TROISIEME PARTIE Le diaconat calviniste
ANS la communauté de réfugiés à Londres nous rencontrons de nouveau a Lasco avec son talent d'organisation et sa Discipline : Forma ac ratio.
Voici ce qu'elle dit des diacres : « Le ministère des diacres est une organisation [ordiiiationem) apostolique, et par conséquent divine, et nécessaire partout {alioqui) à F Eglise de Christ '. » — « L'office des diacres consiste surtout en deux choses, à savoir : dans le soin diligent à rassembler les aumônes, et dans leur distribution fidèle et prudente -. » Rassembler : « Quand les besoins dépassent les « aumônes communes », les diacres doivent avertir les pasteurs et les Anriens, « afin que, par eux, l'Eglise soit excitée à des aumônes plus larges, soit publiquement, soit en particulier ^. » Le devoir des riches est de donner, « de soi-même, volontiers, et enfin libéralement, pour subvenir aux besoins des pauvres. »
Distribuer : « Les diacres doivent, en distribuant les aumônes, s'informer de la foi, de la piété des indigents, et les avertir de ce qu'ils doivent à Dieu et à l'Eglise''. »
Notons bien la recommandation suivante, qui est caractéristique. Les riches doivent être prévenus qu'ils n'ont pas à secourir les pauvres eux-mêmes, selon leur jugement, ou par la main des diacres -'. C'est l'intérêt de toute l'Eglise, que tout se fasse avec ordre et pour l'édification. Et cela serait contre l'édification de l'Eglise, si des oisifs, des paresseux, étaient nourris dans leur oisiveté et leur paresse, tandis que les vrais pauvres seraient frustrés de l'aumône qui leur revient. C'est pour cela « que les apôtres ont ordonné des diacres, qui auraient soin des vrais pauvres de l'Eglise. Ils troublent cet ordre '^ ceux qui dispensent leurs aumônes eu.x-mêmes, à leur propre jugement. Toutefois, et bien que l'Eglise doive en être informée, ce n'est pas contraire au ministère des diacres,
1. Forma, etc., édit. Kuyper, II, p. 59. — 2. Ibid., p. 60. — M. Ibid., p. 60. — 4. Ibid., p. 60. — :>. Sive ipsimet per sese suo arbitrio, sive per manum diaconorum. — t>. Sive ipsimet: per sese pro suo arbitrio, sive per diaconos.
qu'un frère aide, en particulier, un frère'. » — Tout cela est d'un esprit spécifiquement calviniste.
2. Quelque temps après a Lasco, nous trouvons, en Angleterre, Bucer. — Le Réformateur de Strasbourg, le maître et l'ami de Calvin, chassé de Strasbourg par {'Intérim en i54g, s'était réfugié à Londres auprès du pieux roi Edouard VI, auquel il dédia un traité, « son chant du cygne », aussi curieux que peu connu, intitulé : Du royaume de Jésus-Christ notre Sauveur-. C'est ridée, dite moderne, de faire Christ roi. — La seconde partie de l'ouvrage est un traité complet de christianisme social, comme on dit encore aujourd'hui ; nous aurons à y revenir. Pour le moment, nous ne nous occupons que du chapitre sur les diacres, intitulé « De la pourvoyance des povres indigens. »
Sans doute Bucer y développe des idées qu'il avait depuis longtemps. Cependant nous ne pouvons oublier que ces idées sont ainsi formulées une quinzaine d'années après l'exposition et la mise en pratique des mêmes idées par Calvin. Qu'est-ce que Bucer a emprunté à Calvin ? Qu'est-ce que Calvin avait emprunté à Bucer? Il serait difficile de le dire.
Mais nous rappellerons que « le Soin des pauvres » avait été tout de suite remarquable, et remarqué, dans le Strasbourg de la Réformation. Gérard Roussel, — réfugié à Strasbourg avec son maître Le Fèvre d'Etaples, — dans sa lettre à l'évêque Briçonnet (déc. i525) ', donnait déjà les plus curieux détails. « Ce soin diligent des pauvres me sourit beaucoup : grâce à lui les vrais pauvres ne manquent pas du nécessaire quotidien, et en même temps on évite de nourrir les valides dans l'oisiveté. Le Sénat y pourvoit par l'argent public, auquel s'ajoutent les aumônes et les collectes, faites parmi le peuple. Pour cela dans chaque temple il y a des petites boîtes, dans lesquelles chacun jette son obole. Mais personne n'est forcé. La mendicité est complètement interdite. De plus chaque paroisse a son ministre de la parole et son diacre ''. »
Tout cela se retrouve expliqué, développé, vingt ans plus tard, dans le traité de Bucer, en Angleterre : « La saincte pourvoyance et solicitude des povres indigens, laquelle le S. Esprit nous a ordonnée et commandée aux Actes », consiste en ce « qu'en toutes Eglises, il y ait des Diacres commiz pour vaquer aux affaires des povres, ... et que chacune église en ait tel nombre qui sera suffisant pour satisfaire à ceste charge, eu égard à la multitude du peuple, et au nombre des povres "'. »
« A la première Visitation des églises, les diacres et procureurs des povres seront éleuz par ceux qui feront la Visitation, appelez avec eux ceux qui sont plus estimez, et approuvez entre le peuple ''. «
L'office des diacres a deux parties ^ « Premièrement, ils doivent savoir com-
I. Ibid., p. 6i. — i. Le traité a été traduit en français et publié à Genève en 1558. — 3. Nous avons cité les détails donnés par cette lettre sur le culte, dans Jean Calvin, II, p. 488. — i. Herminjard. Correspondance, I, p. 407, — .^;. Du Royaume, etc., p. 275. — (i. Jbid., p. 290.
7. Il est dit aussi : « la première et principale charge des diacres... » et •« la seconde charge et office
bien il y a de prais povres en chacune église. » Les vrais pauvres ! Les autres, (( ceux qui simulent et contrefont les indigens, ou qui par fainéantise et oisiveté, ou par superfluité et excez, cerchent le chemin de povreté, » « l'office de TLglise est de les expulser, et chasser hors de la communauté des Hdcles.... Celuy qui ne laboure point, n'est point digne de manger '. »
Quand les diacres auront constaté qu'un pauvre est Piai pauvre, cest-à-dire « qu'il n'a puissance ne moyen de gagner sa vie, et qui n'a ny prochains ny amis qui lui aident à cela, » « ils enregistreront en leur rolle les noms d'iceux, leurs mœurs et manière de vivre, et la qualité de leur povreté, et les visiteront par certains jours, et les feront venir à eux, afin de mieux cognoistre comment ils doivent jouir des aumosnes des fidèles. » Car il y a des « impudens et efi"rontez, qui jamais n'ont suffisance », il y a aussi des « honteux et craintifs... qui estiment que c'est excez pour eux tout ce qui leur est donné de l'Eglise-. »
La seconde partie de l'Office des diacres consiste à « recevoir et garder diligemment ... tout ce qui escherra pour l'usage des povres, soit à cause du revenu des possessions, ou des dons, ou aumosnes des fidèles ■'. »
Inutile de montrer la parfaite concordance de Bucer avec a Lasco. — Mais deux recommandations générales sont à noter tout spécialement : deux interdictions.
Bucer demande que la mendicité soit interdite. « Qu'il ne soit permis à aucun de mendier, ains que ceux soyent contraints de travailler, qui ont la puissance de ce faire, et peuvent vivre de leur travail. Et quant à ceux qui ne peuvent travailler, ... que chacune république, chacune ville, et chacun village'' subvienne à ses povres. » Si telle église ne le peut, « les "povres, qui ne peuvent être nourris par leurs églises, ... seront transmis par aucuns Commiz en chacune comté... à d'autres églises plus riches et plus aisées; car entre nous chrétiens nous sommes membres les uns des autres ". »
Bucer demande ensuite que les aumônes particulières soient interdites. Encore du a Lasco. « Il se trouvera aucuns qui aimeront beaucoup mieux faire leurs aumosnes eux mesmes (ainsi que bon leur semble) que de les mettre au tronc, et au lieu où se mettent les oblations faites à l'Eglise''. » Il faut « obvier à cet orgueil ", à cette « grande arrogance et outrecuidance' « tant par la loi de l'Etat, que par la discipline de l'Eglise. La loi « condamnera à mettre au tronc du Seigneur le double, d'autant qu'ils auront donné particulièrement à leur fantaisie. » La discipline admonestera, et si l'admonestation est fièrement rejetée, le contredisant sera « réputé payen et péagier **. )'
des diacres.... » Tantôt c'est deux charges, réunies en une seule personne, tantôt deux parties d'une même charge. — Tout cela est dans Calvin.
I. Du Royaume, etc.. p. 276, 277. — i. Ibid., p. 278. — 'i. Ibid., p. 279.
4. Il est dit «république, ville, village » et puis « église ». — .S. Du Royaume, etc., p. 2S4, 2S5. — <). Ibid., p. 285. — T. Ibid., p. 291. « Que nul n'ait à faire ses aumônes particulièrement, selon son plaisir; ains que, selon le commandement du Seigneur et ordonnance du Sainct-Esprit, il donne ce qu'il a intention aux Eglises et ministres d'icelles, qui sont commis pour cela. » Ibid. — 8. Ibid., p. 286.
Il est vrai qu'on se récrie : « C'est grande inhumanité de clorre les mains aux fidèles, en sorte qu'ils n'ayent la puissance de faire aumosnes, ne de secourir à iceux qu'ils cognoissent avoir nécessité, considéré mesmes qu'il y a des povres honteux de bonne et saincte vie, qui craignent et n'osent, de honte qu'ils ont, demander à l'Eglise l'aumosne, de laquelle toutes fois ils ont grand besoin. On respond à cela : Premièrement, que les mains ne sont retenues ne closes à aucun, en sorte qu'il ne les puisse ouvrir à tous povres qui bon luy semblera et il voudra, mais que ce soit selon le commandement de Dieu, et l'ordonnance du S. Esprit, qui commande, que les enfans de Dieu ne baillent ce qui est deu aux vrais povres de Jésus-Christ, aux ennemis d'iceluy, lesquels n'ont point de nécessité, ou cerchent le chemin pour venir à povreté. [C'est-à-dire, semble-t-il, qu'il ne s'agit pas d'empêcher quelqu'un de faire des aumônes particulières, mais ces aumônes doivent passer par le diacre. Ce n'est pas le but qui est interdit, mais le moyen de l'atteindre.] Car nul ne peut en son particulier cognoistre ce qui est caché au cœur des povres, si certainement comme ceux qui journélement travaillent à cela, savoir est, ceux que l'Eglise y a comis. Car les dons du Seigneur, et la vertu de son Esprit, ne défaudra point à ceux lesquels sont éleuz et appeliez par son S. Esprit pour exercer ceste charge en son Eglise. — Au surplus, encores que quelcun cognoisse pour certain la nécessité de son prochain, vie, et les mœurs d'iceluy, toutesfois, afin qu'à l'exemple d'iceluy les autres ne vueillent dispenser eux-mesmes leurs aumosnes, et le plus souvent à ceux qu'ils ne cognoissent point, comme il s'en trouve plusieurs indignes des aumosnes de Christ, lesquels sont fins et rusez en mendicité, il sera beaucoup meilleur, que chacun renvoyé les povres qui sont vrayement indigens, aux diacres de l'Eglise, pour estre par eux secouruz.... C^ar il se faut bien garder de donner occasion tant soit petite à nostre arrogance naturelle de s'élever contre Dieu par sa sagesse, et que nous ne déclinions point hors ses commandemens et ordonnances, n'a dextre n'a senestre, pas seulement la largeur d'un petit poil '. »
Si la conception de Bucer est parfois rigoriste, parfois aussi elle est pleine de délicatesse. Dans la « dispensation » des biens aux pauvres, le diacre devra user « de prudence et libéralité » pour « ne contrister ny aflfliger par honte et par crainte. » « Aucuns sont tombés en povreté, lesquels ont esté riches auparavant, et accoustumé de vivre délicatement. » Le diacre doit tenir compte de cette circonstance, et « n'user de telle rigueur ne dispensation si estroite. » — Et puis (I tous ne sont pas de mesme vigueur ne complexion, et tous n'ont pas esté nourriz de mesme sorte. » Ils ont donc 0 besoin de diverse nourriture, les uns plus, les autres moins, et les uns plus grosse, les autres plus délicate, et est le semblable des vestemens. » La règle du Saint-Esprit est de donner à chacun « autant qu'il luy est besoin pour vivre sainctement et honnestement -. »
Enfin il ne faut pas croire que le programme du diaconat soit restreint à l'exer-
I. Du Royaume, etc., p. 286, 28S. — i. Ibid., p. 289. La mOme règle avait déjà été textuellement posée à la page 289. C'est une répétition.
cice de la bienfaisance, au sens étroit. Ce programme est au contraire singulièrement large.
Il ne suffit pas « de loger, nourrir et vestir » les pauvres. — Les chrétiens doivent « employer les dons et les biens qu'ils ont reçeuz du Seigneur » envers « les filles à marier honnestes et craignans Dieu, lesquelles demourent trop plus long temps qu'elles ne devroyent sans estre mariées, par faute d'avoir quelque dot. » Il faut les « aider à marier avec honnestes personnages, que soyent propres pour elles '. )> — Et puis il faut aider « tous les fidèles qui n'ont de quoy exercer leur mestier, auquel il est expédient aucunes fois de donner, aucunes fois de prester argent, afin que moyennant ce, ils puissent plus commodément s'employer en leur vocation, et conséquemment nourrir et entretenir eux et les leurs, à la gloire du Seigneur, et servir à l'utilité de la République -. » — Et puis il faut aider « ceux qui sont baptisés (donc tous les enfants) pour qu'ils soyent instituez dès leur tendre jeunesse, en quelque vocation, afin que chacun selon sa capacité puisse un jour raporter quelque fruict au commun, et se monstrer vray membre de Christ envers les autres ^ » — Quant aux « jeunes enfans de bon esprit, qui n'ont personne pour les entretenir, » il faut veiller « à ce qu'ils soyent nourriz et entretenus aux estudes des sainctes escritures, pour l'advenir servir au ministère de l'Eglise *. »
Bref, « il ne suffit pas aux Eglises chrestiennes de pourvoir aux hommes, à ce qu'ils pwent seulement, mais à ce qu'ils vivent au Seigneur, et qu'ils proufitent mutuellement les uns aux autres, à toute la République et à l'Eglise'^. » — C'est bien le diaconat calviniste avec tout son programme de christianisme social.
3. Mais, toujours en Angleterre, avant Bucer et a Lasco, écrivant et agissant sous le pieux roi Edouard VI, il y avait eu le père d'Edouard VI, le célèbre Henri VIII. Et Henri VIII s'était occupé des pauvres, des indigents, et les historiens catholiques voient en lui le Réformateur de la charité, l'initiateur de la charité protestante, peu à peu acceptée dans tous les Etats protestants, de la charité connue sous le nom de charité légale. Le catholicisme avait exercé la charité volontaire; le protestantisme, avec Henri VIII, introduisit et pratiqua la charité légale.
Le problème est fort gros. Commençons parle débarrasser de quelques équivoques, au moins de deux, dont les historiens catholiques l'enveloppent.
Voici la première équivoque, pour ne pas dire davantage. Les historiens catholiques représentent Henri VIII comme un protestant, comme l'un des trois ou quatre Réformateurs protestants, et cherchent à discréditer Luther, Zwingle et Calvin en leur associant Henri VIII. Ce n'est plus de l'histoire, c'est de la polémique. Un des derniers pamphlets romains dit et répète : « Henri VIII, un des principaux Réformateurs'^.... Les noms de Luther, de Calvin, d'Henri VIII et de
I. Du Royaume, etc., Ibici., p. 292. — i. Ibid., p. 293. - ;!. Ibid., p. 293. — V. Ibid., p. 293. — 3. Ihid., p. 293. — 6. L. Marion, professeur d'histoire à l'Ecole de théologie d'Aubenas (Ardèche), Les imiitucls scolaires condamnés par les évéques, avec imprimatur du 20 octobre 1910, p. 78.
leurs pareils ne rappellent socialement que des malheurs ^ » — Et un auteur aussi grave et modéré que M. Emile Chevalier écrit: « L'Angleterre, on le sait, s'était jetée avec ardeur dans la Réforme, à la suite d'un roi en révolte contre l'Eglise, pour un motif d'ordre exclusivement personnel. « Et en note : « à seule tin d'épouser la deuxième des six femmes qui partagèrent successivement sa couche -. » — Puis voici le rapprochement : « C'est vers 1527 ou i528 que commencèrent les démêlés d'Henri VIII avec la papauté ; cest en i53i que ce roi se faisait donner par le parlement le titre de protecteur et chef suprême de l'Eglise d'Angleterre.... Or les premiers actes, contenant le germe d'une organisation du service d'assistance, datent précisément de cette époque ; en i53i, il y en eut un ; d'autres en i535 et i536... Ces actes contemporains de la Réforme sont les premiers qui aient eu, dans la question de l'assistance, une action positive ^ » Ainsi le roi luxurieux, despote, cruel et Réformateur protestant a été l'initiateur de la charité protestante, c'est-à-dire légale.
M. Chevalier, en énumérant les actes odieux de Henri VIII, n'oublie pas les six articles, les articles de sang, ceux qui décrétaient « la peine de mort contre quiconque n'admettoit pas les dogmes qu'il plaisoit au roi de reconnaître. « Il oublie une seule chose, c'est que les dogmes qu'il plaisait au roi de reconnaître, étaient les dogmes catholiques, les plus catholiques, la messe, la confession auriculaire, etc. ! Voilà de quelle nature était le protestantisme d'Henri VIII !
Henri VIII a rejeté l'obédience du pape : et cela a fait de lui un schismatique. Mais un schismatique n'est pas, ipso factn^ un laïque, et encore moins un protestant. Les czars de Russie sont schismatiques. Sont-ils protestants? Tout autant que Henri VIII. Et même Henri VIII l'a été encore moins qu'eux. 11 l'a bien montré en brûlant les protestants pour maintenir intact son credo catholique.
Du reste, il nous suffira de citer les énergiques paroles de Calvin, faisant le portrait de celui qu'il appelle le Jéhu anglais : « Quand Dieu voulut que Jéhu, prenant le glaive en main, fist ceste desconfîture sur toute la maison d'Achab, voici la fin où il prétendoit, asçavoir que Jéhu remist sus la vraye religion et le pur service, et qu'il purgeast le pays de toutes les ordures et pollutions qui regnoyent là.... Que fit-il ? Comment exécuta-il sa charge? Il se contenta de sa proye. Après qu'il eut mis la patte sur le royaume, il conferma l'idolâtrie, et toutes les abominations qui avoyent esté là auparavant.... Par quoy telle desconfiture au regard de Jéhu fut un brigandage et vraye volerie.... En somme il y avoit toute une telle réformation du service de Dieu sous Jéhu, qu'elle estoit sous le roy d'Angleterre, Henri. Car cestuy-ci voyant qu'il ne pouvoit pas autrement se despétrer, ne rejetter le joug de l'Antéchrist romain sinon sous quelque couleur, pour un temps il fit bonne mine et du grand zélateur; et puis après il exerça une cruauté plus que barbare contre tous les fidelles, et ainsi il redoubla
1. L. Marion, p. 91. — 2. Emile Chevalier, La loi des pauvres et la société anglaise, organisation de l'assistance publique en Angleterre, 1895, p. 9 et n. i. (M. E. Chevalier a été docteur en droit, député de l'Oise, professeur d'économie politique, et son ouvrage a été couronné par l'Institut (prix Beaujour). — ."!. Ibid., p. 10.
la maudite tyrannie du pape. Tout tel estoit Jéhu. Si nous considérons quel fust cest acte du roy Henri, il est certain que c'estoit une vertu héroïque et vrayenient royale, que de retirer d'une si dure tyrannie ce povre royaume-là; mais cependant quant à luy, nous sçavons qu'il a esté trop plus meschant et pernicieux que tous les autres esclaves de l'Antéchrist romain. Car ceux qui demeurent sous ceste servitude-là, pour le moins retiennent quelque espèce de piété; mais cestuy-ci n'estoit retenu d'aucune honte des hommes, et a monstre (]u"il n'avoit nulle crainte de Dieu. Brief c'estoit un homme du tout brutal *. » Henri VIII était non pas protestant, mais catholique.
A cette première équivoque les historiens catholiques en joignent une seconde : ils attribuent à Henri VIII une initiative qu'il n'a pas eue. — C'est M. Chevalier qui va se réfuter lui-même et son école. Car l'intervention de l'Etat en matière de paupérisme date non pas d'Henri VIII, mais d'Edouard III, non pas du seizième siècle, mais du quatorzième siècle. Ecoutons notre auteur catholique et catholicisant. « Les secours donnés aux pauvres (et M. Chevalier vient de dire qu'ils l'étaient alors par l'Eglise), loin d'en diminuer le nombre, tendent plutôt à l'augmenter, et il arrive un moment où, malgré ces libéralités, le contingent de la population indigente, et le péril qu'elle peut faire courir, attirent l'attention du gouvernement -. » Cette déclaration est la condamnation formelle du « Soin des pauvres », selon l'Eglise de la fin du iMoyen âge, et l'aveu que l'intervention de l'Etat vient non pas du protestantisme, lequel devait apparaître deux siècles après, mais de l'Eglise catholique et de la banqueroute de sa charité. Et en effet, c'est alors que le roi Edouard III intervient, et défend de faire l'aumône à tout mendiant capable de travailler. Puis, les circonstances sociales s'aggravant, la royauté est obligée de compléter ses règles défensives par des règles positives. — D'autant plus qu'au moment où le rôle de l'Eglise aurait dû redoubler d'activité, il s'était lamentablement relâché, et M. Chevalier ne peut pas ne pas citer, et n'ose pas contester les assertions de l'historien Froude : « Tout en reconnaissant hautement que, pendant plusieurs siècles, les établissements religieux avaient parfaitement rempli les intentions pour lesquelles ils avaient été fondés, Froude fait observer que ces maisons avaient, dès le début du règne de Richard II, commencé à négliger leur devoir, et, d'autre part, avaient, en s'appropriant les bénéfices, privé les paroisses de leurs ressources charitables locales. Ainsi, à cette époque, il y avait eu, selon la remarque de Froude, des permissions accordées à des personnes, le méritant, d'exercer la mendicité, mesure suivie peu d'années après par la pétition adressée à Henri IV, pour la sécularisation de la propriété ecclésiastique. On avait donc vu d'assez bonne heure, en Angleterre, le clergé s'écarter de sa mission charitable, et les établissements religieux se faire l'abri, ou même la pépinière, de la mendicité deshonnète ; et, au commencement du seizième siècle, avant que la suppression des monastères ne fut ni un fait accomi^li, ni même une réforme prochaine, le pau-
I. Coiii/iifii/tiiri:s sur I losci I, ,\. .). — i. Chevalier, p. 11.
périsme était devenu une question sociale d'une gravité exceptionnelle et d'une solution nécessaire ^ » — M. Chevalier a beau dire, en note, que Froude « est un enthousiaste et un panégyriste de la Réforme ; » comme, dans son texte, il ne trouve moyen de lui adresser aucun démenti, aucune critique, cela nous suffit. Op pourra ergoter tant qu'on le voudra sur tel ou tel détail : mais aussi vrai est-il que Henri VIII n'était ni peu ni prou protestant, aussi vrai est-il qu'avant Henri VIII, par la faute de l'Eglise, l'intervention de l'Etat en matière de paupérisme était devenue une nécessité politique et sociale -.
Et l'Espagne, avec son Inquisition, est-ce aussi un pays anglais soumis à l'influence protestante ? Or l'Espagne a connu la taxe des pauvres'*. — Finalement,