Cité par K. Mûller, Symoolik, 1896, p
â. Dans son célèbre Antidote [Kntxâotnm contra articules parisienses, 1544),
que les éditeurs des
Telle idée de l'Eglise et telle idée du sacrement, nous le verrons ^ L'une confirme l'autre, est confirmée par l'autre. L'Eglise catholico-romaine exclura de la notion du sacrement tout ce qui est personnel, individuel, spiritualiste et, en fin de compte religieux,... comme elle l'a exclu de sa définition de l'Eglise. C'est la foi qui est menacée et risque d'être remplacée par la hiérarchie sacerdotaje et magique.
opéra déclarent ne pouvoir être comparé pour la verve railleuse qu'aux fameuses Lettres des hommes obscurs {Opéra, VII, Prol., p. 21), — Calvin cite l'article 28 des Articles de Paris (1543) rédigés par l'Université, approuvés par la Sorbonne. publiés par le gouvernement. Cet article déclare qu'il y a « une Eglise universelle, visible ». Calvin le fait justifier en ces termes : « Que l'Eglise se puisse voir, je le prouve. Car la hiérarchie en est un signe infaillible. Or icelle hiérarchie est visible en tout temps. L'Eglise donc se peut toujours voir. Orque l'Eglise ne se puisse séparer de la hiérarchie, je le présuppose, comme un article de foy indubitable... » Et il répond : « Qu'il y ait une Eglise universelle dès les commencements du monde et qu'elle doyve durer jusques en la fin, nous le confessons tous.... Nous disons que sa marque est la Parole de Dieu, ou bien, si quelqu'un l'aime mieux ainsi, puisque Jésus-Christ est le chef d'icelle, comme on cognoit un homme par la face, ainsi disons-nous qu'il la faut contempler en Jésus-Christ.... Or comme ainsi soit, qu'il n'y ait pas toujours pure prédication de la Parole, et que la face de Christ n'apparaisse point tousjours, nous disons, que semblablement l'Eglise n'est pas tousjours exposée à la veue du monde, etc. » [Opéra, VII, p. 29, 30. Opuscules, p. 492, 493).— On a dit, il est vrai, que la doctrine protestante sur l'Eglise invisible avait son analogie dans la doctrine catholique sur l'âme de l'Eglise. D'après cette doctrine, il faut distinguer entre le corps et \'âme de l'Eglise. « Le corps, ou la partie visible de l'Eglise c'est l'ensemble de ses membres unis entre eux par la profession des mêmes vérités révélées, la participation aux mêmes sacrements, et l'obéissance aux mêmes pasteurs; de ceux qui sont inscrits officiellement dans ses rangs par le baptême » (Le P. W. Deviviers, S. J. Cours d'apologétique chrétienne, dix-neuvième édition, revue et augmentée, 1907, p. 494). Voilà la vraie Eglise. — L'âme « c'est la partie invisible ». Et ♦ pour appartenir à \'âme de l'Eglise, et pour se sauver, il suffit d'être en état de grâce, qu'on fasse d'ailleurs ou qu'on ne fasse point partie de son corps. > {Ibid., p. 494.) Qu'est-ce que cet état de grâce? Il peut être celui « des hérétiques, des schismatiques, et même des infidèles. Ils peuvent posséder la grâce sanctifiante et arriver an ciel » [c'est l'auteur qui souligne]. — Encore une fois qu'est-ce que cet état de grâce? l'état de ceux (hérétiques, schismatiques ou infidèles) qui ont « le baptême du désir », qui ont le ♦ désir implicitement et suffisamment contenu dans la volonté générale d'user des moyens de salut accordés aux hommes, par la divine providence.» (Ibid., p. 493.) Ils ne connaissent pas leur mère Eglise; mais ils sont en telle disposition, que, s'ils la connaissaient, ils se jetteraient dans ses bras. — Us sont dans une « ignorance invincible », mais pas volontaire; c'est une « infidélité négative ». — D'après cette doctrine on voit deux choses : la première, que pour les protestants l'Eglise vraie, c'est l'Eglise invisible; tandis que pour les catholiques l'Eglise vraie, c'est l'Eglise visible; — la seconde, que, pour les protestants, dans l'Eglise invisible se trouvent tous les vrais chrétiens, les saints,les anges; tandis que. pour les catholiques, ceux qui se trouvent dans cette chose invisible (qui s'appelle bien Xâme, mais qui, en réalité, est bien inférieure au corps), ce sont des hérétiques, des schismatiques, des infidèles c'est-à-dire des non-chrétiens. — Toutes ces expressions scolastiques de « baptême du désir », « d'ignorance invincible », «d'infidélité négative »,sont fort subtiles, et permettent évidemment aux apologistes romains d'adoucir le sens romain de la doctrine : hors de l'Eglise pas de salut. Elles semblent en définitive indiquer que la sincérité, une certaine sincérité, suffit pour être sauvé. — C'est une question que nous n'avons pas à discuter en ce moment. — En tout cas, si l'on voulait chercher une analogie entre la doctrine catholique sur l'âme de l'Eglise, et une doctrine protestante, il ne faudrait pas penser à la doctrine des Réformateurs sur l'Eglise invisible, mais plutôt à la doctrine de certains ultra-protestants, sur le salut par la foi indépendamment des croyances. I. Voir dans le chapitre sur les sacremeats.
En face des catholiques romains se dressaient les Anabaptistes, ces fils ressuscites (ils n'avaient jamais été morts en réalité) du Donatisme. Le Donatisme et l'Anabaptisme avaient compté et comptaient parmi eux des saints, et des brigands comme les circoncellions et les bandes de Munster. C'était la conséquence de leur ultra-spiritualisme, de leur ultra-individualisme, de leur ultrasubjectivisme. L'Esprit! L'Esprit I tel était leur grand mot d'ordre.
L'Eglise est la sainte fiancée de Christ, sans tache, sans ride, qui exige la sainteté de ses fidèles et de ses ministres. Les sacrements administrés par des pasteurs non saints sont nuls. Pas de rapport avec l'Etat, ses charges, etc. — Tandis que le système romain rattachait toutes les générations aux grâces de l'Eglise par des liens indissolubles, le système sectaire repoussait le joug de toute autorité extérieure, les grâces magiques et les sacrements, et semblait jeter un défi à toutes les lois constitutives de l'histoire et de la nature'. Et cependant — comme les extrêmes se touchent toujours — il y avait entre le Romanisme et l'Anabaptisme plus d'une analogie. C'est ce que Calvin fit observer au cardinal Sadolet. « Nous sommes oppugnez de deux sectes, lui écrit-il, qui semblent estre moult diflFérentes. Car en quoy conviennent le pape et les anabaptistes? Et toutes fois (à fin que tu cognoisses Satan n'estre jamais si couvert, que de quelque costé il n'apparoisse) tous deux ont un mesme moyen, duquel ils tâchent à nous opprimer. Car quand ils se vantent ainsi arrogamment de lEsprit", ils ne tendent certes à autre chose (la parole de Dieu opprimée et ensevelie) sinon à donner lieu à leurs mensonges. Et toy, Sadolet, choppant du premier pas au seuil de l'huis as esté puni de l'injure que tu as faite au Saint-Esprit, le séparant et divisant de la Parolle... La Parolle est comme la touche, où l'on esprouve l'or, etc. Apprens donc par ta faute, qu'il n'est point moins insupportable, de se vanter de l'Esprit sans la Parolle, qu'il est maussade de mettre en avant la Parolle sans l'Esprit'' » — Dogmatiquement, Romanistes et Anabaptistes rabaissaient l'autorité de la Parole; ecclésiastiquement, ils étaient opposés à la distinction entre l'église invisible et l'église visible.
Dès le premier jour, Luther avait protesté énergiquement contre les Romanistes et les Anabaptistes : « Il est clair, dit-il, que la sainte Eglise n'est pas attachée à Rome; mais, par tout le monde, elle est rassemblée par la foi, spirituellement et non corporellement... L'Flglise catholique extérieure, nous la voyons tous ; donc elle ne peut pas être la vraie église, qui est crue, qui est une communauté et une réunion des saints dans la foi; mais personne ne voit, si ce
1. J. A. Dorner, Histoire de la théologie protestante (trad. Alb. Paumier), 1870, p. iio. — i. Voir plus loin l'habile définition de l'Eglise donnée par le cardinal. — 3. Opéra, V, p. 393. — Opuscules, p. 152.
n'est celui qui est saint et croyant. Les signes par lesquels on peut constater où, dans le monde, est cette Eglise, sont le baptême, les sacrements, et l'Evangile, et non pas Rome, ni ce lieu, ni un autre. Car là où il y a le baptême et l'Evangile, personne ne doit douter que là il y ait des saints \ »
Luther reconnaît que l'usage fait appeler aussi Eglise le système constitué par une hiérarchie de personnes chargées de certains actes de culte et d'une certaine juridiction. Mais cet usage n'a pas été « sans induire en graves erreurs beaucoup d'âmes », et pas un mot, dans les P>ritures, ne dit que cette hiérarchie soit voulue de Dieu.
Ces deux églises, Luther les désigne par des mots différents. « L'une qui naturellement est fondamentale, essentielle, vraie, nous voulons l'appeler la chrétienté spirituelle, intérieure. L'autre qui est faite et extérieure nous voulons l'appeler corporelle, extérieure. Non pas que nous voulions séparer l'une de l'autre, pas plus que quand je parle d'un homme, et que, quant à son âme, je le nomme homme spirituel, et que, quant à son corps, je le nomme homme corporel". » — On serait tenté de croire que Bellarmin avait le traité de Luther devant les yeux, tant sa définition est la contradiction de celle du Réformateur allemand.
D'autre part, Luther ne s'oppose pas avec moins de vigueur aux anabaptistes: « Si nous ne voulons supporter aucune mauvaise herbe, il n'y aura aucune église. Et les fanatiques qui ne veulent avoir entre eux aucune mauvaise herbe, indiquent seulement par là qu'il n'y a point parmi eux de bon grain ; c'est-à-dire qu'en voulant être seulement du bon grain et une église pure, avec leur trop grande sainteté, ils font seulement qu'ils ne sont pas une église, mais une simple secte du diable^. »
11 est inutile de montrer l'accord fondamental entre Luthçr et Calvin : il y a parfois identité d'expressions : Qu'est-ce que la <i chrétienté spirituelle, intérieure », sinon le « corps mystique » ? et qu'est-ce que l'Eglise « corporelle, extérieure », sinon la « chose corporelle, >' dont parle Calvin? sans qu'un Réformateur plus que l'autre veuille séparer ce qui est inséparable.
Malheureusement, si Luther et Calvin partent du même point, ils ne suivent pas tout à fait la même direction. La confession de foi d'Augsbourg (art. VII et art."VIir) définit l'Eglise : « l'assemblée des saints (congregatio sanctorum), dans laquelle l'Evangile est enseigné correctement {recle), et où les sacrements sont administrés correctement {recte). Car il suffit {satis est) pour la vraie unité de l'Eglise qu'on s'accorde sur la doctrine de l'Evangile et l'administration des sacrements... Quoique l'Eglise soit proprement l'assemblée des saints {congregatio sanctoriim), et vraiment croyants, il se trouve dans cette vie, parmi les fidèles, beaucoup d'hypocrites et de méchants; il est permis d'user des sacrements qui sont administrés par les méchants... Les sacrements et la parole, à cause de l'or-
I. Luther, Vont Papsttum su Rom wider den hochberiihmten Romanisten zii Leipsig A^y (éd.Weimar), VI, p. 301. — 2. Ibid., p. 296, 297. — 3. Luther, Anmerkungeii iiber deit Evatigeliste» Mathdus, 1538, chap. Xin.vers. 37 (édit. Walch, VII, p. 304).
,g LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
dination et du mandat de Christ, sont efficaces quoiqu'ils soient présentés [exhibeantur) par les méchants.... C'est pourquoi Ton condamne les Donatistes et
semblables'. »
Or il est impossible de ne pas être frappé du fait que la Confession d'Augsbourg juxtapose le terme caractéristique de Tanabaptisme: congrégation des saints [congregatio sanctorum), et l'une des pensées caractéristiques du romanisme : la correction [recte] de la parole et des sacrements. Une juxtaposition des deux éléments, présentés sous leur forme exagérée, peut-on dire, n'est pas une conciliation ; elle est même, semble-t-il, un indice du contraire '^ Et en effet, Luther, entre une idée. trop individualiste, trop piétiste de l'Eglise, à gauche, et une idée trop multitudiniste, trop hiérarchique, à droite, oscille jusqu'à ce que trois faits fassent tomber le luthéranisme à droite''. Le premier fait, c'est la conception du sacrement qui est, en définitive, un don de Dieu administré par le moyen de l'Eglise. Et cette conception mènera à l'Eglise des pasteurs'' (Pasiorenhirche ou Eglise hiérarchique). Le second fait, c'est le découragement de Luther en face de la nouvelle chrétienté. Il n'a pas d'hommes pour atteindre son idéal, pour réaUser son programme primitif : il abandonne tout aux princes, à l'Etat, pour qu'ils constituent une église-école. Voici le fameux passage: «Si on avait les gens et les personnes qui désirassent sérieusement être chrétiens, les règlements et L'organisation seraient bientôt trouvés. Mais je ne puis et ne veux pas encore (ich kanitnd mag noch nicht) organiser et édifier une telle paroisse et assemblée, par ce que je n'ai pas encore les gens et personnes pour cela(7cVz habeiwch nicht Leute iiiid Personen daiu). Je n'en vois pas beaucoup qui y poussent (^^{« dringen). S'il advient que je doive le faire et y sois poussé {daiu gedrungen), que je ne puisse pas faire autrement en bonne conscience, je ferai volontiers ce qui me concerne, du mieux possible ^ » Le troisième fait, c'est le manque de sens pratique chez Luther, le manque de ces dons d'organisation que devait posséder à un si rare degré Calvin ''.
). P/i. Melanchlonis Opéra, XXVI, p. 276, 277. — '2. Voir plus loin. — 3. Werdermann, p. 27S.
l. Il est à remarquer que la Confession de foi d'Augsbourg avait dit ; d'abord la Parole de Dieu, puis les sacrements. Mais Luther, dans le passage cité plus haut, avait deux fois dit: le baptême, les sacrements et l'Evangile; et: le baptême et l'Evangile. — Ce caractère de l'Eglise luthérienne d'être l'Eglise des pasteurs se trahit dans les subtils développements de Ritschl : « Enfin, comme moyen nécessaire à l'existence de l'Eglise en tant que société morale, douée des signes de la tradition et des mœurs, et pour la réalisation de son but supérieur par la propagation de la Parole de Dieu, et l'administration des sacrements, il faut considérer la distinction entre le corps des fonctionnaires (Beamfeiistand) que sont- les ministres de la Parole divine, et les autres fidèles {Bekenncrn). Le ministre de la Parole constitue le signe politicojuridique de l'Eglise. Sans parler de la famille, dans laquelle le père est le porteur naturel de l'autorité, toute communion morale s'accomplit seulement par l'opposition juridique [rcchtliche) des directeurs et des dirioés. > Ritschl, Ueber die Begriffe sichtbare uni/ misichlbare Kirche, dans Sliid. it. Kritik., 1859, p. 189 et ss., p. 219.
.-i. 1526, Deutsche Messe, D. M. Luthers Werke (édit. Weimar)XIX, p. 75.
(i. « La c .use de ce développement insuffisant, au point de vue pratique, de l'Eglise, réside dans la personnalité de Luther, dans ce qui, en un sens, fait sa grandeur, dans son idéalisme absolu, auquel l'idée suffit, qui espère tout de l'idée, et auquel manque le sens de l'organisation, de l'arrangement pratique. « Le manqu(' de sens organisateur, dit J. Kôstlin, ne provenait pas seulement de sa conception religieuse,
A cause de ces trois faits, pour ces trois raisons, TEglise luthérienne alla à la dérive, et abandonnant l'idéal presque ultraprotestant qu'avait au début évoqué Luther, elle revint avec Mélanchthon déjà, avec Mélanchthon lui-même, à une conception trop inférieure, à la conception catholique. C'est dans les Loci de iSSg que nous constatons cette chute. — Il n'y a plus de distinction entre l'Eglise invisible et l'Eglise visible, ou plutôt celle-ci seule reste. «Toutes les fois que nous pensons à l'Eglise, ayons devant les yeux l'assemblée des appelés [cœtum vocatoritm) qui est l'Eglise visible, et ne rêvons pas (somniemus) qu'il y ait ailleurs des élus, si ce n'est pas dans cette assemblée visible (in hoc ipso cœtii insibili)... Et Dieu ne se montre pas ailleurs que dans l'Eglise Visible, dans laquelle retentit l'Evangile. Et ne nous imaginons pas {nec Jîngamus) une autre Eglise invisible et muette d'hommes vivant cependant dans cette vie; mais que nos yeux et notre esprit se fixent sur l'assemblée des appelés, c'est-à-dire des professant l'Evangile de Dieu. » — Ces étranges, ces incroyables déclarations ', nous le répétons, sont de Mélanchthon lui-même, de iSSg, au début du chapitre XII sur l'Eglise. C'est à ce point qu'il ne reste plus qu'une Eglise école, constituée par ces trois choses: la connaissance de Christ, la doctrine et le ministère des docteurs, — avec deux catégories de membres, les enseignants et les enseignés {est discrimen ititer discentes et auditores -). — Bellarmin pourrait être content.
Pour achever de fixer à peu près nos idées sur la conception ecclésiastique de Luther, il va nous suffire de reproduire deux ou trois jugements.
M. le professeur Mùller montre que, pour Luther, l'Eglise est la congrégation des saints, dans laquelle l'Evangile est enseigné correctement (recte), les sacrements sont distribués correctement (recte). Cela suffit (satis est). Peu importent les traditions humaines, les cérémonies instituées par les hommes, les rites.
mais provenait de toute sa mentalité, de son éducation, et pas seulement de la grandeur de son esprit, mais aussi de ses lacunes. Il avait la vue très claire, très nette des grandes questions; il avait le courage hardi pour combattre les grandes oppositions. Mais il n'était pas doué de façon à prendre des précautions, à trouver des transitions, à faire les essais de conciliation que nécessitent les situations concrètes, les besoins de la vie commune. ■■ Luther n'est jamais intervenu, de son propre mouvement, dans les formes extérieures de l'Eglise, pour les transformer d'une façon créatrice. Il attendait, plein d'espoir, que tout se fit tout seul. «Dans les sermons de Luther, dit encore J. Kôstlin, on ne trouve à ces questions et à ces problèmes, ni solution, ni réponse; il ne s'en occupe m,ême pas. Il exprime hardiment son espoir, et laisse le reste à Dieu. » < Pour la Réforme allemande, l'Eglise invisible est au fond toujours restée la seule Eglise. Et c'est avec peu de préoccupation, avec peu de plaisir que Luther vit l'évolution des événements. Presque toujours même en Saxe, il laissa aux autres la question d'organisation. Il est vrai que souvent il le sentit : les choses auraient dû aller autrement.... Mais il n'en vint jamais à une intervention énergique. L'Eglise est essentiellement restée ce que Luther en avait fait, en théorie : une administration de la Parole et des sacrements sans communauté. » (Wilhelm Hônig, Der katholische und der protestwitische Kirchenhegriff, in ihrer geschichtliclieii Entivickclung, 1894, p. 60, 61.)
1. En voici le texte original ; « Quotiescumque de ecclesia cogitamus, intueamur cœtum vocatorum, qui est Ecclesia visibilis, nec alibi electos uUos esse somniemus, nisi in hoc ipso cœtu visibili... nec alibi se patefecit Deus, nisi in Ecclesia visibili, in qua sonat vox evangelii... nec etiam fingamus ecclesiam invisibilem et mutam hominum in hac vita tamen viventium, sed oculi et mens cœtum vocatorum, id est profitentum evangelium Dei intueantur. » (Pli. Melaiithonis, Opéra, XXI, p. 826.)
2. Voir Wilhelm Hônig, Der katholische und der protestaniische Kirchciibegriff, 1894, p. 73-75.
La question : qu'est-ce qui est nécessaire à l'organisation de cette société ? ne se pose même pas. Tout ce qui est affirmé, c'est que le mélange du bien et du mal dans l'Eglise ne compromet pas, pour le croyant, l'efficacité de la Parole et des Sacrements (... siint efficacia, etiam si per malos exhibeantur). « Le besoin de certitude personnelle du salut est affirmé dune façon si isolée, si exclusive, que Ton ne voit pas comment on arriverait à constituer une véritable Eglise et, en fait, on y arrive seulement en acceptant ce qui est de tiadition, et en le revisant simplement, sans aucun nouveau principe générateur. » Plusieurs commentateurs luthériens félicitent Luther de n'avoir pas compromis l'unité des deux conceptions de l'Eglise. « Mais ce résultat n'est guère obtenu qu'au détriment de l'Eglise visible » : elle est négligée. « La passivité de l'esprit luthérien domine la théorie et encore plus la pratique '. » — M. le professeur Lang dit : « Si Ton prend les traits généraux, et si l'on néglige maintes hésitations et modifications, l'Eglise de Luther paraît être, en première ligne, une organisation objective et un don d'en haut, une institution publique, une fondation qui a pour but d'annoncer l'évangile de Christ et d'élever les peuples dans un esprit chrétien... »
« Pour Calvin, l'Eglise n'est pas seulement un établissement de sanctification {Heiligiingsanstalt)^ mais en même temps un établissement de salut (Heilsanslalt) dans lequel, par la parole et l'esprit de Dieu, Félu s'approprie son salut. L'idée de la prédestination n'empêche pas l'Eglise d'être un établissement, mais elle n'est pas seulement établissement, elle est aussi société, association {Geweinschaft^ sociale Genossenschaft). L'élément subjectif ne disparaît pas sous l'élément objectif. Plutôt, dans la mesure où l'Eglise est institution, dans la même mesure elle est en même temps, pour Calvin, société. C'est en cela que consiste le progrès accompli par Calvin sur Luther. Il n'y a pas contradiction entre l'idée d'Institution et ridée de Société. Toutes deux sont contenues dans Tidée d'élection, et elles se pénètrent réciproquement pour former l'idée de l'Eglise. Depuis les temps primitifs, Calvin a le premier (allercrst) rendu son importance à l'idée de la communauté ". »
Et c'est précisément le fait que souligne M. Loofs (si Mûller et Lang sont réformés, Loofs est luthérien). «Tout d'abord, dit-il, il faut signaler le fait que le calvinisme donna à la communauté évangélique, aux communautés évangéliques, une tout autre importance que l'Eglise d'Etat luthérienne {Das lutherische Laiideskirchenttim) '*. »
Nous ne voudrions pas donner à notre exposé — incomplet — une apparence trop absolue. Et nous concluerons en présentant la question sous un autre aspect. Les ressemblances entre Luther et Calvin sont très visibles, mais surtout entre Calvin et le Luther primitif. Voici en effet ce qui est arrivé. Tandis que Luther, après avoir exprimé certaines idées, les a, en pratique, abandonnées, Calvin les a conservées, précisées, corrigées et fortifiées. De nouveau nous rencontrons ce fait curieux • Calvin semble avoir mieux compris Luther que beaucoup de luthé-
1. K. Mûller, Syinbolik, p. 322-328. — 2. Lang, Jo/mmies Calvin, p. 86, 87. — .'t. Loofs, Zuiii Geddchlniss Calvins, p. 134; dans Sltid. u. Krii., 1910.
riens, que les successeurs immédiats de Luther. Calvin a sauvé quelques-unes des idées premières de la Réformation luthérienne, et comme on Ta dit :1e Luther logique, c'est Calvin '. — I^t de cette première conclusion voici une seconde, qui est inséparable. Par sa fermeté et par sa logique, Calvin a sauvé le protestantisme d'un retour au catholicisme qui l'aurait recouvert et anéanti. Que serait-il advenu du protestantisme de Luther, s'il avait été livré à Mélanchthon, s'il n'avait pas été repris et continué par Calvin ? — L'histoire de la théorie de l'Eglise est une indication : il y en a d'autres ".