I. Chevalier, p
■2. Comme cette intervention de l'Etat est d'une importance capitale, aux yeux des historiens catholiques et aux nôtres, il nous faut insister et montrer que ce qui se passait en Angleterre, sous Henri VIII, non seulement s'y passait depuis près de deux siècles, mais n'était qu'un épisode de l'histoire générale du paupérisme en Europe, à partir du quatorzième siècle. — Partout, à mesure que l'Eglise dégénérée, et débordée par les événements, faillissait de plus en plus à sa mission charitable, le paupérisme était devenu an danger public, et, partout, l'Etat avait été obligé d'intervenir. Avec lui, le ♦ soi';; » des pauvres était devenu la « guerre » contre les pauvres. — En France, la fille aînée de l'Eglise, la terre élue du catholicisme, le 30 juin 1351, le roi Jean publia sa fameuse Ordonnance contre les gens « oiseulx ». Il les avertit, les chasse ; s'ils restent ou reviennent, ils les condamne à la prison; il les met au pilori ; il les « signe au front d'un fer chault >. Et du quatorzième au dix-septième siècle « les disciples de Dracon » s'évertuèrent à réduire les mendiants par la terreur. (P. Strauss, p. 38, 39.) Précisément c'est dans la France catholique, de la Ligue et de la Contre-Réformation, que la royauté d'Henri III voit dans le droit de travailler un droit domanial e/ royal .' En conséquence elle soumet ce droit aux taxes et règlements des édits (1583); de même Henri IV (1597) et Louis XIV (1675 et 1691). — Et naturellement c'est en France (Moreau-Christophe, III, p. 349-350) qu'à ce droit arbitraire au travail correspond le droit légal à l'assistance. En 1544 (ou 1545), François I^r créa un Bureau général, ou Grand Bureau des pauvres. Il avait le droit de lever, chaque année, sur les princes, les seigneurs, les ecclésiastiques, les communautés et les bourgeois et propriétaires une taxe d'aumône pour les pauvres, avec juridiction pour contraindre les cotisés. — En 1547. un édit d'Henri II ordonna à chaque habitant de Paris de payer une taille et collecte particulière pour subvenir aux besoins des pauvres. Et en 1661, l'ordonnance de Moulin, rendue par Charles IX, sur la proposition du chancelier de l'Hospital, généralisa la taxe des pauvres dans tout le royaume. (Moreau-Christophe III, p. 351, et n. 2, p. 350.) — Les historiens catholiques entendent-ils que les rois de France, persécuteurs atroces des protestants, les François 1", les Henri II, les Charles IX, sans oublier les Louis XIV, ont été de bons Anglais inspirés par les purs principes calvinistes? — Quand on fait d'Henri VIII, brûlant les gens qui ne venaient pas à la messe, non seulement un protestant, mais un des quatre Réformateurs, avec Luther, Zwingle et Calvin, pourquoi pas ?
Au surplus, le Grand Bureau et son organisation échouèrent. (Voir l'arrêt du Parlement du 18 mars 1551, qui constate l'échec.) On partait de l'idée que le mendiant, le vagabond, est un homme dangereux et un délinquant, qu'il fallait le supprimer ; la distribution des aumônes était accessoire. — Et la royauté, ainsi prise de peur, avait contre elle l'idée de la mendicité que l'éducation catholique avait inculquée au peuple. « Le sentiment populaire vis-à-vis des gueux ne change pas : il continue à leur être extrêmement favorable. Le peuple pense que faire l'aumône, c'est plaire à Dieu; il est nettement hostile à toute mesure prise par les autorités contre les mendiants. » (Christian Paultre, De la répression de la mendicité et du vagabondage en France sous l'ancien régime, 1906, p. 55.) — Beaucoup plus tard, au Grand Bureau succéda l'Hôpital général. Mais l'idée catholique triomphera encore et tout sera vain. « La mendicité, pour des magistrats comme Pomponne de Belliévre, n'est pas un délit; et, en cela, il était d'accord avec le peuple qui faisait un mauvais parti au.x archers chargés d'arrêter les mendiants. > (Christian Paultre, p. 203.) — Encore une fois, sur le sol cathohque le vrai « soin des pauvres » était impossible.
3. « Quelques provinces, dit Moreau-Christophe, ont été jadis, passagèrement, sous le régime de la taxe des pauvres ; il en existe encore des vestiges dans le pays. De nos jours à Cadix, à Grenade, dans
il se trouve que rintervention de l'Etat, la guerre de l'Etat aux mendiants, et la taxe imposée par l'Etat, ne remontent pas moins haut qu'à Charlemagne luimême. C'est en 779 que Charlemagne, l'empereur idéal, selon le cœur de l'Eglise, dit l'Eglise, interdit formellement la mendicité, et établit une vraie taxe des pauvres '. — ^ A toutes les époques, les mêmes vices de l'Eglise ont provoqué les mêmes corrections.
Peu à peu nous voyons, malgré tous les nuages amassés par les historiens catholiques, comment se présente la question de l'intervention de l'Etat en matière d'assistance au seizième siècle. Le « soin des pauvres » organisé par l'Eglise ayant échoué, l'Etat, sous la pression d'une nécessité sociale, avait entrepris un soin des pauvres. Et il l'avait confié, si l'on peut se permettre cette ironie, à la police ! Il avait du reste très bien vu la cause du mal, la mendicité, et il avait commencé, au quatorzième, au quinzième siècle, à interdire cette mendicité. Mais, dès le début, l'Etat est paralysé, car il est lui-même catholique. Et sous prétexte d'interdire la mendicité, à côté des mesures inhumaines, cruelles, il y a des concessions fatales. On veut ordonner, régler la mendicité, dire qui doit mendier et comment. On a donc pu conclure : le Moyen âge tout entier, malgré toutes les nombreuses manifestations qu'il offre de sa charité, n'a pas connu un vrai « soin des pauvres, » ni l'Eglise, ni l'Etat.
Toutefois, les édits contre la mendicité étaient un commencement, et avec eux, en dehors de l'Eglise et de l'Etat, nous voyons les débuts d'un soin des pauvres... corporatif -.
Les bourgeois, indépendamment de l'Eglise et de l'Etat, s'occupent des pauvres de la commune, à Cologne, à Bàle, à Augsbourg. — Mais dès le milieu du quatorzième siècle, et surtout au quinzième, les Conseils des villes se mêlent à l'aiîaire, et, peu à peu, prennent à eux toute l'assistance jusque-là corporative. De corporative l'assistance devient communale. Les villes créent des fonds ; Francfort a ses visiteurs des pauvres municipaux, en 1437 ; Anvers, en 1448, a une organisation complète, avec un maître des pauvres. De toutes parts il se fait des tentatives pour arriver à un vrai « soin des pauvres^ ».
Et ces tentatives prouvent deux choses : qu'en dehors de l'Eglise le monde cherchait ce que l'Eglise n'avait pas su donner : un soin des pauvres laïcisé. En tout cela la Réformation, qui n'existait pas, n'a rien à voir ; — et, ensuite, que le monde ne possédait pas les moyens de réaliser ses eff'orts et de satisfaire ses besoins aussi légitimes qu'impérieux. L'Eglise lui refusait la connaissance du vrai mobile et du vrai but du soin des pauvres. — C'est ce vrai mobile et ce vrai but que lui apporta la Réformation, tout de suite, avec Luther.
Voilà comment se pose la question des rapports de l'Etat et de l'assistance au moment de la Réformation.
les Asturies, on destine aux hôpitaux et aux hospices une partie des octrois. A Madrid, et dans plusieurs autres grandes villes, on alloue aux hospices le revenu des prébendes vacantes, et une part du produit des loteries, de la poste et de la ferme des Cabanes. (Moreau-Christophe, III, p. io6 et n. 4.) 1. Real-Ericyclopâdie, II, p. 94. — 2. Ibid., II, p. 95. — 3. Ibid., II, p. 95.
2yo LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
L'attitude du très catholique Henri VIII est, on le voit, absolument indifférente au protestantisme. Toutefois nous noterons l'éloge considérable et peu suspect que fait de lui l'historien catholique Chevalier : « A côté des règles d'ordre pénal [qu'il renouvela], l'acte de i53i contient certaines prescriptions qui appartiennent au domaine de l'assistance; et, à ce titre, il peut être regardé comme le premier acte qui se soit occupé du pauvre autrement que pour le frapper, et il inaugure la deuxième période qui s'étend jusqu'à l'année 1601 '. »
4. Tout cela dit, et Henri VIII étant purement et simplement écarté de notre histoire du « soin des pauvres » calviniste, nous ne voulons ni ne pouvons écarter Elisabeth et sa fameuse Poor Latv^ de 1601, environ soixante à soixante-dix ans après Henri VIII. — Nous ne voulons et ne pouvons pas davantage contester que cette loi n'ait organisé une assistance légale, avec taxe obligatoire, et cette loi est peut-être la plus importante des lois de ce genre, non seulement en Angleterre, mais en Europe. — Toutefois, au point où nous en sommes, nous sommes assez avisé pour comprendre qu'il faut examiner de près de quelle assistance légale il s'agit '.
Le statut d'Elisabeth s'occupe des indigents valides, des indigents invalides et des indigents enfants.
Aux indigents valides, pas de secours, mais du travail à domicile : « ...que du travail soit fourni aux individus, mariés ou non mariés, qui n'ont pas le moyen de s'entretenir, ou qui n'exercent aucun état quotidien, qui les fasse vivre.... Sera levée, chaque semaine ou autrement, au moyen d'une taxe imposée à chaque habitant... une provision de lin, de chanvre, de laine, de Hl, de fer, et autres matières premières, propres à être ouvragées par des pauvres — A la prison, les indigents valides qui refuseront de faire la tâche qui leur aura été fixée. »
Pour les indigents invalides : « Une taxe d'argent sera pareillement imposée pour être employée aux besoins les plus urgents des... incapables de travailler, et cela soit à leur domicile, soit dans des maisons d'habitation, qu'il sera loisible aux inspecteurs de faire construire pour cet usage. »
Enfin les indigents enfants : « Le produit de la ta.xe sera pareillement consacré à payer les frais d'apprentissage des enfants pauvres et à leur fournir du travail. »
Quant à « tout contribuable qui refuse de payer, le pouvant, » il « sera condamné à demeurer dans la maison d'arrêt commune ou dans la maison de correction du comté jusqu'à ce qu'il paie ^ »
Organisation locale de la charité ; assistance par le travail pour quiconque peut travailler ; responsabilité des paroisses et taxe obligatoire des pauvres, tels
1. Chevalier, p. 17. — 2. « L'histoire de l'assistance en Angleterre est importante en soi; elle a inspiré les travaux les plus considérables, les théories les plus retentissantes, parce qu'elle a influé sur l'orientation intellectuelle d'un Malthus et d'un Darwin. » P. Strauss, Assistance sociale, p. 17. — M. Moreau-Christophe, III, p. 176, 177.
sont les principes de la i^oor L^;,- d'Elisabeth. - Naturellement elle a fait l'objet des plus vives discussions. Nous ne saurions y entrer
Mais à ceux qui la condamnent en bloc, et pensent d'un même coup flétrir la loi et le protestantisme, lequel l'aurait inspirée, nous opposons d'abord le jugement du luthérien Ulhorn. Il montre qu'on a tort de vouloir ramener toute cette législation a une simple sécularisation de la charité. Ce qui la caractérise vraiment d après lu, «c est qu'elle met en première ligne, non pas le soin des pauvres incapables de travail, mais le devoir d. faire travailler les pauvres qui en sont capables. » Bien entendu, il ne s'agit pas de délaisser les premiers ; seulement il s agit surtout d élever les seconds.» Pour la première fois un effort énergique est tente pour eduquer systématiquement les pauvres, et surtout, comme fa loi Imd.que, les générations futures, en vue du travail. Et cela est franchement protestant '. »
Et nous ajoutons deux observations importantes. La loi d'Elisabeth a duré du 13 décembre iboi jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, époque où elle fut complètement modifiée par Georges III. Il ne faut pas rendre une loi responsable des effets de 1 autre. - Et de plus la loi de 1601 , comme toutes les lois de ce monde dépendait de son application. Or elle fut souvent mal appliquée ^ - Sous le bénéfice de ces deux réserves, nous ne citons plus que certains témoignaoes non suspects. Moreau-Christophe dit : « E.xécuté dans son esprit et dans sa lettre ce statut eut pu avoir pour résultat l'extinction de la mendicité et l'apaisement ' de la misère d alors-'. ., - Plus partial que Moreau-Christophe, plus opposé à la chante dite légale et au protestantisme, M. Chevalier émet cependant un jugement plus favorable encore : c Cette politique, qui se continua pendant cent cinquante ans (de ,66. à ,760), donna les résultats les meilleurs; elle amena une diminution considérable dans le nombre des mendiants et des vagabonds- elle maintint a un taux relativement modeste la taxe des pauvres, les sommes n'étant guère réclamées que par les impotents; les valides ne réclamaient que rarement I assistance, a raison des restrictions qui avaient été posés à leur é^ard et qu. leur paraissaient plus pénibles que le secours ne leur offrait d'attr^'ait. Les principes de l'acte de 1601 n'étaient donc pas mauvais, et .':7. n'étaient pas acceptables pour /-économiste, ils n'étaient pas, du moins, de ceux que leurs résultats rendent nécessairement condamnables ''. «
En quoi et pourquoi des principes qui ne sont pas mauvais, et qui produisent des ettets excellents, ne sont-ils pas acceptables pour l'économiste? C'est ce qu'il
1. Ulhorn, Die christlkhe Liebesihâtigkeit. 1890, III, p. 165, 166.
mcnrm'nH^-ÏÏ ' '"'''/°"' ''' '''^"' ^^ ^'°"'^'' "^ ""' transformation presque radicale, et elle a été finalement modifiée en 1834. • Strauss, Assistance sociale, p. 17.
:i. Moreau-Christophe, III, p. ,,^. ^ uihorn le dit aussi : . Si le nombre des pauvres a augmenté, ce re oec'téM' '"> '•', '°' "" "°'- ''"' P"" 'î"'"" "^ ''^ P^^ ''■^" appliquée... parce l'Etat n'a pas
econn I H "?"."'"••• "^^ ""''''' "' ''Angleterre est d'avoir la première clairement reconnu les devo.rs de 1 Etat et de les avoir en principe fi.xés. ., (Ulhorn, III, p. 167, .68.) k. Emile Chevalier, p. 28.
est difficile de comprendre. On est tenté de s'écrier : « Tant pis pour les économistes !» — En tout cas l'on dit avec M. P. Strauss : « Cette appréciation, émanant d'un économiste distingué,... prouve que, si la loi des pauvres a été gravement déformée, le principe dont elle procède n'est aucunement responsable des applications, ou, si Ton veut, des déviations ultérieures'. » — Du reste notre économiste distingué ajoute : « En résumé, pendant cette période qui se clôt en 1760, le fonctionnement de la loi des pauvres ne fut pas trop défectueux ; on peut même dire qu'il fut heureux, si tant est que le succès, dans cette matière, doive s'attacher à la diminution ou plutôt à la non augmentation de la dépense.... Ce qui vaut mieux, comme appréciation, c'est que la situation des classes ouvrières n'aurait pas été trop malheureuse; les autorités les plus sérieuses sont unanimes pour reconnaître que le règne de Georges II offre, sous ce rapport, un tableau beaucoup plus favorable tout à la fois que la période antérieure et que la suivante. D'après les auteurs du siècle passé, il y avait même, vers 1750, moins de paupérisme en Angleterre que dans les autres pays -. »
Entre Henri VIII et Elisabeth, les deux Tudors, le premier catholique, la seconde anglicane, il y a eu Edouard VI, avec a Lasco et Bucer. Et l'on reconnaîtra sans doute qu'en fait de protestantisme et de calvinisme a Lasco et Bucer ont une autre compétence et une autre autorité que Henri VIII et môme Elisabeth. Or de la « sécularisation » de la charité, il n'y a pas trace, ni dans a Lasco, ni dans Bucer. — Ce n'est pas tout, la loi d'Elisabeth, précédée par a Lasco et Bucer, ces représentants authentiques du calvinisme, est suivie par un autre représentant non moins authentique du calvinisme, au début du dix-neuvième siècle, Thomas Chalmers (1780- 1847), celui que l'on a appelé « la plus importante personnalité de l'Eglise écossaise depuis la Réformation. » Or, Thomas Chalmers, homme de Science, autant qu'homme d'Eglise, et surtout homme de foi, mathématicien, économiste et théologien, était né dans une de ces familles « oîi le calvinisme strict et presbytérien avait poussé les plus profondes racines. » Nourri de la Bible et de Calvin, il fut l'adversaire le plus déterminé, le plus