Ibid., p. 297. — !•. Ibid., p
Il y a ici. outre des indications précieuses sur la manière libérale de faire la charité, des indications précieuses aussi sur le caractère, sur le cœur du Réformateur. — Puis contre ceux qui détiennent d'une façon quelconque les biens des pauvres, et veulent les employer à autre usage, même s'il s'agit des gouvernants, Calvin en arrive aux objurgations de l'indignation la plus violente. « On dira : Ho, il faut espargner. Voire ? et le blé mesmes à qui est-il ? qui est celui qui pourra dire, cela est mien ? Mais au contraire tous ceux qui le voudront appliquer à autre usage, voilà un sacrilège qu'ils commettent.... Voila donc le blé qui sera au grenier : il est aux povres : il n'est point ici question d'homme ne de seigneurie ! Il est question de Dieu ! » Et Calvin termine ainsi ses explications : « Quand nous voyons cela, il faut que les bons et les enfans de Dieu gémissent, prians Dieu qu'il y mette la main ; et s'il est besoin de réforniation violente, il vaut mieux qu'ils soyent mattez à grands coups de bastons, que de nourrir telles infections entre nous, et souffrir que Dieu soit ainsi mocqué, et que l'ordre de l'Eglise soit ainsi dissipé. 'Voilà donc ce que nous aurons à noter en somme de ces vertus que S. Paul met ici aux diacres '. »
Ainsi tonnait le grand évêque du seizième siècle, le nouvel Ambroise, le nouveau Chrysostome. — Ainsi tonnait le prophète de l'ancienne et de la nouvelle alliance, sous les voûtes de Saint-Pierre, hardi défenseur des pauvres contre les magistrats, ces syndics, qui, en face de lui, sur leurs stalles sculptées, malgré leur fier césaropapisme, étaient obligés de l'écouter et baissaient la tète !
5. Il semble que notre exposition est suffisamment documentée pour être incontestée. 11 n'en est rien et nous nous heurtons à de bien étranges affirmations, soit luthériennes, soit catholiques.
En voici une de Ulhorn. Lui si avisé, si modéré, si impartial, cédant à l'influence néfaste de Ritschl, s'approprie l'un de ses plus extravagants paradoxes " et attribue l'institution du diaconat aux influences catholiques dont le calvinisme ne s'est pas débarrassé. Il faut citer textuellement : « Lambert n'est pas un Allemand, c'est un Français. Le Français est, comme le Roman en général, enclin à une piété disciplinée et préparé à cela par toute sa manière d'être. Cela se voit dans toute l'attitude des Romans au cours de l'histoire de l'Eglise et cela nous apparaîtra encore plus clairement quand nous parlerons de l'Eglise catholique. Il y a ici une parenté entre l'Eglise réformée et l'Eglise catholique ■ c'est l'élément roman qui apparaît. Et c'est la source if où est venue la prédilection des réformés pour l'exercice « institutionnel » ianstaltiscli] de la charité. Et nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en faire la remarque : ils sont ici plus créateurs que les luthériens et ils leur fournissent des modèles ^ " — C'est parce que les réformés sont catholiques qu'ils sont supérieurs aux luthériens ! Du moins Ritschl
I. Opéra LUI, p. 29S, 299. — 2. Ulhorn, III, p. 492. « Il faut tenir compte des observations de Ritschl, Gescliichte des Pietisrmis, I, p. 64. » — « Je renvoie aux excellentes observations de Ritschl, Ibid.. p. 73. >• — 3. Ulhorn, III, p. 148.
disait : c'est pour cela qu'ils sont inférieurs. L'honnête Ulhorn trébuche dans ces préjugés, qui ne sont pas les siens.
Puis dans la Real-Encyclopàdie (3^ éd.), article Diakonen, nous trouvons cette phrase : « En conséquence, déjà les anciennes constitutions luthériennes contiennent des articles sur la constitution d'une caisse commune et l'installation des diacres ; >. et cette autre phrase : « Les réformés n'ont pas moins {nicht minder) accordé d'importance au diaconat. » - Il faut renvoyer l'auteur de l'article sur les Diakonen à son collaborateur, l'auteur de l'article Armenpjlege, dans le volume précédent. Il y verra expliqué et attesté par Ulhorn que la vérité historique est exactement le contraire de ce qu'il imagine, à savoir qu'il en fut « dans les Eglises réformées tout autrement que dans les Eglises luthériennes ; » que « ce que les constitutions luthériennes voulaient aussi n'a pas été réalisé sur terre luthérienne '. » Et c'est ce que confirme Ed. Simons : « Les diacres veillent au soin des pauvres, et leur service, dans l'Eglise réformée, n'existe pas seulement sur le papier "-. »
En venté, pas plus étonnante mais plus importante que ces déclarations luthériennes se trouve la déclaration catholique : c'est le catholicisme seul qui a créé un vrai soin des pauvres, et c'est le protestantisme qui l'a anéanti.
Une revue catholique a écrit : « Au seizième siècle on vit apparaître une tendance marquée à reprendre sur l'Eglise plusieurs de ses attributions, et particulièrement la charité. Le protestantisme contribua beaucoup à exagérer cette tendance. Sous son inspiration, la société civile et politique reprit la mission que remplissait l'Eglise ■'. w
M. de Carré, dans la Revue des Deux-Mondes, a donné un relief encore plus vif aux prétentions de son Eglise. Il y a, dit-il, deux principes de la charité : le principe païen et le principe chrétien. Le principe païen, c'est la charité, non pas religieuse, mais légale, le droit à l'assistance, aux distributions et subventions des gouvernements. Le principe païen a pour symbole la taxe des pauvres. — Le principe chrétien, c'est la charité spontanée et religieuse, sans intervention de l'Etat, la charité privée et les dotations ecclésiastiques. Ce principe chrétien a pour symbole Vaumône.
Le catholicisme a adopté le principe chrétien ; le protestantisme a réintroduit dans la société, telle que l'avait faite le Moyen âge, et où le principe chrétien régnait en maître, le principe païen. « La taxe des pauvres est devenue la base de la législation économique non seulement en Angleterre, mais encore dans tous les Etats protestants de l'Allemagne, aussi bien qu'en Suisse, en Suède, en Danemark et en Norvège ''. »
Nous nous bornons à deux observations :
1° Les historiens catholicisants ont tort d'oublier l'essentiel, à savoir que
1. Real-Encyclopàdie, II, p. 96. — i. Ed. Simons, Die iillesU evangelische Gemeindeanneupflegc aiii Niederrhein, 1S94. — 3. Annales de la charité [M. de Melun], 1852, p. 72, 73. — i. Louis de Carré, De la misère païenne et de la misère chrétienne, dans la Revue des Deux-Mondes. 1852, XIII, p. 449, 4S0.
TEglise dégénérée ne remplissait plus sa mission charitable. Son « soin des pauvres », comme nous Favons vu, avait fait banqueroute.
2° Les historiens catholiques ont parfaitement raison de voir dans l'aumône le symbole du a soin des pauvres » pratiqué par le moyen âge '. Seulement l'aumône est le pire des moyens de « faire la charité ». Un spécialiste des mieux informés a dit : « Parmi les moyens de secours, l'un des plus employés c'est l'aumône ; il est très mauvais. — Ne confondons pas l'aumône avec la charité. L'aumône n'est qu'une forme de la charité et la moins belle de toutes. C'est la plus fréquente, mais c'est rarement la meilleure, souvent la plus mauvaise. L'aumône se fait avec la main, la charité avec le cœur -. » — Il n'est pas étonnant que le résultat de l'aumône soit beaucoup moins de nourrir le pauvre que le paupérisme.
Seulement si nous sommes obligés de trouver très justes et très légitimes les félicitations (!) que le catholicisme s'adresse à lui-même au sujet de l'aumône, nous sommes autorisés à n'accepter que sous bénéfice d'inventaire les critiques que ce même catholicisme adresse au protestantisme, quand il lui reproche d'avoir donné comme symbole à son « soin des pauvres » la taxe gouvernementale. C'est cet inventaire que nous ferons plus loin.
1. En passant des idées aux faits, — des principes de Calvin à ses actes, — nous nous heurtons précisément à une autre forme de la légende, à une très grave accusation de Kampschulte. D'après l'historien catholique, Calvin aurait à son passif, précisément dans ce domaine de la charité, de l'exercice de la charité envers les pauvres et les malades, une chute scandaleuse. Il aurait eu peur de la peste et, dans la mesure du possible, se serait soustrait à ses premiers devoirs de pasteur, anéantissant par cette lâcheté morale son autorité religieuse. Il se serait disqualifié comme diacre.
Nous avons déjà montré ^ que la grande accusation de Kampschulte n'est qu'une de ses grandes — et trop nombreuses — calomnies. Mais comme une justification nouvelle a été apportée en faveur de Calvin, il nous faut rappeler ce qui est nécessaire*. Kampschulte dit : « L'auteur de Vlustitution n'unissait point au courage pour pénétrer les profondeurs insondables de la foi chrétienne un égal courage pour accomplir les œuvres de la charité chrétienne. Preuve en soit
1. « Voici un pays catholique qui ne peut se comparer qu'à lui-même, et où la mendicité domine sous des formes aussi spéciales que ses causes. Si l'Irlande est un peuple de pauvres, l'Espagne est un peuple de mendiants. » (Moreau-Christophe, III, p. 99.) — « L'Espagne ne connaît pas le secours à domicile ; elle ne pratique que l'aumône dans les rues et le soulagement de la misère dans des établissements publics. » Ibid., III, p. 104.
2. Ed. Corrnouls-Houlès, L'assistance par le travail, 1910, p. 122. — 3. \o'\r Jean Calvin, III, p. 149.
4. Bien que l'opinion sur la valeur exacte de l'œuvre de Kampschulte se soit beaucoup modifiée, on trouve encore des auteurs qui signalent la vie de Calvin par le savant catholique comme un ouvrage Siandart, règle, norme.
ce que Calvin écrit au sujet de Blanchet à ses amis de Lausanne. Blanchet avait été désigné comme aumônier de Thôpital des pestiférés. » Et Calvin ajoute : S'il lui arrive malheur, je crains que, après lui, je ne sois obligé de risquer Taventure : Vereor ne mihi post eum si/ periclitandum ^
Nous avons déjà expliqué le sens de cette parole Mais voici qu'un professeur, hbre-penseur et d'une autorité linguistique indiscutable, aussi indiscutable que son peu de partialité en faveur du calvinisme, nous a reproché d'avoir encore accordé à l'expression Vereor ne, je crains que, un sens trop défavorable à Calvin, et que ne comporte pas le vrai et bon latin que Calvin écrivait. M. Lanson dit : « On ne saurait accuser M. Doumergue de sévérité à l'égard de Calvin ; pourtant en un endroit il aurait pu mieux le défendre. Evidemment, écrit-il (III^ p. 149), ce n'est pas de gaîté de cœur qu'il ira s'enfermer dans le funèbre hospice. Vereor ne : je crains que.... Mais de bon gré, ou à contre-cœur, peu importe. — Calvin, bon humaniste, ne se doutait pas du mauvais parti que la malveillance, insoucieuse de la latinité, tirerait de son Vereor ne. Il ne s'agissait pour lui que d'une appréhension purement intellectuelle : « Je me demande si après lui ce ne sera pas à moi. Ce pourrait bien être à moi. » Vereor ne barbaroriim rex fiierit, Romiilus, a écrit Cicéron. Vereor ut possim libi concedere, c'est-à-dire : Romulus pourrait n'avoir été qu'un roi de barbares ; je me demande si je pourrais t'accorder, je crains de ne pouvoir t'accorder. (Cf. le Dict. de Gœlzer.) — Calvin aurait exprimé sa peur, s'il en avait eue, par un autre tour. Il n'y a ici qu'une simple prévision ^. »
Notre chemin étant débarrassé de cet obstacle, avançons.
2. Les Ordonnances ecclésiastiques de 1541 et de i56i firent à Genève pour les diacres ce qu'elles avaient fait pour les Anciens. Elles essayèrent de mettre en pratique, — autant que possible, c'est-à-dire pas complètement, — les théories de Calvin.
« Le quatriesme ordre du gouvernement ecclésiastique assavoir les diacres '. » « Deux espèces. » « Les ungs ont esté députez à recevoir, dispenser et conserver les biens des pouvres, tant aulmosnes quotidiannes que possessions, rentes et pensions. Les aultres pour soigner et penser les malades et administrer la pitance des pouvres ^ » — C'était la coutume de l'Eglise ancienne : elle est conservée.
Des Ordonnances, cette distinction des deux espèces de diacres passa dans ï Institution de 043 et y resta. Calvin dit tantôt deux ordres [ordines), tantôt deux espèces (gênera), tantôt deux degrés (gradus). Ceux qui « distribuent » {largitur), qui « administrent les aumosnes », « gouvernent et dispensent les biens des povres, » « sont comme receveurs ou procureurs » [qui procurent aux pauvres] des povres {pauperum aerarii œconomos) ; — et ceux qui « exercent miséricorde » (miseretur), « pensent les povres et leur servent. » — « Ce sont deux
1. Calvin à Viret, octobre 1542. — Kampschulte, I, p. 484. 485. — i. Revue universitaire, du 15 février 1906, p. 136. — •'!. Opéra X^i, p. 23-25. — i. Ibid-, p. 23.
254 ^'^ PENSÉK ECCLESIASTIQUE
diverses charges de pourvoir aux nécessitez des povres en leur fournissant argent — et de s'employer à les penser et traitter. » Calvin appelle les premiers procureurs, les seconds hospitaliers K Ce sont nos diacres et (en un sens) nos infirmiers '^ car il cite les veuves, en première ligne, parmi les u ministres » de la seconde classe, qui » selon la coustume de TEglise ancienne estoyent connus pour avoir soin des povres et les pensera » En réalité on trouve ici les diacres et puis l'origine de ce que la Mission intérieure, au dix-neuvième siècle, a créé sous le nom de diacones et de diaconesses ''.
Les diacres (procureurs et hospitaliers) forment un corps et sont élus « comme les Anciens », avec lesquels ils ne se confondent pas ■'. Et c'est une différence essentielle entre les Ordonnances calvinistes et les Règlements de la caisse luthériens. — Cette distinction en a une autre pour cause ou pour effet. Les règlements luthériens ordonnaient une caisse unique pour les pauvres et les pasteurs; les Ordonnances veulent que les ressources du diaconat soient des ressources distinctes. « Nous désirons qu'il y ait aussi recepte à part, tant affin que les provisions soient faictes mieulx en temps, que alFm que ceulx qui vouldront faire quelque charité soient plus certains que le bien ne sera employé aultrement que à leur intention ". » Le diaconat a, peut avoir de plus en plus son autonomie, comme le Consistoire. L'Etat lui adresse des demandes. Le i" septembre i556. Messieurs avisent le Consistoire « de pourvoistre aux paovres indigens malades qui n'ont pour les secourir. » Et le Consistoire charge « les esleus à ce à l'hospital, » c'est-à-dire les diacres, de faire des distributions '.
Ces « procureurs », avec leur charge distincte, font cependant tellement partie de l'Eglise, du ministère ecclésiastique que, avec les Anciens, ils aident les pasteurs dans la distribution de la cène ^ « Que les ministres distribuent le pain en bon ordre et avec révérence, et que nul aultre ne donne le calyce sinon les comys [Anciens] ou diacres avec les ministres. » Peut-on dire, comme le fait M. P. de Félice '■', qu'ils baptisaient, parce que les Ordomiances de 1541 portent: c Que le baptême soit administré seulement par les ministres ou coadjuteurs '". » (Ces deux mots sont supprimés en i56i ".) Evidemment, il n"est pas très facile de dire qui sont ces « coadjuteurs ». Pourquoi les mêmes Ordonnances, qui, quelques lignes plus bas, spécifient (> commiz » (Anciens) ou diacres» disent-elles ici:
1., Le premier hospitalier, — nommé le 12 novembre 1535, — fut le pieux Claude-Salomon Pasta, « qui s'offre pour servir l'hôpital général de cette ville, et offre d'employer au dit hôpital sa femme et tous ses biens. Ce qui a été accepté, vu son zèle envers les pauvres, et même qu'il a déjà commencé de servir, avec dessein (Voir Jean Calvm, III, p, 3671 de laisser tous ses biens à l'hôpital. ■■ — Cet « hospitalier » est infirmier et directeur de l'hôpital.
i. IV, III, 9, et Opéra X-', p. 28. — 3. Commentaires sur les Romains XII, 8. — Achelis, III, p. 179.
i. Et à ce sujet citons tout de suite la réflexion d'Achelis : « Ici nous avons les commencements de la charge de diaconesse de la communauté au sein de l'Eglise évangélique. > (III, p. 179.) — Nous reviendrons plus loin îur cet important sujet.
o. Opéra Xs p. 23. — 6. Ibid., p. 23. — 7. Annales, p. 648. — x. Opéra X', p. 26. — '.". P. de Eélice, Les protestants d'autrefois (Les conseils ecclésiastiques, etc., 1899), p. 7, 8. — lu. Opéra X', p. 25. — 1 1. Ibid., p. 103.
« coadjuteurs » ? Est-ce que les coadjuteurs sont précisément les « commis ou diacres, » les deux à la fois ? C'est possible. Et cela montre la haute dignité qu'emportaient le titre et la fonction de diacre. — Evidemment il y a un peu de flottement dans les définitions du début. C'était naturel et nous retrouverons ce flottement dans la Discipline des Eglises réformées de France.
Ces diacres, combien étaient-ils? Les textes ici ne sont pas très clairs. Il est toujours question des «quatre procureurs de l'hrjpital.» Mais y avait-il des procureurs (ou diacres) en outre de ces quatre ? Il semble que non. « Que la solicitude des povres qui sont dispersez par la ville revienne là, selon que les procureurs en ordonneront'.» Les diacres, «tant procureurs qu'hospitaliers,» sont élus comme a les anciens et comme au consistoire.» Ils délibèrent ensemble; toutefois, quand il s'agit de petites dépenses, « ils ne sont point contraints de s'assembler tous jours ; mais qu'un ou deux puissent ordonner en l'absence des autres ce qui sera de raison-. » Un des quatre est trésorier, receveur de tout le bien; et il reçoit un traitement '.
3. La caisse des pauvres, que devaient administrer ces diacres, comment estelle remplie? D'abord par « le revenu » auquel la Seigneurie ajoutera «selon l'indigence qu'on verra, » dans les cas de nécessité extraordinaire. Le projet de Calvin portait : le revenu, « que messeygneiirs assigneront. » Ces mots furent biffés par la Seigneurie. Et ils ne reparurent pas davantage en i56i. — Calvin voulait la participation de l'Etat aux dépenses du diaconat.
Sur quoi, il faut observer d'abord que l'argent ainsi donné par l'Etat représentait — plutôt mal que bien — l'argent destiné aux pauvres par les donateurs des siècles précédents, l'argent qui avait constitué les « biens ecclésiastiques, » et dont l'Etat s'était emparé à peu près partout, l'argent qu'il avait, comme on dit, « sécularisé ». — Ce n'est point ici le lieu de discuter cette « opération de police, » que fut la sécularisation; et nous sommes disposé à accorder qu'il y eut très souvent rapine et dilapidation de la part des princes, des pouvoirs temporels. Seulement y a-t-il eu un coupable unique? Le pouvoir temporel fut coupable. Et le pouvoir spirituel ? Il avait entassé les biens de mainmorte par toute espèce de procédés; puis il avait eflrrontément détourné les revenus de ces biens de leur destination primitive et précise, de telle sorte que l'opération dite « sécularisation » avait eu pour précédent l'opération dite « accaparement». Un mal avait provoqué l'autre. — Mais les actes du pouvoir séculier en pays protestant, sontils, ipso facto, les actes du protestantisme, et les Réformateurs doivent-ils en porter la responsabilité ? Nenni. En effet, contre les déprédations de la sécularisation, personne n'a protesté plus violemment que les Réformateurs, et tout particulièrement Calvin. « Pour ce qu'aucuns se sont enrichis des biens de l'Eglise, dit-il^ les autres qui estoyent affamez s'en sont rassasiez pour un peu de temps, les ennemis de l'Evangile font accroire que nous avons esté incitez plustost par convoitise de
1 Opéra X, p. 102. — -2. Ibkt. — •'!. ll>id., p. loi.
piller, que pour bon zèle, à changer l'état ancien. Et plusieurs, qui ne demandent que couverture de rejetter Jésus-Christ, font semblant de recevoir ces propos comme vrais. Quant à nioy, s'il s'en voit quelques-uns, qui ayent butiné les biens de l'Eglise pour remplir leurs bourses, je ne pren point leur cause pour la défendre; et aussi nos livres tesmoignent assez combien nous détestons tels sacrilèges. Mais comme je ne voudroye point maintenir le mal, s'il se trouvoit de nostre costé, aussi je respons que c'est une calomnie meschante de nous imposer, que tout ce qui a esté osté à ces gouffres de prestres et de moines, ait esté mis comme en proye et pillage. Pour le moins en tous les lieux, où on a rejette la papauté avec ses abominations, il y a quelque portion du revenu qui estoit auparavant gourmande par les p. et macquereaux, avec ceste vermine de prestraille, aujourd'huy distribué aux povres. On despend plus à"entretenir les escoles qu'on ne faisoit.... Combien que cette excuse ne soit pour nous absoudre du tout devant Dieu, comme je le confesse franchement, si est ce qu'elle suHit pour monstrer que ceux qui prennent scandale de là, sont plustost ennemis de leur propre malice '. »
Il faut remarquer tout de suite que, si Calvin parle du revenu attribué par l'Etat à l'hôpital, quand il énumère les éléments des «biens des povres», il met en première ligne « les aulmosnes quotidiennes», — c'est à dire les dons de la charité volontaire. Et ici se trouve la réponse à certaines objections catholiques, au sujet des taxes administratives^ qu'on prétend être le symbole du « soin des pauvres » protestant. Interrogé sur ce point : est-ce que ceux qui peuvent aider les pauvres, et ne le font pas, doivent être excommuniés, Calvin répond : « Il faut user ici d'avertissements amicaux, et non de commandement précis. Nous voyons de quelle modération use saint Paul, n'extorquant aux fidèles rien malgré eux, mais les priant aimablement (Irlande) de subvenir à leurs frères pauvres. Il ne s'agit pas d'une contrainte {ex uecessitate)^ il s'agit d'une promptitude du cœur, afin qu'il y ait bénédiction et non contrainte [tenacitas). Car Dieu aime celui qui donne avec joie. Il faut donc presser les fidèles en les exhortant à ce devoir de la charité, mais la libéralité doit rester volontaire-. "
Mais à côté des dons volontaires il y a, pour constituer les « biens des pauvres, les possessions, rentes et pensions. » Il y a en particulier des legs, dont un des plus importants fut celui de David Busanton, ami de Calvin, mort le 2,5 juin i545, et dont le Réformateur annonçait la fin à Viret en ces termes : « Peu après il a remis son âme dans la main de Christ, avec une constance de foi rare et admirable^. » Il léguait aux pauvres 2000 écus, somme importante pour le temps, avec lesquels Calvin constitua le premier fonds de la célèbre fondation connue sous le nom de Bourse J'raiiçaise ''. Il chercha
i. Opéra VIII, p. 80. Opuscule, p. 1215. — -2. Calvin à Poppius, 26 février 1559. Opéra XVII, p. 453. — :i. Opéra XII, p. 98, n. i ; et XX, p. 300, n. 14.
4. Calvin contribuait annuellement à cette « Bourse ». — A ce propos Bolsec déclare que Calvin était un peu voleur « gardian de la bourse des pauvres », faisant courir des bruits « pour attraper deniers, » distribuant à Viret 25 écus, à Farel 20 écus, sur les 2000 légués au.x pauvres par David de Haynault. « On ne peut savoir que devindrent les 1500 autres. >• Bolsec, Vk de Calvin, 15S2. [i. 14-15,
à en augmenter les revenus par les dons des étrangers, car il voulait que, dans la mesure du possible, les Français, si mal vus des Libertins, ne fussent pas à la charge des Genevois. — Sur ces legs, Calvin veille, et ne permet pas que quelque chose en soit distrait. Le pasteur Agnet avait légué ses biens aux pauvres. Les exécuteurs testamentaires voulaient en détourner une partie: « Nous dénonçons, intervient Calvin, le vol véritable, bien plus le sacrilège, que ce serait, si quelqu'un s'appropriait quoi que ce soit des biens d'Agnet'. »
Le 3o juin i56i, les «diacres commis à la dispensation des pauvres estrangiers » se présentent devant le Conseil, et demandent qu'on leur accorde « le privilège pour dix ans » d'imprimer « la reste des Pseaumes composez par sp. [ectable] Théodore de Beze, ministre, les quelz il a donnés pour le soulagement des dits povres -, » etc.
4. A propos des pauvres malades, nous arrivons à quelque chose de nouveau '\ — Quand on lit dans les vieux textes les indications destinées à préciser le but de diverses fondations hospitalières dans l'ancienne Genève, on est vite frappé du fait que ces hôpitaux n'ont pas l'air de s'occuper des malades. Les comptes de la Boite de Toutes A),?ies ne mentionnent ni un médecin, ni un remède. Et en effet c'étaient des lieux de refuge pour les passants, pour les pauvres, qui n'avaient pas de domicile. Hôpital^ hospitalité. A Genève jusqu'à la fin du xv^ siècle, les seules maisons où l'on reçut les malades étaient les léproseries. Mais il s'agissait de les séquestrer, et non de les guérir.
Les hôpitaux étaient des dépôts de mendicité. La Réformation, préoccupée d'abolir la mendicité, fut ainsi conduite à créer l'hôpital au sens moderne.
Le projet de fonder à Genève un hôpital général remonte à i53i, quatre ans avant la Réformation. — Mais l'afiFaire n'est reprise que le 10 août i535, et, le 14 novembre i535, l'hôpital général est fondé, comme nous l'avons dit, avec le pieux Salomon Pasta pour premier hospitalier. Mais les registres de cet hôpital, fondé le 14 novembre i535, ne commencent que le 28 janvier i542! Et il n"a été conservé dans les Archives aucun écrit qui remonte à une époque antérieure. Pourquoi? Parce que Calvin n'était revenu qu'en septembre i54i, et que le 20 novembre 1541, seulement, avaient été acceptées les Ordonnances ecclésiastiques, qui réglaient le soin des pauvres.
A Genève, Calvin trouvait une organisation particulière. Le soin des pauvres était dispersé dans une série d'hôpitaux. La Réformation devait partir de ce fait. Il unifia le service hospitalier, le transforma, et l'hôpital général devint le centre du « soin des pauvres. »
Un hôpital unique, « commun », institution générale avec des services distincts, — et c'est cette distinction qui est importante. « Qu'on tienne les mallades en ung corps de logys à part, et séparé des aultres gens, qui ne peuvent travailler, hommes vieulx, femmes veufves, enfans orphelins et aultres pouvres. » —
1. 18 mai 1544. Openi XI p. v-l- - 2- Amiales, p. 752- - •'• Voir Jean Calvin, III p. 564-368.
Les malades et les non-malades sont séparés ; et cette séparation est une révolution '.
L'hôpital contient donc aussi un hospice, — non plus confondu comme autrefois, mais séparé, — pour a les hommes vieulx, femmes veufves. «
11 contient aussi un orphelinat. Les Ordonnances de i56i ont ici une addition fort importante. « Nous avons ordonné qu'il y ait tousjours un maistre pour instruire [les enfants de Thôpitar en bonnes mœurs, et es éléments des lettres et de la doctrine chrestienne : ...il conduira lesdits enfans au collège"''. » Ainsi les pauvres orphelins reçoivent la même instruction que les fils des bourgeois : ils vont tous au même collège.
Il contient aussi « à pari, pour ceulx qu'on verra estre dignes de charité spécialle^ une chambre spéciale. » Cette chambre est réservée « pour recevoir ceulx qui seront adressez des procureurs, et quelle soit réservée en cest usage. ■>< Cette chambre à part., spéciale^ réservée ne doit pas amener la suppression de « l'hôpital des passans ». Cet hôpital spécial doit aussi être conservé.
Naturellement plus à part encore est « Fhospital pour la peste » : " qu'il ait tout son cas séparé., à part. »
Enfin, après tout cela, il reste encore « la sollicitude des pouvres qui sont dispersés par la ville. » Cette « sollicitude » « revient » aussi à l'hôpital, « selon que les procureurs en ordonneront. » — De même ce sont les « procureurs » qui « adressent » à la chambre réservée ceux qui sont dignes « de charité spéciale. « Il faut dire, semble-t-il, que l'administration du « soin des pauvres » a son centre à l'hôpital, que les procureurs ont la haute main sur tout. — Mais, en même temps, on voit que les procureurs ne sont pas seulement des administrateurs. Ils s'occupent des pauvres en ville, les connaissent, jugent de ce dont ils ont besoin et les placent à tel ou tel endroit. Encore une fois ce sont bien les diacres, au sens que ce mot prit tout de suite.
Pratiquement, Calvin veille à l'ordre, à la bonne tenue de tout ce « soin des pauvres. » — Il y a quatre procureurs « députés pour Fhospital. » Celui des quatre qui est l'administrateur spécial de la caisse, « recepveur de tout le bien, » « doit avoir un gage compétant affin de exercer mieulx son oflBce. » — « Quant aux familles des hospitaliers, que soit en recommandation que soient honnestement reiglées et selon Dieu. » — Et il faut « veiller diligemment que Fhospital commun soit bien entretenu. » Calvin, en ce qui le concerne, y veille avec un soin constant et ardent. — Déjà avant la nouvelle organisation, le 3o octobre iSSy, il avait fait observer au Conseil que « Fhospital est très mal moblé, don les paovres soffrent'. » — Le jour même où Calvin revient, et se rend au Conseil, Viret, au nom des pasteurs, présente o ung que seroyt bien propice pour estre dyacre ou maystre de Fhospital.» On le nomme''. — Après la réorganisation, l'intérêt de Calvin ne faiblit pas, naturellement''. Le 29 août 044, il vient dénoncera Fhospita-
I. Opei-a X'i, p. 24. — 2. Ibid., X", p. 103. — 3. Annales, p. 216. — i. 13 septembre 1541. Annales, p. 282. — îi. Voici un de ces billets de recommandation : « Seigneur Michel, ce paovre homme est si for
lier de l'hospital du S. Esprit. C'est un larron ; il a voulsu oster à une femme estrangière ung escus, et daventage, vend les pain que Ton porte aux povre malades, et leur ravy leur pidance, et follie [fouille] ce qu'il porte sur eulx'. » Il demande qu'on avise. Le même jour l'hospitalier est destitué. — Le 24 septembre 1547, avec Viret et Farel, il demande au Conseil « adviser sur l'ordre de Thospital, lequel est en povre ordre-, » etc. 11 recommande les malades aux diacres.
Et enfin, dernière innovation, peut-être la plus importante et la plus caractéristique, Calvin institue un médecin et un chirurgien des pauvres ! « Il faudra aussi que tant pour les pouvres de l'hospital, que pour ceulx de la ville, qui n'ont pas de quoy s'aider, il y ait ung médecin et ung chirurgien propre, aux gaiges de la ville ^ » Mais il est immédiatement ajouté : « qui néantmoins pratiquassent en la ville, mais cependant fussent tenus d'avoir soin de l'hospital et visiter les autres povres. » II ne s'agit pas d'un médecin inférieur, des pauvres seulement. C'est un médecin qui a clientèle en ville.
On peut dire, si l'on veut, que tout cela ne constitue pas encore le vrai et complet diaconat calviniste. Du moins tous les éléments particuliers sont là, prêts, et son caractère général se distingue très nettement. Le diaconat calviniste, c'est le soin des pauvres exercé par la communauté ecclésiastique, par l'Eglise. Dès que la communauté ecclésiastique calviniste pourra s'organiser librement (elle ne le pouvait pas à Genève, à cause des circonstances particulières, et pour tout ce qui n'est pas essentiel, doctrinal, Calvin s'accommode aux circonstances), le diaconat calviniste fleurira de plus en plus.
C'est dans ce caractère paroissial (au sens calviniste, c'est-à-dire anti-romain et même anti-luthérien) que résidera l'originalité et la force du « soin des pauvres » calviniste.
Ni l'individu, ni l'Etat 1 Nous verrons les prescriptions de a Lasco et de Bucer contre la charité exclusivement individuelle. — Nous avons déjà vu d'autre part que Calvin n'exclut pas à priori l'Etat. Mais entre les deux il maintient son « soin des pauvres » par l'Eglise locale, par les représentants de l'Eglise locale.
Luther et Zwingle s'en étaient remis à l'Etat. Et Achelis de dire : « II en est tout autrement dans l'Eglise réformée de Calvin.... La cause de ce fait se trouve dans ceci que, dès le début, cette Eglise avait non pas des paroisses mécaniquement divisées, mais des communautés organisées et autonomes.... Sans entrer dans une comparaison avec l'Eglise luthérienne, comparaison qui en réalité ne pourrait que tourner au complet désavantage de celle-ci {die in der Tat niir {um Nachteil diesev ausschlagen kuniite), il faut indiquer là cause de cette conscience qu'a eue l'Eglise réformée du devoir qui incombe à la communauté ecclésiastique d'exercer la charité vis-à-vis de ses membres. Ce qui est essentiel et favorable
maléficié en son corps que c'est pitié et mesmes horreur de le veoir..,. Pource que c'est une chose pitoiable, il vous plaira de regarder s'il y auroit moyen de le secourir, affin qu'il ne pourrisse. » iS4J, Opéra XI, p. 482.
i. Annales, p. 343. - i. IbkL, p. 414. - :'• Ces mots < aux gages de la ville > n'étaient pas dans leprojet de Calvin.
pour Tœuvre de la charité ecclésiastique, c'est avant tout le postulat de Tindépendance de la communauté ecclésiastique vis-à-vis de l'Etat et de la communauté civile; c'est, si l'on veut, le souffle d'Eglise libre (der freikirchliche Ziig) qui anime l'Eglise réformée '. »
Pour les raisons données, c'est hors de Genève qu'il faut chercher le diaconat vraiment calviniste. « C'est seulement, dit Ulhorn -, dans les Eglises d'étrangers sous la Croix [à Londres] que les principes de Calvin arrivèrent à leur complet développement, et de là exercèrent une influence déterminante''. » — Et Heiz : a A Genève Calvin avait dû s'accommoder aux conditions de vie existantes. En France, les réformés n'étaient gênés par aucune union avec l'Etat '\ »
1. Achelis, III, p. 176. 177. Achelis répète deux fois son affirmation dans l'espace de quelques lignes; ■■ autre et incomparablement plus important pour le soin des pauvres et des malades est l'ordre, l'appréciation de ces devoirs dans l'Eglise réformée d'observation calviniste.... Il en est tout autrement dans l'Eglise réformée de Calvin. » Ibid.
•2. Ulhorn exagère quand il écrit: « A Genève, Calvin abandonna le « soin des pauvres » au Conseil. » (Real-Encyclopàdie, II, p. 97 ) Les diacres furent nommés comme les Anciens. Qui dirait que Calvin abandonna au Conseil l'administration de l'Eglise ?
3. Ulhorn, III, p. 149, 145, 146. — 4. Heiz, Calvin s Stelliiiig ziiiii Arnieim'eseii, dans la Protestantische Kirchenzeitung, 1887, n° 52, p. 1197.