‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 48 sur 176 · Bf , p · texte numérisé non relu

Bf , p

jnAN CALVIN V

1 . Certes les païens ont été des hommes, avec un cœur d'homme, et Ton peut être certain, à priori, qu'ils ont fait plus d'une fois œuvre d'assistance. En effet, ils ont pratiqué la libéralité. Les empereurs ont fait des distributions, des largesses, des aumônes, si Ion veut, dans des proportions colossales : on sait le mot « panem et circenses. » Mais tout cela n'était pas un « Soin des pauvres, » et le premier chapitre de l'ouvrage de Ulhorn sur la charité, n'en est pas moins intitulé (I un monde sans amour '. » Nous ne citerons qu'une phrase d'Aristote, le plus grand, et le plus représentatif des philosophes païens. Il propose pour résoudre le problème de la misère deux moyens : rinfanticide et l'avortement. « C'est à la loi, dit-il, de déterminer quels sont les enfants qu'on doit nourrir ou vouer à la mort par l'abandon.... Si les mœurs répugnent à l'exposition des enfants nouveau-nés, et qu'au delà du nombre légal quelques ménages deviennent féconds, il faudra pratiquer Tavortement avant que l'embryon ait reçu le sentiment et la vie ; c'est une condition qui seule rend cet acte criminel ou innocent -. »

2. Ici il nous faut noter que l'idée du paganisme sur le pauvre — son sentiment d'indifférence allant jusqu'à la cruauté — est corrélative de son idée sur le travail, de son sentiment de mépris, de dégoût pour le travail manuel.

Le païen, qui pouvait vivre sans travail, en était fier, et manifestait brutalement sa fierté. Celui qui, par son travail, gagnait son pain quotidien, en avait honte, même si son travail mettait en activité les forces intellectuelles les plus nobles, et produisait les œuvres les plus sublimes. Parlant des chefs-d'œuvre de Phidias, Plutarque disait que chacun devait en admirer la beauté, et que cepen-

i. Ulhorn, Die christliche Liebcsthàtigkeit in der alten Kirclic, 1882, p. 3-39.

2. Cité par P. Strauss, Assistance sociale, p. 10, 11. — Si dans tout païen il y a eu un homme, on peut ajouter que dans tout homme il reste un païen. Les antichrétiens modernes ont répété les solutions que le paganisme avait données au problème de la misère. En 1798, Malthus, animé il est vrai d'un tout autre esprit que ceux qui portent aujourd'hui son nom, dans son Essai sur le principe de la population, écrivait le fameux passage, supprimé dans les éditions subséquentes : « Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance, qu'il peut justement leur demander, et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et, en fait, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert vacant pour lui. Elle lui commande de s'en aller. » — Le suicide ou l'assassinat (infanticide)? (Strauss, p. 5) — Plus récemment encore Herbert Spencer n'a pas condamné avec moins d'énergie toute assistance. La qualité d'une société, d'après lui, baisse sous le rapport physique par la conservation artificielle de ses membres les plus faibles, et sous le rapport moral par la conservation artificielle des individus les moins capables de prendre soin d'eux-mêmes. La société s'épure d'elle-même. Les faibles usurpent leur part de nourriture, ce sont des intrus ; ils se perpétuent et, en fin de compte, ils appauvrissent, ils affaiblissent la race. « On a le droit de se demander si la sotte philanthropie, qui ne pense qu'à adoucir les maux du moment, et persiste à ne pas voir les maux indirects, ne produit pas au total une plus grande somme de misère que l'égoïsme extrême. » — P. Strauss, p. 6. — Voir H. Spencer, Introduction à la Science sociale, et la réfutation par Alfred Fouillée, La propriété sociale et la démocratie, 1884, p. 83-108. — Ni hospices, ni hôpitaux, ni sotte philanthropie ! Pas de charité !

dant aucun jeune homme de bonne famille ne désirerait les avoir faits. Sans doute, il y eut des opinions différentes. Hésiode soutint qu aucun travail n'était déshonorant, mais seule Foisiveté. Socrate proclama le même principe. Mais renseignement de Socrate ne laissa pas beaucoup de traces *. Et, en résumé, le paganisme s'en tint à laxiome d'Aristote et de Cicéron, ces deux oracles de la sagesse antique : a Aux esclaves revient tout ce qui exige l'emploi des forces corporelles, aux citoyens ce qui demande l'exercice de l'intelligence, excepté la guerre pour défendre la cité, et l'agriculture pour la nourrir. » « Il y avait certes de la grandeur dans cette théorie. Malheureusement elle avilissait le travail en le séparant de l'intelligence et de la liberté ; elle jetait dans la paresse et dans les révolutions le pauvre de condition libre; et, en faisant de l'esclave un instrument, une machine à face d'homme, elle créait tous les maux et tous les dangers de la servitude "^. »

Avant le christianisme, a dit Ulhorn, il n'y a pas eu de vrai « Soin des pauvres ^. »

3. En face de ce paganisme, le christianisme dressa la protestation de sa charité. Le peuple ravi exprima son étonnement et son admiration par la parole célèbre : « Voyez comme ils s'aiment. ;> — Lucien, voltairien seize siècles avant Voltaire, poussa un éclat de rire : « Leur législateur les a persuadés qu'ils sont tous frères », et Julien l'Apostat jeta un cri de rage : « Ce qui a le plus contribué aux progrès de l'impiété [l'impiété des Galiléens, c'est-à-dire des chrétiens], c'est la bienfaisance.... Il faut, je pense, que nous pratiquions réellement ces vertus. Il serait honteux, quand aucun des Juifs ne mendie, quand les Galiléens [c'est-à-dire les chrétiens] nourrissent non seulement leurs pauvres, mais les nôtres, qu'on nous vît négliger nos nécessiteux. »

L'Eglise avait confié le soin des pauvres aux diacres : « ceux-là, dit Calvin, que l'Eglise ordonne pour distribuer les aumônes, comme procureurs et dispensateurs du bien public des povres : des quelz l'origine, institution et office, est escripte, Luc aux Actes (Act. 6)'*.»

4. Naturellement, à la nouvelle conception de la charité correspondait une nouvelle conception du travail. « Le paganisme avait anobli l'oisiveté et déshonoré le travail, en faisant du travail une œuvre d'esclave et de l'oisiveté un droit pour le citoyen. Le christianisme, au contraire, anoblit le travail et déshonora l'oisiveté, en faisant descendre l'oisiveté au rang de péché mortel, et en élevant le travail au rang de vertu. » — Jésus-Christ n'appela pas auprès de lui les grands de la terre ; c'est parmi des pêcheurs, des ignorants, des ouvriers, des hommes

l. Voir dans la Reformirte Kirchen-Zeitmig (n» 25 à 29) 1902, une série d'articles sur la Reformation et le travail. Ces articles résument les travaux de Schmoller, Wiskemann, et Ulhorn. — i. L.-M. Moreau- Christophe, Du problème de la misère, 1851, 1, p. 385. — 3. Real-Encyclopiidie, II, article Armenfiflege, p. 92. — 4. Bf, p. 701. IV, III, 9. — C.-E. Babut, Le diaconat d'après le Nouveau Testament, rapport présenté au congrès des diaconats de Lille, le 23 octobre 1902.

de rien, suivant le monde, qu'il choisit ses disciples. « Lui-même, il se fit ouvrier. C'est ainsi qu'il donna au travail des titres de noblesse. » — Saint Paul déclara que celui qui ne travaillait pas ne devait pas manger. Et au précepte il joignit Texemple : « Nous avons travaillé jour et nuit, avec peine et fatigue, pour n'être à charge à aucun de vous. » ( i Cor. IV, 1 2 ; 2 Thess. III , 8.) Et saint Chrysotome : « Ne proclamons pas trop le bonheur des riches, ne méprisons pas les pauvres, ne rougissons pas des métiers, et ne croyons pas qu'il y ait de la honte dans les occupations manuelles ; il n'y a de honte que dans l'inaction et dans l'oisiveté. S'il eût été honteux de travailler, saint Paul ne l'eût pas fait, et ne s'en fût pas tant vanté dans l'Ecriture. Si les métiers étaient une flétrissure, il n'aurait pas déclaré ceux qui ne travaillent point indignes de manger ^ »

I. L'Eglise apostolique et l'Eglise primitive exercèrent merveilleusement le « soin des pauvres ». Tous les principes furent posés, toutes les conséquences furent déduites. L'idéal fut réalisé. — Puis la corruption de l'Eglise amena la disparition du diaconat.

« Les diacres, que nous forgent ces gens-ci, dit Calvin, qu'ont-ils de semblable [avec ceux des apostres et de l'Eglise ancienne] ?... Ils disent qu'il appartient à leurs diacres d'assister aux prestres, et de ministrer en tout ce qui est requis aux sacremens, comme au baptesme et au chresme, de mettre le vin dedans le calice, et le pain en la patène, d'ordonner bien l'autel, porter la croix, lire l'Evangile et l'Epistre au peuple. Y a-t-il en tout cela un seul mot du vray office des diacres?... Touchant les sous-diacres, qu'est-il mestier d'en parler? Car comme ainsi soit que jadis ils eussent le soin des povres, on leur a attribué je ne sçay quel estât frivole, d'apporter les burettes et le mantil près de l'autel, donner à laver aux prestres, colloquer sur l'autel le calice et la patène, et choses semblables. »

Et, avec sa rudesse, Calvin parle des « farces », des « bastelleries », des « manigances de leur fripperie. » « Ils veulent que nous pensions que le S. Esprit soit enclos en ces badinages : mais à qui est-ce qu'ils pourront le persuader - ? » Malheureusement il y eut pire : avec la disparition des biens des pauvres, le diaconat, le bien des pauvres lui-même disparut. « Le diacre, dit Calvin, qui estoit procureur des povres, recevoit ce qui estoit oflFert pour le distribuer. Maintenant de toutes ces aumosnes, il n'en vient une seule maille aux povres, non plus que si on les jettoit au profond de la mer.... Car comme les brigans, après avoir esgorgé les povres passans, en divisent le butin entre eux, ainsi ces bons preud'hommes, après avoir esteint la clairté de la Parole de Dieu, comme ayans coupé la gorge à l'Eglise, ont pensé que tout ce qui estoit dédié à saincts usages leur estoit exposé en proye et en rapine ^ »

1, Moreau-Christophc, Du problème de la misère, II, p. 14S, 154, 156. — i. IV, xix, 32, 33. — :t. IV, V, 15-

A l'origine tous les biens de l'Eglise avaient été « administrés à volonté, » parce qu'on pouvait « se fier à la bonne conscience des évesques et diacres. » — Puis vint la convoitise, la mauvaise administration, les scandales. — Alors on fit quatre parts des revenus de l'Eglise : une pour le clergé, une pour les pauvres, une pour les dépenses de l'Eglise, une pour les étrangers et les pauvres « survenans*. » — Mais finalement les évêques, les prêtres des villes, les chanoines absorbèrent tout ; « il n'en revienst point un seul denier aux povres. « — a Qu'ils me respondent en brief, ascavoir si l'ordre des diacres est une licence de desrober et brigander. S'ils le nient, ils seront contraints de confesser que cest ordre n'est plus entre eux, veu que la dispensation des biens ecclésiastiques est apertement convertie d'eux en une volerie méchante et plène de sacrilège -. »

2. Encore une fois c'est d'un langage rude, violent : c'est de la polémique du seizième siècle. Sans doute. Seulement, quelques épithètes à part, il se trouve que l'histoire, même l'histoire écrite par des catholiques, que dis-je ? par des prêtres, parle comme Calvin.

« Au milieu de la désolation nationale (au quinzième siècle), dit un auteur récent, le prestige de l'Eglise avait baissé avec son état moral. Le régime féodal disparaît, le clergé se départit progressivement de ses attributions charitables ; il néglige ses devoirs et s'attire les plus dures remontrances. L'abbé de Récalde, après les représentants les plus autorisés de l'Eglise, a sévèrement apprécié, dans son Abrégé historique des hôpitaux, ces défaillances fréquentes. «La plupart des » clercs, dit-il, qui avaient l'administration des hôpitaux l'avaient tournée en » titres de bénéfice, et, par un abus énorme de la confiance qu'on avait en eux, » ils appliquèrent à leur profit la plus grande partie du revenu, négligeant l'en- )) tretien des biens et des bâtiments, et même le soin des pauvres ^ » — Si l'on se défie d'un abbé cité par Strauss, qu'on écoute Moreau-Christophe parlant de « l'Eglise trahie dans ses œuvres par ses propres ministres, » « de la foi étouffée sous le tas de désordres de toute nature, » et de « la charité monastique cessant d'être la mère des pauvres pour en devenir la marâtre. Les mendiants, qu'elle continua à recevoir à sa porte, ne furent plus pour elle qu'un moyen de dissimuler, par d'hypocrites aumônes, sa fastueuse cupidité'*. » — En i3i2, le concile de Vienne se vit obligé d'enlever l'administration des hôpitaux aux clercs pour la confier à des la'iques \ » — En 1484 le Conseil de Nuremberg obtint une indulgence pour agrandir l'hôpital. L'indulgence fut achetée et rapporta 20000 gulden. Mais l'argent fut envoyé à Rome, et la ville n'en toucha pas un pfennig. En 1490, nouvelle indulgence accordée par Innocent VIIL Elle rapporta 65oo gulden. La ville en reçut 600'' ! — Et en résumé il se trouva d'un côté une immense richesse de l'Eglise, une foule de fondations charitables et d'hôpitaux, des biens des pauvres comme on n'en avait jamais vus, — de l'autre, une mendicité immense, conjointe avec les vices de toutes sortes '.

1. IV, IV, 7. — -2. IV, V, 16. — 3. Cette citation de l'abbé est faite parP.-S. Strauss, Assistance sociale. Pauvres et mendiants, 1901, p. 34. — i. Moreau-Christophe, II, p. 461 et 450. — '.'>. Ibid., Il, p. 461, n. i. — <). Achehs, Lehrbuch der praktischen Théologie, 3" éd., 191 1, III, p. 167, 168. — 7. Ibid., p. i66.

Un dernier fait ne sera pas le moins instructif. Il est emprunté à l'ouvrage d'un sincère catholique, Alph. Jobez, La femme et i enfant^ : « Le clergé, qui avait vu ses ressources fléchir sous le poids des dépenses considérables qu'entraînaient l'entretien et l'éducation des enfants abandonnés, avait rejeté cette charge sur les communes. — Or ce clergé si pauvre, qui ne pouvait s'acquitter du plus important des devoirs que lui imposait la charité, trouva tout à coup des ressources immenses pour alimenter la guerre civile. Au retour de Henri III de Pologne, il contribua aux armements contre les huguenots pour 60 millions de livres.... Et quand saint Vincent de Paule prit en main « cette grande cause de l'enfance, » est-ce le clergé qui lui vint en aide ? Nullement ; ce furent les dames de la cour, à la prière de qui Louis XIY accorda le château de Bicètre pour servir de refuge à ces malheureux. Quel emploi recevait donc le patrimoine des pauvres ^ ? »

3. Que s"était-il donc passé? — Certes l'Eglise avait souvent montré une admirable charité, et on ne saurait la rendre responsable de certaines transformations économiques, qui aggravèrent beaucoup le malaise social. Il n'en est pas moins vrai que l'Eglise avait abandonné la doctrine fondamentale de l'Evangile, la justification par la foi, pour donner, dans sa dogmatique et dans sa piété, la place centrale, fondamentale au dogme du mérite. ■ — • Et ce dogme du mérite avait fait de la pauvreté, et spécialement de ce qu'il y a de plus volontaire dans la pauvreté, la mendicité, une œuvre méritoire. — De plus, et peut-être surtout, si cette mendicité procurait des mérites à celui qui la pratiquait, elle en procurait au moins autant à celui qui la soulageait. Même le bénéfice de celui-ci était double: il faisait une œuvre méritoire, et il s'assurait les prières, Paternoster, Ave Maria du mendiant.

Or la mendicité est à l'aumône ce que sont entre elles les deux faces d'une médaille. Le mendiant demande l'aumône; le fidèle fait l'aumône. Demander l'aumône est une bonne œuvre; faire l'aumône, est une bonne œuvre. Dans les deux cas, il y a une bonne aff"aire pour tous deux : pour l'àme de tous deux. Et quelle affaire ? le gain du ciel !

Dès lors qu'importaient les « aumônes multipliées par les couvents ? » Il ne s'agissait pas de corriger, d'améliorer les mendiants, encore moins de les supprimer. Les supprimer ? mais ils exercent un état, une profession indispensable à l'Eglise, aux fidèles: « Il manquerait beaucoup à l'Eglise, s'il n'y avait pas de pauvres, » disait Grégoire-le-Grand. Déjà Chrysostome avait affirmé que le pauvre a moins besoin du riche que le riche n'a besoin du pauvre. Et il avait donné ce conseil : « Ne t'informe pas trop des mœurs du pauvre ; il n'a qu'un titre, c'est son indigence. Ne lui en demande pas davantage. Dieu t'a déchargé de toute enquête ultérieure ; elle le regarde seul. » Et saint Jérôme : « Grand est le bienfait que le riche reçoit du pauvret « Supprimer la pauvreté?

1. Alph. Jobez, La femme et l'enfant, 1852, p. 242 (cité par le Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français, I, 1852, p. 214). — 2. Ibid., Bulletin, p. 213, 214. — 3. L. Maury, La prédication sociale au quatrième siècle. Discours de rentrée de la Faculté de Montauban. 19 nov. 1896, p. 41, 49, etc.

fermer cette porte des cieux ? En bonne logique, il fallait plutôt l'élargir, et multipler les mendiants.

Et c'est ce qui arriva. A la fin du moyen âge, la piété catholique trouva son expression... dans les Ordres mendiants, qui pullulèrent.

La pauvreté est la mère, la nourrice, la gardienne de la religion {mater, et nutrix et custos religionis). — Le contemplativiim otitim est supérieur au inilgare negotium de l'homme qui travaille.

4. Car de nouveau nous constatons le parallélisme, la concomitance entre l'idée du paupérisme et l'idée du travail. A la conception anti-évangélique du mérite des œuvres, l'Eglise avait fini par ajouter la conception anti-évangélique du travail. — Ce n'était pas la conception païenne, mais, par un détour, ce fut comme la conception païenne.

Pour l'Eglise, celui qui ne méprisait pas ce qui orne la vie terrestre, n'était pas propre à la vie céleste. Et tandis que l'industrie, le commerce se développaient, l'Eglise incarnait ses principes dans les Ordres mendiants.

C'était la contradiction, l'impasse. Que faire ? L'Eglise fit le pire : elle garda ses principes, mais permit de les violer. Elle distingua entre la morale des préceptes et la morale des conseils, et par les donations pieuses, faites avec les richesses injustes, elle préleva sur celles-ci des sommes de plus en plus considérables. — L'Eglise s'enrichit', mais en réalité le travail n'était que toléré : il n'avait pas une valeur morale. — C'était une nouvelle voie, qui conduisait à l'aumône. Et cette aumône grandissante eut une influence grandissante sur le travail. Le travail devait être une bénédiction : ce fut l'oisiveté qui obtint une prime. Les mendiants de plus en plus nombreux furent de plus en plus orgueilleux.

C'est en iSoq que parut à Bâle le célèbre poème Liber vagatorum, qui eut cinq éditions (dont deux par les soins de Luther). Le livre donnait les vingt-huit espèces de mendiants, avec leur langue verte ^ Il y avait des corporations de mendiants, sur lesquelles les villes levaient des impôts, comme sur les plus honnêtes professions ■'.

Ainsi, non seulement le diaconat évangélique avait disparu, mais dans l'Eglise, il n'y avait plus de place pour lui. — Il fallait, en face du paupérisme, donner à la charité de l'Eglise un autre principe : au lieu du dogme du mérite, le dogme de la justification par la foi ; et un autre but : au lieu du salut personnel, l'amélioration du pauvre.

1. . En Analeterre, dès le commencement du quatorzième siècle, la moitié environ du sol était aux mains du clergé ; à la fin du même siècle, on supputait que les taxes payées à l'Eglise étaient cinq fois supérieures à celles payées à la couronne. • Emile Chevalier, La loi des pauvres et la Société anglaise, iS95: p. 15, n. 2. — -2. B. Riggenbach, Das Annemvesen der Reformation, 1S83, p. i, 3 — ='• Real-Encyclopiidie , TU, p. 95, Art. Armenwesen.

Ce fut l'œuvre de la Réformation. Dès son écrit A la Noblesse, Luther s'écrie: « C'est bien un des plus grands besoins de la chrétienté que toute mendicité soit supprimée. » Othim, oisiveté, avait fini par dire l'Eglise romaine du Moyen âge ; et l'Eglise de la Réformation commence par dire : Negothtm, travail.

1 . Nous voici aux Kastenordiiungen (Règlements de la Caisse). Et il faut reconnaître que ces règlements posent la plupart des vrais principes du « Soin des pauvres » protestant.

Sauf sur deux points : i" Les règlements n'organisent le plus souvent quune caisse commune pour toutes les dépenses de l'Eglise (par exemple le Règlement de Leisnig, i523). Ce n'était pas pratique, et c'était dangereux. Bugenhagen, qui parmi les Réformateurs luthériens avait le plus grand talent d'organisation \ s'en aperçut. Il distingua ce qui était confondu; ainsi, en i528, dans son Règlement pour Brunswick. Mais son idée ne fut pas acceptée-. Elle ne fut pas acceptée à Wittemberg ni dans la Saxe. — 2° Et puis les Règlements abandonnèrent le « Soin des pauvres » à l'Etat.

2. Et finalement, ce sont les historiens luthériens, qui sont d'accord pour avouer que, sur ce point, la Réformation luthérienne aboutit à un échec. « L'aumône du Moyen âge, désordonnée et accidentelle, subsista. — A la fin du seizième, au commencement du dix-septième, il y eut des fondations avec prescription de prières pour les fondateurs. La théorie rejoint la pratique avec Balduin, 1628, qui, dans ses Casus conscienticv, réglemente l'aumône, comme saint Thomas; avec Jean Gerhard, qui dans sa Schnla pietatis en revient à Grégoire le Grand, et à son idée que le pauvre sert le riche '. » — Et Ulhorn : « Ce que l'on fit, correspondit malheureusement très peu à ce qu'on voulait '*. » « En toute sincérité nous devons avouer que, malgré tout le zèle déployé, et malgré tout le travail consciencieusement dépensé, la Réformation — du moins dans les pays de réformation luthérienne — n'a pas réussi à organiser un (^ Soin des pauvres » vraiment suffisant ^. ))

Quelles ont été les causes de cet échec ?

Disons tout d'abord que le problème était singulièrement difficile : on était au

commencement. Tout était à faire, et il était impossible de tout faire à la fois ®.

Ensuite ici, comme ailleurs, il y a les hésitations de la pensée ecclésiastique

1. Achelis, Lehrbuch der piakHschen Théologie, y éd. 1911, III, p. 173.

i. Richter, Die evangelischen Kirchenorditmigen. p. 1 16. — Voir Schmoller, Zitr Geschichte der naiionalùkonomischen Ansichten in Deiitscidand, vvàhrend der Reformationsperiode, dans Zeitschrift fiir die Staatswissenschafl, XVI, p. 461. — .3. Achelis, III, p. 175, 176.

4. Rcal-Encyclopâdie, III, p. 96. — « La caisse commune n'est pas devenue ce qu'elle devait devenir, la source suffisante pour subvenir aux besoins de tous les pauvres dans la communauté. L'idée que c'est la communauté, qui, au moyen de la caisse commune secourt les pauvres, est presque oubliée. . Ulhorn III, p. 140. — n. Ibid., p. 108. — Cl. Ibid., p. 118, 129.

Hi

de Luther, qui entrevoit, dans Téclair de son génie religieux, le but, et qui, dans la faiblesse de son talent d'organisation, se décourage avant de l'atteindre. Sa conception de l'organisation de la charité oscille entre ces deux éléments : un élément autonome, ecclésiastique, et un élément hétéronome, gouvernemental. La malheureuse guerre des paysans fait une fois de plus pencher la balance du côté de la césaropapie'. — A coup sûr, Luther ne méconnaît pas la charge qui consiste à administrer les biens ecclésiastiques, et à en donner une part aux pauvres. C'est une charge grande et haute. C'est la plus « haute », après le pastorat. Mais Luther n'arrive pas à séparer la charge du diacre, et à la séparer en sa qualité de charge ecclésiastique. Comme nous l'ont indiqué les Kaslennrdnutigen, il y a confusion, mélange inextricable. L'administration des biens ecclésiastiques, qui comprend les secours aux pauvres, comprend également, en même temps, le traitement des pasteurs, les bourses des écoliers. Et si Luther désire qu'il y ait beaucoup d'Etienne, il ne dit pas que chaque Eglise doit les appeler, les nommer. Il se borne à émettre le vœu qu'ils surgissent dans les villes, dans les villages. Après quoi vient le soupir, le refrain final : « La faute est en ceci que nous n'avons pas les gens comme il faudrait". »

3. Et maintenant laissons le luthérien, Ulhorn, comparer les principes de Luther et ceux de Calvin, i" « D'après la conception luthérienne, l'Eglise n'a pas d'autre mission que de prêcher la Parole, et d'administrer les sacrements. — D'après la conception réformée, l'activité obligatoire de l'Eglise est beaucoup plus vaste, elle doit exercer la discipline et le Soin des pauvres^. — 2° Pour Calvin, ce ne sont pas seulement les idées religieuses du Nouveau Testament qui sont normatives, mais aussi les institutions sociales de l'Eglise apostolique. Tandis que, à ce point de vue, pour les luthériens le Nouveau Testament est

Page 1