, il avait écrit à Farel cette phrase, que la plupart des historiens déclareraient absolument invraisemblable si elle n'était pas parfaitement authentique: «Vive le proverbe {valeat proverbium): quand on ne fait pas ce que nous voulons, voulons ce que nous pouvons (qiiando non fit quod poluiinns, velimus quod possiimns) ''. » Et trois mois' après à Myconius : « Nous avons un certain Consistoire {qualecunqne presbyterorum judiciuni), et une forme de discipline, telle que les temps la comportent [qualem ferebat teniporuni infinuitas).y> Il faut s'en contenter, d'autant plus que cela même ii n'a pas été obtenu sans beaucoup de sueur (sine maxime sndnre) ''. »