‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 7 sur 176 · Jean Calvin, IV, p. 423. — Th. Werdermann, p. 27g · texte numérisé non relu

Jean Calvin, IV, p. 423. — Th. Werdermann, p. 27g

i. Une discussion s'est élevée sur les idées ecclésiastiques de Luther. A cette discussion ont pris part Paul Drews, professeur à Halle, dans un supplément (Ergansitngslieft) de la Zeitsclirift fïir Théologie tiiiii Kirche, 1908: « Est-ce que l'Eglise d'Etat [das Staatskirchentiim) correspondait à l'idéal de Luther? » H. Hermelink, privat-docent à Leipzig, dans la Zeitschrift fur Kirchengeschiclite, vol. XXIX, (içoM), p. 268-322 : « A propos des idées de Luther sur la communauté idéale {Idealgemeinde) et l'autorité civile », et p. 479-489, « Encore un mot {Ein Nachwort) ; » Karl Mûller, professeur à Tubingue : •< L'Eglise, la communauté, et l'autorité civile, d'après Luther ■■, 1909; le professeur Karl Holl, de Berlin, dans un supplément de la Zeitschrift fiir Théologie und Kirche, 191 1 : •< Luther et le gouvernement de l'Eglise par l'autorité civile », {das laiidesherrliche Kirchenreginient). — J'ajoute que ces études ont été résumées et appréciées par le professeur Kattenbusch, de Halle, dans le numéro du 12 novembre 191 1, de la revue hebdomadaire Prciissische Kircheiizeifiing.

Nous résumons aussi brièvement que possible. Depuis l'ouvrage de Rieker {Die rechtliclie Stelluiig, etc.), paru en 1893, tout le monde, sauf d'assez rares e.xceptions, a admis que le développement des rapports entre l'Etat et l'Eglise, c'est-à-dire, le développement de l'Eglise d'Etat {das Landeskircheniuni) avait son origine dans les conceptions fondamentales des Réformateurs, tout particulièrement de Luther. Ces idées venaient du moyen âge. Le pape n'avait-il pas confié certaines provinces à certains princes? et du moment que le sacerdoce était universel, le rôle des laïques n'était-il pas plus facile encore à justifier? etc.

La vraie question est celle-ci: Est-ce que l'idéal, que décrit Luther dans la Messe allemande (1526), n'a pas constitué sa véritable idée ecclésiastique, conservée par lui longtemps, jusqu'à sa fin? Rieker estime ^que ce fut une idée passagère. Drews pense que ce fut l'idée la plus profonde, l'idée qui domine les désirs et les espérances de Luther. D'abord Luther crut naïvement au christianisme des princes qui adoptèrent la Réformation. Dans sa lettre à la Noblesse de la nation allemande (1520) il désire voir ces princes chrétiens opérer la Réformation. — L'expérience le désenchante. Il écrit alors son traité. « De l'autorité civile, jusqu'à quel point on doit lui obéir » (1523). Et avec sa naïveté habituelle, il place sa confiance dans les communautés. Mais la déception se produit encore (guerre des paysans, etc.). Et alors Luther en arrive à l'idée qu'il faut se contenter de ce qui existe, pourvu que le droit de l'Evangile et des vrais chrétiens soit reconnu. Seulement il ne renonce pas à son idéal. Il aide, il est vrai, l'autorité civile à prendre en main le gouvernement de l'Eglise. (La Visitation en Saxe, 1527.) Mais enfin l'Eglise d'Etat restait, à ses yeux, un expédient, pour créer une organisation quelconque, et éviter l'anarchie. — Au même moment, et ignorant le travail de Drews, Hermelink, étudiant le même sujet, loin de combattre la thèse de Rieker, la poussait à l'extrême. Ce prétendu idéal dont Luther parle dans la Messe allemande, n'a pas d'importance ; il est le produit momentané de préoccupations eschatologiques, et doit être jugé d'un point de vue apocalyptique... Luther n'a pas eu sérieusement de telles idées. Luther a parfaitement estimé que l'autorité civile, qui est représentée par des chrétiens baptisés, a été instituée par Dieu tout au moins pour aider à l'organisation de l'Eglise. — Karl Mûller ne partage complètement ni les idées de Drews. ni les idées d'Hermelink. Il les combine, pëut-on dire, et donne au développement de Luther plus d'unité. Luther n'a jamais accordé aux règles ecclésiastiques qu'une importance relative; même sans ordre e.xtérieur, la prédication de l'Evangile peut avoir lieu. L'important est donc d'écarter les obstacles, en particulier les papistes qui tyrannisent les consciences; et comme cela ne peut se faire sans-contrainte (Geivaltmassregel), "Luther appelle à son aide l'autorité civile. Mais d'après Mûller, en 1520, Luther a plutôt parlé du devoir de l'autorité civile que de son droit. Et puis, toujours, Luther a refusé de déduire de l'Evangile des règles pour l'Eglise. Et si Mûller accorde que l'idéal de Luther était sérieux, il estime que Luther ne pensa jamais à

LA PENSÉli KCCLESIASTIQUE

En i526, dans son Cnmmentarius de vera et falsa religione, dédié au roi de France, François P'', Zwingle avait nettement distingué deux genres {gênera) d'Eglise, deux sens de ce mot^ En un sens, l'Eglise est la réunion des fidèles et des infidèles qui simulent la foi-.» En un autre sens, l'Eglise, c'est la colombe de Christ, « la communion des saints, de tous les fidèles ^ » Cette vraie « épouse de Christ >- {Hausfrau Christi) est « inconnue aux hommes '\ » — En i53o, Zwingle rédigea sa Fidei christianœ expositio, la dédia de nouveau au roi de France, et la lui fit parvenir. Elle fut publiée en février i536 ^ Ici tout est plus nettement précisé. « Nous croyons une sainte Eglise catholique, c'est-à-dire universelle, qui est ou visible ou invisible. Elle est invisible, comme Paul l'enseigne, celle qui descend du ciel, qui, sous l'illumination de l'esprit de Dieu, connaît Dieu et l'embrasse. De cette Eglise font partie tous ceux qui, dans l'univers, croient. Elle est appelée invisible, non point parce que ceux qui croient sont invisibles, mais parce qu'il n'est pas évident aux yeux humains qu'ils croient : les fidèles ne sont connus (perspecti) que de Dieu et d'eux-mêmes. L'Eglise visible n'est pas le pontife romain avec ceux qui portent thyare, mais tous ceux qui dans l'univers ont donné leur nom à Christ. Parmi eux il y en a qui sont à tort appelés chrétiens, alors qu'intérieurement ils n'ont pas la foi. Il y en a donc dans l'Eglise visible qui ne sont pas membres de l'Eglise élue et invisible ". »

Les trois Réformateurs sont parfaitement d'accord sur le point essentiel : la distinction des deux Eglises. Mais il y a lieu de remarquer qu'en rédigeant sa première édition de Vlnstiluliou (de i536), Calvin ne pouvait avoir entre les

régulariser cet idéal, et à en déduire des règles. — L'autorité doit écarter les obstacles à la prédication. Sans doute il vaudrait mieux que les communautés se constituassent elles-mêmes, mais elles n'en sont pas capables. Le droit de l'autorité est clair. — Enfin M. HoU, tout en approuvant Millier, tout en reprochant à Drews d'avoir trop fait de Luther un sanguin, qui change d'idées sous l'influence des événements, se rapproche beaucoup,, dans la conclusion, de Drews. Finalement ses efforts n'ont servi de rien. La puissance des faits fut plus forte que sa théorie. Une fois la Visitation faite au nom de l'Electeur, celui-ci parut, en dépit de tout ce qu'on peut dire, comme celui auquel étaient confiées les affaires ecclésiastiques. « Mais d'autre part, tous les efforts actuels pour assurer à l'Eglise plus d'autonomie et plus de liberté, peuvent légitimement se mettre sous l'autorité de Luther. »

On voit qu'en définitive il s'agit ici de nuances et que des savants également bien informés, également impartiaux, usant des meilleures méthodes de la critique, arrivent, sur ces nuances, à des conclusions opposées. Je dis nuances, non pas en ce sens que les divergences portent sur des points insignifiants, mais en ce sens que ces divergences se meuvent entre certaines limites très fixes. Luther a eu deux idées : une idéaliste, l'autre pratique, et Luther a fini par laisser toute la place à l'idée réaliste. Sur ce résultat tout le monde est d'accord. — C'est à ce résultat que nous sommes nous-même arrivé. Nous n'avons donc rien à modifier. Ce sur quoi l'on discute, c'est uniquement sur le rapport purement théorique de ces deux idées. « Il est très difficile, dit Kattenbusch, de dérober aux sources leur secret, d'une manière tout à fait certaine L'opinion que l'on a de la personnalité de Luther joue naturellement son rôle... »

1. Huidrici Zwinglii Opéra, 1832, IV, p. 22S. — i. Ibid., p. 126. — H. Ibid., p. 131. — 4. Ibid., p. 130. Voir R. Staïhelin, H. Zuimgli, 1897, H. P- 207. — o. H. Zivinglii Opéra, V, p. 42. — 6. Ibid., V, p. 58.

mains que le premier traité de Zwingle, où il n'y a pas les mots visible et invisible. C'est seulement en rédigeant sa seconde édition (de i53g) que Calvin put avoir en main le second traité de Zwingle. On comprend que Ritschl ait écrit : « Le premier chez qui se trouve la distinction est Zwingle. Dans son Exposilio christiauœ fidei, à François I"'', il explique que l'Kglise universelle, qui est l'objet de la foi, est ou visible ou invisible'. »

Toutefois le Réformateur qui a exercé une véritable influence sur Calvin, ce n'est pas Zwingle, c'est Bucer"". Laissons parler un des savants qui Font le plus étudié, et avec le plus de sympathie : « Sous l'influence des communautés anabaptistes de saints, Bucer n'avait pas placé, à titre d'élément constitutif de l'Eglise, comme Luther et la Confession d'Augsbourg, en première ligne, les dons objectifs de Dieu, la parole et les sacrements; mais il avait placé, subjectivement, au premier plan les individus qui forment. l'Eglise. Bucer ne doute pas cependant, comme les anabaptistes, que les vrais chrétiens ne se laissent très bien distinguer des impies, parce qu'ils sont absolument sûrs de leur foi, et sont inébranlablement fondés dans leur état de salut. Pour exprimer cette conception

1. Stiid. H. Krit., 1859, p. 196. — Nous devons rappeler la doctrine romaine sur Yàme et le corps de l'Eglise, dont nous avons parlé plus haut. Cette doctrine n'est pas très facile à saisir, et les apologistes catholiques s'en servent parfois pour donner à l'autre doctrine : « hors l'Eglise, point de salut », une restriction telle qu'on se demande ce qu'il en reste. Reste-t-il tout? ne reste-t-il rien? On hésite. Ainsi le Père Monsabré : « Messieurs, nous n'adoucirons rien ; nous expliquerons. La formule : « hors l'Eglise, point de salut, ■• si brutale en apparence, n'a besoin que d'une sage interprétation, pour braver l'indignation et narguer les fau.x attendrissements de ceu.x qui nous la reprochent. » Et Vànie de l'Eglise devient une Eglise invisible dont on n'aperçoit nulle part les limites. « Ce n'est pas la mesure du corps de l'Eglise qu'il faut appliquer à son âme, on n'en peut bien connaître les véritables dimensions que par les opérations d'une statistique mystérieuse, dont le résultat est su de Dieu seul. » Et alors, dans cette « invisible société des justes auxquels le Christ a appliqué les effets de la rédemption », nous trouvons les excommuniés, frappés par erreur et qui portent patiemment leur peine, les apostats chez qui la foi se réveille; les hérétiques et les schismatiques.... Ah! ici c'est un peu plus obscur. « Les hérétiques et les schismatiques sont hors de l'Eglise visible. Mais leurs enfants, régénérés par le baptême et moissonnés par la mort, avant, etc. » Alors, les enfants des hérétiques et des schismatiques, et pas les hérétiques et les schismatiques ? Ce n'est pas encore cela : car « en pleine hérésie et en plein schisme, il y a des milliers d'âmes simples » auxquels Dieu accorde ses grâces « par égard pour leur bonne foi et leurs religieuses aspirations. > — Enfin les infidèles. Il y a ceux qui « obéissent à la loi de justice et de rectitude imprimée dans la conscience humaine. » Et alors, » même au sein des ténèbres et de la corruption des Gentils, le Christ rédempteur a trouvé en tout temps et trouve encore le moyen de dilater l'âme de son Eglise ; et cela suffit pour me préserver de toute investigation téméraire sur les retards qu'il a apportés à incorporer les nations infidèles dans la société extérieure et visible qu'il a fondée. » — Ainsi l'Eglise « ne condamne que ceux qui par négligence coupable, mauvaise volonté notoire, entêtement criminel, n'entreront ni dans le corps ni dans l'âme de l'Eglise. » (P. Monsabré. Exposition du dogme calliolique, Carême, 1881. Conférences de Notre-Dame de Paris, septième édition, 1900, p. 122-134.).— Nous avons cru devoir, par impartialité, signaler ces explications de l'Eglise catholique. Nous ne saurions les discuter. Faudrait-il conclure ; L'Eglise catholique serait la plus tolérante des Eglises, si elle n'était la plus intolérante? ou bien:L'Eglise catholique serait la plus intolérante des Eglises, si elle n'était la plus tolérante? Que d'idées et que de textes il serait facile de citer.

-. Il ne faut pas oublier les e.xplicatiohs que nous avons données relativement à l'influence de Bucer sur Calvin dans l'Appendice de notre précédent volume.

religieuse il se sert de la définition traditionnelle de l'Eglise, numerus electorum, la totalité des élus. Cette définition lui donne la possibilité de repousser l'idéal donatiste des anabaptistes qui détruisent toute église de multitude ( Volkskirche), comme si, dans les communautés chrétiennes, il ne pouvait y avoir que de vrais saints : car Dieu seul sait, en vertu de son élection, qui appartient vraiment à la communauté des croyants'. »

Ainsi chez Bucer nous trouvons : i° l'élément objectif sur lequel insiste le Luthéranisme : partout où il y a la Parole de Dieu et la foi il y a Eglise; 2" l'élément subjectif: l'Eglise est composée par les élus, numerus eleclorum\

Toutefois si. chez Luther, on note bientôt une tendance à exagérer l'élément objectif, d'où sort l'Eglise-hiérarchie, chez Bucer, on note bientôt une tendance à exagérer l'élément subjectif, d'où sort la conception anabaptiste. « Quand nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la conception de Bucer, nous ne pouvons pas ne pas y reconnaître des analogies évidentes avec la conception anabaptiste •*. »

Et cependant il y a un point — et il est capital — sur lequel les deux conceptions diff'èrent. Bucer parle toujours des élus et jamais des saints. Par là il sauve l'idée de l'Eglise de multitude (Fo/A-^A-/rc//e) et maintient le baptême *.

Une fois de plus, nous arrivons au résultat signalé dans nos précédentes études. — Les prédécesseurs de Calvin avaient déjà été amenés à indiquer presque tous les éléments d'une vraie dogmatique et d'une vraie ecclésiologie évangéhques. Calvin a connu les idées de ses prédécesseurs; Calvin a pris son bien où il l'a trouvé, et on peut noter toute une série d'expressions et d'idées qu'il n'a pas inventées, qu'il s'est appropriées ; mais il se les est appropriées en les combinant, en les plaçant dans un milieu différent, le milieu de sa personnalité, dirais-je, le milieu de sa propre piété et de sa pensée : de telle sorte que le débat reste interminable, si l'on s'en tient à des textes isolés. — L'influence de Luther et celle de Bucer sur Calvin sont indéniables, comme est indéniable l'originalité de Calvin, qui a classifié, élagué, combiné, et produit cet organisme original, vivant d'une vie propre, qui s'appelle le calvinisme, l'originalité de Calvin qui en particulier a fait de lui le créateur et l'organisateur non pas d'une Eglise calviniste, mais de l'Eglise prolestanle ■'.

1. Lang, Die Reformation, 5 octobre 1902, p. 47- -- -■ Lang, Das Evaiigelien-Koiiintciitar Martin Butzers, 1900, p. 176, 177. — 3. Ibid., p. 187. — 1. Ibid., p. 188. r89.

S. C'est surtout en ecclésiologie que se trouve vraie la remarque de Krauss, Das proteslaiitisclie Dogma von der unsichtbaren Kirche, 1876, p. 42 (citée par Werdermann, p. 249, n. 3) : « Calvin dépend dogmatiquement des trois Réformateurs plus anciens. Mais il est supérieur aux trois, sinon par l'originalité de ses idées, du moins par son talent dogmatique. » Kampschulte ; « La doctrine de l'Eglise est une des plus importantes et qui a eu le plus de conséquences dans le système de Calvin. » (/ Calvin, I, p. 265.) — Warfield : •■ Par ce programme, Calvin n'est devenu rien de moins que le créateur de l'Eglise protestante. > (John Calvin, tlie Alan and liis IVork, 1909, p. 17.) — Lang : « L'organisation ecclésiastique de Calvin reste un des plus grands titres d'honneur de la Réformation. Et en même temps nous avons vu que son organisation est sonie de sa piété. C'est son caractère religieux qui a fait de lui l'organisateur de l'Eglise. > ijoliannes Calvin, p. 88.)

TROISIÈME PARTII':

Calvin après 1536.

E i536 à 1543, sept ans s'écoulèrent; sept ans, pendant lesquels Calvin fait des expériences, et des réflexions. Le théoricien dans son cabinet devient un praticien dans la ville, et quelquefois dans la rue. Il se livre à des essais, d'abord dans son premier séjour à Genève, où il échoue, ensuite dans sa petite église de Strasbourg, où il réussit. Enfin de retour à Genève, il se met définitivement à l'œuvre. En même temps par la parole et la plume, dans ses traités et ses lettres, il expose, précise, clarifie et fortifie son idée. C'est de ce développement que nous avons maintenant à noter les documents et les étapes.

Calvin, retenu malgré lui à Genève par Farel ', fut subitement appelé à mettre en pratique la théorie qu'il venait d'exposer au monde chrétien. Trois documents nous renseignent sur ce premier essai d'organisation, trois documents qui forment un seul et même bloc, et à l'ensemble desquels, pour ce motif, nous appliquerons ce que le professeur Warfield dit de l'un d'eux, des Articles : « C'est la Grande charte des libertés de l'Eglise; elle l'est, aussi certainement que la Magna cliarta est la charte des droits de l'Angleterre"^. »

Ces trois documents sont les Articles de iSSy, déposés le 10 novembre i536 et acceptés en janvier i537; n l'Instruction et confession de foy dont on use en l'Eglise de Genève », ou le Catéchisme; la « Confession de la foy, laquelle tous bourgeois et habitans de Genève et subjectz du pays doibvent jurer de garder et tenir, extraicte de l'instruction dont on use en l'Eglise de la dite ville"*. » Ces deux derniers documents ont été rédigés entre le dépôt et l'acceptation des Articles''. Telle est la Magna charta de 1537.

Calvin, selon le programme de son Institution, organise l'Eglise sur le triple fondement de la foi, des sacrements, et de la discipline, c Nous entendons que la

1. Voir Jean Calvin, II, p. 236. — 2. B. B. Warfield, /. Calvin, The inan and the work, p. 16. — ;i. Le Catéchisme français, de Calvin, publié en 1537, avec deux notices par Albert Rilliet et Théophile Dufour, 1878, p. XVliI. — Voir 0/>era XXII. — l. Ihid., X', p. 5-14.

jhAN CALVIN V **

droicte marque pour bien discerner l'Eglise de Jesuchrist est quant son sainct evangille y est purement et fidèlement presché, annoncé, escouté et gardé; quant les sacremens sont droictement administrez, encores qu il y ayt quelques imperfections et faultes, comme toujours il y en aura entre les hommes... Toutesfois pource qull y a toujours des contempteurs de Dieu et de la sacrée ParoUe... nous tenons la discipline d'excommunication estre une chose saincte et salutaire entre les fidèles, comme véritablement elle a. esté instituée de nostre Seigneur pour bonne raison '. »

En conséquence, Calvin commence par demander ' que tout habitant de Genève prête serment à la Confession de foi. « Il y a, dit-il, des supersticions contrepétantes contra la parolle de Dieu. » « Pour le droict commencement de l'Eglise, » que chacun donc se décide à « fère confession et rendre rayson de sa foy ^. »

Puis, dans cette Eglise, dont les membres sont ainsi connus, Calvin organise des charges. La première est celle du pasteur : « Les ministres de la Parolle, desquelz proprement l'office est d'administrer tout ce que apartient aux mistères de Dieu^. » Un article du Catéchisme (résumé dans la Confession) est consacré aux « pasteurs de l'Eglise et leur puissance. » « Puisque le Seigneur a voulu que tant sa Parolle que ses sacremens soyent dispensez par le ministère des hommes, il est nécessaire qu'il y ait des pasteurs ordonnez aux Eglises, lesquelz enseignent le peuple, et en publiq et en privé, de pure doctrine et administrent les sacremens et, par bon exemple, instruissent tous à saincteté et pureté de vie ''. » — « Les vrays ministres de la Parolle de Dieu sont messagiers et ambassadeurs de Dieu, lesquelz il fault escouter comme luy-mesme'. » — ¥a alors vient le célèbre portrait du pasteur, portrait auquel Calvin n'aura jamais plus rien à ajouter : « Pourtant c^u'ilz osent hardiment toutes choses par la parolle de Dieu, de laquelle ilz sont constituez dispensateurs; qu'ilz contraignent toute la vertu, gloire et haultesse du monde donner lieu et obéir à la majesté d'icelle Parolle; qu'ilz commandent par icelle à tous dcspuis le plus grand jusques au plus petit; qu'ilz édifient la mayson de Christ; qu'ilz démolissent le règne de Sathan; qu'ilz paissent les brebis, tuent les loups, intruysent et exhortent les dociles, arguent, reprenent, tensent et convainquent les rebelles, mais tout en la parolle de Dieu ''. »

A côté des pasteurs il faut placer des « personnes de bonne vie,... ayant l'oil sus la vie et gouvernement d'ung chascun. » Ces personnes ne portent pas encore le nom d'anciens ; mais, en attendant le titre, la charge est créée '.

I. Cotifesstoi! de la foy, éd. Rilliet, ii8, 119. — Articles X-\ p. 9-11, Catéchisme, 94, 95. — i. Articles, p. II, 12. — Ofera X>. — 3. Articles, X», p. S. — h. Catéchisme, ,éil. Rilliet, p. 90. - •'!. Confession, p. 120. — (i. Catéchisme, p. 92. — 7. Articles, p. 10. — On peut encore, si l'on veut, noter ici les Articles de Zurich, d'avril 1538, et qui appartiennent à la même période. (Voir Jean Calvin, II, p. 285.) L'article X s'occupe des pasteurs : ' Qu'un ordre légitime de vocation des pasteurs soit conservé... avec l'imposition des mains « réservée aux ministres {pênes ministros) » — et l'article IX s'occupe des Anciens : « que des hommes probes et de cœur {probi et cordati) soient élus dans les différents quartiers de la ville, et s'occupent de la discipline avec les pasteurs (nobiscnni). ■' — Opcra X'', p. 192.

Notons enfin ce qui est dit des enfants et du Catéchisme : « Le troisième article est de rinstruction des enfans, lesqueulx sans doubte doibvent à Tesglise une confession de leur foy. Pour ceste cause anciennement on avoyt certain catéchisme pour instituer ung chascun aux fondemens de la religion crestienne '... » A côté de la charge des pasteurs et de la charge des anciens, nous avons là au moins l'indication de ce qui sera dans les Ordonnances de 1541 « Tordre que nous avons nommé de docteurs : L'office propre de docteurs est d'enseigner les fidelles en saine doctrine, affin que la pureté de l'Evangile ne soit corrompue ou par ignorance ou par maulvaises opinions «- : ordre qui devint plus tard « l'ordre des escoiles. »

En réalité il ne manque que l'ordre des diacres.

Ainsi Calvin est passé de la théorie à la pratique, et c'est là, évidemment, un changement d'attitude ; et ce changement ne peut pas ne pas être visible. Mais Calvin s'est efforcé de mettre sa théorie aussi exactement que possible en pratique. « Nous ne pouvons apercevoir, a-t-on dit avec raison, aucune différence (ab)i'eichen ^). »

Mais précisément parce que Calvin avait voulu appliquer ses théories avec cette logique stricte, il avait échoué. Lui et Farel furent obligés de quitter Genève. Et voici une nouvelle période qui va de ce que nous avons appelé la. Magna charla jusqu'à la seconde édition de V Institution, celle de \53().

1. Dans l'accord avec Caroli, signé à Strasbourg (octobre \5'ig) par Caroli, Calvin, les pasteurs de Strasbourg et Jean Sturm, il est dit « que la société et unité des Eglises entre elles repose sur la foi et confession de Christ et la profession de la doctrine, sur le vrai usage des sacrements, sur l'accord de la discipline et non pas sur la conformité des autres rites et cérémonies'*. »

Mais un fait et un traité attirent surtout notre attention.

2. Le fait: c'est le grand effort, auquel Calvin se livre, pour éviter un schisme dans son ancienne Eglise. D'après lui, ses successeurs sont de « faux bergers ». Cependant il ne faut pas s'en séparer, parce qu'ils conservent la doctrine et les sacrements : « Je dis que là il y a Eglise, où est prêchée la doctrine qui, comme un fondement, la soutient. Et même, si la prédication est souillée de quelques taches {nœvis aspersa), il me suffit que la doctrine fondamentale {fundamentalem doctrinam) soit sauve et entière (salmni et illibatam), pour que le nom d'Eglise soit maintenu". » — Là où « les principales doctrines de la religion chrétiennes (prœcipua capita) » sont prêchées et les sacrements administrés, « là se trouve [piget) la substance du mmistère ordonné par le Seigneur Jésus-Christ, et, à ce ministère, il faut accorder la dignité légitime, et le respect''. "

I. Articles, X\ p. 12. — i. Opéra X-\ p. 21. — :î. Werdermann. p. 194. — i. Opéra X^, p. 391. — ;;. Opéra Xb, p. 309. 5 janvier 1539 à Pignée. — r., [hid., X^, p. 354. Calvin à l'Eglise de Genève, 25 juin

28 • LA PENSKE ECCLESIASTIQUE

Voici apparaître la théorie qui distingue entre les points fondamentaux et les points secondaires. Et si l'on disait : doctrines fondamentales, soit. Mais Calvin ne dit jamais quelles sont, pour lui, les doctrines fondamentales, et tout reste, en fait, fondamental pour lui : nous répondrions en citant ce que notre Réformateur dira plus tard de l'Eglise corrompue et troublée de Corinthe : « Pour ce qu'ils retenoyent la doctrine fondamentale ( fimdamentalem dnctn'nam), qu'un Dieu estoit adoré entr'eux tous, et invoqué au nom de Christ, et qu'ils mettoyent en Christ fiance de salut, qu'ils avoyent aussi le ministère qui n'étoist point du tout {non penitus, pas complètement) corrompu ; pour ces raisons il y avait encor Eglise entr'eux. Parquoy, en quelque lieu que Dieu sera purement servi, et que ceste doctrine fondamentale (illa fundmneuialis docirina quam i.y/A-/) dont je parle, demeurera en son entier, faisons résolution sans difficulté, que là il y a Eglise '. » Même Calvin va plus loin et ramène les trois points fondamentaux à un seul : le Christ: « Christ est le fondement unique de lEglise... La somme est qu'il ne faut point que l'Eglise soit fondée que sur Jésus-Christ seul... La doctrine fondamentale, laquelle il n'est aucunement licite de corrompre, est que nous apprenons Christ". «

Et c'est précisément cette grande théorie des points fondamentaux, qui permet à Calvin la « grande et intime horreur itnagniis et intiiniis hnrrnr) de tout schisme {aliqnod in ecclesia schisina)'\ »

Points fondamentaux, horreur du schisme : notons ces deux traits de la physionomie ecclésiastique de Calvin.

Voici quelques autres protestations, non moins significatives contre les schismes qui ne sont pas nécessaires : « Dieu estime tant de la communion de son Eglise qu'il tient pour un traistre '' de la chretiensté celuy qui s'estrange de quelque compagnie chrestienne en la quelle il y a le ministère de sa parolle et de ses sacrements^. » Ainsi parle le Réformateur dès i539, ^^i api'ès avoir reproduit ce passage en i559, il ajoute : « Il n'y a nul crime plus détestable que de violer par notre déloyauté le sainct mariage que le Fils unique de Dieu a bien daigné contracter avec nous ''. » — Et enfin dans le Commentaire sur Esaïe, chap. XXXIIl, vers. 24, il s'écrie : « Les étrangers qui se séparent de l'Eglise, il ne leur reste qu'à pourrir dans sa malédiction (nisi ut in sua maledictione piitrescant). C"est pourquoi la séparation de l'Eglise est la renonciation ouverte au salut éternel '. » il est vrai qu'il faut tenir compte des explications qui vont suivre sur la maxime : « Hors de l'Eglise pas de salut. »

i. Nous arrivons à la célèbre réponse au cardinal Sadolet (iSJq). Celui-ci avait habilement parlé de l'Esprit de Christ, dans sa définition de l'Eglise, laquelle, avait-il dit, « consent en un esprit de Christ ». Calvin réplique : f< Où est ici la parolle de Dieu, icelletant claire marque de l'Eglise [maxima perspicua

I. Commentaires, i Corinthiens I, 2; III, 11. — -1. Ihiil., III, 11. — ,3. Opéra X^, p. 351. — 4. Le texte de 1539 ajoutait: et apostat: ce terme supprimé en 1541 se retrouve en 1559. — 5. Bf, p. 271, 272. IV, I, 10. — 6. 1559, IV, I, 10. — 7. Opéra XXXVI, p. 578.

nia nota) ' ? » Et il ajoute : « La santé et la fermeté de l'Eglise consiste principalement, et est ornée de trois choses : savoir est de doctrine, de discipline et de sacremens : viennent les cérémonies au quart lieu '^. »

Et voilà les signes de l'Eglise qui apparaissent : au nombre de trois, dont le premier est la Parole de Dieu, la prédication de la Parole.

1. Mais déjà était rédigée la seconde édition de V Institution {i"' août i539), dont M. Lang dit : « Ici Calvin n'a apporté à sa théorie que des modifications relativement insignifiantes, sans importance particulière pour l'application pratique ^. » Mais à défaut de modifications, nous trouvons d'abord des précisions, et ensuite des développements.

Calvin précise le rôle et l'importance de l'Eglise... Il vient d'exposer, dit-il, « la matière (mciteriû), le fondement et la cause de notre salut. » Maintenant, avec l'Eglise, (( l'effect (effectus) s'ensuyt ». On « ne voit point encores comment le salut est accomply aux hommes, sinon qu'on descende à l'Eglise, à la rémission des péchez et à la vie éternelle '. » L'Eglise est le moyen d'appropriation du salut.

Calvin introduit les termes de visible et d'inj'isible. ^ 11 ne nous la fault point moins recongnoistre, quand elle nous est invisible, que si nous la voyons évidemment... Maintenant il est temps de parler de l'Eglise visible-'. »

2. Il introduit le terme « enseignes » (nota', synibola) de l'Eglise. Mais cette introduction, comme la précédente, est simple affaire de mot et non de chose... a Nous debvons recongnoistre, — a déjà dit V Institution de i536, — pour membres de l'Eglise, tous ceux qui par confession de foy, par bon exemple de vie, et participation des sacremens, advouent un mesme Dieu et un mesme Christ avec nous''. » Tout ce que nous avons à nous demander, c'est — en considérant l'ensemble des textes relatifs à ce sujet important — combien, en définitive, Calvin admet « d'enseignes » de l'Eglise, et dans quel ordre il les range.

En i536, nous trouvons : confession de foi, exemple de vie, sacrements; — en i539 (avec Caroli), nous trouvons : profession de la foy, sacrements, discipline et pas conformité de cérémonies. En i539 (lettre à Sadolet), nous trouvons « trois choses « : doctrine, discipline, sacrements et « au quart lieu » cérémonies. En 1539, dans V Institution, nous retrouvons les mots et l'ordre de i536 : confession de foi, bon exemple de vie et participation des sacrements '.

Il est vrai que nous lisons : « Nous avons mis pour enseignes de l'Eglise, la prédication de la Parolle de Dieu et V administration des sacremens ''. » Et encore : « Quant à ce que nous disons, que le pur ministère de la Parolle, et la pure manière d'administrer les sacremens, est un bon gage et arre pour nous

I. opéra V, p. 392. — Opuscules, p. 151. — i. Opéra V, p. 394. - Opuscules, p. 153. — .t. Lang, Die Reforinatioii, p. 421. — ''• Opéra I, p. 358. — Bf, p. 265. — 5. Ibid., I, p. 542. — Bf, p. 269, 270. — 11. Ibid., I- P- 75- — "• Ibid., I, p. 75. — B^, p. 270. — H. Ibid., I, p. 543. — Bf, p. 271.

3o LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

asseurer qu'il y a Eglise en toutes compagnies où nous verrons Tun et l'autre, cela doibt avoyr telle importance que nous ne debvons rejetter nulle assemblée, laquelle entretient lun et l'autre, combien qu'elle soit subjecte à plusieurs vices*. » Et cela semble faire deux signes. Mais dans ces passages, où il semble n'être question que de deux enseignes, nous trouvons les déclarations que voici : « Partout où nous voyons la Parolle de Dieu estre purement prêchée et escoutée, les sacremens estre administrez selon Tinstitution de Christ, là il ne fault doubter nullement qu'il n'y ait église"-. » — « Si une multitude ha le ministère de la Parolle, et si elle r/ionore, si elle retient l'administration des sacremens, elle doibt estre sans doubte, recongneue pour l'Eglise \ » Or, écoider purement la Parole, honorer la Parole, c'est bien la mettre en pratique, c'est bien ce bon exemple de vie dont il a été question dès l'origine, c'est bien la discipline, dont Calvin a dit au cardinal Sadolet : « Il est nécessaire que le corps de l'Eglise, pour le rendre bien uni, soit lié ensemble de discipline, tout ainsi comme un corps est renforci de nerfs {non seciis ac nervis M. »

Qu'est-ce à dire en définitive?

Il est hors de doute que, pour Calvin, l'enseigne principale de lEglisc, c'est la prédication de la Parole. Il le dit en termes formels au cardinal Sadolet : maxima nota.

Il est hors de doute aussi que ce qui vient en dernier lieu, et même après les « trois choses ou enseignes, ce sont les cérémonies ». Au quatrième lieu, dit-il. Et même, dans l'accord avec Garoli, il est spécifié que « la conformité des autres rites et cérémonies » n'est pas un fondement de lEglise. Calvin en effet, tout en reconnaissant la grande utilité des cérémonies, le danger des cérémonies superstitieuses, ne leur a jamais accordé une grande importance, et les cérémonies ne sont pas, à proprement parler, une enseigne de l'Eglise.

Entre la profession de la foi et les cérémonies, restent les sacrements et la discipline. Que cet ordre soit bien l'ordre pour Calvin, c'est ce qui résulte du fait que, pour lui, avec la Parole et les sacrements il y a église, et que, sans la discipline, l'église ne peut durer longtemps (û?m).D'un côté être., de l'autre consister. « Ceux qui pensent que les Eglises puyssent longuement {diit) consister sans estre lyées et conjoinctes par ceste discipline, s'abusent grandement, vu qu'il n'y a doubte, que nous ne nous pouvons passer d'un remède, que le Seigneur a préveu nous estre nécessaire °. » Du reste, Calvin explique très clairement sa pensée particulière quand il écrit : » Je confesse bien que la discipline est aussi bien de la substance de l'Eglise [que la Parole de Dieu et les sacrements], quant est de faire qu'elle soit establie en bon ordre, et quand il n'y a pas bonne police en un lieu, comme si l'excommunication n'est point en usage, que lavraye forme de l'Eglise en est autant défigurée; mais ce n'est pas à dire qu'elle soit du tout destruicte et que l'édifice ne demeure, puisqu'elle retient la doctrine sur laquelle l'Eglise doit estre fondée". »

1. Opéra I, p. 545. — B'', p. 272. — '2. B^, p. 270. — :!. B'', p. 271. — 4. Opéra V, p. 406. — Opuscules, p. 165. — a. Opéra I, p. 550. — Br, p. 277. — li. Briève instruction contre les anabaptistes, 1544. — Opéra VII, p. 68.

Il y a donc trois enseignes ', les deux premières sont la Parole et les sacrements, la troisième est la discipline ? Mais cette troisième, sans être essentielle, est cependant si indispensable, qu'il arrive fort souvent à Calvin de la nommer en second lieu. Et cette façon de parler trahit une façon de penser. Même on n'exagérerait pas en disant que, dans ce petit détail, se cache une des grandes différences entre le Calvinisme et le Luthéranisme. Luther dit quelquefois (f le baptême et la Parole. » Jamais Calvin n'aurait employé cette expression, même exceptionnellement. Calvin dit quelquefois « la discipline et les sacrements ». Jamais Luther n'aurait employé cette expression, même exceptionnellement.

Les disciples de notre Réformateur lui restèrent fidèles. Moyse Amyraut dira : « Où la Parole de Dieu n'est point prêchée, où les sacremens ne sont point administrés, où il n'y a point d'ordre établi pour le service de Dieu et pour la conduite de son peuple, on ne peut pas dire qu'il y ait aucune Eglise, quelle qu'elle soit... Ce n'est pas sans raison que j'ay fait mention d'un ordre sous la conduite duquel l'Eglise soit gouvernée. Car nous tenons cela pour certain, que c'est une chose nécessaire à la subsistance de la vraye Eglise*.» — Claude dira : « L'essence du ministère évangélique consiste à enseigner la vérité chrétienne... à dispenser les véritables sacremens... et à gouverner le peuple. » Et il énumère plusieurs fois : « la prédication de la Parole, la distribution des sacrements et l'exercice de la discipline ^ » — Enfin, l'historien Kampschulte dira : « La sévérité inflexible de la discipline morale constitue, à côté de la prédication de la pure doctrine et de l'administration scripturaire des moyens de grâce, donnés par Dieu, le troisième et le plus important [?] signe de l'Eglise calviniste : c'est ce qui la distingue de l'Eglise luthérienne''. »

3. Tout cela, avons-nous dit, ne représente que des précisions, et même des précisions de termes, de mots. Serait-ce donc que les événements de Genève, et les expériences en terre allemande, auraient passé sans laisser de trace dans la pensée de notre Réformateur? Non certes. Et à côté des précisions viennent les développements, que la pratique exige pour souligner l'utilité et l'importance de l'Eglise. Nous en signalons un, en particulier, qui a donné lieu à beaucoup de malentendus : « Il nous apparoist, dit Calvin, combien il nous est nécessaire de crnyre l'Eglise. » Quelle Eglise ? Il vient précisément de le dire quelques lignes plus haut : « L'Eglise proposée à croire icredeiida) [c'est] toute la multitude des

i. A propos de la division de ces « enseignes », en « enseignes » objectives et subjectives : « L'Eglise est autant Institution que Communauté, association. Son caractère d'Institution consiste dans les forces divines innées à la communauté, la Parole et les sacrements; mais l'Institution ne peut être souvent agissante, si en même temps l'Eglise n'est pas édifiée comme Association.... De là résulte que dans la notion d'une vraie communauté il nous' faut chercher des éléments objectifs et des caractères subjectifs. ...L'Eglise luthérienne se contente des caractères objectifs (la Parole et les sacrements). Et elle est devenue l'Eglise de la Parole.... Calvin a, il est vrai, placé les caractères subjectifs (discipline, etc.) en seconde ligne; mais il a demandé que nous ne les perdions pas de vue. Et sa lutte constante pour la discipline montre l'importance qu'il y attachait. » (Lang, Zivei Calvin- Vorfriige, p. 48-50.) — Nous allons du reste revenir sur ce point un peu plus loin. — 2. Moyse Amyraut, Apologie pour ceux de la religion, 1647, p. 398, 399, 400. — .J. Claude, La défense de la Réformalion contre le livre intitulé » Préjuges légitimes contre les calvinistes » (1673), p. 339, 33S. — 4. Kampschulte, Johann Calvin, I, p. 266.

chrétiens {universimt electorum mtmeritm)... l'Eglise assemblée en un peuple, duquel le Seigneur Jésus soit prince et capitaine, mesmes qu'elle est unye en un corps, duquel Christ est le chef... Il nous est nécessaire, continue Calvin, de croyre TEglise : de ce que pour estre régénérez en vie immortelle, il fault quelle nousconceoive, comnie la mère conceoit sesenfans; pour estre conservez, il fault qu'elle nous entretienne et nourrisse en son sein. Car c'est la mère de nous tous {nostra omnium mater), à la quelle nostre Seigneur a commis tous les thrésors de sa grâce, à fin qu'elle en soit la gardienne, et qu'elle les dispense par son ministère. Pourtant, si nous voulons avoir entrée au Royaume de Dieu, il nous fauk recongnoistre ^ar ïoy,V¥.g\\se (ecclesiam fide appréhender e)... Car nous ne pouvons avoir espérance aucune de l'héritage céleste, sinon que premier nous adhérions à Jésus Christ nostre chef (Christo capite nostro) par ceste communion, avec tous ses membres, veu que l'Escriture prononce, qu'il n'y a point de salut hors ceste unité de l'Eglise [extra ecclesicv unitatem iiullam esse saliitem '). »

Et plus d'un, lisant ou entendant ces textes : « L'Eglise est la mère des fidèles; hors de l'Eglise pas de salut, « s'étonne que Calvin ait pu s'approprier des pensées aussi catholiques, aussi romanistes. — Mais en réalité tout ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'on puisse prêter à Calvin de pareilles pensées. Nous ferons une première réflexion : Calvin a appelé l'Eglise notre mère ; mais il a écrit aussi : « La doctrine est nostre mère, par la quelle Dieu nous engendre » [Commentaires, Galates IV, 24); et c'est après cette déclaration explicative qu'il a ajouté : « Quiconque refuse d'estre enfant de l'Eglise, c'est en vain qu'il désire avoir Dieu pour Père. Car ce n'est sinon par le ministère de l'Eglise que Dieu engendre des enfans et les nourrit. » (Ibid., IV, 26.) — Et en vérité cela pourrait suffire.

Nous ferons cependant une seconde réflexion. Quel que soit le sens de ce passage, il n'ajoute rien à l'édition de i536, qui déjà disait : « Hors de cette Eglise et de cette communion des saints, il n'y a pas de salut. » Seulement n'oublions pas qu'il venait de dire : « Cette Eglise catholique, c'est le corps mystique de Christ". » Quel est le sens de ces passages? Nous savons que, pour le Romanisme, l'Eglise est surtout hiérarchique et visible. Pour Calvin, au contraire, l'Eglise est surtout invisible [credenda), et pas hiérarchique, mais mystique. Dès lors il est bien évident que, lorsque Calvin et Rome se servent des mêmes mots, ils ne leur donnent pas le même sens. Et c'est le cas d'appliquer le proverbe : quand deux disent la même chose, ils ne disent pas la môme chose.

Se place-t-on au point de vue d'où l'Eglise apparaît comme formée par la « multitude des élus ? » Il est bien évident que les élus seuls sont élus ou sauvés,

1. Opéra I, p. 539. — B'', p. 266. — En 1557, les Articles polytiques de Poitiers chargent les diacres et les Anciens d.; remontrer aux excommuniés que < hors de l'Eglise n'y a non plus de salut qu'il y avait au temps du déluge hors de l'Arche de Noé ; leur remonstrant aussi que, s'ils décédoyent de ce monde en tel estât, ils seroyent en danger misérablement. >■ Eug. Arnaud, Documents protestants inédits du XVk sièclf. — Synode général(?) de Poitiers 1557. 1872, p. 10. — i. OperaX, p. 78. *

c'est une tautologie. Comme les élus seuls font partie de l'Eglise, tous ceux qui font partie de l'Eglise sont sauvés ou élus : tautologie encore. Hors de cette Eglise, pas de salut : tautologie encore. Et Calvin se sert indifféremment de ces expressions synonymes pour lui : « Pour avoir entrée au royaume de Dieu, // nous faut reconnaître par foi l'Eglise ; » ou : « // faut que premier nous adhérions.à Jésus Christ; » ou : « Il n'y a point de salut hors de cette unité de TEglise. » — -Il n'y a là aucune trace de Romanisme.

Se place-t-on au point de vue d"où l'Eglise apparaît comme formée par les fidèles, en chair et en os? On ne peut entrer dans cette Eglise, faire partie de cette Eglise qu'en écoutant la Parole, en participant aux sacrements et en pratiquant la piété. Quelqu'un dira-t-il qu'il est possible d'être chrétien à un autre titre, et qu'on peut être sauvé hors de la connaissance de la Parole de Dieu et de l'exercice de la piété, c'est-à-dire qu'on peut être sauvé hors de cette Eglise ? Evidemment non! — • Et encore une fois, il n'y a là aucune trace de Romanisme.

L'Eglise soit invisible, soit visible dont parle Calvin, n'est pas l'Eglise romaine; et il n'est pas même nécessaire d'ajouter qu'au surplus Calvin s'est approprié et a répété la parole de saint Augustin : « Selon la prédestination de Dieu, cachée et secrète, il y a beaucoup de brebis hors l'Eglise, et beaucoup de loups dedans ^ »

Toutefois comme le sujet est important, et parait obscur à plusieurs-, il nous faut insister et éclairer V Institution par les Commentaires.

D'abord Calvin déclare, avec toute la netteté possible, qu'il parle de ce qui est ordinaire, de ce qui est la règle et l'ordre accoutumés. Dieu peut se passer de l'Eglise : d'ordinaire, il ne s'en passe pas. « Vray est que la grâce de Dieu n'est point attachée, et la vertu de son Esprit n'est point enclose ni aux sacremens, ni à toutes choses externes, qu'il ne puisse besongner, quand il luy plaira, sans nul moyen : mais yci nous traictons de l'ordre perpétuel qu'il a mis en son Eglise, et non pas de ce qu'il faict extraordinairement comme miracle ^. »

Dans cette Eglise Dieu agit par la Parole, et par les pasteurs, ministres de la Parole. Mais, dans les deux cas, derrière les ministres, comme derrière la Parole

). Opéra I, p. 541. — i545. p. 3i9- — IV, i, 8.

2. Dans une de ces tliëses que nous citons quelquefois à titre, non pas scientifique, mais symptomatiquc, nous lisons : " Calvin conserve-t-il pour son Eglise la prétention catholique romaine ex/ra ecclesiain mdla salus?ï\ est difficile de trancher cette question. En effet, deux courants se disputent la pensée de Calvin ; d'un côté, le courant théocratique : « hors le giron d'icelle, etc. »; de l'autre le courant chrétien : « II y a beaucoup de brebis... » (Daulte, p. 15.) On voit quel étrange roman on peut écrire, de bonne foi. Schérer, à l'époque où il était un théologien d'un spiritualisme très avancé, avait parfaitement compris la pensée de Calvin : « La communauté mystique se produit tout entière dans le complexe des Eglises empiriques, tellement qu'on ne peut être chrétien sans appartenir à une société ecclésiastique quelconque. Tous les membres du corps de Christ sont nécessairement membres de l'Eglise visible, en tant que celle-ci consiste dans une variété d'organisations indépendantes, et les exceptions qui pourraient être alléguées ne sont que des faits illusoires ou des anomalies qu'il est permis de négligei*. Les exceptions au principe : hors de l'Eglise point de salut, n'ont pas plus de poids contre l'Eglise que l'exemple de l'homme sauvage contre la société, ou les monstruosités organiques contre l'ordre de la nature. » (Schercr, Esquisse, etc., p. 16 et n. 3).

3. Quatre sermons, III, D'cstre en l'Eglise. — Opéra VIII, p. 414.

JRAN CALVIN V S

elle-même, il y a Dieu lui-même, son Saint-Esprit. — Le Saint-Esprit derrière, et par dessus, et dans la Parole ; et le Saint-Esprit derrière, par dessus, dans les ministres : « Par ce nom de Lelre, il signifie la prédication externe, qui ne touche point jusques au cœur ; et par VEsprit il signifie la doctrine vive, qui besongne avec efficace es cœurs des auditeurs par la grâce du Saint-Esprit. La Letre est autant comme qui diroit Prédication littérale, c'est-à-dire morte, et sans efficace, laquelle n'est reçeue que des aureilles. Mais l'Esprit signifie la doctrine spirituelle, c'est-à-dire laquelle n'est point seulement prononcée de bouche, ains pénètre jusques à l'àme avec efficace, donnant un sentiment vif. » — " Nous sommes ministres de l'Esprit ; non pas que nous le tenions clos dedans nous, et comme captif; non pas aussi que nous conférions sa grâce à tous ainsi que bon nous semblera, ou à qui nous voudrons; ains pour ce que Christ illumine les entendemens des auditeurs par nostre ministère, renouvelle les cœurs, brief, régénère les hommes entièrement". » — « Pour ce que tout ainsi que par sa propre vertu. Dieu seul et engendre, et régénère et vivifie les âmes, aussi il use à ce faire du ministère de ses serviteurs; il n'est point inconvénient que pour le regard de ce ministère ils soyent appelez pères. Car en ceci il n'est rien diminué de l'honneur de Dieu. La Parole est la semence spirituelle, Dieu seul par icelle régénère nos âmes par sa vertu ; toutefois il n'exclud point le labeur des ministres ^ »

Enfin voici un autre passage non moins significatif: « Parlant des Egyptiens, des Chaldéens, et autres qui ne sont pas naturellement engendrés de Sion [naiura geiiiti non ex Sioue) », mais qui ont été, « par adoption, insérés au corps du sainct peuple de Dieu, » Calvin déclare que c'est avec raison qu'ils sont appelés « fils «, parce que « le passage et l'entrée en l'Eglise est une seconde nativité (ipse in ecclesiam Iransitus secunda est nativitas). » Ainsi outre la naissance naturelle, il y a une double naissance spirituelle : la première, du fait du Christ, par laquelle on est fait chrétien; la seconde, du fait de l'Eglise, par la quelle on est reçu dans son sein : « Le Christ espousc les fidèles à ceste condition qu'ils oublient leur peuple, et la maison de leur père ; » que « formez et régénérez de semence incorruptible en nouvelles créatures {regeniti in novas creaturas), ils commencent {incipiunt) à être enfans, tant de Dieu que de l'Eglise (tam Dei quam ecclesiœ filii).y) — Ce n'est donc pas l'Eglise qui commence, c'est Christ; ce n'est pas l'Eglise qui fait de nous des « nouvelles créatures », c'est Christ; et c'est seulement quand nous sommes des « nouvelles créatures », que nous entrons dans l'Eglise. Après quoi Calvin conclut : « Et de faict, nous ne renaissons point autrement en vie céleste que par le ministère de l'Eglise'*.» Dès lors, ou bien Calvin s'est contredit, dans les termes, à quatre ou cinq lignes de distance, quand il a dit : « Regeniti in novas creaturas, incipiunt filii esse tam Dei quam ecclesiœ;» et : (uion aliter renascimur in cœlestem vitam quam per ecclesiam vitœ », — ou bien il a dit la même chose : à savoir que le fidèle, régénéré par

I. Commentaires, 2 Cor. III, 6. — i. Ibid. — '■\. Commentaires, i Cor. IV, 15. — 4. Commentaires, Psaume LXXXVII, 5. — Opéra XXXI, p. S03.

Christ, devient membre du corps de Christ, de l'Eglise, et qu'en cette qualité, il renaît à la vie éternelle.

Et cependant, reprenant les idées de Calvin, Ritschl a essayé de les présenter encore une fois sous un jour catholique. — Achevons de préciser notre discussion en écartant cette dernière erreur. Ritschl a prétendu que, pour Calvin, c'est l'Eglise qui dispense la rémission des péchés. Tout en reconnaissant que Calvin, dans ses explications, « suit l'ordre du Symbole apostolique, » Ritschl dit : «Tout ce qui sera ensuite enseigné sur la nouvelle naissance, la nouvelle vie, la justification ne se rapporte à l'individu qu'autant qu'il est considéré comme membre de la communauté ; la communauté des croyants est considérée comme antérieure aux expériences de l'individu '. »

A priori, nous pouvons prévoir qu'il s'agit toujours du même malentendu, que Ritschl fait erreur sur la définition de cette Eglise par Calvin, et discute avec subtilité sur certains mots isolés. Et en effet voici les textes eux-mêmes.

D'abord celui de i536. « Nous croyons la rémission des péchez, c'est-à-dire, que par la divine libéralité, le mérite de Christ intercédant, rémission des péchez et grâce nous est faicte à nous, qui sommes appeliez et insérez iasciti et inserti) au corps de l'Eglise; et que nulle rémission des péchez n'est donnée d'ailleurs, ne par autre moyen, ne à autres, attendu que, hors ceste Eglise et communion des sainctz, il n'y a point de salut ^. L'Eglise elle-même est constituée, repose sur cette rémission des péchés, comme sur un solide fondement. La rémission des péchés est la voie par laquelle on accède à Dieu, le moyen par lequel il est réconcilié {concilietur) avec nous, et elle seule nous ouvre l'entrée [ingressum] dans l'Eglise (qui est la cité de Dieu... ■■).

Tel est le texte de i536. Nous remarquons que s'il est dit : « la rémission des péchés est accordée à nous qui sommes plantés et greffés au corps de l'Eglise ; » il est dit aussi : « la rémission des péchés nous ouvre l'entrée dans l'Eglise; » et c'est exactement la même contradiction apparente que nous venons de signaler,

1. Ritschl, Die christliche Lettre von der Reclitfertigmig imd VersOlimmg, 1S70, I, p. 194.

2. Ceci (qui est en vieille orthographe) a été traduit textuellement dans le Catéchisme de 1537, p- 61. — L'idée étrange que l'Eglise est antérieure à l'individu, est l'idée personnelle de Ritschl. Il écrivait à un ami : « Vis dans l'Eglise, sois avec pleine confiance actif dans tes fonctions, et, si tu as une tentation de douter de ton salut, ou de t'attribuer une justice propre, réfléchis que tu ne peux ou n'es quelque chose que comme membre de la communauté, qui, par sa fondation, a en Christ l'assurance du bon plaisir divin et du pardon des péchés. Dans ce sens, nous n'allons à Christ que par l'Eglise. » [Biograpfiie, II, p. 30.') Lang répond excellemment : « L'opinion de Calvin n'est pas du tout celle que Ritschl semble lui attribuer. Calvin dit expressément : « parce que nous voyons que tous ne saisissent pas de la même manière la communion avec le Christ, qui nous est offerte par l'Evangile, il nous faut remonter jusqu'à la cause profonde, la secrète onction de l'Esprit.» Ainsi les individus sont directement distingués. Leur salut dépend, non pas de l'Eglise universelle, pas même de l'universelle prédication de l'Evangile, mais en fin de compte, seulement de l'action du Saint-Esprit. » — « D'après les Réformateurs, ce n'était pas l'Eglise qui était la médiatrice (Verniiii/erin) du salut. Malgré l'Eglise, malgré ses prêtres,. malgré ses saints, les Réformateurs avaient trouvé le Christ, le seul sauveur de chaque âme. » (Lang, A. Ritsclil als Re/oniid/ioiis-His/oriker, dans la Reform. Evang. Zeit., du 24 juillet 189S. p. 244. 245.)

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